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19 Avril 2005
 

Financiarisation du monde : vers la perte de sens ?

 

Le 17 décembre 2008 - (E.S.M.) - L'analyse qui suit a été conduite en forçant le trait, voulant ainsi saisir les contours du phénomène qui inquiète et qui semble prendre forme dans ce que Jean-Paul II avait appelé les « structures de péché »

La généralisation de la « pensée unique » - Pour agrandir l'image Cliquer

Financiarisation du monde : vers la perte de sens ?

Le 17 décembre 2008 -  Eucharistie Sacrement de la Miséricorde - Dans Le temps de la fin des temps, Patrick de Laubier consacre tout un chapitre au « temps des signes », ce temps qui serait le nôtre et qui précéderait l'avènement de la civilisation de l'amour.

Le caractère omniprésent et envahissant de la finance est l'une des caractéristiques les plus frappantes de la deuxième moitié du XXème siècle. En effet, nous sommes en droit de parler de la « financiarisation » du monde pour décrire ce processus rampant par lequel des dimensions toujours nouvelles de la vie individuelle et sociale sont soumises ou exposées aux fluctuations financières, voire englouties et engluées dans la finance.

Face à un processus dont plus personne ne dispute l'existence, surgit la question de savoir s'il s'agît seulement d'un changement superficiel, ou si au contraire la financiarisation affecte la vie des hommes au point de mériter l'attention dans une perspective eschatologique. En d'autres termes, il s'agit de savoir si la financiarisation est compatible avec la civilisation de l'amour et, le cas échéant, dans quelle mesure en est-elle un signe annonciateur.

La problématique est vaste; et dépasse largement le cadre de ce petit essai. Les quelques pages qui suivent n'ont donc d'autre prétention que baliser quelque peu le champs en puisant pour cela à deux sources différentes : d'une part, dans les réflexions et recherches actuellement en cours dans le cadre de l'Observatoire de la Finance à Genève et sous les auspices du programme « Finance - Éthique - Confiance » inspiré par la Caisse des Dépôts et Consignations à Paris; d'autre part, dans le corpus de textes et d'analyses portant sur l'enseignement social chrétien. L'apport spécifique des travaux ainsi que les incessants efforts de Patrick de Laubier mérite d'être soulignés. Il a familiarisé ses lecteurs et ses amis avec les contours de la civilisation de l'amour telle qu'elle transparaît au travers des textes du Magistère, mais aussi au travers des textes moins connus des révélations mystiques.

Le texte qui suit est divisé en quatre parties : (1) les ressorts de la financiarisation; (2) les conséquences de la financiarisation; (3) la financiarisation et la perte des sens; (4) la financiarisation et la perte du sens.

1. Les ressorts de la financiarisation

La financiarisation n'est pas un phénomène isolé dont les tenants et aboutissants seraient faciles à identifier avec précision. En effet, elle est l'une des facettes de l'évolution des sociétés les plus développées de la planète depuis la fin de la dernière guerre. Ainsi, sans prétendre à l'exhaustive, un certain nombre de facteurs et de processus apparentés ou parallèles peuvent être mentionnés comme autant de ressorts qui soutiennent et rendent possible la financiarisation continue du monde contemporain.

Les progrès technologiques dans le domaine de traitement et de transmission des données. Les progrès en la matière ont permis, dès les années 1950, l'internationalisation des banques et progressivement l'effacement des distances. Par ailleurs, le développement des capacités de calcul a baissé très sensiblement le coût du traitement des opérations financières ce qui a naturellement ouvert à la finance de nouveaux domaines.

