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19 Avril 2005
 

Être un intellectuel catholique dans la cité

 

Le 03 juillet 2008  - (E.S.M.) - "En fait, un intellectuel catholique n’a pas à chercher à se distinguer, il n’a pas à faire cet effort, il a simplement à être un intellectuel catholique sans complexe, naturellement et, croyez-moi cela est suffisant. Un catholique intellectuel n’est pas ici un intellectuel et ailleurs un catholique, cette séparation est bonne pour les chrétiens libéraux. Non, son discours doit porter le sceau de la transcendance."

Michelangelo BUONARROTI dit MICHEL-ANGE - l'Esclave rebelle - Rome, 1564 - Pour agrandir l'image Cliquer

Être un intellectuel catholique dans la cité

Entretien imaginaire entre Pierre-Charles Aubrit Saint Pol et Pierre Desprauges N°2

FOI, DOCTRINE ET CULTURE CHRETIENNE

« Obéissez à la vérité et vous retrouverez votre liberté.. » Benoît XVI 

P. D. : « - Pourquoi m’avoir sorti de mon repos éternel ? Pourquoi moi ?

P-C. A. : - Il est vrai que vos choix sur terre étaient aux antipodes des miens. Vous avez choisi un engagement idéologique de gauche alors que j’ai une aversion envers toutes les idéologies. Je vous ai appelé, parce qu’avec d’autres de vos confrères qui avaient construit la télévision française, vous avez toujours respecté vos invités qu’elle qu’était leur conviction ou leur absence de conviction. Alors qu’aujourd’hui, bien de vos successeurs se servent de leurs invités pour exister, ils manifestent à leur égard bien peu de respect heureux, quand ils ne se transforment pas en commissaires politiques, en mouleurs de la pensée unique et souvent sans trop de culture.

P. D. : - Vous êtes sévère ! Mais vous avez raison ! Qu’attendez-vous des médias ?

P-C. A. : - Qu’ils témoignent de la vérité des événements sans manipulation. Dans un débat, qu’ils s’effacent pour mettre en valeur leurs invités. Il nous importe peu de connaître leurs convictions, ce qui nous importe bien plus, c’est de connaître celles de leurs invités. Certains journalistes mais surtout les animateurs ressemblent à des appariteurs du vide. Ils sont de parti pris et n’hésitent pas à déstabiliser l’un de leurs invités si par malheur, il affirme une opinion qui n’est pas dans le formatage, ils n’hésitent pas à l’humilier. Ce n’est pas ce que j’appelle une attitude noble. Ils ont une conception mercantile de leur profession.
Les médias ont une responsabilité morale immense. Ils ne peuvent impunément se réfugier derrière la liberté d’informer et d’expression, car beaucoup d’entre eux ne sont plus dans l’ordre de la qualité mais dans celui de la massivité, ce qui induit trop souvent la vulgarité qui ne qualifie pas seulement le langage mais tout un comportement. La plupart d’entre eux agissent en prédateurs de l’espoir et de l’intelligence. Le peuple pourrait un jour se réveiller et les envoyer au bain. Informer, c’est aussi s’engager à former. Mais aujourd’hui, on est plutôt déformé. Ils ont une part lourde dans l’absence évidente d’espoir, dans le développement primaire des sentiments rarement bons in fine. Ils se nourrissent sur le faux terreau des affects ordinaires et sur lequel les pourritures les moins nobles s’élèvent. Ils n’ont aucun intérêt pour le peuple, ils en ont perdu toute intelligence du cœur.

P. D. : - Dans notre précédant entretien, vous disiez que Malraux souffrait d’avoir eu à supporter ses intuitions fulgurantes. Qu’entendiez-vous par là ?

P-C. A. : - Malraux est l’un des esprits agnostiques qui fut le plus proche de Dieu. Des esprits droits, athées, peuvent être d’authentiques esprits religieux. Certains vivent, sans jamais le savoir, une amitié avec Dieu qu’ils découvriront de l’autre côté.
L’homme avec le divin ne peut établir une relation de dualité, - le bien, le mal ; le beau, le laid -, car cette relation spécifique n’est pas à deux temps. Car l’homme comme toute la Création est construit sur un modèle trinitaire et Dieu est Trinité. La logique cartésienne est ici impuissante à comprendre et ne peut rien expliquer. L’homme avec le divin n’établit pas une unique relation d’obéissance pas plus que Dieu ne le fait avec sa créature, car depuis l’Incarnation de Dieu le Fils, l’amitié de Dieu pour l’homme et la femme se découvre, tout le genre humain est invité à entrer comme acteur de volonté et de désir.

