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19 Avril 2005
 

  La Miséricorde Divine

 

 

·         Découvrez aussi ce trésor spirituel très ancien

 

Introduction à la lecture de la reproduction intégrale

Ce livre a successivement appartenu au Révérend Père Rock-Marie Boussinet Ministre Général des Chartreux comme l'indique la dédicace écrite de sa main en tête du livre, puis au Révérend père Soulliard du couvent des Dominicains de Nancy comme l'indique son cachet porté sur la première page. Il m'a été vendu en Mars ou Avril 1958 par un père de ce couvent pour la très symbolique somme de 1fr. J'avais alors 18 ans.

J'ai conservé ce livre sans jamais l'ouvrir, jusqu'en 1995 c'est-à-dire 37 ans plus tard et j'ai été émerveillé par l'écriture et le contenu.

Il date de 1825, le texte à été écrit en 1718 par l'archevêque de Sens Monseigneur LANGUET membre de l'académie française comme il l'est dit plus loin dans la notice.

J'ai été totalement subjugué au point de vouloir le conserver précieusement après l'avoir totalement dactylographié. Il m'a fallu plusieurs mois pour le transcrire bien sûr mais quelle joie de voir revivre cet admirable texte sorti de la poussière d'un couvent d'abord et de mon indifférence ensuite.

Certains passages sont d'une beauté et d'une profondeur qui auraient fait, j'en suis sûr, l'enchantement ou le ravissement de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus ; aussi c'est à elle que je confie ce travail.

J.-M. Kern

 

Vous pouvez retrouver le site de J.-M.Kern en cliquant sur le lien reproduit à la fin de la table des matières.

 

Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu

 

Par Monseigneur LANGUET, archevêque de Sens, membre de l'académie française. 1718

Avertissement 3

Notice sur M. Languet, Archevêque de Sens 4

LIVRE 1 _ 6

Paragraphe I : La miséricorde de Dieu peu connue, particulièrement des âmes timides qui se livrent trop à la crainte. 6

Paragraphe II : Diverses sources de cette crainte. 7

Paragraphe III : On explique de quelle crainte on parle dans ce Traité. Il y a une crainte utile et nécessaire : on ne combat ici que celle qui est excessive. 8

Paragraphe IV : Des mauvais effets de la crainte excessive. Le premier, c'est le découragement. 9

Paragraphe V : Second effet funeste de cette crainte ; la tristesse du cœur : péril de cet état. 10

Paragraphe VI : Troisième effet funeste de la crainte ; l'affaiblissement de la tendresse dans l'amour de Dieu. D'abord on montre combien cette tendresse est nécessaire. Première preuve. 11

Paragraphe VII : Seconde preuve de la tendresse que doit avoir notre amour envers Dieu. C'est la confiance qui excite ces sentiments de tendresse. 12

Paragraphe VIII : Cette tendresse de l'amour divin est détruite par la défiance et par la crainte. 14

Paragraphe IX : Continuation du même sujet. Différence de deux âmes, dont l'une se gouverne par l'amour, et l'autre est plus sensible à la crainte. Portrait de la première. 15

Paragraphe X : Portrait d'un autre juste qui se gouverne principalement par la crainte. 16

Paragraphe XI : Ceux qui se conduisent par l'amour et par la confiance doivent être plus agréables à Dieu, et plus selon le vrai esprit du christianisme. 17

Paragraphe XII : Autres preuves de la vérité précédente. Trois fondements solides de notre confiance. Le principal, c'est la bonté de Dieu. 18

Paragraphe XIII : Bonté de Dieu plus sensible dans sa tendresse pour les pécheurs. 20

Paragraphe XIV : Non seulement cette confiance est établie sur des fondements solides, mais elle paraît être d'une obligation indispensable. Des soins que Dieu prend de l'exciter en nous. 21

Paragraphe XV : C'est faire injure à Dieu, de lui refuser cette confiance qu'il demande de nous. 23

Paragraphe XVI : Nouveaux caractères de la confiance en la miséricorde de Dieu. Cinq avantages qu'on y trouve. 24

Paragraphe XVII : Sixième avantage de cette confiance. Elle est pour nous d'une consolation infinie dans toutes nos peines. 25

PARTIE 2 _ 26

Paragraphe I : Objections des âmes trop timides et scrupuleuses. – Première objection : la justice de Dieu. – Portrait de la sévérité de ses jugements. 26

Paragraphe II : Réponse à la première objection. Quelque terrible que soit notre Dieu, il est pour nous encore plus aimable. Quel avantage c'est pour nous d'avoir Jésus-Christ pour notre juge. 27

Paragraphe III : Continuation du même sujet. Jésus-Christ est le plus favorable de tous les juges : premièrement parce qu'il est plein de bonté. 29

Paragraphe IV : Secondement, Jésus-Christ est un juge compatissant. 30

Paragraphe V : Troisièmement, Jésus-Christ est à la fois notre juge et notre ami. 30

Paragraphe VI : Quatrièmement, Jésus-Christ est un juge intéressé au succès de notre salut. 31

Paragraphe VII : Cinquièmement, quoique Dieu soit un juge plein de justice, c'est précisément parce qu'il est juste, que nous devons plus espérer en lui. 33

Paragraphe VIII : Suite de la même pensée. Autre raison qui prouve que la justice même de Dieu doit fortifier notre confiance. 34

Paragraphe IX : Seconde objection des âmes timorées. La grandeur et la multitude de leurs péchés. 35

Paragraphe X : Réponse à l'objection précédente. Les sentiments de Dieu envers le pécheur sont des sentiments de miséricorde. – Il l'aime, et même il s'attendrit, pour ainsi dire, sur lui, en tant que pécheur. 36

Paragraphe XI : Dieu appelle le pécheur, et les menaces mêmes qu'il fait en l'appelant sont plus propres à exciter notre confiance, qu'à rebuter notre faiblesse. 38

Paragraphe XII : Confirmation de ce qu'on vient de dire. Image de la tendresse avec laquelle Dieu recherche le pécheur, dans une histoire rapportée par un auteur de l'antiquité. 39

Paragraphe XIII : Troisièmement, Dieu, après avoir parlé en vain, veut bien encore attendre avec patience le retour du pécheur. Combien cette patience est admirable ! Quelle conséquence le pécheur en doit tirer. 40

Paragraphe XIV : Quatrièmement, Dieu reçoit le pécheur avec bonté, dès le moment qu'il revient à lui. 42

Paragraphe XV : Suite du même sujet, comment Dieu reçoit les pécheurs. Parabole de l'Enfant prodigue. Image de notre misère dans celle de ce libertin. 43

Paragraphe XVI : Continuation de la même parabole. Image de la bonté de Dieu dans celle de ce père de famille qui reçoit son fils. 45

Paragraphe XVII : Cinquième caractère de la bonté de Dieu pour les pécheurs : en les recevant il leur pardonne aisément. 46

Paragraphe XVIII : Sixièmement, non seulement Dieu pardonne au pécheur pénitent, mais il semble même le favoriser plus que le juste. 48

Paragraphe XIX : Suite de la même matière. Etre trop effrayé de ses péchés, est quelquefois un raffinement de l'amour-propre. 49

Paragraphe XX : Dernière objection des âmes défiantes : Le petit nombre des élus. Réflexion générale sur cette vérité. 49

Paragraphe XXI : Autre réflexion sur cette vérité. La confiance en Dieu est un moyen d'assurer en quelque façon sa prédestination. 51

Paragraphe XXII : Principale réponse à l'objection précédente. Le petit nombre des élus est une vérité consolante pour ceux qui ont sujet de croire qu'ils sont de ce petit nombre. Quelles en sont les marques ? Première marque, le choix et la vocation. 52

Paragraphe XXIII : Seconde marque de la prédestination, la conversion et la protection particulière. 53

Paragraphe XXIV : Troisième marque de la prédestination, la persévérance dans le bien : nouvelles raisons de l'espérer. Preuves de la prédestination, tirée de la tentation même du découragement. 54

Paragraphe XXV : Qui sont ceux qui ont des marques encore plus assurées de leur prédestination ? Ce sont ceux qui sont dans l'affliction. 56

Paragraphe XXVI : Preuve de la vérité précédente. Premièrement ; c'est dans les souffrances que se trouve la vocation la plus efficace. 57

Paragraphe XXVII : Seconde preuve. C'est dans les souffrances que se trouve l'expiation la plus sûre du péché. Avantage des afflictions involontaires au-dessus des pénitences volontaires. 59

Paragraphe XXVIII : Troisième preuve. La précaution la plus assurée contre le péché se trouve dans l'affliction. 60

Paragraphe XXIX : Quatrième et dernière preuve. Les afflictions forment en nous la ressemblance avec Jésus-Christ. Cette ressemblance consomme la prédestination. 61

Paragraphe XXX : Récapitulation ou abrégé de tout ce qui est contenu dans cet ouvrage. 62

Conclusion de l'ouvrage. Il faut se confier en Dieu sur les biens terrestres. Il faut se confier de même en lui sur son salut et sa prédestination. 64

 

Avertissement

L'estimable auteur du petit traité que nous publions le fit paraître pour la première fois en 1718. Plusieurs éditions en ont été faites, il a même été réimprimé depuis la révolution.

Nous remarquons que toutes les éditions sont conformes aux premières, et cet ouvrage, quoique écrit avec pureté et même élégance, n'est ni bien connu ni assez répandu. Il est cependant peu de traités plus utiles aux personnes qui s'adonnent à la piété et plus propre à les préserver du découragement, à leur faire goûter les douceurs du service de Dieu, et à les entretenir dans ces sentiments de confiance qui adoucissent les peines intérieures et font trouver légères les croix les plus pénibles. C'est aux âmes qui se découragent facilement dans le chemin de la vertu, qui se troublent au souvenir de leurs fautes, que les jugements de Dieu pénètrent d'une trop grande terreur, que nous offrons de nouveau ce traité. La doctrine qu'il renferme est pure et solide, et la manière dont il est écrit est bien supérieure à celle des ouvrages du même genre, dont le style est quelquefois négligé.

 

Notice sur M. Languet, Archevêque de Sens

Dieu qui a permis que son Église fût souvent déchirée par le schisme et l'hérésie, et attaquée avec violence par l'erreur, ne l'a jamais abandonnée : il lui a ménagé sans cesse de nouvelles occasions de triomphe, en suscitant des hommes capables de la défendre par leurs talents, et de l'édifier par leurs vertus. Sans avoir le génie de ces sublimes apologistes dont s'honore le christianisme, l'archevêque de Sens, à qui nous consacrons cette courte notice, se montra dans le dernier siècle, le noble défenseur de la religion, et s'engagea dans de longs combats pour assurer son triomphe :

Jean-Joseph Languet de Gergy naquit en 1677 à Dijon, où son père était procureur général au parlement. Il était frère du vertueux Languet, curé de la paroisse de Saint-Sulpice, où son zèle pour la maison de Dieu et sa charité pour les pauvres ont laissé de précieux souvenirs. Compatriote de Bossuet, Languet qui avait embrassé l'état ecclésiastique, eut le bonheur d'obtenir son estime et sa bienveillance. C'est à sa sollicitation qu'il entra dans la maison de Navarre, où l'évêque de Meaux avait étudié dans sa jeunesse, et où, dès cet âge tendre, il avait laissé entrevoir ce qu'il serait un jour. C'est là que l'abbé Languet reçut le bonnet de Docteur ; il fut par la suite nommé supérieur de cette maison. Ce fut encore Bossuet qui l'introduisit à la cour. La place d'aumônier de madame la duchesse de Bourgogne était vacante, on la demandait avec instance : Bossuet de son côté fit connaître à Louis XIV l'abbé Languet comme digne de la remplir ; la place lui fut accordée ; et quand celui-ci vint faire au roi ses remerciements, le monarque lui déclara qu'il ne l'avait nommé que sur la demande et sur les bons témoignages de M. de Meaux. L'abbé Languet était alors grand vicaire d'Autun. Mais Louis XIV qui savait si bien apprécier le mérite des hommes dont il était entouré, ne tarda pas à l'appeler à l'évêché de Soissons. Ce fut une de ses dernières nominations.

L'Église de France était alors agitée par les attaques du jansénisme. Le père Quesnel, prêtre de l'Oratoire, ami du célèbre Arnaud, avait composé un livre intitulé, Réflexions morales sur le nouveau Testament ; mais cet ouvrage était malheureusement infecté du venin de l'hérésie : il fut examiné à Rome ; et Clément XI, qui occupait alors le trône pontifical, condamna par une bulle cent une propositions qui en furent extraites : cette bulle est la fameuse constitution Unigenitus. Louis XIV la fit adresser à tous les évêques de France : cent dix l'acceptèrent purement et simplement ; douze ou treize refusèrent de la recevoir ou ne la reçurent qu'avec des restrictions. L'évêque de Soissons, s'éleva avec force contre ceux qui appelaient de cette décision du Saint Siège. Depuis 1718, chaque année de son pontificat fut signalée par ses mandements et d'autres écrits contre les appelants de la bulle du pape, et contre les livres que l'on produisait en faveur du parti. Entre les prélats appelants, Jean de Soanen, évêque de Sénez, se montrait un des plus ardents fauteurs du jansénisme. Il composa une instruction pastorale injurieuse à la constitution Unigenitus, et dans laquelle il recommandait la lecture Des réflexions morales du père Quesnel, défendue par cette bulle. Cité devant un concile de treize évêques, il fut suspendu de ses fonctions et exilé dans une abbaye. Ce jugement excita des mécontentements ; cinquante avocats du parlement de Paris s'élevèrent en faveur du prélat condamné. Dans cette nouvelle attaque l'évêque de Soissons ne garda pas le silence : toujours ardent défenseur de la constitution, il écrivit en faveur du concile, et contre la consultation des cinquante avocats, qui fut supprimée par un arrêt du Conseil. Ses ouvrages de controverse, dont il augmentait le nombre tous les jours, lui avaient acquis, dans l'Église de France et dans l'Etat, une grande considération. Il reçut même de Rome des témoignages d'estime. Le souverain pontife répondit par un bref très honorable à l'envoi qu'il lui avait fait de ses ouvrages polémiques.

