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19 Avril 2005
 

L’œcuménisme de Benoît XVI est celui de Vatican II

 

Le 27 août 2007 - (E.S.M.) - L'on peut facilement s'imaginer la vague d'indignation que susciterait dans l'opinion publique la non confirmation épiscopale, d'un prêtre de l'Église catholique en Suisse parce que ce prêtre entretient des relations amicales avec des responsables réformés ! Querelles en Suisse !

Dr Thomas Wipf, Président du Conseil de la Fédération des Églises protestantes de Suisse

L’œcuménisme de Benoît XVI est celui de Vatican II

Lettre ouverte sur la situation œcuménique actuelle

Monsieur le Président du Conseil de la Fédération des Églises protestantes de Suisse,
Cher Thomas Wipf,

La situation œcuménique en Suisse est à nouveau apparue laborieuse cet été. C'est pourquoi je m'adresse à toi avec une lettre ouverte, en ta qualité de représentant des Églises réformées en Suisse, étant donné que la Fédération se comprend comme « voix unie dans le dialogue œcuménique » (ta préface au rapport annuel 2006 de la FEPS). La responsabilité œcuménique commune me tient trop à coeur pour mettre simplement aux actes ce qui s'est passé cet été.

J'aurais vraiment souhaité ne jamais devoir t'écrire cette lettre. Pendant mes onze ans de service épiscopal, j'en aurais eu souvent l'occasion, mais me tenais toujours à l'avertissement biblique du règlement des conflits (Mt 18,15-20). Je me convainquais devoir discuter de nos situations conflictuelles à huit clos et non pas aux yeux de l'opinion publique. Après ce qui est arrivé ces dernières semaines, suite à la parution du document de la Congrégation pour la Doctrine de la foi concernant la doctrine sur l'Église, je ne puis me taire. Je dois intervenir en public en ma fonction de Président de la Conférence des évêques suisses. Je le dois aussi à bien des membres de notre Église catholique, peines par tes prises de position et beaucoup d'autres provenant de différents milieux des Églises réformées dans notre pays. L'impression gagne l'opinion publique que tout irait bien dans l'œcuménisme en Suisse si seulement l'Église catholique ne l'entravait pas : dire cela est injuste et faux, tu le sais aussi bien que moi. Ces dernières semaines, vous avez largement débattu au grand jour sur ce qui vous agace et vous blesse par rapport à notre Église. Il faut maintenant nous permettre de rendre public ce qui nous agace également, nous les catholiques, et comment nous apercevons la situation œcuménique en Suisse. Ainsi nous pourrons poursuivre sincèrement le chemin commun. Je suis convaincu que le cheminement de l'œcuménisme en Suisse vers un avenir positif requiert une analyse honnête et sincère de la situation actuelle. Pour mon compte, j'essaierai de le faire par cette lettre.

Comprendre la déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la foi (Rappel explicite de la doctrine catholique sur l'Église)

J'aimerais souligner d'emblée que le document de la Congrégation pour la Doctrine de la foi n'entend nullement diminuer ou discriminer les Églises et les Communautés ecclésiales issues de la Réforme. Il ne veut pas dire que l'Église catholique est meilleure par sa foi ou par sa morale, que les catholiques sont de meilleurs chrétiens que les réformés. De telles suppositions seraient absurdes et pourraient être rapidement démenties par la réalité. A l'échelle du vécu chrétien, les Églises peuvent prôner exclusivement un « concours », à savoir la recherche constante d'une meilleure suite de Jésus-Christ. Au niveau du croire et de l'agir des Églises, la Congrégation pour la Doctrine de la foi s'abstient fermement de toute prise de position. Ses affirmations ne concernent pas l'aspect existentiel de la foi et de la vie ecclésiale, mais la dimension institutionnelle, à savoir sacramentelle de l'Église, dimension qui pour l'Église catholique est fondamentale et inaliénable.

