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19 Avril 2005
 

Benoît XVI explique que nous pouvons demander et nous devons demander

 

ROME, le 3 Juin 2007 - (E.S.M.) - La quatrième demande du Notre Père, écrit le pape Benoît XVI, nous apparaît comme la plus « humaine » de toutes. Le Seigneur, qui dirige notre regard vers l'essentiel, vers « l'unique nécessaire », tient aussi compte de nos besoins terrestres et les reconnaît.

Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour  -  Pour agrandir l'image: C'est ici

Benoît XVI explique que nous pouvons demander et nous devons demander

Analyse du pape Benoît XVI (pages 174 à 180)

Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour

La quatrième demande du Notre Père nous apparaît comme la plus « humaine » de toutes. Le Seigneur, qui dirige notre regard vers l'essentiel, vers « l'unique nécessaire », tient aussi compte de nos besoins terrestres et les reconnaît. Lui qui dit à ses disciples : « Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture » (Mt 6, 25) nous invite cependant à prier pour notre nourriture et à transférer notre souci sur Dieu. Le pain est le « fruit de la terre et du travail des hommes », mais la terre ne porte pas de fruits si elle ne reçoit pas le soleil et la pluie d'en haut. Cette synergie des forces cosmiques, qui échappe à notre contrôle, rappelle Benoît XVI, s'oppose à la tentation de notre orgueil de nous donner à nous-mêmes la vie, et cela par nos seules capacités. Un tel orgueil rend violent et froid. Il finit par détruire la terre. Il ne peut pas en être autrement, car il s'oppose à la vérité qui est que nous, les hommes, nous sommes tenus au dépassement de nous-mêmes et que seule l'ouverture à Dieu nous permet de devenir grands et libres, de devenir nous-mêmes. Nous pouvons demander et nous devons demander. Nous le savons, même si les pères terrestres peuvent donner de bonnes choses à leurs fils lorsqu'ils le demandent, Dieu ne nous refusera pas les biens que lui seul peut donner (cf. Lc 11, 9-13).

Dans son interprétation de la prière du Seigneur, saint Cyprien signale deux aspects importants de la demande. Comme il a déjà souligné toute l'ampleur de la signification du « notre » dans le Notre Père, il nous fait ici aussi remarquer qu'il est question de « notre » pain. Nous prions ici encore dans la communion des disciples, dans la communion des fils de Dieu, et nul ne doit penser seulement à soi-même. Il s'ensuit un nouvel élément : nous prions pour notre pain, donc nous demandons aussi le pain pour les autres. Celui qui a du pain en abondance est appelé à partager. Dans son explication de la première Épître aux Corinthiens à propos du scandale que les chrétiens donnaient à Corinthe, saint Jean Chrysostome souligne que « chaque bouchée de pain est en quelque sorte une bouchée du pain qui appartient à tous, du pain du monde ». Le père Kolvenbach ajoute : « En invoquant notre Père sur la table du Seigneur et lors de la célébration du repas du Seigneur dans son ensemble, comment peut-on se dispenser de manifester la volonté inébranlable de procurer à tous les hommes, à ses frères, le pain de ce jour (6) ? » Par la demande à la première personne du pluriel, le Seigneur nous dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6, 37).

Une autre remarque de Cyprien est importante. Celui qui prie pour le pain de ce jour est pauvre. La prière présuppose la pauvreté des disciples. Elle présuppose, affirme Benoît XVI, des personnes qui, à cause de leur foi, ont renoncé au monde, à ses richesses et à sa gloire, et qui ne demandent désormais que le nécessaire pour vivre. « C'est donc avec raison que le disciple du Christ demande sa nourriture au jour le jour, puisqu'il lui est défendu de s'occuper du lendemain. Une conduite opposée serait absurde. Comment chercherions-nous à vivre longtemps dans ce monde, nous qui désirons la prompte arrivée du royaume de Dieu (7). » Dans l'Eglise, il doit toujours y avoir des personnes qui abandonnent tout pour suivre le Seigneur ; des personnes qui s'en remettent radicalement à Dieu, à sa bonté qui nous nourrit, des personnes, donc qui, de cette manière, donnent un signe de foi qui nous secoue et qui nous tire de notre vacuité intellectuelle et de la faiblesse de notre foi.