La célébrité que Languet s'était acquise dans le cours de ses controverses, lui avait ouvert les portes de l'académie. Il y avait été reçu en 1721 : le régent l'avait aussi appelé au conseil de conscience, et nommé à trois abbayes. En 1730, il prit possession d'un siège plus important que celui de Soissons ; il fut transféré à l'archevêché de Sens. Ce nouveau degré d'élévation le mit, pour ainsi dire, aux prises de plus près avec les ennemis de la constitution Unigenitus. Deux de ses suffragants, l'évêque d'Auxerre et l'évêque de Troyes, fortement prononcés contre cette bulle, trouvèrent dans l'archevêque de Sens, une opposition ferme à leurs opinions, et de longs démêlés s'élevèrent entre les trois prélats. M. L'évêque de Troyes avait introduit dans le Missel des changements étranges, qu'il fut obligé de rétracter en 1738.

Le zèle de M. Languet ne lui permit pas de voir avec indifférence les farces scandaleuses, exécutées au tombeau du diacre Pâris, dont les jansénistes voulaient accréditer la sainteté, par de prétendus miracles. Tandis que l'ingénieuse adresse du curé de Saint-Sulpice savait par la seule crainte du ridicule, purger sa paroisse des convulsionnaires, son frère, l'archevêque de Sens, employant l'arme puissante de la raison, démontrait l'imposture de ces miracles et l'absurdité des convulsions.

Mais tous ces travaux auxquels il se livrait pour la défense de la religion, ne lui faisait pas oublier le soin particulier du diocèse qu'il gouvernait. Il composait, pour l'usage des livres d'offices, et des catéchismes appropriés aux différents âges ; il établissait des petits séminaires pour l'éducation des jeunes gens destinés au service des autels ; et plein de goût et de zèle pour la décoration de la maison du Seigneur, il enrichissait de beaux ornements les églises de Sens. Sa sollicitude ne se bornait pas à sa ville épiscopale ; il parcourait tout le diocèse, visitait chaque paroisse, et ne manquait jamais d'y rompre le pain de la parole divine.

La carrière de ce prélat se prolongea jusqu'à soixante-seize ans. Plusieurs années avant sa mort, le roi l'avait appelé au Conseil-d'État. Il mourut à Sens le 11 mai 1753.

Sa vie fut un état de guerre perpétuelle. Constant adversaire des jansénistes, il en fut harcelé sans relâche. On essaya de rebuter son zèle par des libelles lancés dans le public. Ses talents même ne furent pas à l'abri de l'injustice de ses adversaires. Plusieurs fois le parlement attaqua ses écrits ; en supprima quelques-uns, et le condamna même à vingt mille livres d'amende pour une lettre qu'il avait avouée. Mais le régent défendit qu'on lui signifiât cet arrêt.

M. Languet a composé un assez grand nombre d'ouvrages, et plusieurs morceaux de ses productions font honneur à son savoir et à son esprit. Parmi plusieurs livres de piété remplis d'onction qu'on a de lui, on remarque son Traité de la confiance en la miséricorde de Dieu, bien propre, a dit un illustre écrivain, à la faire naître dans les cœurs des fidèles : il a écrit aussi un traité de l'esprit de l'Église dans les cérémonies, contre dom de Vert ; La vie de la sœur Marguerite du Saint-Sacrement, ouvrage plus connu sous le titre de Vie de la mère Marie Alacoque ; l'Office de la semaine sainte, avec les réflexions et méditations, dédiées à la reine pour l'usage de sa maison ; plusieurs catéchismes, une traduction des Psaumes. Nous ne citons pas une foule d'autres écrits composés dans le cours de ses controverses avec le parti janséniste.

LIVRE 1

 

Paragraphe I : La miséricorde de Dieu peu connue, particulièrement des âmes timides qui se livrent trop à la crainte.

De toutes les perfections de Dieu, que la raison et la foi nous découvrent, il me semble qu'il n'y en a point qu'on croie mieux connaître, et qu'on connaisse moins que sa miséricorde. On croit la connaître, puisqu'on en parle sans cesse. Elle entre dans toutes les réflexions que l'on fait sur les vérités éternelles. Elle est comme l'âme et le motif de tous les sentiments de piété qu'on excite en soi et qu'on y ressent. Si elle doit être la consolation des justes, il semble qu'elle soit encore plus aujourd'hui la ressource et l'appui des pécheurs.

Cependant je dis qu'on ne la connaît qu'à demi, qu'on s'en forme une idée peu juste et peu digne d'elle. Je le dis, principalement de tous ceux qui s'en servent comme d'un appui dans le libertinage de leur vie ; qui continuent d'être méchants, parce que Dieu ne cesse d'être bon ; et qui comptent sur cette miséricorde, pour s'autoriser dans leur impénitence.

Cet état est commun, il l'a été dans tous les temps, et l'Ecriture condamne la témérité de ces présomptueux. Cependant il y en a d'autres qui paraissent plus éclairés, et qui le sont en effet mais qui ne le sont pas assez sur cette matière. Bien éloignés de trop présumer de la bonté de Dieu, ils connaissent toute l'étendue de l'obligation qu'ils ont de travailler à leur salut, et ils y travaillent en effet. Ils n'ont pour le monde ni pour ses plaisirs, aucun attachement ; ils craignent le péché souvent jusqu'au scrupule ; ils sont exacts à remplir les devoirs de leur état, et donnent chaque jour la meilleure partie de leur temps à la prière et à la pratique des œuvres de charité. Cependant, au milieu de ces saintes occupations, la miséricorde de Dieu semble n'avoir rien de consolant pour eux. Frappés de l'idée effrayante de ses jugements et de sa justice, ils oublient ce qu'un Dieu homme, un Dieu enfant, un Dieu Sauveur, un Dieu époux a d'aimable, pour ne s'occuper que de ce qu'un Dieu juge, un Dieu vengeur, un Dieu sévère a de terrible pour eux. A peine osent-ils espérer en lui. L'amour divin qui a pour d'autres tant de douceur, n'a rien de sensible pour eux, que l'inquiétude et la crainte de ne pas aimer assez. Ils s'affligent, ils tremblent, ils sont troublés. Leur cœur désolé ne goûte dans la pratique de la vertu, ni douceur, ni repos ; et on peut dire que si la confiance est montée dans les pécheurs jusqu'à la présomption, on trouve aussi des justes dont la crainte trop vive est poussée quelquefois jusqu'au découragement.

J'en ai vu plusieurs fois de ces âmes ferventes, livrées à ces troubles que je viens de décrire, et je n'ai pu m'empêcher de compatir à leurs peines. J'en ai vu même, et je n'y songe qu'avec frayeur, qui, trop faibles pour soutenir ces scrupules et ces craintes, sont tombées dans un abattement et un désespoir affreux ; parce qu'en redoutant la justice de Dieu, elles avaient oublié la confiance que sa miséricorde devait leur inspirer pour les soutenir. J'en ai vu d'autres qui, puisant dans la même source une autre sorte d'erreur, et qui, découragées de la piété qui leur coûtait tant d'inquiétude, abandonnaient entièrement la pratique des vertus chrétiennes, pour chercher dans le libertinage une paix qu'elles ne trouvaient point dans la ferveur du service de Dieu.

L'égarement des uns et des autres ne vient sans doute, que de ce qu'ils ne savent point mesurer selon les règles de la prudence chrétienne, les bornes de la justice et de la miséricorde de Dieu, et qu'ils en ignorent les règles et l'étendue : bien différents du prophète roi, qui, chantant également les louanges de ces deux attributs, trouvait dans l'un de quoi former cette crainte qui commence la sagesse, et dans l'autre de quoi inspirer cette confiance qui consomme la charité.

Si cette tentation est affligeante pendant la vie, elle est sans doute beaucoup plus funeste aux approches de la mort. Alors l'esprit affaibli et l'âme appesantie, comme dit l'écriture, par le corps qui se corrompt, ne peut guère soutenir les vives impressions de cette crainte. C'est cependant alors qu'elle doit se faire sentir plus vivement, parce que les jugements de Dieu doivent paraître bien plus terribles lorsqu'on les voit, pour ainsi dire, de près. Si dans le cours de la vie, leur souvenir effraie jusqu'au découragement, comment à la mort soutiendra-t-on leur approche sans désespoir ?

De là viennent souvent ces inquiétudes, ces agitations, ces répugnances que l'on remarque quelquefois avec étonnement dans des justes qui ont vécu avec ferveur, et qu'on est surpris de voir mourir avec amertume et désolation. Hélas ! Ce n'est pas l'attachement à la vie qui en est la cause : il n'y en a point d'autre qu'une crainte immodérée des jugements de Dieu, que l'espérance ne rassure point. Saint Hilarion n'est pas le seul qui ait eu besoin de chercher, dans la longueur de sa pénitence, de quoi rassurer son âme timide, qui semblait à l'heure de la mort hésiter de sortir pour aller à Dieu, dont elle redoutait les jugements.

 

Paragraphe II : Diverses sources de cette crainte.

Ces craintes et ces alarmes paraissent les mêmes dans tous ceux qui les éprouvent. Cependant en plusieurs, elles ont des sources différentes. Dans les uns, elles viennent de pure ignorance : souvent, comme je l'ai dit, on ne connaît ni la mesure de la justice de Dieu, ni l'étendue de sa miséricorde. On ne connaît pas plus l'espérance chrétienne, beaucoup moins connaît-on ce que c'est que la confiance, qui est le fruit et la perfection de cette vertu. La tendresse du cœur et la consolation qu'elle y produit, effet ordinaire de cette confiance, n'est pas moins ignorée. Enfin, ce que l'on ignore encore plus, c'est l'alliance de cette tendresse de la confiance avec la ferveur de la charité, qui doit y trouver sa douceur et sa consommation.

Des âmes plus éclairées ne sont pas toujours exemptes de ces mêmes craintes. En elles, ces craintes viennent de la tentation du démon, qui, ne pouvant séduire le juste par l'excès de la confiance par lequel il séduit tant de pécheurs, cherche à le tromper par une voie contraire, et à le jeter dans le découragement et dans le désespoir, soit en lui exagérant la sévérité inexorable des jugements de Dieu, soit en grossissant aux yeux de son humilité le nombre et l'énormité de ses fautes passées ; soit en lui reprochant par des scrupules continuels ses chutes journalières, ou l'imperfection de ses bonnes œuvres.

Ces esprits malins qui, comme le dit l'Écriture, créés pour la vengeance, redoublent leur fureur dans la consommation de notre vie, emploient cette tentation avec encore plus de force contre les justes et contre les pécheurs, à l'heure de la mort. C'est alors qu'ils font leurs derniers efforts pour leur inspirer ce désespoir, parce qu'ils savent que c'est le seul moyen qui leur reste, ou d'affaiblir la charité des uns ou de mettre obstacle à la pénitence des autres.

On peut trouver une troisième source de ces alarmes dans la volonté même de Dieu. Tout plein qu'il est de tendresse pour une âme fidèle, il se plaît cependant quelquefois à l'effrayer par la vue de ses jugements ; et au lieu de la consoler par le souvenir de ses miséricordes, il semble les lui refuser et l'abandonner. Il lui dérobe sa présence sensible et la consolation de son amour, pour éprouver par ses rigueurs le courage de la persévérance. C'est ainsi que dans le Cantique des Cantiques, l'époux se cache pour un temps pour éprouver la fidélité de l'épouse, et peut-être aussi pour lui faire trouver plus de douceur dans le plaisir de le retrouver. C'est ce que les saints ont éprouvé si souvent dans les sécheresses, les dégoûts, et les privations intérieures, dans ces terreurs et ces désolations où l'âme se croit presque abandonnée. Etat que tous les maîtres de la vie spirituelle ont si bien décrit, et dont nous trouvons des peintures dans les psaumes de ce saint roi qui devait beaucoup à la miséricorde de Dieu, mais qui n'a pas ressenti moins vivement toutes les terreurs de sa justice.

Or, soit que ce soit ignorance, tentation ou épreuve, il est toujours important de préparer des consolations à ces âmes troublées, et de les rassurer dans une crainte souvent excessive, toujours dangereuse, et qui est quelquefois une source funeste de relâchement. Car, comme je l'ai déjà dit, si la confiance est portée par l'orgueil du pécheur jusqu'à la présomption, il n'est pas étonnant que la crainte soit poussée quelquefois, dans des âmes timides, jusqu'au découragement et au désespoir.

 

Paragraphe III : On explique de quelle crainte on parle dans ce Traité. Il y a une crainte utile et nécessaire : on ne combat ici que celle qui est excessive.

Qu'on remarque cependant que ce n'est que l'excès de la crainte que je prétends attaquer, et non pas la crainte en elle-même. Car il est vrai de dire qu'il y a une crainte salutaire, qui non seulement fraie le chemin de la sagesse, et qui en jette les fondements, mais qui doit même rester dans le cœur du juste, et le soutenir dans tous les états de sa vie, et même dans tous les degrés de la perfection. C'est sans doute le défaut de cette crainte nécessaire qui entretient dans la tiédeur tant d'âmes qui se croient justes, et qui ne le sont pas, parce que le démon les a séduites par la présomption, l'illusion et l'orgueil.

On peut ajouter même qu'il y a des âmes saintes et choisies, qui ne marchent dans les voies de la piété, et qui ne vont à Dieu que par la route de la crainte. Elles sont fidèles à Dieu, précisément parce qu'elles le craignent. Leur crainte, il est vrai, n'est pas cette crainte purement servile qui n'a en soi aucun mélange d'amour, ou qui n'en a que de légères impressions. C'en est une qui suppose l'amour, mais qui l'emporte sur l'amour, quant à l'impression sensible. Je la comparerais volontiers à celle de ces enfants qui, par l'austérité de ceux qui les gouvernent, se forment dans l'éducation un naturel timide. Quoiqu'ils aiment leur père, ils sont toujours, à son égard, dans l'appréhension et la terreur. Ils croient qu'il ne les regarde que pour les punir, ou qu'il ne leur parle que pour les reprendre. Ils ont pour lui tous les sentiments d'amour que la nature leur a donnés ; mais ce que cet amour devrait avoir de tendre et de sensible, est étouffé par les impressions trop vives de la timidité. Telle est la disposition de ceux dont je parle. Ils aiment Dieu, mais leur crainte se fait plus sentir que l'amour ; et il est bon qu'ils soient conduits par cette route, toute autre leur serait peut-être préjudiciable : car il n'y a que cette crainte si vive qui puisse contenir un cœur naturellement présomptueux, et humilier un esprit que la vanité enfle à chaque moment. De là vient que Dieu fait ressentir de temps en temps aux âmes les plus ferventes ces impressions de terreur et d'effroi, pour les contenir par-là dans l'humiliation, et pour réprimer l'orgueil que pourrait exciter l'abondance des grâces qu'elles reçoivent.