A mes yeux, l'usage linguistique pose déjà problème. Il va de soi que nous, catholiques, dans le quotidien, parlons des Églises réformées en Suisse, de la Communautés de travail des Églises chrétiennes et encore de la Church of England etc. - et nous continuerons à le faire, car nous reconnaissons l'auto-compréhension de ces Églises. La pensée théologique sur l'Église diffère pourtant de l'emploi du mot « Église » au quotidien, elle questionne les éléments essentiels de l'être-Eglise. C'est pourquoi il y a entre nous, et ce n'est pas la première fois que nous le voyons, des différences fondamentales indéniables, sur lesquelles nous devrions pouvoir discuter.

A mon avis, ce qui vous a particulièrement affectés est l'interprétation faite par la Congrégation pour la Doctrine de la foi du Concile Vatican II, visant à dire que là où ne sont pas donnés le ministère épiscopal dans la succession apostolique et conséquemment la sauvegarde du mystère eucharistique, l'on ne peut parler d'Église au sens propre. Précisément on ne veut pas dire que les Églises réformées ne sont pas des Églises, on ne soustrait pas aux Églises réformées le fait d'être-Eglise. L'on affirme plutôt que les Églises réformées ne sont pas des Églises dans le sens que s'attribue et doit s'attribuer l'Église catholique à partir des fondements de sa foi. Ceci est évident pour tout un qui s'intéresse à l'œcuménisme, dans la mesure où vous-mêmes soulignez que les Églises réformées ne souhaitent pas être des Églises dans le sens entendu par l'Église catholique et qu'elles détiennent une autre compréhension d'Église et de ministère. A leur tour, les catholiques ne retiennent pas pour leur compte votre vision d'Église.

Cette affirmation fondamentale du Concile Vatican II peut être comprise dans le bon sens, comme l'a démontré juste après le Concile le théologien évangélique Edmund Schlink en commentant l'assertion conciliaire « Églises et Communautés ecclésiales » : les autres Églises sont difficilement comprises par le Concile « dans le sens entendu par l'Église catholique elle-même, mais plutôt par analogie ». La Congrégation pour la Doctrine de la foi n'a fait que répéter cela. Dans sa prise de position sur le document de la Congrégation, le chargé de l'œcuménisme de la Fédération des Églises protestantes de Suisse, M. le Pasteur Martin Hirzel, apprécie mes affirmations après la parution, en 2000, de Dominus Jesus : j'avais alors écrit que les Églises issues de la Réforme ne sont pas des « non-Eglises ou des Églises apparentes » mais des « Églises dans un sens analogue ». Il serait donc mieux, disais-je alors, de parler « d'Églises d'un autre type ». Je souscris toujours à ces affirmations et précise qu'il ne s'agit aucunement de nuancer le texte de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, mais d'aider à une meilleure compréhension. Je vous remercie d'en tenir compte aussi maintenant.

Je dois reconnaître que la formulation choisie par la Congrégation pour la Doctrine de la foi, suivant laquelle les Communautés ecclésiales issues de la Réforme ne sont pas des « Églises au sens propre », a été comprise différemment par vous et a donc produit des blessures que je regrette vivement et qui m'attristent. Je ne peux que répéter que telle n'était pas l'intention du document de la Congrégation. Même si l'on avait choisi une autre manière de dire, le problème œcuménique sous-jacent demeurerait toujours.

Irritations œcuméniques dans les Églises réformées

Je peux comprendre votre grande sensibilité sur l'arrière-fond de ce qui a été dit. Mais je vous prie de comprendre que vos attitudes et affirmations sur notre Église nous touchent et blessent aussi, quand bien même nous avons rarement réagi publiquement. Pour ne pas en rester à des généralités, j'apporterai quelques exemples concrets du comportement œcuménique dont vous faites preuve, pour brosser un portrait réaliste de la situation œcuménique actuellement si difficile.