P. D. : - Vous croyez vraiment que Dieu veut une relation d’amitié avec l’homme et la femme plutôt que l’obéissance absolue !

P-C. A. : - Certainement ! Sinon ma foi serait vaine ! Le sacrement de l’Eucharistie témoigne et confirme cette part essentielle de la Révélation chrétienne : le Christ rétablit une relation d’amitié entre l’homme et Dieu son Père et lui. Ce rétablissement va au-delà d’une simple filiation adoptive qui est absolument nécessaire mais qui a pour but cette relation d’amitié. Le Christ est venu nous enseigner comment aimer son Père des Cieux de la même manière qu’il l’aime en sa qualité de Fils : Fils divin et fils humain. La Bible est riche de ces exemples qui annoncent le futur établissement de l’amitié entre l’homme et Dieu : la relation de Dieu avec Abraham, Moïse et combien d’autres prophètes, c’est une relation qui n’est certes pas encore de l’amitié mais qui par sa familiarité étonnante est prophétique du projet de Dieu trouve son apothéose dans l’entretien que Jésus a avec Jean le Baptiste.
L’amour de charité induit nécessairement l’amitié entre les deux sujets et objets de cet amour. Car si Dieu est l’amour parce qu’il est Dieu, en envoyant son Fils dans la nature humaine, il se révèle comme sujet de cet amour qu’il est. C’est une des clefs pour vivre la vertu d’humilité sans laquelle, on ne peut rejoindre Dieu ni comprendre la kénose de la Sainte Trinité.

P. D. : - Revenons aux fulgurances de Malraux !

P-C. A. : - Malraux illustre le problème délicat de la communication avec l’autre. Sa vie intellectuelle fut régulièrement traversée par des intuitions fortes et violentes qu’il n’a pas pu toujours communiquer, car il pressentait qu’il ne serait pas compris. Lui-même ne devait pas toujours pouvoir les expliquer, car s’il pouvait en voir l’importance et les fruits, il ne pouvait pas parfaitement en comprendre les mécanismes. Dans certains cas, celles-ci possédaient une substance spirituelle, religieuse et donc nécessairement contenaient une certaine densité du mystère de la destinée de l’homme.
L’incommunicabilité entre les hommes n’est pas un mince problème et ne porte pas seulement sur le quotidien des relations. La dramatique est bien plus lourde quand l’incommunicabilité se double d’un empêchement à transmettre un savoir, une connaissance qui, par sa nature et sa densité, dépasse le livre, dépasse momentanément la faculté de l’oralité. L’homme fait alors l’expérience d’une solitude terrible qui le renvoie abrupto à sa tragique condition de blessé, blessé par le péché. Chez Malraux, c’est son drame le plus intime, un nœud gordien qui contribua à le maintenir dans une certaine humilité et l’aura aidé à faire son salut. Une épreuve intérieure d’autant plus dure, qu’il ne pouvait pas la dépasser par l’adoration, par le culte. On comprend que l’art l’est attiré, il trouvait en lui une sorte d’alter ego. L’art est, par certains côtés, la transcendance de l’incommunicabilité, Michel-Angelo et Fra-Angelico l’auront admirablement illustré, le peintre de Lascaux également.