Ces personnes, qui se confient à Dieu au point de ne chercher aucune autre sécurité, nous concernent aussi. Elles nous encouragent à nous confier à Dieu et à miser sur lui dans les grands défis de la vie. En même temps, cette pauvreté entièrement motivée par l'engagement pour Dieu et pour son Règne est aussi un acte de solidarité avec les pauvres du monde, un acte qui, tout au long de l'histoire, a créé de nouvelles appréciations et un nouvel esprit de service et d'engagement pour les autres.

La demande concernant le pain, le pain de ce jour seulement, réveille aussi le souvenir des quarante ans de marche d'Israël dans le désert, durant lesquels le peuple vivait de la manne, du pain que le Seigneur envoyait du ciel. Chacun avait le droit de recueillir seulement ce qui était nécessaire pour la journée. C'est seulement le sixième jour qu'on avait le droit de recueillir la ration nécessaire pour deux jours, afin de respecter le commandement du sabbat (cf. Ex 16, 16-22). La communauté des disciples, qui vit tous les jours à nouveau de la bonté de Dieu, renouvelle l'expérience du peuple de Dieu en marche, que Dieu a nourri même dans le désert.

Ainsi, développe le pape Benoît XVI, la demande du pain uniquement pour aujourd'hui ouvre des perspectives qui dépassent l'horizon de la nourriture quotidienne indispensable. Elle présuppose de suivre radicalement la communauté des disciples la plus restreinte, qui renonce à la possession dans ce monde et qui rejoint le chemin de ceux qui considèrent « l'humiliation du Christ comme une richesse plus grande que les trésors de l'Égypte » (He 11, 26). L'horizon eschatologique apparaît : les réalités futures sont plus importantes et plus réelles que les réalités présentes.

Ainsi nous arrivons maintenant à un mot de cette demande qui, dans nos traductions habituelles, paraît anodin : donne-nous aujourd'hui notre pain « de ce jour ». Ce « de ce jour » rend le grec epiousios, dont le théologien Origène (mort vers 254), un des grands maîtres de la langue grecque, dit que, dans cette langue, ce terme n'existe pas à d'autres endroits et qu'il a été créé par les évangélistes. Entre-temps, on a certes trouvé une occurrence de ce terme dans un papyrus du Ve siècle après Jésus Christ. Mais cette occurrence isolée ne peut pas nous renseigner avec certitude sur la signification de ce mot pour le moins inhabituel et rare. Il faut s'appuyer sur des étymologies et sur l'étude du contexte.

Aujourd'hui, nous avons principalement deux interprétations. L'une dit que le mot signifierait « [le pain] nécessaire à l'existence ». Le sens de la demande serait donc : donne-nous aujourd'hui le pain dont nous avons besoin pour pouvoir vivre. L'autre interprétation, précise Benoît XVI,  dit que la bonne traduction serait « [le pain] futur », celui pour le lendemain. Mais la demande de recevoir aujourd'hui le pain du lendemain ne paraît pas très fondée à lumière de la façon de vivre des disciples. La référence à l'avenir s'éclairerait un peu plus si l'on priait pour le véritable pain futur : pour la vraie manne de Dieu. Alors ce serait une demande eschatologique, la demande d'une anticipation du monde à venir, à savoir que le Seigneur veuille donner dès « aujourd'hui » le pain futur, le pain du monde nouveau, c'est-à-dire lui-même. Alors la demande prendrait un sens eschatologique. Quelques traductions plus anciennes vont dans ce sens, ainsi la Vulgate de saint Jérôme, qui traduit le mot mystérieux par supersubstantialis, l'interprétant dans le sens de la  nouvelle « substance », de la substance supérieure, que le Seigneur nous donne dans le Saint Sacrement en tant que véritable pain de notre vie.

De fait, les Pères de l'Église ont presque unanimement compris la quatrième demande du Notre Père comme une demande eucharistique. Dans ce sens, la prière du Seigneur est présente dans la liturgie de la messe en tant que prière eucharistique. Cela ne signifie nullement que le simple sens terrestre, que nous avions tout à l'heure dégagé comme la signification immédiate du texte, aurait été éliminé de la demande des disciples. Les Pères pensent aux différentes dimensions d'un mot qui commence par la demande de pain pour ce jour faite par les pauvres, mais précisément pour cela, alors que nous tournons le regard vers notre Père céleste qui nous nourrit, ce mot évoque aussi le peuple de Dieu en marche, qui a été nourri par Dieu lui-même. Pour les chrétiens, à la lumière du grand discours de Jésus sur le Pain de vie, le miracle de la manne renvoyait quasi automatiquement au-delà de lui-même, vers un monde nouveau, où le Logos, le Verbe éternel de Dieu, sera notre pain, la nourriture de l'éternel repas de noces.