La généralisation de la « pensée unique ». Ces dernières décennies, et plus particulièrement depuis la chute du communisme, la pensée économique est devenue le paradigme et le discours dominant tant au niveau public qu'au niveau privé. Selon la pensée unique, l'accroissement du produit national est l'unique bonheur qui soit digne de l'homme. Il est la justification suprême aussi bien des décisions publiques que des comportements privés. En vertu de cette hallucination collective, des pans toujours nouveaux de la vie sociale ont été soumis d'un côté à la loi du marché et de l'autre côté, parallèlement, soustraits, totalement ou partiellement, à la sphère privée, c'est-à-dire à l'économie domestique. A titre d'exemple, l'on peut citer la garde des personnes âgées et des handicapées, l'éducation des enfants, etc. La généralisation des transactions dans ces domaines les a mis, indirectement à la portée de la finance et en a fait des objets effectifs ou potentiels de la financiarisation.

La tertiairisation de l'économie mondiale. A la fin du siècle dernier, les services ne représentaient dans les pays les plus développés qu'environ un quart du produit national; aujourd'hui, le tertiaire en est le secteur dominant avec une proportion proche des trois quarts. La prédominance des services dans la vie économique change radicalement la nature du travail humain : manipulation physique des biens et ressources naturelles liée à la production devient secondaire par rapport à l'exigence généralisée de complaisance par rapport au client. Les services financiers ne font pas exception : ils se sont développés en suscitant d'abord et en satisfaisant ensuite une demande du public, des entreprises et des États.

Le libre-échange et la dérégulation. Depuis la fin de la guerre, les pays occidentaux ont fait du libre échange la règle qui devait, bien qu'avec des exceptions,, régir leurs relations économiques réciproques. Ainsi, dès les année 1950 ont été progressivement abolis les réglementations limitant la mobilité internationale des capitaux. Plus récemment, le rôle de l'État en tant que régulateur des activités économiques en général, et des activités financières plus particulièrement, a été revu à la baisse. Dans le sillage de la déréglementation, la finance a pu pénétrer des zones et espaces qui lui restaient jusque-là, partiellement ou totalement, interdits.

La liste qui précède pourrait être étendue presque indéfiniment, tant le développement de l'économie mondiale - dont la financiarisation fait partie - a de multiples facettes qui se mêlent en un écheveau complexe où il est impossible de distinguer la cause de l'effet. II n'en demeure pas moins que la financiarisation du monde contemporain est une réalité, indiscutable. En tant que telle, elle entraîne un certain nombre de conséquences aussi bien pour les acteurs directement concernés que pour l'ensemble de la population.

2. Les conséquences de la financiarisation

Avant de passer en revue les plus importantes parmi les conséquences de la financiarisation, il faut rappeler l'essence du phénomène lui-même. En effet, la finance n'a pas attendu la fin du XXème siècle pour faire son apparition, elle serait aussi ancienne que le marché. Les transactions financières portent sur des actifs lesquels, contrairement aux biens et aux services qui sont destinés à l'anéantissement plus ou moins immédiat, ont une durée de vie relativement longue. L'actif est caractérisé par une certaine permanence, il est donc un élément du patrimoine. Par conséquent, les transactions financières affectent directement le patrimoine des acteurs et portent sur ce qu'il est convenu d'appeler « les richesses ». A la lumière de ce qui précède, la financiarisation peut être définie comme le processus de multiplications incessantes à la fois des actifs financiers, et des transactions y relatives.

Domination des catégories de valeur. La finance fonctionne dans un espace réduit à deux dimensions : le risque et le rendement. Tout actif, quel qu'en sait la nature réelle
(bien immobilier, option sur devises, contrat à terme sur le pétrole ou encore une obligation étatique), peut être défini de manière suffisante à l'aide de ces deux dimensions. Les autres caractéristiques de l'objet ou du contrat ont une importance totalement secondaire. Il s'ensuit que la financiarisation impose un regard extrêmement réducteur sur les réalités physiques et sociales du monde. Ce nivellement fournît un cadre de pensée fort confortable puisqu'il se prête parfaitement aux manipulations mathématiques.