P. D. : - Qu’est-ce que l’art pour vous ?

P-C. A. : - Je ne peux pas facilement répondre à cette question. Je vais tomber dans le banal. Je crains de dire un lieu commun : l’art est l’un des plus étonnants révélateurs de la beauté qui est en l’homme et qui est Dieu. Votre question touche à l’intime de mon être, car le lien entre l’art et le chrétien contient non seulement la contemplation mais aussi l’adoration. Un baptisé ne stagne pas au stade aliénant de l’émotion.
L’amour est pour moi beau par nature. Voilà pourquoi, il est juste de dire que la vie est belle. La beauté suscite l’amour, le désir en est que l’accident mais on peut aussi dire que l’amour transfigure tout pour que la beauté se révèle.
Je ne peux parler de l’art que par l’expérience que j’en ai et je ne suis pas certain qu’on rende service aux artistes à vouloir absolument les comprendre, les disséquer. Je ne crois pas que l’artiste soit à même de comprendre in fine ce qu’il exprime par le moyen de son art. Il peut arriver que l’œuvre dépasse ce que l’auteur souhaitait exprimer, car l’inspiration selon sa force peut suspendre un court instant les facultés du sujet qui en est touché et l’entraîner dans des zones insoupçonnées de lui-même et de la Création.
L’art ne s’aborde pas du seul point de vue intellectuel, il ne se dévoile pas par la seule raison. Non ! Je crois que l’art est d’abord une expérience intérieure qui touche l’homme dans le plus intime de son être qui alerte tous ses sens, ce qu’il est et ce qu’il deviendra.
L’expérience que j’ai de ma rencontre avec l’art date de mon voyage en tant qu’accompagnateur d’un groupe d’élèves à Florence. C’est à la Galerie des Offices, que je découvris les Enchaînés ou les Inachevés de Michel-Angelo. Je ne savais pas ce que l’art pouvait produire dans ma vie, je ne lui voyais pas sa place ni son rôle mais c’est en me laissant saisir par la beauté de ces sculptures que j’ai commencé à comprendre la place de l’art dans ma vie, dans mon être … C’est parce que je fis l’expérience foudroyante de la beauté par les Enchaînés, statues prévues pour le tombeau de Jules II, que je me laissais nourrir de lui, porter par lui… L’art me mêlait à sa propre dynamique.
L’art en soi est une réalité de force de transcendance qui nous invite à la découverte de notre pauvreté intérieure. Il participe aux rites de la vie et contribue à favoriser l’émergence de ce qu’on est en vérité … Il vous met sur le chemin très long de l’humilité. L’art participe à la vérité comme toute la Création, à cette différence toutefois qu’il la transcende partiellement sans jamais pouvoir la transfigurer, ce qui est de la nature même de Dieu.
L’art et la foi sont les deux montants de la transcendance, de la transfiguration en Dieu. Ils rendent palpable la grandeur qui nous habite qui est plus grande que nous. La Dame de Lascaux témoigne tout au tant que les arts premiers africains et amérindiens ou bien encore que les gravures et dessins du paléolithique de ce besoin de transcendance et d’immanence qu’on ne peut dissocier de celui de comprendre et de transmettre. La force de la culture chrétienne vient de ce qu’elle est naturellement et surnaturellement joyeuse, gaie, car la foi est libération et l’art qu’elle suscite tend à faire jaillir le meilleur de l’homme pour mieux le rapprocher du parfait qui est Dieu.

P. D. : - L’écriture vous paraît-elle un art majeur ?

P-C. A. : - J’y ai très longtemps réfléchi sans trouver la réponse. Le premier des arts est une faculté, c’est l’oralité. Le langage parlé, pour moi, s’impose en tête des arts majeurs. Il contient tous les autres arts, car ils me paraissent comme des prolongements de l’oralité, ils viennent l’embellir. En fait, ils sont des moyens secondaires de la communication, de la transmission, l’oralité étant le premier. L’art de l’écrit est le dernier des arts majeurs. La poésie en est l’expression la plus aboutie.
L’écrit fait d’abord appel à la raison, car il a besoin de toutes les facultés issues de l’intelligence. L’émotion qu’il émet est davantage en relation avec le sujet traité qu’avec l’art de l’écrit en soi. Un bel écrit est souvent le produit d’une écriture qui tend à parfaire l’oralité, étant bien entendu qu’il n’y a rien de plus laid qu’un écrit qui la reproduit abrupto. La mise en musique d’un poème me semble aussi incongrue que couper d’eau un grand cru, car la musique dominera toujours le texte, alors que le récitatif d’un poème transmet les sons, les couleurs, les harmonies, les mouvements, les espaces. C’est différent d’un chant, dans ce cas là, l’écrit et la musique ne font plus qu’un et aucun domine l’autre.
L’art de l’écrit est pour moi l’entremet qui ouvre sur toutes les gourmandises que sont les autres arts majeurs. Il ne supplantera jamais la peinture, la sculpture, la musique ni l’architecture, il a besoin d’eux pour s’embellir. Il décrira un paysage mais n’atteindra jamais le sublime d’une peinture pour le même sujet ou sa composition musicale. Il est évident que la transmission par l’écrit exige une qualité d’écriture la plus aboutie ce qui ne peut s’atteindre que par le dépouillement. S’il est un art majeur, c’est qu’il exige, tout comme les autres arts de sa catégorie, une ascèse intérieure qui rejoint la nécessaire contemplation, en vue de la transmission.
Le roman pour le roman est une décadence de l’écrit et une perversion de l’intelligence, pour qu’il reste majeur, il doit conserver sa tri-dimension : la hauteur, la largeur et la profondeur. Il ne peut y parvenir que s’il traite réellement d’une substance qui lui est extérieur. Le roman moderne témoigne que l’homme est déporté sur son moi.
Il y a tout un pan de l’art contemporain qui réfléchit parfaitement la décadence de nos sociétés et la perversion de l’intelligence. C’est un art narcissique, il se contemple dans les marais, dans les cloaques ; il ne transmet ni la paix ni l’harmonie ni la beauté. Il est par contre un témoin fidèle de la réalité intérieure de notre époque, un conduit d’évacuation dans lequel s’entrechoquent toutes les aberrations d’une culture massive, technique et d’insalubrités morales. Notre époque n’a d’yeux que pour elle-même, elle n’est plus en appétit de transcendance, cette génération – au sens biblique – devra descendre dans l’enfermement le plus hermétique pour réaliser son égarement et hurler à nouveau vers Dieu.