A-t-on le droit de penser dans de telles dimensions ou s'agit-il ici d'une « théologisation » abusive d'un mot dont le sens est simplement terrestre ? Aujourd'hui il existe une peur de ces « théologisations » qui n'est pas tout à fait sans fondement, mais qu'il ne faut pas non plus exagérer. Je pense que, dans l'explication de la demande de pain, il faut garder à l'esprit le contexte plus vaste des paroles et des actions de Jésus, où des éléments essentiels de la vie humaine jouent un très grand rôle : l'eau, le pain, de même que la vigne et le vin, en tant que signes du caractère festif et de la beauté du monde. Le thème du pain prend une place importante dans le message de Jésus, de la tentation dans le désert jusqu'à la Cène, en passant par la multiplication des pains.

Le grand discours sur le Pain de vie dans le chapitre 6 de l'Évangile de Jean ouvre tout le champ de signification de ce thème. Tout au début, nous avons la faim des hommes qui ont écouté Jésus et qu'il ne laisse pas partir sans les avoir rassasiés, donc sans le « pain nécessaire » dont nous avons besoin pour vivre. Mais Jésus n'admet pas qu'on puisse s'arrêter là ni réduire les besoins de l'homme au pain, aux besoins biologiques et matériels. « Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4 ; cf. Dt 8, 3). Le pain miraculeusement multiplié rappelle, en amont, le miracle de la manne dans le désert, mais de même il renvoie à un au-delà de lui-même. Il nous dit que la véritable nourriture de l'homme est le Logos, le Verbe éternel, le sens éternel dont nous venons et dans l'attente duquel nous vivons. Si ce premier dépassement du cadre physique ne dit d'abord que ce que la grande philosophie avait également trouvé et peut trouver, il est immédiatement suivi d'un autre dépassement. Le Logos éternel devient concrètement le pain pour l'homme seulement parce qu'« il a pris chair » et qu'il nous parle avec des mots humains.

S'ensuit le troisième dépassement essentiel qui, certes, fait scandale pour les gens de Capharnaüm : celui qui s'est fait homme se donne à nous dans le Sacrement, et c'est seulement ainsi que le Verbe éternel devient pleinement manne, don du pain futur dès aujourd'hui. C'est à ce moment que le Seigneur réunit encore une fois le tout : cette corporisation ultime est précisément la véritable spiritualisation : « C'est l'esprit qui fait vivre, la chair n'est capable de rien » (Jn 6, 63). Doit-on supposer que Jésus, dans la demande de pain, ait mis entre parenthèses tout ce qu'il nous dit sur le pain et ce qu'il voulait donner comme pain ? Si nous prenons le message de Jésus dans son ensemble, alors on ne peut effacer la dimension eucharistique de la quatrième demande du Notre Père. La demande du pain de ce jour pour tous est essentielle justement dans sa dimension concrète et terrestre. Mais de la même façon, elle nous aide à dépasser l'aspect purement matériel et à demander, dès maintenant, la réalité du « lendemain », le pain nouveau. En priant aujourd'hui pour la réalité « du lendemain », nous sommes exhortés à vivre dès maintenant du « lendemain », de l'amour de Dieu qui nous appelle tous à la responsabilité mutuelle.

Ici, conclut Benoît XVI, je voudrais redonner la parole à Cyprien, qui souligne ce double sens. Il réfère le mot « notre », dont nous avons parlé plus haut, précisément à l'Eucharistie qui est, dans un sens très particulier, « notre » pain, le pain des disciples de Jésus Christ. Il dit : nous, qui pouvons recevoir l'Eucharistie comme notre pain, nous devons toujours à nouveau prier pour que personne ne soit coupé, séparé du corps du Christ. « Ainsi nous réclamons "notre pain" quotidien, c'est-à-dire le Christ, afin que nous, dont la vie est dans le Christ, nous demeurions toujours unis à sa grâce et à son corps sacré (8). »

Notes:
6. H.P. Kolvenbach, Der osterliche Weg, op. cit., p. 98.
7. Saint Cyprien, Dom. orat., n. 19.
8. Ibid., n. 18.