Bien loin de condamner ces sentiments, j'admire la bonté de Dieu, qui veut bien s'abaisser jusqu'à étudier, pour ainsi dire, nos dispositions, pour leur proportionner ainsi ses grâces, et les accommoder à nos faiblesses. Je le prie de tout mon cœur de répandre cet esprit de crainte dans tant d'âmes présomptueuses, qui, peut-être, déshonorent la dévotion par leur orgueilleuse confiance. Mais je n'écris point pour elles. Je n'écris pas non plus pour les pécheurs qui s'autorisent de la miséricorde de Dieu pour persévérer dans leur impénitence. Il y a déjà pour les uns et pour les autres assez de livres ; il ne tient qu'à eux d'en profiter. Il semble même que dans ces derniers temps, on a pris plus de soin que jamais d'intimider les fidèles, en leur découvrant tout ce que la religion a d'effrayant, et toute la sévérité des jugements de Dieu. Mais s'il est nécessaire d'intimider, il n'est pas moins important de rassurer aussi quelquefois ; et puisque la crainte a ses défauts, ses excès, et par conséquent ses périls, il faut qu'elle ait aussi ses remèdes.

 

Paragraphe IV : Des mauvais effets de la crainte excessive. Le premier, c'est le découragement.

Je dis que la crainte a ses périls ; et je compte pour le premier, le découragement où elle entraîne ceux qui se livrent trop à ses impressions. On commence par le trouble et l'agitation ; l'amertume survient, et l'âme tombe dans la tristesse. De là au découragement, il n'y a qu'un pas, et ce pas est glissant. Il est bien difficile dans cet abattement, de résister alors à la tentation, qui presse d'abandonner tout à fait une route où on ne voit rien que d'effrayant et où l'on ne recueille que des épines. Comment, en effet, supporter à la fois toute la contrainte des sens, le joug d'une exacte fidélité de la pénitence, l'austérité d'une vie dure et pénible, avec toute l'amertume et la tristesse qu'une crainte excessive peut inspirer ? L'homme, selon la pensée de Saint Bernard, ne peut vivre sur la terre sans consolation, et s'il n'est soutenu dans la vertu par quelque douceur, il est difficile qu'il soutienne longtemps la contrainte qu'elle exige de lui. Il est vrai que cette contrainte et les rigueurs même de la pénitence ne sont rien à celui qui aime, qui espère, qui goûte toutes les douceurs de la vivacité de l'amour et la tendresse de la confiance peuvent donner. Mais pour celui qui n'a qu'un cœur effrayé et un amour timide, qui ne connaît point la douceur qu'on trouve à se confier en Dieu, hélas ! qu'il est à plaindre ! C'est l'état le plus accablant qu'on puisse imaginer, et la pénitence la moins supportable. Aussi voyons-nous souvent ces âmes que la tristesse ronge et que le scrupule dévore, rechercher tôt ou tard dans la dissipation des plaisirs et dans la satisfaction des sens, une consolation qu'elles n'avaient pu trouver dans la piété, parce qu'elles ne l'avaient connue que par ce qu'elle a d'austère et d'effrayant.

Je dis plus : cette crainte dont je parle, non seulement entraîne vers le découragement, mais même elle le produit par la faiblesse qu'elle cause dans celui qui éprouve cet état. Dans les entreprises ordinaires, la confiance fait partie des moyens qu'on emploie pour réussir ; au moins elle les anime tous, et leur donne une force nouvelle. Les troupes timides sont à demi vaincues : au contraire, la confiance des soldats qui vont au combat, redouble leur ardeur et fortifie leur courage. S'il en est ainsi des succès humains et de la guerre d'ici-bas, que sera-ce de l'entreprise du salut ? Puisque non seulement c'est pour nous, soldats de Jésus-Christ, une espèce d'assaut et de combat, où on n'est victorieux qu'en faisant de grands efforts ; mais même que l'espérance du succès nous est ordonnée, comme une préparation essentielle pour y parvenir. En effet, s'il y a des entreprises humaines qui trompent l'espérance, et où la confiance du succès est inutile, il n'en est pas de même de l'entreprise du salut. Il est vrai de dire que personne ne sera sauvé qu'avec l'espérance, et que l'espérance est un des moyens des plus efficaces pour opérer le salut. Non, ce n'est pas en vain qu'il est écrit que c'est l'espérance qui nous sauve ; et, ce qui me paraît encore plus précis, que l'espérance ne confond point.

Si, au contraire, la confiance est bannie du cœur, que ferez-vous de ce cœur timide ? Vous en ferez un soldat découragé, qui est déjà à demi vaincu, parce qu'il craint de l'être, et qui fuira bientôt devant son ennemi, parce qu'il ne se croit pas assez fort pour lui résister. Il sera semblable à ces Israélites, destinés dans leur séjour du désert à être la figure du peuple chrétien, et qui furent, par leur funeste timidité, la figure de ceux que la crainte décourage. Tantôt ils s'effrayaient d'entendre la voix de Dieu, et ils ne la pouvaient soutenir, tantôt ils se rebutaient à la vue des chariots armés, et des troupes aguerries des peuples qu'ils avaient à combattre. C'est ainsi que ces âmes craintives, affaiblies par leur timidité, s'effraient, tantôt des obstacles de la vertu, et tantôt de la sévérité des jugements de Dieu, et qu'elles succombent bientôt sous un poids qu'elles croient ne pouvoir soutenir.

 

Paragraphe V : Second effet funeste de cette crainte ; la tristesse du cœur : péril de cet état.

Si la crainte ne va pas jusqu'au découragement, au moins produira-t-elle la tristesse du cœur, effet nécessaire de cette crainte immodérée. Or, c'est assez pour la rendre périlleuse, et même funeste. Pour en convaincre, je pourrais montrer combien cette tristesse est injurieuse à Dieu, qui aime qu'on le serve d'un cœur gai et content, et qui demande que la joie du cœur assaisonne les offrandes qu'il reçoit de nous. Comment pourrai-je paraître devant Dieu ? disait autrefois le saint pontife Aaron, pour s'excuser d'offrir le sacrifice de son ministère dans un temple de deuil ; comment pourrai-je lui plaire avec un cœur plein de tristesse ? Effectivement, rien n'est moins agréable à un père qui aime ses enfants avec tendresse, que de les voir autour de lui toujours dans la tristesse, et ne répondre à ses caresses que par la crainte, le sérieux et le silence. Dieu, qui prend à notre égard la qualité de père, et qui par sa tendresse, selon la noble expression de Tertullien, est plus père que tous les pères de la terre, n'exige-t-il pas de nous qu'on réponde à ses caresses par la confiance et la joie ?

Je pourrais montrer encore combien cette tristesse est injurieuse à la piété, dont elle donne aux gens du monde une idée effrayante qui les en dégoûte. Car que doit penser un homme qui ne connaît ni les douceurs de la vertu, ni les joies de la pénitence, lorsqu'il ne voit dans ceux qui vivent saintement, qu'un dehors austère, un front ridé, un regard sombre, un cœur agité par des scrupules qui ne finissent point, un esprit inondé de tristesse, qui n'a que des idées effrayantes de la justice de Dieu, qui ne parle que de la rigueur de ses vengeances, et qui n'a à la bouche que des paroles de menaces ? N'est-ce pas là de quoi les rebuter pour jamais d'un état qui paraît si fâcheux et si pénible ?

Je ne m'arrête pas cependant à ces deux preuves, je me borne à ce qui regarde plus particulièrement mon sujet. Je parle de cette faiblesse qu'opère la crainte dans le cœur de celui qui s'y livre avec excès, faiblesse que la tristesse augmente nécessairement. Je n'en veux point d'autres preuves que le témoignage même de l'Ecriture. C'est dans la tristesse, dit le Sage, que l'âme trouve sa faiblesse et son abattement. Et ailleurs : Bannissez, dit-il, la tristesse de votre cœur, chassez-la loin de vous, comme un mal dont vous devez craindre les approches. Et pourquoi ? Parce que c'est par la tristesse que plusieurs ont péri. Et encore : De même que la teigne mange les habits et les rend inutiles ; de même que le ver dévore le bois, l'affaiblit et le consume, ainsi la tristesse de l'homme lui ronge le cœur.

Si la crainte et la tristesse qu'elle produit sont si funestes pendant le cours de cette vie, ou l'une et l'autre est modérée par tant de remèdes, que sera-ce de toutes les deux aux approches de la mort, où ces sentiments, comme je l'ai dit, doivent être plus vifs par la présence des objets qui les excitent, et où le démon travaille de toute l'étendue de sa fureur à en augmenter l'impression ? Aussi ne puis-je assez craindre pour ces âmes tristes et effrayées, que le scrupule a dévorées toute leur vie, qui n'ont jamais voulu goûter la consolation de la confiance, qui ne sont remplies que d'idées terribles de la justice de Dieu ; je ne puis, dis-je, assez craindre pour elles, lorsque je les vois au lit de la mort, parce qu'il n'y a qu'une grâce bien puissante qui les délivre de la tentation du désespoir. Car alors pour ces âmes trop timides, quels nouveaux sujets de frayeur, et peut-être de découragement, lorsqu'elles voient à la fois toutes ces fautes de leur vie, dont chacune en particulier leur avait fourni une matière intarissable de peine et de scrupule ; lorsqu'elles jettent les yeux sur tous ces manquements et sur toutes ces infidélités qu'elles croient avoir commis ; sur tous ces sacrements qu'elles croient avoir reçus indignement ; sur toutes ces grâces dont elles croient avoir abusé ; sur toutes ces omissions dont elles se croient coupables, et dont le démon leur exagère l'énormité et le nombre ? Quel saisissement lorsqu'elles envisagent de près ces jugements de Dieu, qui de loin paraissent déjà si effrayants, et qui certainement le sont mille fois plus lorsqu'on est sur le point d'en subir toute la rigueur, qu'on les touche, pour ainsi dire, de la main, et qu'on se regarde comme près d'en être accablé ? L'expérience nous apprend qu'on a toutes les peines imaginables à rassurer alors les âmes les plus saintes, et celles-là même qui ont eu sur les miséricordes de Dieu les plus vifs sentiments de confiance et d'amour ; que sera-ce donc de celles qui n'ont eu toute leur vie que des pensées d'effroi et de terreur, qui n'ont été nourries, pour ainsi dire que d'un pain d'amertume, et qui n'ont presque connu leur Dieu que par ses jugements et par ses rigueurs ? Comment ne s'écrieront elles pas avec ces Juifs découragés : Nos iniquités sont sur nous, elles nous accablent, elles nous jettent dans la défaillance, y a-t-il donc encore pour nous quelque espérance de vivre.

 

Paragraphe VI : Troisième effet funeste de la crainte ; l'affaiblissement de la tendresse dans l'amour de Dieu. D'abord on montre combien cette tendresse est nécessaire. Première preuve.

Tels sont en partie les tristes effets que la crainte produit lorsqu'on ne lui donne point de bornes, qu'on ne la soutient pas par les consolations de l'espérance, lorsqu'on n'a pas soin de joindre inséparablement le souvenir de la miséricorde et de la justice de Dieu, et de chanter également comme David, les louanges de ces deux attributs, dont le sage mélange fait toute l'économie de notre salut. Mais ce n'est pas là encore tout le mal que la crainte peut causer. J'en veux expliquer un autre moins connu, mais qui n'est pas moins réel. C'est l'affaiblissement de l'amour divin qui n'a jamais, ce me semble, la vivacité qu'il aurait s'il était soutenu par la tendresse de la confiance ; parce que je prétends que le plus sûr moyen d'atteindre à la perfection de cette vertu, c'est de ressentir tout ce que l'espérance a de douceur. Je crois même que c'est la confiance qui donne en partie à la charité sa vivacité, sa fécondité, sa consolation et sa tendresse.

Examinez, en effet, quelle est la nature, l'étendue, l'effet de l'amour divin dans un cœur qui en est embrasé. Peu de gens en ont l'idée qu'ils en devraient avoir. On accoutume les fidèles à se faire des idées sublimes sur la religion : on leur apprend à raisonner à l'infini, même sur l'amour de Dieu ; mais on ne leur apprend guère à connaître cet amour. Jamais on n'a tant parlé de l'obligation d'aimer Dieu, et peut-être jamais n'a-t-on moins connu un des plus beaux caractères de la perfection de cet amour ; Ce caractère consiste dans sa tendresse. Les mondains connaissent les tendresses funestes de l'amour profane ; mais pour celles de l'amour divin, quelquefois même les âmes pieuses et dévotes de notre siècle les ignorent ; et des esprits qui se piquent d'élévation les regardent peut-être comme des faiblesses ou des simplicités.