P.D. : - Vous abordez le problème de la décadence qui est une notion plus subjective qu’objective du moins, ce côté aléatoire dépend-il du regard que l’on porte selon les références sur lesquelles on s’appuie. Toutefois, ce thème de la décadence ne peut être abordé sans une réflexion préalable sur la vie intellectuelle. Voulez-vous revenir sur votre conception de l’intellectuel ?


P-C. A. : - L’intellectuel est celui qui se sert de toutes ses facultés pour appréhender la Création, il cherche à en comprendre la cause, il identifie ses composants et la raison de son existence.
A mon sens, je n’engage que moi, être un intellectuel, c’est une vocation, un appel. Car, c’est donner à l’esprit la primauté sur tout autre chose. A une certaine époque, on donnait le qualificatif de philosophe à ceux qui portaient un intérêt sur plusieurs matières de la connaissance et dans des domaines variés. Maintenant, on donne du philosophe à celui qui ne fait que cela, c’est très réducteur. Qu’elles que soient les études ou comme moi qui n’ait pas suivi un parcours ordonné, universitaire, la vie intellectuelle est avant tout une aventure intérieure qui ne peut se vivre que dans la liberté et n’est soumise qu’à une seule domination légitime : l’autorité de la vérité.
L’intellectuel est libre, il doit se délivrer des courants, des écoles qui l’ont formé. Il doit entreprendre sa quête seul ; s’il est chrétien, il doit s’appuyer sur la Providence et tout faire pour être disponible à la présence de Dieu. L’intellectuel est un élève bien plus qu’un maître.
II y a deux grands courants pour tracer le cheminement de la réflexion : partir de l’idée des choses, c’est Platon ou partir de leur réalité, c’est Aristote. Ces deux courants sont reliés par des liens transversaux dans lesquels se logent des modes secondaires d’appréhension dus, en grande partie, aux faiblesses de l’homme. Si vous le permettez, je m’arrêterai sur ces deux courants majeurs de la pensée. Le platonisme et l‘aristotélisme ont, semble-t-il depuis la Renaissance, été constamment opposés et souvent comme deux courants antagonistes, opposition que l’on retrouvera d’une certaine manière entre l’École franciscaine et l’École thomiste. C’est une opposition trop radicalement posée pour ne pas être au fond cyniquement arbitraire. Car, si on s’enquière de la pensée chrétienne, on découvre assez vite que les deux courants sont portés par les Pères de l’Église et par l’Église elle-même comme plutôt complémentaires. L’accentuation de l’opposition visant le postulat d’origine de ces deux pensées est plutôt de nature psychologique, caractérielle que d’une réalité radicalement opposée. Ce radicalisme d’opposition est d’une nature idéologique. Alors qu’ils se complètent pour une recherche en positif et négatif, selon le principe technique de la photographie, de la compréhension de la Création, c’est ce qui ressort des textes conciliaires.
L’homme veut comprendre qui il est et donner un sens à son existence. L’intellectuel est le témoin de son semblable, de son environnement, de la geste de l’homme. Il est une nécessité, car il contribue à maintenir l’ordre naturel de la création mais surtout, il participe à la découverte de la grandeur de l’homme et à sa défense.
L’homme doit comprendre son milieu avec lequel il est confronté, car de cette confrontation découle sa capacité à se découvrir. L’intellectuel doit établir les concepts qui se dévoilent au fur et à mesure de sa compréhension de l’univers. Il lui appartient de mettre des mots, de désigner, de nommer, car la société de l’homme a besoin de s’ordonner et d’être éclairée.