Cher Thomas, tu as affirmé en public, avec raison, que chaque Église a le droit de faire connaître sa propre compréhension d'elle-même, et que le problème surgit quand cela se fait en excluant les autres Églises. Permets-moi de te demander en retour : est-ce que l'on trouve cette attitude problématique simplement dans mon Église ou aussi dans tes Églises ? Maintes fois, vous esquissez et présentez votre compréhension de l'Église marquant des limites parfois très indifférenciées par rapport à l'Église catholique. Vous dites par exemple que les Églises réformées ne sont pas une « Église d'en haut » mais une « Église d'en bas », qu'elles ne sont pas structurées de manière hiérarchique mais démocratique et qu'ainsi elles peuvent renoncer au ministère épiscopal.

Vous avez fustigé comme spirituellement insolente l'affirmation de la Congrégation pour la Doctrine de la foi selon laquelle l'Église catholique se comprend comme Église de Jésus-Christ. Mais est-ce que vous-mêmes, depuis la Réforme, ne prétendez-vous pas aussi que la Réforme et les Églises qui en sont issues auraient reconstitué l'Église de Jésus-Christ ? Pourquoi il s'agirait d'un côté d'arrogance spirituelle et de l'autre d'humilité chrétienne ?

Ces dernières années, vous avez beaucoup entrepris pour affermir le profil de vos Églises réformées. Cela n'a jamais constitué un problème pour moi, je l'ai toujours considéré comme une revendication justifiée : car il est important pour moi d'entendre mes partenaires œcuméniques dans leur version originelle, si je puis dire. Il y a quelques années, vous avez lancé une campagne publicitaire avec des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Penser soi-même. Les réformés ». Cette manière de vous profiler ne m'avait pas irrité, tout au plus je ne trouvais pas la devise particulièrement ingénieuse. Par ailleurs, je ne me sens pas redevable aux réformés de ma pensée catholique.

En lisant le nouveau livre du Président du Conseil des Églises évangéliques d'Allemagne, l'évêque Wolfgang Huber, « Im Geist der Freiheit. Fiir eine Ôkumene der Profile », j'y rencontre avec gratitude des définitions de l'auto-compréhension évangélique de l'Église, parce que chaque dialogue, aussi le dialogue œcuménique, présuppose une clarté vis-à-vis des positions respectives. Cela ne m'indispose pas si l'évêque Huber définit l'Église évangélique comme « Église de la liberté » en contraste avec notre Église. Mais lorsqu'il croit devoir déclarer en public que le Seigneur Jésus-Christ est toujours au centre de l'Église évangélique, à l'opposé de l'Église catholique, où tout tourne autour de son représentant sur terre, alors je considère ceci comme un affront œcuménique. Je ne puis que tourner contre lui-même les mots de Wolfgang Huber : « Personne ne peut parler ici de négligence, il s'agit de préméditation. » Même si l'on ne prend acte que superficiellement de l'annonce pleinement christocentrique du Pape Benoît XVI, nous croyons que l'Évêque Huber méconnaît entièrement les options fondamentales du Pape actuel.

Il m'est également difficile de comprendre pourquoi le partenaire évangélique réformé n'a pas cessé pendant des années de parler d'« œcuménisme des profils » et que d'autre part, ce même partenaire se considère blessé quand l'Église catholique fait de même.

Je le constate aussi à propos de la suggestion émise par M. le Pasteur Gottfried Locher et amplement débattue dans tes Églises sur la réintroduction du ministère épiscopal dans les Églises réformées en Suisse. J'ai suivi ces discussions avec intérêt et remarque combien elles s'accompagnaient de jugements partiellement hostiles contre l'Église catholique et sa structure épiscopale. J'ai alors pensé qu'à vos yeux, le nœud du problème concernant l'Église catholique doit être la succession apostolique du ministère épiscopal, relevant pourtant du noyau central de l'auto-compréhension catholique de l'Église. Pour ne mentionner qu'un exemple particulièrement abstrus : comment expliquer que le mensuel évangélique-réformé « saemann », connu pour ses nombreux coups de lance anti-catholiques, n'a su « commenter » mon élection comme Président de la Conférence des évoques suisses que par un sarcasme ridicule sur la Succession apostolique, témoignant par là non seulement d'une ignorance théologique mais aussi d'un réel manque de classe ?