La liquidité, une parodie de la de confiance. La financiarisation des patrimoines des acteurs permet à ces derniers d'en suivre au jour le jour l'évolution. En effet, les prix de marché ou de quasi-marché évoluent journellement pour les actifs essentiels. Ainsi, dans le cas de la baisse d'un actif, les propriétaires sont tentés de « sortir » d'un actif dont la valeur marchande diminue pour éviter que leur patrimoine ne souffre d'une perte même momentanée. La possibilité « d'entrer » et de « sortir » n'existe réellement que si le nombre des transactions sur le marché est suffisamment grand pour le permettre. Si tel est le cas, le marché est dit « liquide ». La liquidité devient ainsi le gage de confiance. Pourtant la liquidité n'est qu'un gage mécanique, il suffit qu'un doute généralisé pousse les détenteurs d'un type d'actif à en vérifier la valeur sur le marché pour que celle-ci s'effondre posant de ce fait un coup d'arrêt aux progrès de la financiarisation.
(Il suffit de jeter un coup d'œil sur l'actualité des ces dernières semaines pour s'en convaincre !)

Permutation des patrimoines plutôt que financement des activités productives. Il est justifié de s'interroger sur les conséquences économiques de la financiarisation. Curieusement, il n'existe pas de démonstrations pour étayer la thèse selon laquelle elle aurait été le facteur déterminant et indispensable de la prospérité qu'a connu le monde occidental depuis la dernière guerre. Bien au contraire, des indices convergents semblent indiquer que la financiarisation a progressé davantage par la multiplication des transactions sur actifs existants
(permutation des actifs entre participants) que par la mise à disposition étendue de l'épargne à des fins d'investissement productif.

L'individualisation des avoirs. Le développement de l'économie de marché en général et plus particulièrement de la finance pousse les individus à préciser toujours davantage les lignes de démarcation qui séparent leur patrimoine, leur « avoir » de celui des autres. Ceci est particulièrement visible et nuisible quand les velléités d'individualisation des avoirs font leur apparition au coeur des familles, quand la collectivité cherche à faire supporter aux consommateurs le coût exact des prestations qu'elle est la seule à offrir à ses membres. La financiarisation doublée de la puissance de traitement de l'information offre des possibilités toujours plus alléchantes dans ce domaine auxquelles il est difficile de résister. D'ailleurs, résister au nom de quoi puisque cette tendance correspond parfaitement aux injonctions de la pensée unique ?

La transformation en actifs financiers des biens qui avaient une existence propre. La financiarisation ne peut progresser sans créer - inventer - de nouveaux actifs financiers ayant des caractéristiques de risque et de rendement différents des actifs déjà existants. Pour parvenir à ses fins, il est fréquent que la finance se saisisse d'un bien qui a par ailleurs une toute autre vocation. Le cas de pétrole illustre ce propos : dans le courant des années 1970 et sans cesser d'être une ressource naturelle, le pétrole est devenu un actif financier souvent détenu non pas pour ses qualités physiques mais bien pour ses caractéristiques financières. Il en va de même de l'ensemble des matières premières ou de certaines denrées agricoles qui sont traitées simultanément et sur les mêmes marchés pour leurs qualités intrinsèques ainsi que pour leurs spécificités financières. Cette irruption des finalités financières a une incidence non négligeable sur le comportement des marchés concernés ce qui affecte les producteurs ou les utilisateurs des biens en question. Le cas le plus flagrant de création d'actifs financiers est l'accaparement par les marchés des monnaies nationales qui dans leur finalité première sont.des moyens de paiement devant servir de contrepartie dans les échanges de biens et services et non des actifs financiers.