La prière du Seigneur, cinquième chapitre du livre du Saint-Père Benoît XVI, "Jésus de Nazareth :
1) La vérité, indique Benoît XVI, c'est d'abord Dieu, le Royaume de Dieu : Benoît XVI
2) Benoît XVI désigne le Malin comme l'ultime menace pour l'homme : Benoît XVI
3) Notre Père qui es aux cieux : Benoît XVI
4) Que ton nom soit sanctifié : Benoît XVI
5) Que ton règne vienne :  Benoît XVI
6) Benoît XVI commente que la terre devienne "ciel"   Benoît XVI

DONNEZ-NOUS AUJOURD'HUI NOTRE PAIN QUOTIDIEN - Réflexions du Père Paul-Marie de la Croix O.C.D.

Malgré les apparences, le Pater ne s'infléchit point, à partir de cette demande, dans une direction différente, et la demande du pain quotidien ne rompt pas avec l'orientation théocentrique de celles qui l'ont précédée. Elle ne nous éloigne pas davantage de l'idée du Royaume, bien au contraire, car elle évoque la table où le Père de famille rassemble ses enfants et leur partage la nourriture, et elle nous y fait demander une place; non comme un bien futur, mais comme une réalité immédiatement et absolument nécessaire, car c'est aujourd'hui en effet, et dès maintenant, que nous avons à recevoir ce pain, afin de vivre en enfants de Dieu.

Ceux auxquels la Bible n'est pas familière seront peut-être surpris que cette place dans le Royaume soit associée au pain quotidien. Et cependant, de façon constante, le pain y apparaît comme une donnée essentielle et le symbole par excellence de l'Alliance et du Royaume - comme nous le fait remarquer le pape Benoît XVI.

Évoqué dès la Genèse, avec Melchisédech et Abraham (Gn 14 18), il est associé à ce repas que les juifs furent invités à prendre avant de quitter la terre d'Égypte et de commencer cet exode qui les mènerait en Terre promise.

Ce n'est d'ailleurs pas un pain ordinaire dont ils sont appelés à se nourrir. Parce qu'il doit être mangé à la hâte par des hommes qui s'apprêtent à prendre la route et qui le consommeront debout, les reins ceints et le bâton à la main (Ex 12, 11) et qu'il n'a pas eu le temps de fermenter, ce pain est « azyme ».

Tel il était en cette première Pâque, tel il demeurera, car il est destiné à symboliser à travers les siècles la nourriture des pèlerins de Dieu. C'est le pain du « passage ».

Associée à celle de l'agneau pascal, la manducation de ce pain est le fait du peuple rassemblé en communauté. C'est pourquoi, au soir de la Pâque, le Christ en fera le symbole de l'Alliance renouvelée et scellée à jamais; le symbole de l'unité des enfants de Dieu.

Quant à la manne, ce pain mystérieux que Dieu fait pleuvoir du haut du ciel (Ex 16 4) pour nourrir ses enfants dans le désert du Sinaï, elle garde elle aussi, à bien des égards, les caractères du pain de la première Pâque, car elle est par excellence le pain de l'aujourd'hui, la nourriture du voyageur qui n'en doit pas faire provision, mais le recueillir au jour le jour (Ex 16 19). En opposition avec le pain mangé dans l'exil d'Égypte, elle est aussi le pain de la hâte joyeuse, car ceux qu'elle nourrit sont sur le chemin de la terre de promission.

A qui vit sous le regard de Dieu et demeure entre ses mains, ce « pain » est assuré chaque jour, mais en même temps, tout « l'aujourd'hui » tient dans ce pain qui nourrit l'enfant cheminant parmi les étrangers, au milieu « d'un monde dont la figure passe » (I Co 7 31).

Tel est le pain qui partout apparaît dans l'Écriture. Mais est-ce bien de ce pain dont le Pater fait mention ?