Analogiquement, je citerais un article du « Kirchenbote » réformé zurichois qui, au printemps passé, a cru bon de se prendre la « liberté » d'analyser tous les candidats médiatisés au siège épiscopal de Coire quant à leur aptitude œcuménique, en établissant un critère de capacité œcuménique dans la disponibilité ou non de reprendre telles quelles les positions réformées. Je me demande si une pareille identification de « réformé » et « œcuménique » ne montre précisément le comportement que vous reprochez continuellement à notre Église, à savoir d'absolutiser sa position confessionnelle. Si en tant que réformés vous refusez de « revenir » à Rome, vous ne pouvez prétendre que nous nous « tournions » vers Zurich, Genève ou Wittenberg.

Finalement, je souhaite reprendre un malaise œcuménique dont a parlé récemment le Père-Abbé Martin Werlen dans son article « Oekumenischer Zwischenruf », à savoir les démarches entreprises du côté réformé pour empêcher la candidature de M. le Pasteur Gottfried Locher, vice-président européen de l'Alliance Réformée Mondiale, en tant que Président du Conseil synodal des Églises réformées de Berne-Jura-Soleure. Naturellement, il ne me revient pas de me mêler d'affaires intra-protestantes, mais ce qui m'a laissé songeur et m'a attristé, c'est de savoir qu'une partie non indifférente côté réformé a supposé le Pasteur Locher inadéquat pour couvrir ce mandat, seulement parce qu'il a tenu des exercices spirituels à l'Abbaye d'Einsiedeln et qu'il est lié d'amitié avec l'évêque de Baie. Aucun de vous n'a pris ses distances, publiquement, d'un tel affront à l'œcuménisme. L'amitié avec des responsables de l'Église catholique serait donc une maladie transmissible contre laquelle se protéger... Et pourtant vous vous référez volontiers à l'œcuménisme du quotidien et demandez un œcuménisme « à même hauteur des yeux », mais jugez inacceptable l'amitié avec des responsables catholiques. A mon avis cela décèle un comportement opposé à un œcuménisme sincère. L'on peut facilement s'imaginer la vague d'indignation que susciterait dans l'opinion publique la non confirmation épiscopale, par le Pape, d'un prêtre de l'Église catholique en Suisse parce que ce prêtre entretient des relations amicales avec des responsables réformés ! Je ne peux que souscrire à l'affirmation de Mgr Martin Werlen : « La compréhension de l'œcuménisme qui se cache derrière de telles attitudes est, je pense, l'obstacle principal à l'unité de l'Église. Quoi mieux que l'amitié peut contribuer à l'unité ? ».

Si j'étends mon regard au-delà de la situation œcuménique suisse, je me dois de rappeler la prise de position du Conseil de l'Église évangélique en Allemagne (EKD) sur la coexistence ordonnée d'Églises de différentes confessions, ayant pour titre « Kirchengemeinschaften nach evangelischem Verstàndnis ». L'on y voit en quoi consiste le modèle œcuménique de communautés d'Églises du point de vue évangélique et l'on déduit qu'il est proprement impossible de pratiquer l'œcuménisme avec l'Église catholique : « apparemment, la conception catholique-romaine d'unité visible et pleine des Églises n'est pas compatible avec la compréhension de communautés d'Églises ». Cela est dit avec une rudesse telle que la déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la foi apparaît gentille à côté. Si les évangéliques en Allemagne décrètent que « la nécessité et la forme du ministère pétrinien et du primat du Pape, la compréhension de la Succession apostolique, la non-ordination des femmes et la place du droit canon dans l'Eglise catholique-romaine sont des situations auxquelles faire face du côté évangélique » et empêchant de conduire quelconque dialogue œcuménique, force est de considérer cette attitude comme un refus clair et net de dialogue œcuménique. En revanche, nous notons avec gratitude que les théologiens évangéliques Wolfhart Pannen-berg et Gunter Wenz considèrent qu'avec l'« exclusion prônée par la EKD de la constitution épiscopale des Églises de l'ensemble des conditions requises pour une communauté des Églises », les Églises évangéliques « elles-mêmes s'excluent de la discussion œcuménique autour de ce thème » : car « l'accord sur la constitution épiscopale de l'Église en vue de la reconstitution de la communauté des Églises » est indispensable dans un contexte œcuménique élargi.