P.D. : - L’intellectuel est-il un veilleur ?

P-C. A. : - Le veilleur, dans la tradition hébraïco-chrétienne, est plutôt l’homme religieux, celui qui est aux aguets de la geste de Dieu qu’il confronte à celle de l’homme. D’une certaine manière, on peut le dire de l’intellectuel, si on considère qu’il est au service de la vérité . Mais bien plus qu’un veilleur, il est surtout un témoin de l’homme et celui qui, en s’appuyant sur la loi naturelle et la loi morale naturelle, éclaire son prochain, guide son pas. Il contribue à ce que l’homme garde sa fidélité à l’essentiel en contraignant l’application de ses découvertes au respect de la loi morale naturelle avec ce souci permanent que tout repose sur la justice, c’est-à-dire l’équilibre.
On ne peut, pour comprendre la vie intellectuelle, que se référer aux pères fondateurs de cette mission spécifique et, quoiqu’on en dise, il faut accepter l’autorité paternelle du foyer civilisateur hellène. Toute la civilisation occidentale dépend de la dominante hellène sans ignorer la symbiose que la Grèce établit avec Jérusalem et Rome ni la part parcellaire des plus anciens foyers de civilisation comme l’Égypte et la Mésopotamie qui sont les plus anciens bassins de l’écriture.
L’écriture est devenue par la nécessité le support obligé de la pensée qui se transmet à l’autre. Il y a eu une période où la pensée se transmettait à des initiés par l’oralité. Ceux qui la recevaient étaient choisis pour leurs vertus, d’où le concept du mystère à transmettre à une certaine élite. Mais de la même manière, que tout être vivant tend naturellement à communiquer la vie qu’il possède, de la même façon celui qui possède un savoir tend à le transmettre. La transmission du savoir est reliée à la transmission de la vie.
Le savoir s’est heureusement désacralisé dès lors qu’on dû faire appel à l’écrit et malgré tous les mystères dont on enveloppa le savoir écrit. C’est si vrai, qu’encore aujourd’hui, brûler un livre est un geste très lourd à assumer et, ce sont toujours les intégrismes, les plus inaptes à l’accès du savoir qui osent le faire. La terreur a pour auteurs des individus habités par la peur, une peur métaphysique dont la cause est à rechercher dans les zones les plus lourdes du péché, ce refus de reconnaître que l’existence est d’une seule et unique volonté d’amour gratuit. Nous sommes au seuil du mystère d’iniquité.
Dans la Chine médiévale, l’accès au savoir était ouvert à tous ceux qui en avaient les aptitudes, indifféremment des conditions sociales. Aller à l’école pour s’instruire était un acte civique. La Chine développa une symbiose étonnante entre l’art de l’écriture, la calligraphie et la transmission ou la réception du savoir. Le lettré pouvait gravir les plus hautes responsabilités, car son savoir était également associé aux vertus morales et patriotiques. En Chine, le savoir semble être durablement associé à la sagesse, alors que sous l’influence équilibrée de la culture hellène, on distingue savoir et sagesse ; un sage pour nous occidentaux n’est pas nécessairement un lettré.

P. D. : - Si j’ai bien compris votre pensée, l’intellectuel est le témoin en vérité de la vérité de l’homme et de toute la Création !