Cependant c'est là le caractère que devrait avoir notre amour envers Dieu. C'est ce que j'établis par deux preuves convaincantes. La première, c'est que notre amour est un amour de reconnaissance, qui répond à celui que Dieu a eu pour nous de toute éternité, et à celui dont Jésus-Christ nous a donné des preuves dans le temps. Amour, par conséquent qui doit ressembler à cet amour de notre Dieu, et qui même devrait lui être égal, si cela était possible. Au moins doit-il être formé selon les sentiments que Dieu a eus pour nous. Or, quelle tendresse notre Dieu n'a-t-il pas eue pour nous dans son amour ? Que j'aime à me le représenter tel qu'il se montre à nous dans ses saintes Ecritures, tantôt comme un père qui porte son fils entre ses bras, et qui, pour l'avoir sans cesse devant les yeux, promet de le porter toujours de même, sans se lasser de ce poids, devenu encore plus pesant par ses ingratitudes. Tantôt comme une nourrice qui presse son enfant sur son sein, et qui, sans s'irriter de ses cris importuns, le caresse, l'embrasse, et s'épuise elle-même pour le nourrir. Tantôt comme un pasteur qui s'afflige d'avoir perdu la brebis qu'il chérit et qui se fatigue à la chercher. Que j'aime à lire dans ces saints livres les douces invitations de ce Dieu de bonté qui nous presse de lui donner tout notre amour ; qui ne nous demande que la tendresse de notre cœur ; et qui, pour la mériter, nous offre le premier le sien et tout l'amour dont il est capable. Si les inquiétudes de l'amour en prouve mieux la vivacité et la tendresse, il a voulu nous en faire la peinture de celles qu'il ressent, quand il nous appelle, quand il nous attend. Il se demande à lui-même : En ai-je fait assez ? Qu'ai-je dû faire davantage. Il le dit comme en gémissant à toutes les créatures ; il les prend à témoin de ses soins empressés ; il leur fait confidence de ses inquiétudes ; il se plaint amoureusement à elles du peu de succès de son amour, et de notre lenteur à l'aimer. O qu'un Dieu qui gémit, qu'un Dieu qui pourrait foudroyer, et qui se contente de se plaindre, est aimable ! Ses plaintes et ses reproches même prouvent, ce me semble, autant la tendresse de son amour, que le font ses bienfaits et ses caresses.

Pour moi, j'avoue qu'il est difficile de n'en être pas touché jusqu'aux larmes ; surtout lorsque l'on voit encore le Fils de Dieu pleurer de tendresse pour nous et sur nous. Il voit, dit l'Évangile, la ville de Jérusalem, et il voit dans cette ville une figure de l'Évangile qu'il vient former ; il y voit une image de l'état de nos cœurs qu'il veut gagner : aussitôt son amour lui fait verser des larmes sur elle, et en même temps sur chacun de nous. Il pleure d'amertume sur nos insensibilités ; il pleure d'affliction sur nos égarements ; il pleure de compassion sur nos peines ; il pleure d'inquiétude sur nos combats ; il pleure de joie sur nos couronnes ; il pleure enfin, parce qu'un père ne peut retenir ses larmes lorsqu'il revoit un fils qu'il aime et qu'il croyait avoir perdu. Tel est l'amour de notre Dieu. Un amour qui doit répondre par sa reconnaissance à cet amour paternel, ne doit-il pas avoir la même tendresse ? Si l'enfant prodigue n'eût pas mêlé ses larmes à celles que son Père répandit sur lui, eût-il été digne d'en être reçu avec tant de miséricorde ?

 

Paragraphe VII : Seconde preuve de la tendresse que doit avoir notre amour envers Dieu. C'est la confiance qui excite ces sentiments de tendresse.

La seconde raison, c'est que notre amour n'est pas seulement un amour de reconnaissance, mais aussi un amour de complaisance, tel qu'il doit se trouver entre les époux : car c'est là le rang que Dieu donne à notre âme, et le titre qu'il veut bien prendre à son égard. Or, quel doit être cet amour ? sinon un amour du cœur, qui doit épuiser tous les désirs du cœur, toutes les affections du cœur. Comment pourrait-on excepter la tendresse du cœur de la plénitude de cet amour ? Que dis-je, n'est-ce pas là ce qu'il y a de plus délicat dans les sentiments du cœur ; et par conséquent ce qu'il y a de plus parfait dans l'amour divin ?

Cette instruction regarde tous les hommes, mais principalement ceux dont le cœur est plus vif, et ressent plus aisément toutes les impressions de la tendresse que l'amour ou l'amitié peuvent inspirer. Est-il possible, en effet, qu'ils soient si sensibles pour les créatures, et qu'ils puissent se dispenser de l'être à l'amour de notre Dieu ? On est si tendre pour un ami, pour un bienfaiteur, pour un père. Une mère est empressée pour son fils, et une épouse pour son époux. La présence de ce que l'on aime épanouit et dilate le cœur ; il nage alors dans la joie ; il est content, il est transporté. L'absence cause la plainte, l'inquiétude et l'ennui. Elle répand des amertumes sur ce que les plaisirs de la vie peuvent avoir de plus délicieux. Le péril augmente ces inquiétudes, et rien ne peut les calmer. La perte les change en désespoir : on gémit, on s'afflige, on refuse la nourriture, on ne peut même souffrir le jour ; on ne veut plus s'occuper d'autres choses que de pleurer et de se plaindre. Je reconnais à ces traits la tendresse du cœur, et la vivacité de l'amour qui l'avait rempli.

Pourquoi est-ce donc que ce cœur si sensible n'aura pas pour son Dieu le même amour, ou que son amour ne produira pas les mêmes sentiments ? Il me semble que s'il en est capable, il ne peut s'en excuser. Il me semble qu'il lui serait honteux d'être si vif pour des objets terrestres, et de n'avoir pour son Dieu qu'un amour sans sentiments, et un cœur sans tendresse. Je ne sais même si un tel amour en peut porter le nom, ou si on ne doit pas le regarder comme une véritable indifférence.

Il nous est donc nécessaire d'avoir cette tendresse pour notre Dieu, ou au moins de la désirer, de l'exciter, de travailler à l'acquérir. Quel moyen plus propre à la former, que la douce confiance qu'on prend en celui dont on connaît la bonté, et dont on éprouve chaque jour les miséricordes ? Quel motif plus pressant pour exciter en soi ces sentiments dont je parle, que de se dire à soi-même : J'ai en Dieu un bon père qui m'aime avec tendresse ; il me prépare un héritage infini, et cet héritage n'est autre que lui-même. Malgré mes misères et ma faiblesse, il veut me rendre saint, heureux, éternel comme lui. Il connaît, il est vrai, tous mes égarements ; mais cependant il me supporte avec bonté. Il excuse ces égarements, il les dissimule, il les pardonne ; et quelque juste qu'il soit, il me semble qu'il est pour moi encore plus miséricordieux.

C'était ainsi que saint Paul s'excitait lui-même à ces tendres sentiments, lorsqu'il disait : Je sais qui est celui à qui je me confie. Je connais sa bonté, sa fidélité, sa miséricorde, et je suis assuré de n'être pas trompé dans ma confiance. Alors son amour, animé par ce motif, se croyait assez fort pour résister à toutes les épreuves les plus difficiles. Il osait donner un généreux défi à tout l'univers de le séparer de la charité de son Dieu, dont il était transporté.

La confiance doit produire en nous le même effet et les mêmes sentiments. C'est même ce qu'elle produit naturellement partout où elle se trouve. Je suis assuré de la fidélité de mon ami ; et quand je songe aux marques d'amitié qu'il m'a données dans des occasions difficiles, et aux secours que j'en ai reçus ; quand je vois ceux qu'il me destine pour le temps ou je pourrai me trouver dans la peine, je sens redoubler mon attachement et mon amitié, tout mon cœur s'épuise en sentiment pour lui. Je suis assuré de la bonté de mon père ; et quand je vois le riche héritage qu'il me prépare, la cordialité avec laquelle il me parle, il m'instruit, il me corrige ; la facilité avec laquelle il me reçoit, même après mes égarements, je sens redoubler pour lui toute ma tendresse. Je suis assuré de l'affection de mon prince ; et quand je songe aux paroles précises qu'il m'a données, je songe à ma fortune ; quand je vois le soin qu'il a de me faire à chaque occasion les grâces qui se présentent, qu'il prévient souvent mes désirs pour me favoriser, je sens redoubler ma fidélité et mon zèle. J'irais aux combats, dans la mêlée, à un assaut périlleux pour le lui prouver, et je pense qu'on ne peut trop aimer un roi si bon, ni trop faire pour lui. C'est ainsi, à plus forte raison, que quand je songe à ce que mon Dieu fait pour moi, à ce qu'il peut faire, à ce qu'il donne, à ce qu'il souffre, à ce qu'il excuse, à ce qu'il m'a déjà donné, à ce qu'il me donnera bientôt, je me sens embrasé d'une ardeur nouvelle. C'est là ce que la confiance en sa bonté m'inspire ; et s'il y avait en moi la moindre froideur, je ne voudrais que le souvenir de sa miséricorde pour la confondre, et pour me renouveler dans son amour.

C'était ainsi qu'en jugeait saint Ignace le martyr, cet homme divin qui doit si bien connaître les caractères et la force du saint amour dont il était si embrasé. Ecrivant aux Magnésiens, il les félicitait de ce qu'ils montraient toute l'étendue de leur amour envers Dieu et envers Jésus-Christ, dans la plénitude de l'espérance qu'ils avaient en lui. Effectivement ; c'est cette bonté miséricordieuse de notre Dieu, qui nous porte plus sensiblement à l'aimer. C'est la confiance qu'elle nous inspire qui donne à notre amour sa douceur et sa force. C'est là ce petit morceau de levain, dont parle l'Évangile, qui vivifie toute la pâte, lui donne le goût et la perfection. C'est là, en un mot, cet esprit de l'adoption dont parle saint Paul, que nous avons reçu en Jésus-Christ, qui nous apprend, non à trembler comme des esclaves, mais à aimer comme des enfants ; à invoquer notre père avec confiance, à le servir sans inquiétude, à attendre en paix le pain de la nourriture que sa tendresse nous destine. Car nous n'avons pas reçu, dit cet apôtre, un esprit de servitude et de crainte ; mais l'esprit de l'adoption des enfants de Dieu, par lequel nous appelons avec amour notre Père.

 

Paragraphe VIII : Cette tendresse de l'amour divin est détruite par la défiance et par la crainte.

Tel est le vrai esprit du christianisme et telle est sa perfection : mais que fait le tentateur ? Soit qu'il veuille jeter un juste dans le trouble, soit qu'il veuille retenir un pécheur dans le péché, soit qu'il veuille perdre un mourant par le désespoir, il s'efforce de détruire cette sainte confiance dans tous les cœurs, pour ruiner tout le fruit qu'elle pourrait y produire. Il représente avec exagération à une âme timide, la multitude des fautes qu'elle a pu commettre. Il lui en découvre toute l'énormité ; il la jette dans le scrupule sur chacune de ses confessions ; il l'agite par les plus affreuses tentations, et aussitôt il lui fait un crime de chaque pensée les moins délibérées. Lui découvrant en même temps combien les jugements de Dieu sont sévères, il s'efforce de lui persuader que le pardon n'est pas pour elle ; que Dieu, irrité de ses infidélités, lui refuse ses grâces, et qu'il l'abandonne ; qu'elle est du nombre des endurcis et des réprouvés. Si cette âme désolée entend quelque menace, ou quelque reproche adressé en général aux pécheurs impénitents, le tentateur lui dit intérieurement que c'est à elle à qui Dieu fait adresser ces paroles, et que c'est pour elle que les châtiments sont préparés. Si elle entend quelques mots de consolation, il y ajoute des réflexions funestes et des pensées désespérantes, qui empêchent cette âme de s'en faire l'application, et d'en tirer du fruit. Si elle est assez fidèle pour résister à la tentation du désespoir, où il la pousse, au moins réussit-il à la troubler, et à la jeter dans une inquiétude et une tristesse mortelle. Ainsi, ce pauvre cœur tenté, agité, désolé, ne sait presque quel parti prendre dans cet état, où il ne voit devant ses yeux que des sujets de frayeur, et en lui-même que des monstres et des ténèbres.

Il est aisé de sentir combien cette défiance et cette tristesse du cœur apporte d'obstacle à la vivacité et à la tendresse de l'amour de Dieu, telle que je viens de la dépeindre : car voici comme je raisonne avec une âme qui s'abandonne à ces funestes pensées. Toute votre tristesse ne vient que de votre défiance de la miséricorde de Dieu, que vous n'osez espérer. Or, cette défiance ne peut venir que du doute où vous êtes, ou de la toute-puissance de Dieu, ou de sa bonne volonté pour vous. Sans doute que ce n'est pas sur sa toute-puissance que vous hésitez, et vous croyez aisément que votre salut ne lui est pas difficile. Votre doute et votre crainte tombent donc uniquement sur sa bonne volonté pour vous. Vous hésitez de croire qu'il veuille vous sauver ; vous craignez qu'il ne vous pardonne point ; vous pensez qu'il ne vous aime pas tant que d'autres qu'il a sauvés ; vous vous imaginez que sa miséricorde, épuisée en votre faveur, a cédé la place à la justice et à la vengeance. Quel contre-coup ces doutes et ces idées portent-elles contre l'amour qui doit être dans votre cœur, dont le motif le plus pressant devrait être que ce Dieu de bonté vous aime, tout pécheur, tout misérable que vous êtes ; qu'il vous aime assez pour vous appeler, pour vous recevoir, et pour vous pardonner ? Pour moi, ô mon Dieu, c'est là ce qui m'attendrit le plus, et ce qui me touche le plus vivement. Si j'étais saint, si j'étais parfait, si j'étais juste, il me semble que j'aurais moins de sujet d'admirer votre bonté. Mais ce qui m'étonne, et ce qui augmente mon amour pour vous, avec ma reconnaissance, c'est que, malgré mes misères, vous m'aimiez encore. C'est que tout pécheur, tout ingrat, tout infidèle que je suis, je sois encore, dans cet état, l'objet de vos empressements et de vos bienfaits. C'est là ce qui amollit la dureté de mon cœur. Il ne peut plus y résister.

Ainsi pense, comme naturellement un cœur que la confiance soutient. Mais que deviendront ces sentiments d'amour, dans celui qui croira faussement que c'est en vain qu'il aime son Dieu et que ce Dieu irrité n'a plus pour lui que de la sévérité et des châtiments ; qui se persuade que ses péchés sont au comble, et qu'ils ne seront plus pardonnés désormais ? Faut-il même être tout à fait dans le désespoir, pour trouver dans ces tristes pensées le dépérissement de l'amour ? Le seul doute sur la bonté infinie de Dieu ne suffit-il pas pour troubler, pour attrister, pour refroidir le cœur à mesure qu'il sent diminuer sa confiance ?