Je suis porté à émettre un même jugement sur le nouveau document de l'Église évangélique unie en Allemagne (VELKD) concernant le ministère et l'ordination. En ignorant largement les résultats jusqu'ici fournis par le dialogue évangélique-luthérien / catholique-romain, le document porte un jugement négatif sur la compréhension catholique de l'Église et du magistère, jugée « indifférente » du point de vue de l'Église évangélique. Si l'on peut dire d'un document qu'il nous rétrograde de 40 ans dans l'œcuménisme, c'est bel et bien ce texte et certainement pas le document de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

La conversion est nécessaire dans les deux Églises.

Ce ne sont que quelques exemples qui documentent les nombreuses irritations œcuméniques provoquées ces dernières années également par vous, sur lesquelles nous, catholiques, nous sommes souvent tus. Vu par après, cela a été une erreur, car nous avons tacitement confirmé l'impression suscitée dans l'opinion publique que les Églises réformées sont les protagonistes œcuméniques et que l'Église catholique en est le grand empêchement. Sur la base de cette impression unilatérale, nullement confirmée par la réalité, nous ne pouvons pas construire un avenir œcuménique honnête.

A mes yeux, cet avenir n'est possible que si les deux côtés reconnaissent leurs propres irritations œcuméniques, moins liées à la confession que dues au péché originel. En plus, nous devrions renoncer des deux côtés à toujours attribuer la faute à l'autre. L'œcuménisme se montrera crédible s'il s'attachera en première ligne non pas à la conversion des autres mais à sa propre conversion, prélude à la connaissance et reconnaissance autocritique de ses propres faiblesses et erreurs. Si nous réussirons à le faire ensemble, la situation actuellement difficile ne constituera pas un obstacle à l'œcuménisme, mais plutôt une chance de compréhension et enrichissement réciproques. Ma lettre à toi, cher Thomas, est motivée par cette conviction et je te prie de l'accueillir dans ce sens.

Je suis bien conscient que ma lettre ne correspond pas à la « political correctness » quant à la situation œcuménique en Suisse. Il est aussi clair pour moi que toute personne se reconnaissant dans cette «political correctness » m'aurait déconseillé d'écrire cette lettre ouverte ; mais je me sais redevable à ma conscience de le faire tout de même - pour le bien de l'œcuménisme. On peut voir cette « political correctness » déjà dans le fait que les irritations œcuméniques que vous-mêmes suscitez ne trouvent qu'un faible impact dans l'opinion publique et à la télé. La Télévision suisse n'a pas vraiment envie d'organiser un « Club » pour cela, la présentatrice catholique du « Wort zum Sonntag » ne se voit pas vraiment poussée à exprimer sa tristesse et sa colère à la télé. Cela correspond à l'expérience que j'ai faite tout au cours de ces années et décennies. Si les irritations œcuméniques sont déclenchées par l'Église catholique où retenues telles, catholiques et protestants disent ensemble leur indignation. Si par contre elles se déclenchent dans les Églises réformées, protestants et catholiques se taisent ensemble. Je ne peux croire là à un œcuménisme sincère. La sincérité exige qu'on reconnaisse en toute ouverture et amitié les erreurs œcuméniques et qu'on pratique mutuellement, si nécessaire, la correctio fraterna. C'est une expérience que je vis au niveau de l'œcuménisme mondial en tant que membre du Conseil pontifical pour la promotion de l'Unité des chrétiens, expérience qui fait cruellement défaut dans la situation œcuménique en Suisse.