Si toutes les perspectives évangéliques n'allaient vers ce festin sacré, testament du Christ ressuscité, et vers ce banquet nuptial, noces de l'Agneau et de l'Église, on en pourrait douter. Mais la Bonne Nouvelle est là. Elle nous affirme que nous sommes appelés à partager la joie de Dieu et à être rassemblés autour de lui, comme des enfants autour de leur Père à la table de famille.

Nombreux sont les enseignements, en particulier dans les Paraboles - qui nous parlent de cette table où les enfants sont assurés de recevoir de la main de leur Père, le pain nécessaire à leur vie, et de le recevoir avec surabondance. Cependant, aucune ne fait plus admirablement saisir le lien étroit et nécessaire entre le « pain » et le « Père », que celle de l'enfant prodigue.

C'est en effet, le besoin de pain cruellement ressenti par l'enfant, en proie à la famine dans le lointain pays de son exil, qui le fait se tourner vers son Père, tant la pensée de ce pain est intimement liée dans sa mémoire et dans son cœur, au souvenir de la maison paternelle: Combien de journaliers de mon Père ont du pain en abondance, et moi je suis ici à mourir de faim ! Je veux partir et retourner vers mon Père... (Lc 15 17,18).

En évoquant le pain comme une nourriture distribuée par le Père, les Paraboles, loin d'innover, ne font que reprendre, en les accomplissant, les données de l'Ancien Testament. Ici et là, le pain est la nourriture reçue par la communauté des enfants rassemblés dans l'unité d'une même foi et d'un même amour. Pour saisir la signification de la demande du Pater, tant d'ailleurs au plan spirituel que matériel, il est donc aussi important de voir dans le pain le signe de l'union avec Dieu et avec nos frères, que le symbole de la nourriture.

Nécessairement personnelle, comme toute nourriture, celle que Dieu donne à ses enfants n'est cependant en aucune manière une réalité « individuelle » qui pourrait laisser l'homme égoïstement indifférent aux besoins de ses frères, dès lors qu'il est lui-même comblé. Distribuée par un Père à ses enfants, cette nourriture qui affirme notre union à lui, et notre dépendance, entraîne également l'idée d'un partage nécessaire entre tous les enfants.

Il ne serait pas concevable en effet, que tel puisse manquer, tandis que d'autres auraient en surabondance. Saint Paul le rappelle avec force aux Corinthiens lorsqu'il leur reproche, alors qu'ils se réunissent pour le Repas (de la Cène), de prendre chacun son propre repas sans attendre, et sans se soucier de leurs frères moins fortunés, de telle sorte que l'un a faim, tandis que l'autre est ivre. Dans un tel état d'esprit, il n'est pas question de prendre le Repas. Ainsi donc mes frères, quand vous vous réunissez pour le Repas, attendez-vous les uns les autres (I Co 11 20, 33).

L'idée d'union liée à la participation à un repas commun n'est d'ailleurs pas particulière à Israël. Elle est commune à la plupart des religions anciennes. Le repas y constitue un rite sacré d'union entre le dieu et les participants, ainsi qu'entre les convives eux-mêmes. C'est pourquoi participer à des repas offerts à des divinités païennes équivalait pour les juifs à une infidélité si grave qu'elle était assimilée à une prostitution. Ce sentiment déjà perceptible dans la Genèse (43 32), demeurait tout aussi vivant au temps de saint Paul. Il est à l'origine de la polémique qui s'élève autour du festin eucharistique. Le repas noue entre les convives une union si étroite qu'on n'y peut manquer sans devenir traître et parjure. C'est d'un tel crime, déjà évoqué par le Psaume 41, que Judas se rendra coupable, lui qui, après avoir accepté du Maître une « bouchée de pain trempé » décide alors de le livrer. Après la bouchée, Satan entra en lui... Aussitôt la bouchée prise, Judas sortit. Il faisait nuit (Jn 13 27,30).

Le pain demandé à Dieu, dans l'Évangile comme déjà dans la Bible n'est pas un pain quelconque, c'est « le pain des enfants », et ceci permet de comprendre la différence que les juifs firent toujours entre ce pain et celui des étrangers.

Depuis les temps les plus anciens, Dieu est en effet celui qui donne du pain à « son peuple ». C'est avec cette certitude que Jacob envoie ses fils en Égypte, et c'est une même foi qui guide Israël vers Chanaan. C'est elle encore qui conduit la vieille Noémi, du pays étranger où elle résidait, vers Bethléem, «maison du pain » (Rt 1  6).