 

Paragraphe IX : Continuation du même sujet. Différence de deux âmes, dont l'une se gouverne par l'amour, et l'autre est plus sensible à la crainte. Portrait de la première.

Continuation du même sujet. Différence de deux âmes, dont l'une se gouverne par l'amour, et l'autre est plus sensible à la crainte. Portrait de la première.

Pour donner à la vérité que nous venons d'exposer, tout le jour qu'elle peut demander, et la faire sentir plus vivement, considérons la différence qui se trouve entre deux âmes justes, si vous voulez, mais qui vont à Dieu par des routes différentes ; l'une par le chemin de la confiance, et l'autre par celui de la crainte.

L'une aime Dieu tendrement et cordialement, comme un fils aime son père, ou comme une épouse vit avec son époux qu'elle aime. Son amour augmente sa confiance, et sa confiance nourrit son amour. Dieu est bon, dit-elle, il est mon père, et c'est ce qui m'apprend à ne le pas irriter. Mais si quelque infidélité m'échappe, je recours à lui avec confiance, parce que je sais que ses bontés sont plus grandes que mes ingratitudes. Je sais qu'il est terrible dans sa colère ; mais je sais aussi que cette colère n'est pas à l'épreuve d'un cœur humilié. Il est juste de le craindre ; mais il me paraît encore plus aimable que terrible. J'ai éprouvé mille fois qu'il pardonne aisément à celui qui l'invoque, et je ne désespérerai jamais de l'éprouver encore. Malgré ma faiblesse, il me soutiendra par sa grâce. Cette grâce m'a été méritée par le sang de mon Sauveur ; et pour y participer plus abondamment, je me cacherai dans ses plaies, et je me couvrirai de ses mérites. Cette âme, dans ces sentiments, mène, pour plaire à Dieu, une vie austère et pénible, mais son austérité ne se répand point dans son humeur : elle est gaie, contente, agréable même dans la société. Sa vertu n'a rien de sombre, et les larmes que la contrition lui fait répandre sont mêlées d'une certaine douceur qui les rend aimables. Dans cet état on aime à s'approcher de Jésus-Christ par les sacrements, et surtout par la sainte communion. C'est pour cette âme une joie qu'elle ne peut exprimer, de posséder son Dieu qu'elle aime, et de s'unir intimement à lui. Véritablement, c'est avec confusion qu'elle en approche, sachant combien ce Dieu est grand, et ne voyant en soi que de la misère : mais cette confusion ne l'arrête point, et sa crainte cède à son amour, parce qu'elle croit qu'il est plus selon le cœur de son époux.

Cette ferveur se soutient au milieu des occasions les plus difficiles et des plus vives tentations. Cette âme marche à grands pas dans les voies des commandements de son Dieu ; elle court même avec légèreté, selon l'expression du prophète, dans ces routes épineuses, où tant d'autres trouvent des écueils. Ce qui la fait courir ainsi, c'est la sainte joie dont la confiance l'anime. Cette joie dilate son cœur et le transporte. Elle s'élève jusqu'à Dieu, portée sur les ailes de la confiance et de l'amour ; et du haut de son élévation, elle méprise le monde et ses attraits, les démons avec leurs ruses, et semble ne plus sentir le poids de leur nature, ni celui de la cupidité.

Ces saintes ardeurs se redoublent au souvenir de la mort. Hélas ! dit-elle, mon Dieu, et le Dieu de mon cœur, quand viendra ce moment que je vous verrai sans voile, que je vous posséderai sans partage, que je vous louerai sans interruption, que je vous aimerai sans tiédeur ! Brisez, Seigneur, les liens qui me retiennent. Tirez mon âme de sa prison et ôtez-moi une vie où je ne vous possède qu'à demi. Les approches et la présence de cette mort, si affreuse pour tous les hommes, ne font qu'enflammer sa ferveur. Ah ! s'écrie-t-elle, mon exil va finir. Je jouirai donc enfin de la possession de mon Dieu, et je vais me reposer dans son sein. Mon cœur, libre de sa prison et affranchi de son esclavage, verra ce que l'œil n'a jamais vu, et possédera ce bien dont le cœur humain n'a jamais conçu les délices ! O mon Dieu et mon père, avancez encore ce moment, qui ne viendra jamais assez tôt pour mes désirs ! Je sais que votre justice trouverait bien en moi de quoi s'irriter, et de quoi me punir ; mais je m'unis à Jésus-Christ, par qui vous m'avez sauvée, et en qui je vous aime. C'est sur ses seuls mérites que je me confie, et non pas sur mes œuvres, qui par elles-mêmes ne sont rien. C'est par son sang que je vous demande miséricorde, et que j'espère l'obtenir. Dans cette douce espérance, cette âme s'abandonne aux rigueurs de la maladie, et elle reçoit de la mort le dernier coup qui consomme son sacrifice.

 

Paragraphe X : Portrait d'un autre juste qui se gouverne principalement par la crainte.

L'autre juste, dont je parle, est bien différent. Il voudrait aimer son Dieu, et il l'aime en effet ; mais inquiet sur son amour, il n'ose se dire à lui-même qu'il l'aime véritablement. Attentif à toutes les fautes qu'il a commises et qu'il peut commettre chaque jour, ingénieux à se faire des péchés nouveaux, subtil dans les raffinements du scrupule, il s'exagère à lui-même chacun des défauts qu'il a, ou qu'il croit avoir. Il oublie la miséricorde qui les pardonne, et ne songe qu'à la justice qui les punit. Dieu est pour lui un Dieu irrité et un Dieu terrible. Il vit avec lui, non comme un enfant avec un bon père, ou comme une femme vertueuse avec son époux aimable, mais comme un domestique avec un maître, dur et fâcheux, qui voit tout, et qui ne pardonne rien.

A la vérité, il marche avec fidélité dans les routes du salut et des commandements de Dieu, mais c'est avec tristesse et avec pesanteur. A tout moment il s'arrête, pour prévoir les tentations. Il les excite quelquefois à force de les craindre, il les augmente à force de les combattre. Il n'y a point de victoire qui ne lui fournisse mille sortes de scrupules. Tout lui coûte, tout lui est pénible, parce que la joie ne le soutient pas.

Dans cet état, il ne peut presque se résoudre d'approcher des sacrements. Persuadé de son indignité, il s'imagine qu'il les profane au lieu de s'y purifier. Il tremble chaque fois qu'il faut se présenter au tribunal de la pénitence ; et inquiet sur l'examen de ses péchés, sur leur accusation, sur la qualité et la mesure de sa contrition, il met son esprit à la gêne pour épuiser toutes les précautions. Ses scrupules multipliés à l'excès, et qui ne finissent point, font de sa conscience un chaos horrible, où il n'aperçoit lui-même que des ténèbres. La sainte communion ne l'effraie pas moins, et il faut toute l'autorité d'un directeur habile pour l'obliger d'approcher de son Dieu ; encore souvent la frayeur l'emporte sur l'obéissance ; et la crainte d'irriter Dieu par son indignité, qu'il a toujours devant les yeux, l'empêche d'aller à lui, nonobstant les douces invitations de ce Dieu de bonté, qui se plaît à s'unir à nous. Ces troubles et ces craintes redoublent au souvenir de la mort. Il n'a presque d'autre idée de Dieu, que celle d'un Dieu juste et vengeur. Il sait qu'il est terrible de tomber dans les bras de sa colère, et il regarde avec effroi le moment qui doit le faire paraître devant lui. Ses alarmes redoublent à mesure que ce moment approche, il voudrait l'éloigner, non pas par attachement à la vie, mais parce qu'il en regarde la fin comme la terrible entrée à une éternité où il ne voit que des feux et des supplices qu'il croit destinés pour lui.

Il est aisé de sentir que les deux portraits que je viens de faire ne sont pas des portraits faits en l'air, ni des portraits d'imagination. On peut reconnaître dans le premier tant de saints dont les transports, la ferveur et la tranquillité nous étonnent lorsque nous lisons ce que leurs histoires nous en rapportent. peut-être plusieurs âmes dévotes et timorées pourront se reconnaître elles-mêmes dans le second. Mais, quoi qu'il en soit de l'application, il est juste d'en tirer la conséquence que j'avais en vue.

Je ne demande pas ici lequel de ces deux états est le plus heureux, et où le sort est le plus doux. Mais je demande lequel des deux est le plus parfait. Quel est celui qui aime le plus ? Est-ce celui qui est transporté par cette charité qui bannit la crainte ? Quel est celui qui est le plus conforme à l'esprit du christianisme, cet esprit dont nous disions tantôt après saint Paul, que ce n'est pas un esprit d'effroi, mais un esprit d'adoption et de tendresse.

Je demande enfin lequel de ces deux états est le plus glorieux à Dieu, le plus agréable à Dieu, le plus selon le cœur de Dieu ? Peut-on douter que ce ne soit le premier ; car Dieu demande-t-il de nous autre chose que ces dispositions de tendresse, de joie et de confiance que j'y ai dépeintes.

 

Paragraphe XI : Ceux qui se conduisent par l'amour et par la confiance doivent être plus agréables à Dieu, et plus selon le vrai esprit du christianisme.

Jugeons de ce que nous venons de dire, par les idées que la nature même nous donne, et portons-en le jugement que la raison seule nous apprend à former. Que préférerions-nous, nous-mêmes, s'il était question de notre service ? Il me semble que nous préférerions un homme plein d'affection et de ferveur, à un autre qui ne nous approcherait qu'avec tristesse, et qui ne nous servirait qu'avec crainte. Qu'aime-t-on en effet le plus, ou de se faire aimer, ou de se faire craindre ? A quoi la plus noble ambition peut-elle se porter ? Est-ce à s'attirer des respects forcés, exigés par la crainte et par la terreur ? les hommages volontaires, inspirés par l'amour et dictés par la reconnaissance, me paraissent infiniment plus précieux. Celui qui saurait enchaîner tous les cœurs serait à mon sens, plus admirable que celui qui pourrait dompter toutes les nations. Si ces fameux conquérants dont parle l'histoire ont ambitionné de se rendre maîtres du monde par la terreur de leurs armes, c'est sans doute dans l'impossibilité où ils étaient de le conquérir par les charmes de l'amour.

Voilà ce que la raison seule nous dicte ; mais cette même raison, fortifiée par la foi, ne doit-elle pas nous faire reconnaître que notre Dieu, infiniment plus équitable que nous, trouve qu'il lui est plus glorieux de gagner nos cœurs par l'amour, que de les dompter par la crainte ? En effet, ce Dieu si bon, qui pouvait nous contraindre à le servir, a bien voulu se contenter de nous y inviter, de nous presser, de nous attirer par les douceurs de son amour. Il a quitté, dit saint Pierre Chrysologue, il a quitté, ce semble, sa qualité de maître, pour prendre celle de père, parce qu'il aimait mieux régner sur nous par l'amour que par la puissance. Il prend donc la qualité de père ; et si cette qualité a encore pour nous quelque chose de trop majestueux, il y ajoute celle d'époux, celle d'ami, celle de Sauveur. Il se donne à nous sous la figure de pain, et il s'est montré aux hommes sous la forme d'un enfant.

Qu'on réfléchisse un moment sur cette dernière pensée, sur la forme que le Fils de Dieu a prise en venant sur la terre. On reconnaîtra aisément quel est le sentiment qu'il a voulu nous inspirer principalement, si c'est celui de la crainte ou celui de la confiance. En vérité, s'il n'y était venu apporter que les châtiments et la terreur, eût-il pris une forme si douce, si faible, si aimable ? Un enfant, un petit enfant, qui semble ne pouvoir rien que par le secours de sa mère ; un enfant qui n'a que des charmes et de la douceur ; un enfant pauvre, nu, abandonné, qui nous attendrit par ses larmes, et qui pousse des cris capables de percer le cœur d'un barbare ! Hélas ! il me semble qu'il ne les fait entendre que pour se plaindre de ce qu'on ne veut pas l'aimer, quoiqu'il fasse de son côté tant d'avances. Il cache, il déguise, il enveloppe tout ce qu'il a de grand et de terrible : il se dépouille de tout ce qui paraît le plus inséparable de la grandeur ; l'éclat, les richesses, la puissance, la majesté. Il est aisé de reconnaître son dessein. Il veut nous attirer à lui, et nous rendre son abord facile ; il veut nous rassurer ; il veut anéantir toutes nos défiances et nos timidités ; il veut nous donner un accès si libre auprès de lui, que rien ne puisse nous servir de prétexte pour nous en éloigner.

C'est donc là le dessein de Dieu, et par conséquent ce qu'il demande de nous ; c'est l'amour, la tendresse, la confiance. Jugez maintenant quel est celui qui répond le plus à ses desseins, qui entre le mieux dans ses vues, et qui prend les sentiments qui lui sont plus agréables. Est-ce celui qui est timide, qui s'effraie, et qui ne se rassure qu'avec peine ? Ou bien, est-ce celui qui est plein d'une respectueuse confiance, qui l'aime, et qui, humble dans son amour, goûte toute la douceur que la tendresse peut y faire trouver ? Pour moi, je pense que le tribut de la grandeur et de la majesté, c'est la crainte ; mais que celui de la bonté, c'est la confiance et l'amour. Puisque notre Dieu se montre à nous comme un Dieu que la bonté rend aimable, c'est donc par l'amour et la confiance qu'il faut s'approcher de lui.

 

Paragraphe XII : Autres preuves de la vérité précédente. Trois fondements solides de notre confiance. Le principal, c'est la bonté de Dieu.

Achevons de donner un nouveau jour à cette vérité, et pour découvrir de plus en plus l'esprit du christianisme sur la confiance dont je parle, étudions encore ici tout ce qui est plus propre à nous en faire connaître le prix, la solidité, la nécessité, les fruits, les avantages, et surtout la consolation qui l'accompagne inséparablement, et qui en fait, pour ainsi dire, le propre caractère. Ensuite il nous sera aisé de lever les doutes que forment les âmes timides, et de répondre à leurs objections.

Ce que je veux considérer d'abord, ce sont les solides fondements de cette tendre confiance que je voudrais inspirer à tous les justes. Quels sont ces fondements ? C'est la vérité infaillible de Dieu, c'est la toute-puissance de Dieu, c'est la bonté infinie de Dieu : notre confiance peut-elle trouver des appuis plus inébranlables ?