Une relation de propriété hachée et incomplète. Par définition, un actif financier est détenu à cause de son rendement/risque et dans une perspective d'être vendu à plus ou moins longue échéance. Ceci signifie que la relation qui s'instaure entre son détenteur momentané et l'actif est une relation de propriété incomplète. En effet, la propriété implique une responsabilité par rapport à l'actif détenu mais aussi et avant tout par rapport à tous ceux qui en dépendent par ailleurs. Or, quand-la propriété est anonyme et éphémère, le sentiment de responsabilité a peu de chances d'apparaître alors même qu'il serait souhaitable que l'actif en question ait une dimension sociale immédiate
(action d'une entreprise, créance sur une entreprise en difficulté, propriété d'un immeuble locatif, etc...), par ailleurs, la relation de propriété est - dans le cas de la finance - non seulement éphémère, mais encore incomplète parce que la dimension d'usage, d'utilisation immédiate de l'actif par le propriétaire est absente. La relation de propriété instaurée par la financiarisation se réduit par conséquent uniquement à l'usus fructus et à l'abusus, l'usus qui implique un rapport d'immédiateté par rapport à l'actif étant absent.

L'illusion de sécurité : des paris plutôt que des promesses. La financiarisation est un processus qui ne connaît pas de répit, il progresse dans l'espace mais aussi dans le temps. Il séduit des sociétés entières qui, envoûtées par le charme des « performances financières », s'en remettent à la financiarisation pour garantir leur avenir. La totalité des pays industrialisés a vu ces vingt dernières années foisonner des systèmes d'assurance vieillesse basés sur le principe de la capitalisation. Ces institutions promettent aux cotisants la sécurité matérielle à terme contre paiement des cotisations aujourd'hui. Toutes ces institutions reposent sur un pari selon lequel la financiarisation est un processus sans fin qui progressera à l'infini comme elle l'a fait depuis quelques années. Le fait de confier massivement l'épargne aux marchés financiers signifie que les sociétés en question ont renoncé à gérer cette dernière, donc leur propre avenir, de manière responsable et préfèrent s'en remettre aux aléas et aux fluctuations et à la supposée "rationalité des marchés".

3. La financiarisation et la perte des sens

La civilisation de l'amour s'articule autour de l'homme pleinement épanoui et ouvert à l'amour de son créateur. Cette paraphrase des textes de Paul VI et de Jean-Paul II met bien en évidence les deux dimensions indispensables de la civilisation de l'amour : la relation de l'homme avec Dieu, et la relation avec ses semblables.

L'Église par le biais de son enseignement social a mis en évidence les principes les plus fondamentaux qui devraient régir toute société véritablement chrétienne. Il s'agit de la solidarité, de la responsabilité, de la subsidiarité et de la destination universelle des biens. Ces principes ont été analysés et présentés avec force par Patrick de Laubier au travers de ses très nombreuses publications et interventions. Bornons-nous à nous arrêter brièvement sur chacun d'entre eux pour savoir dans quelle mesure la financiarisation en assure le respect.

La solidarité. La financiarisation repose sur l'exacerbation du moi économique, sur la définition minutieuse de "mon" patrimoine par opposition à celui des autres. La solidarité, au contraire, est impossible sans l'ouverture à l'autre doublée de la capacité de donner, mais aussi de la capacité de recevoir. Si la financiarisation du monde est compatible avec une solidarité, ce serait avec une solidarité fonctionnarisée et institutionnalisée qui n'est qu'un pâle reflet de [a charité évangélique. Un mouvement inquiétant semble d'ailleurs se dessiner dans ce sens, la financiarisation casse et bouleverse les réseaux naturels de la solidarité
(familles, clans, quartiers, etc..) et en transforme les membres les plus faibles en assistés qu'elle jette ensuite en pâture aux institutions spécialisées. Jean-Paul II a largement évoqué cette perspective dans Evangelium Vitae.

La responsabilité. Il s'agit là d'un principe fondamental de toute civilisation : l'homme est responsable de ses actes, mais aussi de son prochain. La financiarisation privilégie les catégories de valeurs, ce faisant elle passe sous silence, occulte et éloigne les conséquences sociales et humaines des décisions financières. Le fait que les relations de propriété véhiculées par la financiarisation soient incomplètes et éphémères souligne encore davantage la dilution des responsabilités dont elle est porteuse. Il en est ainsi quand les monnaies nationales ou les matières premières sont détenues sans rapport avec leur vocation première. De plus, la financiarisation déresponsabilise l'acteur individuel puisqu'elle lui permet de perdre son identité en disparaissant dans ce magma informe qu'occulte si bien l'expression désarmante « le marché veut, le marché pense, le marché décide ».