En esprit d'ouverture et de lien œcuménique, je dois te contredire, cher Thomas, surtout sur un point. Tu as affirmé que le document de la Congrégation pour la Doctrine de la foi met en danger les succès essentiels des derniers quarante ans d'œcuménisme. Je ne peux nullement souscrire à ce jugement par le simple fait que dans la vie de la foi et donc de l'œcuménisme il n'y a jamais de voies maîtresses bien larges mais toujours aussi des sentiers sinueux et des détours. Si l'on est conscient que l'œcuménisme est toujours en marche, il appartient aussi à la lucidité chrétienne de savoir vivre des deux côtés avec des déceptions. Celles-ci ne doivent pas occasionner la résignation, mais marquer une opportunité pour sortir de ses propres visions et gagner un nouvel élan pour l'avenir.

Je dois contredire ton jugement également pour un autre motif. Je suis actif depuis trente ans dans l'œcuménisme, engagé surtout dans le dialogue réformé-catholique. Convaincus que nous ne pouvons poursuivre sur la voie de l'œcuménisme que si nous débattons sur les conceptions très différentes de ce qu'est l'Église et que nous cherchons de nouveaux chemins dans l'avenir, nous, catholiques, avons toujours invité les Églises réformées en Suisse à mener un dialogue commun sur ce qu'est l'Église. Ce dialogue est indispensable. Je suis déçu de voir que cette invitation n'a pas vraiment été accueillie et que la question n'a jamais été sérieusement abordée.

Pourtant, dans les divergences sur ce qu'est l'Église réside le motif des divergences quant à la tâche œcuménique, sur laquelle nous devons urgemment nous entendre, puisque les conceptions différentes au sujet du chemin œcuménique ont leur source la plus profonde dans les différences sur la compréhension de l'Église. D'un point de vue catholique, ces questions constituent également la clef pour avancer dans la thématique de l'hospitalité eucharistique.

Malheureusement, je dois rappeler que la Fédération des Églises protestantes de Suisse a décliné et n'a pas accueilli comme base de discussion l'importante déclaration de convergence de la Commission Foi et Constitution du Conseil Oecuménique des Églises « Baptême, eucharistie et ministère », qui a précisément thématisé les questions ouvertes entre nous. En outre, les Églises réformées en Suisse considèrent volontiers la déclaration commune sur la doctrine de la justification, signée en 1999 à Augsburg par l'Alliance Luthérienne Mondiale et le Conseil pontifical pour la Promotion de l'Unité des chrétiens, comme pierre miliaire du dialogue œcuménique ; d'autre part, il faut savoir que cette déclaration commune n'a pas été adoptée par les Églises réformées en Suisse - hormis l'Alliance Méthodiste Mondiale qui y a adhéré en 2006.

Si tu penses que la déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la foi a repoussé l'œcuménisme 40 ans en arrière, cela ne correspond pas à une description honnête de la situation. En réalité, un dialogue sincère sur la compréhension théologique de l'Église n'a jamais vraiment eu lieu.

L'œcuménisme doit poursuivre sa route.

En me référant à cet état de fait, je ne vois pas comment le document de la Congrégation pour la Doctrine de la foi engagerait une nouvelle situation de l'œcuménisme en Suisse. En réalité, ce document a mis en évidence, une fois de plus, que nous ne comprenons pas pareillement la parole « Église » utilisée par vous et par nous. Nous l'utilisons de façon équivoque et cela dessert la clarté et ainsi le progrès du dialogue œcuménique. Je m'associe volontiers au Cardinal Walter Kasper, Président du Conseil pontifical pour la Promotion de l'Unité des Chrétiens, affirmant que la déclaration de la Congrégation « n'ôte rien aux progrès œcuméniques obtenus » mais « indique la tâche œcuménique encore à accomplir » : « c'est nous que ces différences dans la compréhension de l'Église devraient irriter, et non ceux qui les désignent par leur nom. Ceci est bien plus une invitation urgente à un dialogue objectif et constructif ».