Celui qui met dans l'homme sa confiance est maudit dans l'Écriture. Entre les raisons qui le rendent condamnable, on peut dire que c'est l'imprudence de cette confiance qui se repose sur un fondement trop fragile, qui ne peut que tromper ses vaines espérances. Car quel bien et quel secours peut-on attendre de celui qui manque presque toujours, ou de vérité, ou de volonté, ou de pouvoir ? Tel est l'homme ici bas. Son cœur est plein de mensonge ou de malignité. Rarement veut-il faire du bien ; il le promet, et ses promesses sont fausses. S'il le veut sincèrement, ce n'est que faiblement ; s'il le veut vivement, ce n'est pas constamment ; et quand il le voudrait sincèrement, vivement, et constamment, quand même il voudrait se donner toutes sortes de soins pour réussir, souvent sa bonne volonté est infructueuse. Elle s'épuise en vains désirs, parce que son pouvoir, trop borné, ne suit pas son cœur ; et si son amitié n'a pas de bornes, sa puissance en a de si étroites, qu'il ne peut pas faire beaucoup pour celui qu'il aime. Quelle folie par conséquent de mettre sa confiance en celui de qui on a si peu de secours à attendre !

Or, ce qui manque à l'homme, c'est là précisément, ce qu'on trouve en Dieu seul. Une vérité éternelle, immuable et infaillible, qui est aussi éloignée du mensonge que du néant, et qui ne promet rien qu'il n'exécute avec plus de magnificence qu'il ne l'a promis. Une puissance qui n'a point de limites, à qui tout obéit dans le ciel, sur la terre et jusqu'aux enfers ; qui change les éléments et anéantit, s'il veut, les créatures ; qui porte le monde dans sa main, selon la noble expression de l'Ecriture. Au milieu de la majesté que donne cette puissance, et qui nous fait sentir tout ce que l'amour peut inventer de bienfaits pour enrichir, et tout ce que la bonté peut avoir de miséricorde pour pardonner. Trois choses, disait Saint Bernard, animent mon espérance ; la vérité de Dieu, qui me fait des promesses ; la puissance de Dieu, à qui l'exécution de ses promesses est facile ; la charité de Dieu, qui m'adopte pour être son enfant. La vérité de Dieu, qui me promet toutes les richesses que l'adoption peut faire espérer ; la puissance de Dieu, que ces richesses ne peuvent appauvrir ; l'adoption de Dieu, qui me donne le droit de les attendre, de les demander et de les obtenir.

Je ne m'arrête point ici à ce qui regarde la vérité et la puissance de Dieu, premiers fondements de notre espérance. Le juste et le pécheur, qui n'en doutent point, tireraient peu de fruit du soin que nous prendrions de les en convaincre. Il leur est plus utile de parler de sa bonté, que l'on connaît en gros, mais qu'on ne médite pas assez.

Mais quoi ! Entreprendrai-je d'approfondir cette bonté et cette miséricorde ? N'est-ce pas un océan qui n'a point de fond, et dont on ne peut voir les bornes ? N'y aurait-il pas de la témérité à vouloir l'épuiser ? Que dire sur la production de toutes ces créatures que Dieu a assujetties à nos besoins, qu'il a créées même pour nos amusements et nos plaisirs ? Non seulement, disait un Père, il a pourvu à nos nécessités, sa tendresse a voulu même pourvoir à nos délices. Que dire sur cette providence continuelle, qui, par mille ressorts admirables, nous conserve, nous soutient, nous défend, nous protège, nous ménage des moments favorables pour notre salut ? Que dire de cette Rédemption admirable d'un Dieu fait homme, pour nous rendre heureux par ses larmes et par ses souffrances, pour nous procurer le repos par ses travaux, pour nous donner la vie aux dépens de la sienne. Disons-le hardiment avec saint Léon : Pour nous faire part de sa divinité, nous placer sur son trône, et faire pour ainsi dire de nous autant de dieux.

Ces bienfaits sont communs entre tous les hommes. Ils sont préparés pour tous, mais ils n'en montrent pas moins la bonté de Dieu. Au contraire, c'est là ce qui montre plus clairement l'étendue infinie de cette bonté, qui n'exclut pas même entièrement les endurcis et les ingrats, de ces secours qu'il veut donner à tous, parce qu'il nous aime tous. D'ailleurs, tout communs que sont ces bienfaits, ils sont, en un sens, particuliers à chacun de nous, parce qu'ils sont appliqués à chacun de nous, comme s'il n'y avait que nous sur la terre pour en profiter. L'amour qui nous les a préparés est un amour personnel, qui, nous distinguant tous comme un pasteur qui appelle chacune de ses brebis par le nom qu'il lui a donné, nous aime chacun en particulier, comme s'il n'y avait que nous qu'il pût aimer. Oui, sans doute, tout ce que la création de l'univers a de grandeur, tout ce que la Providence a de consolant, tout ce que la toute-puissance a de richesses, tout ce que la récompense éternelle a de magnifique, tout ce que la Rédemption, les souffrances, le sang, la mort de Jésus-Christ a de tendresse, tout cela nous appartient, et appartient en particulier à chacun de nous, Comme s'il n'y avait que lui sur la terre. C'est là ce qui mérite, je ne dis pas notre étonnement et notre reconnaissance, ces termes sont trop communs pour des bienfaits si grands ; mais nos ravissements, nos transports, nos extases. Qu'on m'aide à trouver des termes plus forts pour exprimer des sentiments qui puissent répondre à tant de bontés.

 

Paragraphe XIII : Bonté de Dieu plus sensible dans sa tendresse pour les pécheurs.

L'impossibilité de faire sentir toute la grandeur de tant de bienfaits m'oblige, comme l'on voit, de n'en parler qu'en général. Il n'y a qu'une chose sur laquelle je ne puis me taire. C'est cette bonté continuelle avec laquelle Dieu ménage la conversion du pécheur. Il le cherche, il l'appelle en particulier, comme s'il n'y avait que celui-là sur la terre qu'il voulût gagner. Il l'attend, il le reçoit, il lui pardonne. C'est cette miséricorde continuelle, et, pour ainsi dire, personnelle, que je ne puis me lasser d'admirer, et qui doit plus, ce me semble, intéresser notre espérance.

Qu'est-ce qu'aimer l'homme, sinon l'appeler, le rechercher, le caresser, le combler de biens dans le temps même de ses égarements et de son péché ? N'est-ce pas là porter la tendresse aussi loin qu'elle puisse aller ? Que Dieu aime les hommes qu'il a créés, cela paraît juste ; ce sont ses créatures et l'ouvrage de ses mains, et par cet endroit ils peuvent, pour ainsi dire, mériter son attention. Qu'il les aime tout déchus qu'ils sont de l'état d'innocence, et dans celui de misère où ils sont réduits par le péché de leur premier père : dans cet état qu'ils doivent à leur seule origine, hélas ! ils sont plus dignes de pitié que de colère ; et je ne suis pas si surpris qu'un Dieu de bonté ait pour eux des sentiments de compassion. Mais que des hommes non seulement pécheurs dans leur origine, mais qui, par une malice continuelle, ajoutent le mépris aux crimes, et l'insulte au mépris ; qui abusent des propres bienfaits de Dieu pour lui faire la guerre ; qui s'autorisent de sa patience pour augmenter leur rébellion et leur insolence ; que des hommes, dis-je, dans cet état, soient l'objet de la tendresse de Dieu ; qu'il les aime, qu'il les souffre, qu'il les caresse, pour ainsi dire, qu'il les comble de biens, voilà ce qu'un Dieu seul peut faire, et ce que l'homme ne peut comprendre.

Et c'est là ce que l'auteur de l'Ecclésiastique ne pouvait se lasser d'admirer. Il est vrai, disait-il, qu'en un sens on peut dire que la miséricorde de Dieu sur les pécheurs est bornée, puisqu'il en a déterminé le cours à celui de leur vie, qui ne va pas jusqu'à cent années ! et qu'en fixant ainsi le nombre de leurs jours, il semble avoir prescrit des limites étroites à la durée de ses bontés. Mais il veut d'une autre manière nous en faire sentir toute l'étendue par l'abondance infinie des grâces dont il nous comble. Il ne nous donne pas seulement quelque part à sa miséricorde, mais il la répand tout entière, pour ainsi dire, et avec profusion. Il se hâte de prévenir le moment qui, en terminant notre vie, doit commencer sur nous le règne de sa justice. Il se presse, comme s'il craignait d'en être surpris. Malgré nos rébellions, il ne laisse pas de nous aimer, de nous supporter, de nous appeler, de nous combler de biens. Il dissimule, parce que le temps est court, et qu'il veut que chacun de nos moments soit marqué par quelques nouveaux traits de sa miséricorde. Cependant il n'ignore pas que notre cœur ingrat et superbe prend occasion de cette bonté pour nourrir sa présomption, et s'autoriser dans sa malice. Il le voit, il en est témoin, parce qu'il pénètre les replis secrets de notre âme, et qu'il en découvre toute la corruption. Un spectacle si indigne devrait lasser sa patience. Néanmoins cette patience ne se rebute point ; et de notre malice consommée, il en fait l'occasion de consommer sur nous sa miséricorde infinie. Au lieu d'irriter sa colère, elle ne fait qu'exciter sa compassion. Il dispute en bonté avec cette créature ingrate, et il espère toujours de la vaincre par ses caresses. Nous sommes orgueilleux, il nous humilie. Nous sommes insensibles, il nous attendrit. Nous sommes enchaînés, il brise nos liens. Nous fuyons, il nous poursuit. Point de temps, de lieu, d'occasion, de disposition dont il ne profite pour nous faire entendre sa voix. A mesure que nous faisons des démarches de rébellion pour nous éloigner de lui, il fait après nous des démarches de miséricorde pour se rapprocher de nous.

Voilà ce qu'admirait le sage ; mais voilà ce que nous ressentons tous les jours. Disons-le à notre confusion : voilà le portrait et de la rébellion opiniâtre de notre cœur, et des miséricordes infinies de notre Dieu. Mais quoique je les ressente à chaque moment, quoique tous les pécheurs les ressentent comme moi, voilà ce que ni eux ni moi ne comprendrons jamais. Qu'est-ce donc que l'homme, m'écrierai-je ici avec le Prophète, qu'est-ce donc que l'homme ? ô mon Dieu ! que vous ménagez avec tant de soins, et que vous couronnez de tant de bienfaits ? Quoi ! un rien, un souffle de vie, un amas de corruption tiré du néant, et qui doit être réduit en poussière ? Un esprit volage, léger, inconstant, plein d'ignorance et de ténèbres ? Mais qu'est-il par rapport à vous ? un rebelle et un ingrat, qui, après avoir été votre ennemi avant que de naître, a voulu mille fois rentrer par sa propre malice dans l'état de rébellion où il était par son origine, et d'où vous l'aviez tiré. Est-ce donc là, ô mon Dieu, l'objet de vos empressements et de vos soins ? En lui vous placez votre amour et votre tendresse. Hélas ! n'était-ce pas assez pour lui d'être dans cet état l'objet de votre compassion ? Oui sans doute, c'était assez pour nous, et cependant il a fait de nous l'objet même de ses caresses et de ses complaisances. C'est cette bonté de Dieu qui m'étonne et qui m'attendrit plus que tout le reste de ses miséricordes. En faut-il davantage pour exciter en nous la plus vive confiance ? Que deviendra à ce souvenir tout ce qui excite notre timidité et nos craintes ? Nos défiances peuvent-elles avoir quelque fondement quand on trouve un fondement si solide de n'en plus avoir aucun ? Ne nous semble-t-il pas entendre ce Dieu de miséricorde dire lui-même à chacun de nous, ce qu'il faisait dire par son Prophète au peuple chéri : Voici ce que dit votre Dieu, le Dieu de Jacob et le Créateur d'Israël : Ne craignez point, parce que je vous ai racheté. Je vous ai appelé par votre nom, vous êtes à moi, et je serai avec vous lorsque vous passerez par les eaux. (On sait que dans le style prophétique, les eaux ce sont les afflictions et les tentations.) Lorsque vous passerez par les eaux, les flots ne pourront vous submerger ; et quand vous passerez par le feu, il ne vous nuira point, car je suis avec vous, et je suis votre Sauveur. Ecoutez, mon serviteur, dit-il un peu après, je vous ai choisi. C'est moi qui vous ai formé ; dés le sein de votre mère vous avez éprouvé mes bontés, ne craignez point. Quel plus grand sujet de se rassurer, que d'entendre Dieu lui-même nous dire avec bonté : Ne craignez point. Peut-on hésiter de tout espérer de celui qui nous prévient pour nous donner tout ? Heureux l'homme qui trouve en Dieu tant de miséricorde, et tant de raison de se confier en lui ! Plus heureux de ce que, non seulement il peut se confier en son Dieu avec assurance, mais même de ce que ce Dieu de bonté exige sa confiance, et se trouve offensé si on la lui refuse, ou si on donne à cette confiance qu'il attend, des bornes trop étroites ! Il faut ajouter ici, que non seulement cette confiance dont je parle est solide ; mais qu'elle paraît absolument indispensable, et qu'elle est un des plus pressants devoirs du christianisme.

 

Paragraphe XIV : Non seulement cette confiance est établie sur des fondements solides, mais elle paraît être d'une obligation indispensable. Des soins que Dieu prend de l'exciter en nous.