P-C. A. : - L’intellectuel est le plus éminent témoin de la vérité dans l’ordre naturel. Sa mission est de nommer tout ce qui participe à la vie, d’éclairer les ténèbres, d’apporter les moyens du discernement, d’aider à l’appréhension des principes d’équilibre, de justice.
Sans une activité intellectuelle, il n’y a pas de civilisation, il n’y a pas de sociabilité, il n’y a pas d’humanisation.
C’est la raison pour laquelle, l’accès au savoir est un droit universel, une exigence morale et religieuse pour la société. C’est une exigence aussi impérieuse que le respect de la vie. Dieu a toujours suscité dans toute la diversité de l’humanité des penseurs, des sages qui se sont sentis appelés à réfléchir pour le bien commun.
L’intellectuel est un homme seul, mais c’est un co-existant de la condition humaine qu’il porte en lui ; il s’inscrit dans l’illustre dynastie des serviteurs souffrants. Il accepte d’être haï, rejeté, persécuté. Il intègre dans sa vie le fait de ne pouvoir transmettre son savoir, il assimile d’être tout à fait nécessaire et tout aussi inutile … Il est appelé pour servir l’homme et sa société pas pour être servi. Il aime sans chercher à l’être. De toutes les activités, l’intellectuel est avec le soldat et le religieux celui qui na pas à dépendre de l’opinion, car il ne le peut pas tant moralement que spirituellement. Bien des personnalités reconnues comme intellectuelles ressemblent davantage à de grands enfants terribles, empêtrés dans leurs jeux de billes et de cubes…

P. D. : - Concevez-vous qu’un intellectuel puisse s’engager en politique ?

P-C. A. : - C’est une question difficile. Un intellectuel ne peut être à côté ni indifférent à la vie de la cité. S’il est purement spéculatif, il en viendra à stériliser sa mission. C’est aussi le risque pour ceux qui s’engagent dans la politique comme partisan. C’est de l’enfantillage et du carriérisme populaire voir populiste. Le seul point où il devrait prendre part au débat politique est de l’ordre de la morale et la justice, ce n’est plus faire de la politique mais c’est servir le politique. Nous en reparlerons en abordant l’intellectuel chrétien.
Je ne connais pas d’exemple qu’un intellectuel engagé en politique n’en soit venu à délaisser l’un pour l’autre. Il prend le risque de s’enfermer dans une praxis idéologique : Robespierre, Lénine… Georges Pompidou était un vrai intellectuel. Ses facultés, il les a mises à la disposition de la cité mais il a suspendu la transmission de la connaissance pour le politique. Nous savons par son épouse qu’il en souffrait. Il n’avait plus de temps pour écrire. Il a eu le bon sens de ne pas emmêler les deux mais de se servir de ses acquis intellectuels pour son engagement politique au seul profit de la cité, du peuple.
Je ne crois pas qu’un intellectuel doive s’engager dans des options politiciennes, partisanes, de même qu’il n’a pas à s’enfermer dans un cadre, un carcan idéologique. Je peux comprendre, qu’on ait besoin de reconnaissance, qu’on supporte difficilement la solitude, qu’on éprouve le besoin d’être membre d’une communauté identifiable… tout cela est par trop, trop humain ! Pour autant, la solitude est le lot de l’intellectuel, ce ne peut être une solitude égoïste, car son prochain ne peut lui être indifférent, son travail est naturellement pour le profit de la cité, tourné vers le bien commun. Sa mission est un complément indispensable au gouvernement des hommes dont il doit se garder. On ne demande pas à un prince d’être un intellectuel et il vaut mieux éviter de demander à un intellectuel de devenir prince. Un intellectuel doit être politiquement neutre, s’il veut défendre et instruire sur les fondements inaliénables de la cité. Il a le devoir d’intervenir dans des débats moraux, de débats dont les sujets sont primordiaux pour la vie de l’homme, il est alors dans sa mission. Il doit préserver sa liberté et pouvoir botter le cul du prince si nécessaire. Un intellectuel engagé en politique de façon permanente perd la capacité d’appréhender la Création, l’homme dans leur unité, il perd l’unité de la Création et l’unité de l’homme. Il y a bien Vàclav Havel mais ce fut dans des conditions exceptionnelles et il sut étouffer l’un pour le mettre au service du bien commun dans le cadre de son engagement politique qui fut surtout un engagement moral contre et suite à une tyrannie dépourvue de tout sens moral et spirituel. Il y a eu Malraux mais il resta libre et son engagement à suivre De Gaulle était scellé par un idéal, par une certaine idée de la France… Il a su avoir le portefeuille qui réellement correspondait à ses qualités. C’est l’exception qui confirme la règle.

P. D. : - Pour vous, comment doit se distinguer un intellectuel catholique par rapport à la cité, au monde et par rapport aux autres intellectuels ?