Yahvé donne du pain à ses enfants en signe de sa grâce. Il le donne avec une fidélité et une abondance qui permettront au peuple de survivre à ses épreuves et d'accomplir sa destinée providentielle. Mais ce même pain le sépare aussi radicalement des autres peuples. Parlant de la Pâque, Yahvé déclare en effet à Moïse: Aucun incirconcis n'y prendra part (Ex 12 48).

L'abondance avec laquelle Dieu nourrit son peuple est le signe de l'abondance de la grâce divine. C'est pourquoi l'étranger lui-même recevra du pain, s'il est agrégé au peuple de Dieu par la circoncision. Quant à l'enfant, la Bible et l'Évangile, à travers images et récits, laissent entendre qu'il connaîtra «la surabondance». Approche-toi et mange de ce pain... et quand elle eut mangé à satiété, elle en eut de reste (Rt 2 14). Les mêmes termes se retrouvent dans l'épisode de la multiplication des pains: Tous mangèrent à satiété, et l'on ramassa le reste des morceaux : douze pleins couffins (Mt 14 20).

Comme tels, les enfants de Dieu ont un droit de priorité : Laisse d'abord les enfants se rassasier, dira le Christ à la Cananéenne. Il ne sied pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens (Mt 15 26). Cependant, parce qu'elle a revendiqué humblement sa part: Les petits chiens mangent sous la table les miettes des enfants (Mt 15 27), Jésus exaucera cette païenne, dont la foi et la confiance vraiment filiale, font une invitée au festin.

Saint Paul demeure dans la même ligne, aussi bien lorsqu'il s'oppose à ce que la communion soit maintenue dans les repas eucharistiques, entre fidèles et pécheurs notoires, que lorsqu'il lutte pour que, dans la célébration de la Cène, juifs et païens convertis ne soient pas séparés. Un même pain, un pain unique pour un peuple unique, rassemblement des enfants de Dieu (1 Co 10 17): telle est la leçon des Écritures.

Le Royaume est appartenance à Dieu, domaine de Dieu. Notre désir et notre volonté doivent se porter sur lui, dans la foi en la grâce, et cette grâce nous y fait accéder. Mais le Royaume est aussi, inséparablement, le pain servi en abondance à la table familiale, cette table dont l'enfant prodigue se souvient. A cette table nous avons à demander chaque jour, en dépit de nos faiblesses, ou plutôt, à cause d'elles, à nous asseoir avec nos frères, afin d'y manger ce pain que notre Père nous partage: Donne-nous toujours de ce pain-là ! (Jn 6 34).

Le Royaume attend les invités au festin, et, pourvu qu'ils accueillent la parole de Dieu, la table est servie aux justes et aux pécheurs. Cependant le Maître qui tient sa table ouverte est aussi celui qui frappe à notre porte et demande à être accueilli à notre table.

Si quelqu'un entend ma voix et ouvre sa porte, j'entrerai et je souperai avec lui ; moi près de lui et lui près de moi (Ap 3 20). Le Christ demande donc à entrer et à s'asseoir « à la table des pécheurs » comme à celle des justes.

Les pharisiens s'étonnent et se scandalisent de le voir manger et boire avec les pécheurs (Mt 9 11 19; Lc 5 30; Mc 2 15). Mais n'étaient-ce pas plutôt ceux-ci qui mangeaient à la table de Dieu ? Lorsque Dieu est là et se donne en nourriture, le signe ne change-t-il pas de sens ? et quiconque le reçoit ne sait-il pas qu'il devient lui-même l'invité de Dieu ? et ne fallait-il pas que Dieu commençât par s'asseoir à notre table afin de pouvoir ensuite nous inviter à la sienne ?

A chacun de nous, il dit, comme à Zachée: Descends vite, car il me faut demeurer chez toi aujourd'hui (Lc 19 5). Mais qu'y a-t-il chez nous que nous puissions lui donner ? Et si, malgré notre misère, ou plutôt, à cause d'elle, il consent à venir s'asseoir à notre table, n'est-ce pas en définitive, pour y devenir, comme à la Cène, notre nourriture ?