Rien n'est plus marqué dans les livres saints, que l'obligation d'ouvrir notre cœur à cette sainte confiance. Toute l'Ecriture, ce semble, ne tend qu'à exciter en nous ce sentiment si juste et si consolant pour nous. Pourquoi tant de portraits de la miséricorde et de la bonté infinie de Dieu, qui reçoit, qui excuse le pécheur, et qui pardonne à celui qui revient sincèrement à lui ? Pourquoi tant d'assurances que Dieu nous aime tendrement, qu'il fait ses délices d'habiter parmi nous, qu'il veut nous sauver tous, et qu'il ne veut pas qu'aucun périsse ; qu'il ménage les tentations afin qu'elles ne soient pas au-dessus de notre faiblesse ? Pourquoi toutes ces histoires, ces symboles, ces paraboles si touchantes ? Tantôt c'est une mère qui tient son enfant entre les bras, et qui ne se lasse point de ses importunités. Tantôt c'est un époux qui invite son épouse infidèle de revenir à lui après ses égarements, et qui lui promet de la recevoir. Tantôt c'est un père qui prévient par ses caresses un fils prodigue et libertin. Tantôt c'est un adultère, un publicain, un voleur, une femme de mauvaise vie, à qui il pardonne leurs péchés, à qui il ouvre les portes du ciel. Pourquoi donc tant d'instructions, s'il nous est libre de rejeter la consolation qu'elles nous offrent ? Et puisque Dieu prend tant de soin d'exciter notre confiance, n'est-ce pas résister à ses desseins que de s'opiniâtrer dans ses défiances, et de se nourrir dans ses timidités ?

D'ailleurs je vois dans l'Ecriture, non seulement une loi d'espérer en Dieu ; mais je vois même qu'elle attache les grâces et les récompenses à l'espérance consommée dont je parle. C'est à celui-là, dit-elle, qui aura cette sainte confiance, qu'est destiné l'héritage éternel, et c'est lui qui possédera la sainte montagne. Et encore : Bienheureux celui qui met sa confiance au Seigneur, il sera comme un arbre placé sur le bord des eaux qui le rendent fertile. Il portera des fleurs et des fruits selon la saison. La sécheresse ne lui nuira point, et il ne craindra pas les orages. Et encore ailleurs : Parce que c'est en moi que vous mettez votre confiance, je vous délivrerai.

Ce qui doit encore plus animer notre ferveur, c'est que l'Esprit Saint y répète mille fois, qu'il le dit même avec serment, que celui qui espère être heureux est béni de Dieu, qu'il ne sera point trompé ; qu'il ne rougira point ; que sa confiance ne tournera point à sa confusion. Que faut-il davantage pour nous rassurer ? Un Dieu qui parle, un Dieu qui promet, un Dieu qui assure, Un Dieu qui fait un serment, fait-il tout cela en vain ? Heureux l'homme, dirai-je avec Tertullien heureux l'homme à qui Dieu fait tant de promesses ! Trop coupable cet homme s'il se rend incrédule, même aux serments de son Dieu !

A toutes ces assurances ajoutez les invitations de ce Dieu de miséricorde qui aime nos âmes, et qui voudrait que personne ne pérît. Venez à moi, dit-il, venez-y tous. Cette invitation est générale. Elle ne regarde pas seulement les saints et les parfaits, elle n'excepte personne. Mais quoi ! ceux qui sont accablés sous le poids de leurs iniquités, ceux qui ont tant de peine à vaincre leurs passions, qui sont toujours dans les combats des tentations, ceux qui gémissent sous le poids des affaires du siècle, qui sont dans des occupations toutes humaines, qui sont surchargés des embarras, des biens, des procès qu'une famille causent sans cesse, ceux-là ne seront-ils pas exceptés ? Ne seront-ils pas rejetés comme indignes d'être reçus d'un Dieu si saint et si pur ? Non, ce sont eux principalement que Jésus appelle, qu'il invite, à qui il veut donner du secours. Venez à moi, dit-il, vous qui êtes en peine, vous qui êtes accablés. Vous qui souffrez tant de combats et de résistances, quelque indignes que vous soyez de mes secours, ayez confiance, et je vous secourrai, je vous soulagerai, je vous délivrerai, je vous couronnerai : j'y trouverai même ma gloire ; car quelle est l'âme qui glorifie plus le Seigneur ? dit un prophète. C'est celle qui est triste à cause de la grandeur des péchés qu'elle a commis ; qui marche courbée et abattue sous le poids de ses iniquités ; dont les yeux sont dans la défaillance et la langueur ; qui est dévorée par la faim et par la pauvreté ; c'est celle-là qui, revenant à Dieu dans sa misère, lui rendra plus de gloire par son retour.

C'est ainsi que Dieu nous encourage dans notre faiblesse. Est-ce donc en vain qu'il nous invite ainsi ? Nous presserait-il de nous jeter entre ses bras, dit saint Augustin, s'il n'avait dessein de nous y recevoir ? Ses promesses ne seraient-elles pas fausses et trompeuses, s'il exceptait quelqu'un de nous, de cette miséricorde surabondante qu'il nous offre à tous. Celui qui hésite s'il se jettera entre ses bras, qui n'ose s'approcher de lui, qui craint plus qu'il n'espère, ne fait-il pas injure à celui qui s'est donné tant de soins de le rassurer dans ses défiances.

 

Paragraphe XV : C'est faire injure à Dieu, de lui refuser cette confiance qu'il demande de nous.

Il semble en effet que c'est faire une injure sensible à Dieu, que de se livrer à ces craintes excessives et à ces défiances que je combats ; car quelle injure à celui qui s'efforce de montrer sa bonté, de s'en défier encore ! Quelle injustice de donner des bornes à une miséricorde qui est infinie ! Je ne prétends pas autoriser ceux qui veulent porter cette confiance jusqu'à la présomption, et qui s'autorisent de cette bonté sans bornes pour ne point donner de bornes à leurs iniquités. Je l'ai déjà déclaré, ce n'est point pour eux que j'écris. Ils seront confondus dans leur attente, et leur vaine espérance est une abomination. Je parle toujours dans les principes que j'ai établis. Je parle de cette espérance qui suppose ou une vie réglée sur la loi de Dieu, ou au moins un désir sincère de commencer actuellement à se régler selon cette sainte loi. Je parle uniquement ou pour les justes qui aiment Dieu, ou pour les pécheurs qui, voulant sincèrement se convertir, hésitent de le faire à la vue de la multitude de leurs crimes, dans la crainte de ne pas trouver pour eux de miséricorde auprès de Dieu. C'est à ceux-là à qui je veux faire un scrupule de leurs défiances et de l'excès de leur crainte ; et je leur dis hardiment qu'elle me paraît être injurieuse à Dieu.

Car sur quoi, leur dirai-je, hésitez vous ? Est-ce sur le pouvoir de Dieu ? Mais vous savez qu'il est sans bornes. Est-ce sur sa miséricorde ? Mais quelque énorme que soit ce que vous voyez d'iniquités en vous-même, la miséricorde Infinie de Dieu n'est elle pas mille fois plus étendue ? Est-ce sur ses promesses ? Mais quoi ! ne sont-elles pas sincères ? Ne sont-elles pas pour vous ? Est-ce sur la bonne volonté particulière qu'il a pour vous ? Ignorez-vous donc qu'il est votre père, qu'il vous aime, qu'il se donne à vous, qu'il veut sincèrement vous sauver, et que ce Dieu amateur de nos âmes a plus votre salut à cœur que vous ne l'avez vous-même. Douter de quelques-unes de ces vérités, n'est-ce pas manquer de soumission aux vérités que la foi nous enseigne puisque cette puissance de Dieu, cette vérité de Dieu, cette assurance des promesses de Dieu, cette bonté si étendue de notre Dieu, sont des vérités si clairement enseignées et si solidement établies, qu'on ne doit pas les révoquer en doute ? Au moins est-ce offenser La miséricorde de Dieu que de lui donner des bornes trop étroites, puisque cette miséricorde non seulement est infinie, mais même que sa gloire particulière consiste à être plus abondante que toutes les iniquités de la terre.

D'ailleurs, pour en parler humainement et selon les faibles lumières de notre raison, je ne vois rien de plus sensible à un bon cœur, ni qui lui soit plus injurieux, que de douter de son amitié, que d'hésiter sur ses promesses, que n'oser, par une crainte frivole, se rendre à ses offres obligeantes. De même que c'est insulter un roi, que de douter de sa puissance ; c'est injurier un mari, que de douter de sa tendresse et de ses services. La défiance, à mon gré, est aussi nuisible à l'amitié que l'ingratitude. Elle est elle-même une espèce d'ingratitude, lorsqu'elle empêche de se confier à une amitié mise déjà plusieurs fois à l'épreuve ; puisqu'on ne peut douter de la sincérité des offres de services d'un ami, qu'on n'ait oublié le nombre et le mérite des services qu'on a reçus de lui.

Que si la défiance et la crainte sont si contraires à l'amitié, le seront-elles moins à la charité ? Si elles sont injurieuses à l'homme, lequel, après tout, est sujet à l'inconstance, le seront-elles moins à Dieu, qui, éternel dans sa durée, l'est aussi dans sa miséricorde ?

Achevons de donner une idée de cette simple confiance dont je parle, et après avoir montré combien elle est solide et combien elle est nécessaire, ajoutons ici quelques traits pour la faire connaître par tous ses avantages. Elle est glorieuse à Dieu, elle est une ressource efficace pour le salut. On trouve en elle de la force contre les tentations ; elle anime la ferveur de notre charité, et cela, par la joie spirituelle qu'elle répand en nous. C'est cette sainte joie qui fait ici-bas notre plus solide consolation. Disons un mot sur chacun de ces avantages.

 

Paragraphe XVI : Nouveaux caractères de la confiance en la miséricorde de Dieu. Cinq avantages qu'on y trouve.

Premièrement, cette confiance est glorieuse à Dieu. C'est ce que nous apprend le prophète roi. Ce prince qui avait tant de sujet de craindre, après les crimes énormes qu'il avait commis, qui sentait toute la honte de son égarement et toute l'énormité de l'ingratitude qu'il avait commise envers Dieu ; qui voyait la justice de Dieu armée contre lui, croyait ne pouvoir mieux fléchir sa colère, qu'en glorifiant de tout son pouvoir celui qu'il avait blasphémé par ses œuvres. Mais quel hommage, quelle louange, quelle gloire lui donner, capable de réparer les crimes qu'il avait commis ? La plus excellente et la plus parfaite, selon lui, c'est d'espérer en sa bonté. J'espérerai en vous, Seigneur, lui dit-il, oui, j'espérerai en vous, et j'y espérerai toujours ; et je couronnerai par cet hommage, que je rends à votre miséricorde, toutes les louanges que les mortels peuvent vous rendre.

Secondement, cette confiance est une puissante ressource pour le succès de notre salut. L'homme le plus criminel et le plus corrompu, qui voudra sortir de ses désordres par la pénitence, trouvera, dans la confiance en Dieu, un remède efficace pour toutes ses misères. Qu'il s'afflige, et qu'il espère, il sera sauvé ; Dieu l'a dit et il l'a promis. C'est pour cela que l'on compare l'espérance à l'ancre d'un navire, et cette comparaison est consacrée par l'usage que l'apôtre saint Paul en a fait dans ses épîtres. Qu'un vaisseau ait perdu tous ses agrès dans la tempête ; s'il lui reste encore une ancre, elle pourra servir à le préserver du malheur qui le menace. Il en est de même de la confiance en Dieu ; et on peut dire que c'est faute d'y avoir eu recours, que Caœn et Judas ont péri dans leurs crimes. Le premier avait irrité Dieu par sa jalousie et par son homicide ; mais ce qui mit le sceau à sa réprobation, ce fut de dire avec désespoir mon crime est trop grand pour en espérer le pardon. Le second se repentit de la honteuse trahison qu'il avait commise contre Jésus-Christ. Hélas ! dit saint Chrysostôme, s'il eût pris confiance en la bonté de son divin maître, s'il fût revenu à lui pour lui demander miséricorde, le Fils de Dieu, qui pardonna à saint Pierre son infidélité et qui pria pour ses bourreaux, aurait sans doute reçu ce traître à la pénitence.

Troisièmement, cette confiance est une défense et une arme puissante contre les tentations. C'est ce que dit l'Ecriture en termes précis : Ce sera dans l'espérance que vous retrouverez votre force. Et ailleurs, j'espérerai, et rien ne pourra m'affaiblir. Effectivement, quoi de plus fort que celui qui se confie en Dieu ? Se confier en Dieu, c'est se reposer sur lui, c'est s'appuyer sur lui, c'est prendre à son secours sa bonté, sa vérité, sa puissance. Avec de telles armes, que peut-on craindre d'un ennemi qui ne peut prévaloir contre Dieu ? Le cœur du juste, dit le prophète, est disposé à espérer toujours ; c'est là ce qui l'affermit, rien ne pourra l'ébranler.

Quatrièmement, c'est dans cette confiance que l'on trouve la ferveur de la charité. Nous l'avons déjà dit, lorsque nous avons fait voir combien la crainte et la défiance est contraire à cette vertu, lorsque nous avons fait sentir la différence d'un amour défiant et timide, d'avec celui qui est tel que l'Ecriture le demande, qui bannit la crainte.

De là vient que le sage compare celui qui est animé par cette vertu, à un aigle qui vole avec rapidité, et qui fend les airs sans obstacle. Si l'on veut sur ce sujet un nouveau témoignage, je le trouve dans l'Apôtre, qui ordonne aux premiers fidèles de servir Dieu avec ferveur, et qui leur donne en même temps la joie de l'espérance, comme le moyen le plus efficace d'atteindre à cette ferveur qu'il prescrit.

Effectivement, c'est dans la joie spirituelle que la confiance répand dans le cœur du juste, que consiste en partie la ferveur de la charité; et c'est là le cinquième caractère de la vertu dont je parle ; caractère encore très souvent marqué dans les saintes Ecritures. Seigneur, disait encore le prophète, vous m'avez comblé de joie, mon cœur en a été enivré. Comment Dieu a-t-il opéré ce prodige ? Parce que vous m'avez affermi dans l'espérance d'une manière toute singulière. Pourrait-on en effet n'être pas joyeux et content, lorsqu'on est assuré que l'affaire la plus importante que nous puissions avoir sur la terre, est entre les mains de Dieu, qui en désire le succès autant et plus que nous ; qu'il y songe, qu'il y travaille, et qu'il n'oubliera rien pour lui procurer un événement heureux ? Si mon salut ne dépendait que de moi seul, je serais accablé de tristesse et de crainte, parce que je connais ma misère, mes passions, mes inconstances. Mais parce qu'il dépend principalement de Dieu, qui non seulement travaille avec moi, mais qui me prévient, mais qui me presse, mais qui désire que je réponde à ses mouvements ; je suis en paix, je suis content, je suis réjoui, je me laisse conduire doucement à sa providence, assuré que je suis qu'elle travaille sans cesse à mon bonheur.