La destination universelle des biens. L'Église a affirmé à temps et à contretemps ce principe qui renforce encore les deux précédents. Il s'oppose à l'appropriation exclusive, il limite les droits que confère la propriété tout en reconnaissant le bien fondé de cette dernière. La financiarisation est incompatible avec la destination universelle des biens pour deux raisons au moins. D'une part, la financiarisation exacerbe la valeur au détriment des actifs spécifiques qui n'en sont que les incarnations passagères. Or, qu'est ce que la destination universelle de la « valeur » sinon la capacité de don et de partage ? D'autre part, la financiarisation et les ressorts qui la supportent s'appuie sur un mode d'appropriation exclusif - sans servitudes d'aucune sorte - puisque seule la propriété exclusive rend l'actif financier transférable dans les transactions qui seront à l'avenir nécessaires pour préserver la valeur du patrimoine.

La subsidiarité. Pris au pied de la lettre, ce principe fort à la mode dans le monde contemporain signifie que les premiers Intéressés devraient être autorisés à résoudre tous les problèmes sauf ceux qui les dépassent. L'application du principe de subsidiarité au monde de la finance revient à se demander : « qui a donc besoin de la finance ? ». Cette question est d'une extrême importance. En effet, quand les raisons purement financières poussent au démantèlement ou, au contraire, au rachat d'une entreprise viable par ailleurs, quand la finance découvre subitement une nouvelle classe d'actifs pour les délaisser ensuite, elle le fait « par le haut » sans se préoccuper le moins du monde des premiers intéressés. Là financiarisation de tels actifs signifie pour les premiers intéressés perte d'indépendance et donc d'autonomie. La financiarisation en tant que créateur de dépendances, de cercles vicieux - moins souvent vertueux - semble peu compatible avec le principe de subsidiarité.

Les remarques qui précèdent montrent que la financiarisation - et les autres processus qui l'accompagnent et la supportent - transforme la société en profondeur. A l'horizon de cette évolution, en guise d'épouvantail, se dessine un « homme nouveau », un homme individuel, vivant dans un univers où dominent les catégories de valeur, habitué à se mouvoir dans un environnement virtuel où à l'instar de ses semblables, il est incapable de distinguer entre réalité et fiction. Bien qu'il s'agisse ici d'une vue de l'esprit, elle suffit pour montrer que la financiarisation éloigne l'homme de son humanité, corporelle et spirituelle. L'« homme nouveau » n'est plus en mesure de se donner à ses semblables en utilisant à cette fin l'ensemble des sens que le créateur lui a donnés et sans lesquels l'agapè est impossible et a fortiori la civilisation de l'amour.

4. La financiarisation et la perte du sens

Au delà de l'effet préjudiciable que la financiarisation risque d'avoir tôt ou tard sur le monde, et duquel elle retarde l'apparition de la civilisation de l'amour, elle modifie de manière fondamentale le rapport de l'homme à Dieu. Deux points étayent cette préoccupation.

Depuis son apparition, le marché était un lieu de passage; on y venait pour vendre et acheter en fonction d'un objectif transcendant par rapport au marché lui-même. Le marché est une étape vers la libération comme le dit Jésus au notable : « Tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; puis viens et suis moi »
(Luc,18;22). Ici, le marché est un moyen d'accéder au ciel.