Faut-il dès lors transposer la demande du pain quotidien au seul plan spirituel ? Non, car l'un et l'autre pain sont inséparablement liés. L'Écriture témoigne que le pain est ce que Dieu a voulu expressément donner aux siens, et que la nourriture est un bien essentiel. Quand un enfant demande du pain son père lui donnera-t-il une pierre ? (Lc 11 11). Mais, bien qu'il soit matériel, le pain de l'Écriture, le pain des enfants, n'est pas cela seulement. Toujours il véhicule la grâce, et par là il diffère du pain des étrangers.

C'est que la nourriture de l'homme n'est pas seulement le pain. Aussi à ses enfants, en même temps que le pain, Dieu donne sa bénédiction, celle-là même que Jacob donnait en héritage à ses fils en leur transmettant sa succession.

L'héritage est visible, sensible et bon, mais il n'existe et ne vaut que par la bénédiction qui consacre l'appartenance à un peuple. Aussi pour la recevoir importe-t-il d'abord d'en faire partie.

On pensera sans cloute que cette appartenance est de soi définitive, et qu'il n'est plus besoin de refaire constamment la même démarche. Ce serait oublier que si les dons de Dieu sont sans repentance, il n'en va pas de même des nôtres, ni de notre appartenance, que nous avons à renouveler tous les jours, puisque tous les jours aussi il nous arrive d'y manquer.

Pour entrer dans l'éternel « aujourd'hui » chaque jour suffit, mais chaque jour aussi nous avons à renaître de l'Esprit et à nous renouveler en lui. C'est pourquoi nous devons demander chaque jour ce pain promis pour tous les jours.

Il n'y a pas d'angélisme dans l'Évangile. C'est très réellement que nous avons besoin de pain pour vivre, et il n'y a pas à en faire fi. Mais l'Israël de Dieu sait qu'il n'y a pas pour lui d'autre pain que celui, dont inséparablement il a besoin pour son corps et pour son âme: le pain de l'enfant et le pain du royaume.

Demander l'un sans l'autre, c'est rejeter l'azyme, s'exclure du festin et du Royaume de Dieu. D'autres peuples peuvent demander à leur dieu le seul pain corruptible; l'enfant de Dieu ne le peut pas. A ce pèlerin du Royaume, l'azyme est nécessaire, et le Royaume est la table à laquelle il lui faut revenir chaque jour pour participer au repas.

Si tu as quelque chose contre ton frère, réconcilie-toi d'abord avec lui, puis reviens et alors présente ton offrande (Mt 5 23,24). Sûr des promesses de Dieu, l'enfant n'est cependant jamais sûr d'être trouvé digne du festin, d'être revêtu de la robe nuptiale, sans laquelle il ne serait pas admis. Forcé d'entrer (Lc 14 23) par la voix de son Père, il faut qu'au seuil de la salle, son désir s'accorde avec ce qui lui a été préparé; et les premières demandes du Pater sont là pour susciter, orienter, renouveler en lui ce désir. Dès lors, sa demande, si elle est fervente et humble, attirera le regard du Maître: Mon ami, monte plus haut (Lc 14 10). Dieu ne rejettera pas du festin préparé pour les enfants, celui qui est petit et humble comme un enfant. D'ailleurs, toute l'Écriture laisse entendre que « se nourrir » et « être avec » est une même chose: Moi près de lui et lui près de moi, nous souperons ensemble (Ap 3 20). Moi en vous et vous en Moi (Jn 15 4). Tel est le Royaume, telle est la table du festin, et tel aussi le pain que nous avons à demander chaque jour, pour aujourd'hui.

Que réclame au juste l'homme en demandant « du pain » ? Le terme hébreu que le Pater traduit ainsi, signifie tout ce qui est nécessaire à la vie. Le pain est vraiment l'aliment de la vie. Aussi, même lorsqu'il s'agit de la vie dont les enfants jouiront dans le Royaume, c'est encore le mot de pain qui est employé (cf. Lc 14 15). Ainsi, sous ce terme de pain, ce n'est rien moins que la « vie » qui est signifiée: « Donnez-nous notre pain », revient équivalemment à demander sinon la vie, du moins tout ce qui est nécessaire pour l'entretenir, la développer, et ainsi nous « faire vivre ». N'est-il pas explicable dès lors, que cette demande vienne avant toutes les autres ? Quoi de plus naturel que de demander à notre Père c'est-à-dire à celui qui nous a donné la vie, de quoi l'entretenir ? Dans l'Ancien Testament, Yahvé, s'il est le Père de son peuple, en est aussi le nourricier, et le miracle de la manne est la réponse qu'il donne à ceux qui ont mis leur confiance en lui.