P-C. A. : - Je ne peux répondre directement sans passer préalablement par son identité spécifique puisque votre question pose le problème de l’identification qu’accompagne le principe de distinction. En tant qu’intellectuel catholique, je ne me sens pas d’une nature différente des autres intellectuels qui n’ont pas mon engagement religieux.
Quelle que soit la religion d’un intellectuel ou son athéisme, il est soumis à la loi naturelle et à la loi morale naturelle qui, présentement, est de servir la vérité et d’en témoigner. C’est une obligation incontournable. Elle fait appel aux catégories de la pensée et demande l’alliance de la raison avec la foi.
L’intellectuel catholique a une double obligation de témoin de la vérité ; il témoigne de la Vérité révélée à laquelle, il engage sa foi, il s’agit en l’espèce pour un catholique, d’une Personne, Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme. Et il doit témoigner de la vérité temporelle, objective, concrète. Cette double obligation l’engage à intervenir plus rigoureusement dans les débats de la cité. Sa réflexion doit englober les réalités objectives de la Création dont il fait partie et qu’il doit éclairer des lumières de la Révélation. Ainsi, son combat pour la dignité de l’homme ne peut être cantonné au seul fait qu’il est l’animal le plus évolué. Il doit incorporer dans son discours le fait que cet homme doit voir sa dignité défendue parce qu’il est aimé de Dieu et que ce Dieu ne veut pas qu’il se laisse aller au désespoir pour ne pas se couper de la grâce d’immensité afin qu’il puisse répondre, même après la mort, à l’appel de l’amour de Dieu. Pour un intellectuel catholique défendre la dignité de l’homme, c’est défendre la Gloire de Dieu qui siège dans l’homme même si celui-ci n’a pas la même foi. En fait, un intellectuel catholique n’a pas à chercher à se distinguer, il n’a pas à faire cet effort, il a simplement à être un intellectuel catholique sans complexe, naturellement et, croyez-moi cela est suffisant. Un catholique intellectuel n’est pas ici un intellectuel et ailleurs un catholique, cette séparation est bonne pour les chrétiens libéraux. Non, son discours doit porter le sceau de la transcendance.

P. D. : - N’y a-t-il pas là le risque de réduire le rôle de la raison ?

P-C. A. : - Non pas ! Car la Révélation chrétienne est une révélation incarnée dans le monde, elle doit forcément tenir compte de cette réalité et d’user en permanence de la raison pour comprendre y compris Dieu. Le catholique intellectuel distingue nécessairement et par ascèse la raison de la foi sans pour autant les mettre en confrontation, il les unit dans sa démarche intellectuelle et dans sa vie de foi.
La Révélation chrétienne est une révélation de la Vérité incarnée dans la condition humaine dont aucun élément n’a été oublié. L’Incarnation du Verbe en l’homme Jésus a des conséquences sur l’ensemble de la Création, car le Verbe qui est la Vérité remet dans la lumière divine toute la réalité de la Création. Tout ce qui est existe en la Présence de Dieu.
De nos jours, il n’est pas commode d’être un véritable intellectuel et si par-dessus le marché il est catho alors c’est l’inconfort permanent… c’est souvent la soupe à la grimace ! On ne peut tenir que par une vie d’union avec le Christ Jésus, ce qui permet de développer en nous la vertu d’humilité sans laquelle on deviendrait fou, ce qui ne veut pas dire que je suis humble mais que je suis disposé à le devenir. Je vais vous faire une confidence, il n’est pas commode du tout d’être en l’Église de France un catholique intellectuel surtout s’il est laïc et qu’il se mêle de la vie de l’Église. Ce qui est vrai pour le monde l’est aussi pour elle.
Un catho intello n’est pas là pour lécher le postérieur des monsignores, il est au service du Corps mystique du Christ, pour tout le reste ce n’est que du sot comme disait ma grand-mère maternelle qui n’en manquait jamais une… et j’ai tout pour moi : je ne suis pas intégriste ni traditionaliste ni progressiste ni libéralo-plouf, voyez le genre !
Je ne suis qu’un catholique pleinement catholique et à cause de cela profondément libre d’une liberté amoureuse de Jésus. Je suis pour beaucoup d’entre mes frères et sœurs catholiques tout à la fois la peste et le choléra, si vous saviez comme cela me rend libre, libre… et je rigole !

Lire la première partie Être un intellectuel catholique
 

Sources : lescatholiques.free.fr - E.S.M.

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Eucharistie sacrement de la miséricorde - (E.S.M.) 03.07.2008 - T/Spiritualité

 

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