L'adoration dont le marché est l'objet aujourd'hui laisse à penser qu'il n'en n'est plus ainsi et que le marché est aimé et apprécié en tant que tel. Notre société campe au milieu du marché, après avoir fait de l'instrument sa propre finalité à l'exemple des familles qui ne savent plus que faire de leur temps libre et vont se promener dans les grandes surfaces. Notre société a perdu le sens des finalités. Ceci est vrai des entreprises industrielles qui - omnibulées par les résultats financiers qu'elles doivent fournir aux actionnaires sous peine de voir s'effondrer leurs cours en bourse - ont oublié jusqu'à leur métier et leur spécificité industrielle. Ceci est vrai des gouvernements qui se font et défont au rythme des chutes et envolées des bourses ou des monnaies nationales. Le marché est l'équivalent général, le dénominateur commun, l'inspirateur universel. Or, le marché ne fonctionne que si son activité est soumise aux finalités
(diverses et variées) qui le transcendent.

Tel le veau d'or des Égyptiens, le marché est devenu notre l'idole, il a pris la place de Dieu dans la pensée collective du XXème siècle finissant qui renoue ainsi avec les traditions animistes les plus anciennes.

Ndlr : Le pape Benoît XVI dans une de ses homélies, lors de son voyage en France, nous rappelait que cet appel à fuir les idoles reste pertinent aujourd'hui. Le monde contemporain ne s'est-il pas créé ses propres idoles ? N'a-t-il pas imité, peut-être à son insu, les païens de l'Antiquité, en détournant l'homme de sa fin véritable, du bonheur de vivre éternellement avec Dieu ? C'est là, poursuivait Benoît XVI, une question que tout homme, honnête avec lui-même, ne peut que se poser. Qu'est-ce qui est important dans ma vie ? Qu'est-ce que je mets à la première place ? (...) L'idole est un leurre, car elle détourne son serviteur de la réalité pour le cantonner dans le royaume des apparences. Or n'est-ce pas une tentation propre à notre époque, la seule sur laquelle nous puissions agir efficacement ? (...)  L'argent, la soif de l'avoir, du pouvoir et même du savoir n'ont-ils pas détourné l'homme de sa Fin véritable, de sa propre Vérité ? (...) À tous les hommes de bonne volonté qui m'écoutent, je redis comme saint Paul : Fuyez le culte des idoles, ne vous lassez pas de faire le bien !  [Homélie du pape Benoît XVI en la fête de St Jean Chrysostome (lire l'homélie)]

L'analyse qui précède conduit à la conclusion que la poursuite de la financiarisation nous éloigne plutôt qu'elle nous rapproche de la civilisation de l'amour. En d'autres termes, la financiarisation apparaît comme un fléau capable de ravir jusqu'à l'âme de l'homme et de la détourner durablement non seulement des ses semblables mais surtout de Dieu. L'analyse qui précède a été conduite en forçant le trait, voulant ainsi saisir les contours du phénomène qui inquiète et qui semble prendre forme dans ce que Jean-Paul II avait appelé les « structures de péché ».

Toutefois, la condamnation de la financiarisation en tant que processus ne revient pas à la condamnation de la finance en tant que telle. En effet, l'utilité de la finance a été montrée à beaucoup de reprises durant les siècles passés et jusqu'à aujourd'hui. La finance joue pleinement son rôle quand elle met les moyens monétaires temporairement oisifs à disposition de ceux qui ont des projets productifs. Cette activité est d'ailleurs parfaitement compatible non seulement avec le principe de la destination universelle des biens mais encore avec celui de subsidiarité. Le processus de financiarisation devient menaçant à partir du moment où la finalité propre lui échappe
(transformation de l'épargne en investissement) et qu'elle s'attache davantage à la préservation (impossible en dernière analyse) des patrimoines. Ce faisant elle distille un charme subtil qui entraîne l'homme sur le chemin de la tentation angélique.

Paul H. DEMBINSKI

Dans la même mouvance : La civilisation de l'amour - une exigence chrétienne au service de la solidarité universelle
 

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Sources : spip.php-article154 -  (E.S.M.)
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Eucharistie sacrement de la miséricorde - (E.S.M. sur Google actualité)  17.12.2008 - T/Spiritualité

 

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