Je me sens confirmé dans ce jugement en regardant les réactions au niveau mondial à la déclaration de la Congrégation, qui sont négatives surtout dans le monde germanophone, contrairement au monde anglophone, qui l'a accueillie plutôt comme un défi positif. Le Conseil épiscopal de l'Église méthodiste mondiale a pris acte surtout des affirmations positives sur les Églises réformées et se dit disponible à un approfondissement œcuménique avec l'Église catholique. De même, l'expert œcuménique méthodiste Geoffrey Wainwrigt regrette la manière négative dont beaucoup de notices de presse ont approché ce document et pense qu'il constitue une vraie opportunité pour réfléchir plus intensément, au niveau œcuménique, sur les questions suivantes : qu'est-ce que l'Église ? où trouver l'Église ? Également le Président de l'Alliance Luthérienne Mondiale, l'évêque Marc Hanson, encourage à aborder avec conviction les questions soulevées par la Congrégation, en esprit de fraternité et prière.

Si je note ces réactions c'est qu'elles t'invitent, toi et les Églises réformées en Suisse, à ne pas en rester au sentiment de blessure, mais à poursuivre le dialogue œcuménique et aborder courageusement les questions qui encore nous séparent. Je partage ta conviction que le fond de notre dialogue n'est pas ce qui nous sépare mais bien plus ce qui déjà nous unit. Sur ce fond, il sera possible et nécessaire de conduire des discussions engagées sur ce qui nous divise encore. Cela est, en première ligne, la compréhension différente d'Église.

Je te prierais aussi de ne pas opposer, au sein des Églises réformées, l'œcuménisme de la base à l'œcuménisme des responsables d'Église. Je peux comprendre que votre insistance sur cette dissemblance est tout à fait licite du côté réformé ; mais si vous voulez vraiment prendre au sérieux notre compréhension de l'Église, alors l'œcuménisme théologique et l'œcuménisme de la communauté vivante ne peuvent pas être séparés aussi facilement que vos prises de position le laissent entendre.

Cher Thomas, ma lettre est devenue très longue et je te prie de me comprendre ; cette longueur montre peut-être précisément la complexité de toutes ces questions, que nous devons aborder de façon nuancée et avec une compréhension mutuelle des différences qui subsistent entre nous. J'espère que tu as pu percevoir à travers ma longue lettre combien le dialogue œcuménique me tient à cœur. J'aimerais t'y inviter, toi et les Églises réformées en Suisse que tu représentes, car le chemin de l'œcuménisme, entamé par l'Église catholique avec le Concile Vatican II, est irréversible. Il n'y a pas d'alternative, car telle est la volonté de notre Seigneur Jésus-Christ. Je t'adresse mes salutations dans cette conviction de foi commune, et attends avec impatience ta réponse que j'espère positive.

Nous sommes encore en été et savons par expérience que les orages estivaux, tout en étant puissants, ont finalement un effet purificateur et nous apportent de l'air frais. Dans ce sens, j'espère que l'orage œcuménique de cet été nous épure et donne de la fraîcheur à notre respiration œcuménique. Ou pour le formuler encore une fois avec le Cardinal Kasper : « Malgré tout, la caravane continue son chemin, l'œcuménisme marche ». Car l'œcuménisme, lui aussi, ne peut marcher autrement que par « hominum confusione, sed Dei providentia ».

Dans cet espoir confiant, je te présente, sur le chemin commun de l'œcuménisme, mes salutations amicales et mes vœux les meilleurs.

+ Kurt Koch
Président de la Conférence des évêques suisses


En format Pdf : Lettre ouverte sur la situation oecuménique actuelle

Congrégation pour la Doctrine de la Foi: Réponses à des interrogations concernant certains aspects de la doctrine sur l'Eglise
Commentaire aux Réponses à des questions concernant certains aspects de la doctrine sur l'Église : Rappel explicite de la doctrine catholique sur l'Église

Table Doctrine catholique sur l'Église
 

Sources:  Conférence des Évêques suisses CES

Ce document est destiné à l'information; il ne constitue pas un document officiel

Eucharistie, sacrement de la miséricorde - (E.S.M.) 27.08.2007 - BENOÎT XVI - Table Doctrine catholique sur l'Église

 

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