Mais tenir quelqu'un tout ensemble pour son Père et son nourricier, c'est nécessairement se placer sous sa dépendance quotidienne et continue. C'est considérer également que la vie est un bien qui appartient à Dieu et demeure entre ses mains. En toi est la source de vie (Ps 3610). Or, c'est là précisément ce que Dieu désire de la part de ses enfants, qui ne méritent ce titre et ne sont réellement siens, que s'ils se tiennent dans sa dépendance.

C'est pourquoi, lorsqu'Israël, cessant sa vie errante, n'aura plus besoin de la manne, puisque, grâce au travail de ses mains, il tirera sa subsistance du pays que Dieu lui a donné, obligation lui sera faite d'offrir à Yahvé la dîme de ses biens et les prémices de ses troupeaux. Ainsi, les enfants d'Israël continueront à témoigner de leur dépendance à l'égard de leur Père. Le réalisme chrétien ne permet pas de douter que le sens obvie de cette demande du Pater s'inscrive dans cette même ligne. C'est donc avant tout du pain matériel dont il s'agit ici. Mais pourquoi, de préférence aux autres nourritures, avoir choisi le pain comme symbole ?

Pour ses vertus propres pourrait-on répondre. En effet, solide et sobre, il n'est ni délicat ni recherché; mais il n'est pas davantage un aliment de famine ou réservé aux misérables. Il a toujours soutenu et continue à soutenir la vie des multitudes, et l'homme, de son enfance à sa vieillesse, le réclame sans se lasser.

Demander le pain quotidien, c'est donc demander l'essentiel, l'unique nécessaire. Mais c'est en même temps demander ce qui ne flatte pas le goût, et n'emporte avec soi aucune douceur particulière. C'est pourquoi le Christ en fera le support du Sacrement de son corps, et à ce pain comme à l'autre, ce que nous devrons demander, c'est d'être nourriture et force sur le chemin; mais il sera bon de nous éprouver afin de nous assurer que notre faim est bien une faim de « pain » et non de douceur ou de consolation.

D'autre part, ce n'est aucunement par « charité » que les enfants reçoivent des mains de leur père le pain dont ils ont besoin, mais en tant qu'enfants. Ce n'est donc pas un manque de dignité de leur part, de le réclamer. Il doit en aller de même du pain que Dieu nous invite à lui demander chaque jour. Nous aurions peut-être scrupule à réclamer une autre nourriture, un aliment qui flatterait notre goût, mais certainement pas celui-ci.

D'ailleurs, Dieu ne nous le « donne » pas à proprement parler; il l'accorde à notre travail. Certes son aide est nécessaire pour que mystérieusement germe et mûrisse le blé dont sera fait notre pain (Mc 4 27). Mais de son côté, l'homme aussi doit travailler et peiner, s'il veut que sa nourriture soit assurée et que le blé qu'il moissonne soit converti en pain qu'il pourra rompre aux siens à la table de famille. La demande du pain quotidien exige donc en même temps qu'un acte de confiance en la Providence, une collaboration avec notre Père des cieux.

Déjà conjoints dans la Bible, la Providence divine et le travail humain le demeurent dans l'enseignement du Christ. Bien qu'il ait d'émouvants accents pour célébrer la Providence paternelle de Dieu, Jésus n'insiste pas moins sur l'absolue nécessité du travail, ce travail dont il a lui-même, tout Fils de Dieu qu'il était, donné l'exemple.

Le miracle de la manne, procurant sans travail la nourriture du peuple de Dieu pendant l'Exode, n'infirme pas cet enseignement, car il s'agit ici d'une situation exceptionnelle. Ayant entraîné lui-même son peuple dans le désert, Dieu se devait, fût-ce miraculeusement, de le sustenter. Mais aussitôt atteint le terme du voyage, le miracle cesse.

(la suite des réflexions, demain, si Dieu le veut)
 

Sources:  www.vatican.va - E.S.M.

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Eucharistie, sacrement de la miséricorde - (E.S.M.) 03.06.2007 - BENOÎT XVI - Spiritualité

 

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