 

Paragraphe XVII : Sixième avantage de cette confiance. Elle est pour nous d'une consolation infinie dans toutes nos peines.

Cette sainte joie produit en nous une consolation solide, à l'épreuve de tous les événements de la vie, sixième caractère de la confiance dont je parle, et qui n'est pas moins précieux que les autres. Car comment vivre dans ce monde, où tout ce qui nous entoure est pour nous un sujet continuel d'affliction ; comment, dis-je, y vivre sans consolation ? Cependant où la trouver, cette consolation si nécessaire ? Ce ne sera ni dans les hommes mortels qui nous environnent, ni dans les biens, ni dans les plaisirs. Tout cela est trop borné, trop faible, trop inconstant, pour nous procurer des plaisirs solides. Si on y trouve des consolations, ce ne sont que des consolations passagères qui amusent le cœur, mais qui ne le remplissent pas. Combien même d'occasions affligeantes, où ni les biens, ni les plaisirs, ni les amis, ne peuvent apporter aucun soulagement ? Cela est réservé à la confiance en Dieu, et à son amour. Car quelle solide consolation, que d'être aimé de Dieu, que d'être l'objet de ses caresses et de ses complaisances ? Quelle consolation, de savoir qu'il nous prépare une couronne, que tout ce que la terre a de plus délicieux et de plus grand n'égalera point ! Quelle consolation de penser, de savoir, d'être assuré qu'il nous y conduit par tous les événements de la vie ; et que ceux qui paraissent les plus tristes, les plus affligeants, sont les moyens les plus efficaces qu'il emploie pour y réussir ! Quelle consolation, au milieu des tentations les plus rudes, de savoir que, si Dieu laisse au démon la liberté de nous attaquer, il ne lui donne de pouvoir qu'avec mesure, et par proportion à nos forces ; et que lors même qu'elles paraissent nous manquer, ce Dieu fidèle, qui comme dit saint Paul, ne permet pas que les tentations surpassent nos forces, nous donne dans la tentation même, des moyens d'en sortir, afin que nous puissions vaincre le tentateur !

Quelle consolation au souvenir de toutes nos iniquités passées, si capables de nous désespérer ; à la vue de nos infidélités journalières, si propres à nous décourager, quelle consolation, dis-je, de songer que tout cela n'a point encore lassé la patience de notre Dieu ; que sa miséricorde infinie est plus grande que toutes nos iniquités, et que dans le moment actuel que nous l'aimons de tout notre cœur, et que nous nous confions en sa bonté, cette bonté infinie nous reçoit avec tendresse, et veut bien effacer pour toujours ce qui pourrait exciter sa colère et l'excès de notre crainte !

Quelle consolation même, lorsqu'on se trouve dans les plus grandes épreuves ; que tout est ténèbres et obscurité ; qu'on ne voit presqu'en soi que des crimes, et en Dieu que de la colère ; qu'on n'ose même se répondre à soi-même qu'on aime Dieu, et qu'il semble presque qu'on cesse d'espérer ou de croire, tant les tentations sont violentes ; quelle consolation, dis-je, de songer alors que ce Dieu si miséricordieux et si bon, devant qui vouloir le servir, est un service, et vouloir l'aimer, est un amour, veut bien compter jusqu'à nos désirs au nombre de nos mérites, et les couronner comme il couronne nos victoires ! O vous, âmes timides et effrayées, ouvrez vos cœurs à cette consolation ! Vous qui craignez le Seigneur, ne vous éloignez pas de sa miséricorde, de peur de quelque chute. Vous qui craignez le Seigneur, confiez-vous en lui, et votre récompense sera assurée. Encore une fois, vous qui craignez, changez vos craintes en espérance, et la miséricorde sera votre consolation.

Telle est la consolation que l'on peut trouver dans tous les états de la vie les plus affligeants. Cette consolation est réelle, elle est solide, elle ne dépend ni des événements, ni des créatures. La perfidie des amis, les malheurs de la vie, ni la perte des biens ne peuvent l'ôter. Elle augmente, au contraire, à mesure que nos maux s'aigrissent ; puisque la plus sensible assurance qu'on puisse avoir d'être secouru de Dieu, c'est d'être abandonné de tout autre secours humain et terrestre. Or, où trouve-t-on cette consolation ? C'est dans la seule confiance en Dieu. C'est elle qui nous découvre toutes ces vérités consolantes que je viens de rapporter ; c'est elle qui nous en fait sentir toute la douceur. Sans elle, hélas ! comment se défendre du découragement et du désespoir !

Tout ceci peut suffire pour nous découvrir les avantages et les caractères de la confiance en Dieu, sa douceur, sa joie et sa consolation ; sa nécessité même, et les fondements solides sur lesquels elle est appuyée. Il ne manque plus pour rendre cette instruction complète, que de suivre les âmes timorées dans les motifs de leur crainte, de les désabuser de ce qui cause leur défiance, et de répondre à toutes les difficultés qu'elles opposent aux sentiments de confiance que l'on s'efforce de leur inspirer. C'est ce que nous allons entreprendre dans la seconde partie de cet ouvrage.

 

PARTIE 2

Paragraphe I : Objections des âmes trop timides et scrupuleuses. – Première objection : la justice de Dieu. – Portrait de la sévérité de ses jugements.

C'est dans tout ce que la foi nous apprend de la sévérité des jugements de Dieu, et des rigueurs de sa justice, que les âmes timides trouvent la première source de leur crainte. Effectivement, je l'avoue, il y a de quoi en être effrayé ; et à voir le portrait que nous en font les saintes Ecritures, il est impossible qu'il ne jette quelquefois la terreur dans les âmes les plus saintes ou les plus présomptueuses. Tantôt, c'est un Dieu saint qui s'irrite des moindres souillures ; tantôt, c'est un Dieu jaloux, que le plus petit partage offense ; tantôt, c'est un Dieu vengeur, qui fait porter à une terre entière la punition du crime de quelques-uns de ses habitants, et qui visite dans sa fureur jusqu'à la quatrième génération, pour lui faire expier le crime de ses ancêtres. Ce qu'on nous apprend de sa qualité de juge, et de la rigueur de ses jugements, n'est pas moins terrible ; car quelle exactitude dans la discussion qu'il doit faire de nos actions, au jour qu'il exercera ses jugements, et, non seulement de nos actions, mais de nos paroles, de nos désirs, de nos pensées les plus secrètes et les plus légères ! Rien de ce qui échappe à notre attention, n'échappera à ses lumières ; tout sera discuté. Une parole qui n'a rien de criminel, mais aussi qui n'a rien d'utile, sera reprise. Un mot injurieux qui a échappé dans la colère, sera puni. Un sentiment que la cupidité fait naître, et qui échappe à notre vigilance, presque sans réflexion, portera sa peine.

Non seulement il s'irrite de ce qu'on a commis, mais il impute même quelquefois ce qu'on n'a pas commis, ce qu'on a souvent ignoré ; et il suffit pour cela, ou qu'on l'ait procuré ou qu'on l'ait permis, ou même quelquefois qu'on l'ait souffert en silence.

Ce silence souvent est criminel à ses yeux. Nouvelle exactitude de ce jugement sévère. Ce n'est pas seulement le pécheur qu'il censure ainsi ; il n'est pas moins terrible pour celui qui paraît juste ; et si ce juste ne l'est pas assez, s'il n'est que tiède dans son amour, s'il est paresseux dans les devoirs de la pénitence, s'il ne répond pas par ses bonnes œuvres aux grâces qu'il a reçues ; si, en faisant des œuvres saintes, il ne les fait pas saintement ; et, comme dit l'Ecriture, si les œuvres ne sont pleines devant lui, ce juste doit craindre sa sévérité.

Tels sont les jugements de notre Dieu, jugements terribles par la discussion, mais qui ne le sont pas moins par la surprise : car, quand est-ce que ce Dieu vengeur et sévère viendra exercer sur nous ses jugements ? On ne le sait point. Il cache sa venue ; il l'a dit, et il l'exécute au pied de la lettre : C'est au temps et à l'heure qu'on y pense le moins, et qu'on se croit en sûreté ; il vient comme un voleur qui cache ses approches, et qui ne cherche qu'à surprendre. Il surprend effectivement le pécheur, sans lui laisser souvent le loisir de faire pénitence. Il le surprend au milieu de ses affaires, au milieu de ses plaisirs, au milieu même de ses crimes. Il l'enlève pour lui en faire rendre compte ; et ce qui paraît encore plus effrayant, c'est que, sans attendre ce dernier moment, il exerce ses jugements dès cette vie sur ceux qui résistent à sa voix. Il étend sa main sur eux pour les affliger, ou il la retire pour les laisser tomber dans l'endurcissement : il les prive des secours qu'ils rendent inutiles, et un temps vient quelquefois où ces pécheurs l'appellent en vain, qu'ils le cherchent, qu'ils l'invoquent, et que ce Dieu irrité ne les écoute point, parce qu'il s'est retiré d'eux, qu'il s'est caché pour ne se plus montrer à eux, qu'au moment terrible d'une mort dans l'impénitence, où il insultera au désespoir de ces âmes criminelles. Afin qu'on ne croie pas que j'outre ces portraits des jugements de Dieu, qu'on remarque que toutes ces vérités, et presque toutes mes paroles sont les paroles même de l'Ecriture.

Qui ne reconnaîtra après cela que Dieu est un Dieu terrible dans ses vengeances ; que rien n'est plus effrayant que ses jugements. Qui ne s'écriera avec le prophète, qui en était effrayé quelquefois jusqu'au saisissement et à la défaillance : Que vos jugements ô mon Dieu, sont terribles ! Oubliez, Seigneur, mes fautes, et les égarements de ma jeunesse. Car si vous comptez exactement nos iniquités, hélas ! Qui pourra soutenir la sévérité de votre justice.

C'est là ce qui effraie l'âme juste et timide ; c'est là ce qu'elle médite, et ce qui la jette dans le trouble. Mais voyons s'il n'y a pas de remède à l'impression de terreur que ces vérités jettent dans son âme.

 

Paragraphe II : Réponse à la première objection. Quelque terrible que soit notre Dieu, il est pour nous encore plus aimable. Quel avantage c'est pour nous d'avoir Jésus-Christ pour notre juge.

Il est vrai que Dieu est juge, qu'il est notre juge : qu'en qualité de juge, il est sévère ; mais est-ce un juge qui ne s'apaise point, qui ne se gagne point, qui ne pardonne point ? Il surprend, il examine, il punit ; mais en même temps je vois qu'il avertit, qu'il ménage, qu'il attend, qu'il reçoit, qu'il pardonne, qu'il aime, qu'il compatit, qu'il s'apaise ; qu'il est aussi facile de le fléchir pendant le cours de notre vie, qu'il est impossible de l'apaiser au jugement qui suit notre mort. Je vois que s'il prend la qualité de juge, et de juge fort et puissant, il joint en même temps celle de juge patient et plein de bonté. En faut-il davantage pour me rassurer ?

Je le vois sous le symbole d'un père de famille, qui s'irrite des infidélités de son intendant, et qui lui dit avec colère : Rends compte de ton administration. Ne croirait-on pas qu'il va le punir ? Non, cet homme fait des largesses, même aux dépens de son maître ; symbole des aumônes qu'un pécheur fait des biens qu'il a reçus de Dieu, pour l'apaiser dans sa conversion ; car c'est là le propre sens de la parabole et ce père de famille cesse d'être irrité, lorsqu'il a tant de sujet de l'être. Il s'apaise, il loue, il applaudit à l'adresse et l'habileté de son intendant, dont il n'avait que trop de raison de se plaindre. Je le vois sous la figure d'un roi puissant, à qui il est dû plusieurs millions par un misérable. Ce prince le cite devant lui, l'interroge, et lui reproche sa négligence. Le débiteur s'humilie, il demande du temps. Non seulement ce roi miséricordieux lui en accorde, mais il lui remet toute la somme qui lui était due. Je le vois sous la figure d'un autre père de famille, qui va chercher des ouvriers pour les faire travailler à sa vigne. Il en trouve d'oisifs, qui passaient le jour sans rien faire. Il leur en fait des reproches, ce semble, avec indignation. Ces gens sont touchés de son avertissement : Ils travaillent une heure. Hélas ! Que peuvent-ils faire dans une heure ? Il n'y avait rien d'estimable dans leur travail, que leur bonne volonté. C'est cette bonne volonté, que le père de famille récompense avec la même libéralité, que s'ils avaient travaillé tout le jour.

Je le vois dans le prophète qui se plaint des égarements de son peuple, et qui les lui reproche. C'est un Dieu et un juge qui parle ; mais ce n'est là le langage ni d'un juge, ni d'un Dieu. Quand il parle en Dieu, il tonne, il foudroie, il punit. Il a fait entendre sa voix, dit l'Ecriture, et la terre entière a été ébranlée d'effroi. Un juge ne se plaint pas, il prononce des arrêts sévères et irrévocables ; il condamne, il punit. C'est l'amour qui se plaint. Un père, un ami, un frère se plaint, si on ne répond pas à ses empressements ; et tandis qu'il se plaint, il montre qu'il a encore de l'amitié. C'est ainsi que Dieu se plaint, quand il pourrait punir. C'est l'amour qui forme ses plaintes, et l'on ne peut le méconnaître. Il se plaint, et à qui ? A l'homme même de qui il se plaint, et cela pour le toucher et l'attendrir. Encore le fait-il sans aigreur et sans amertume. Quand on se plaint à son ami, et qu'on le fait avec douceur, c'est une marque qu'on est prêt de recevoir ses excuses, et qu'on lui pardonnera sans peine. O qu'un juge est favorable quand il aime ainsi, et encore plus quand il désire d'être aimé !

Tel est notre Dieu. Peut-on après cela, porter la crainte jusqu'au trouble et à l'abattement ? C'est aux endurcis, aux présomptueux, aux impénitents, à frémir au souvenir de sa colère. Mais pour ceux qui veulent le servir, s'ils doivent le craindre, il me semble qu'ils doivent encore plus l'aimer.

Remarquez encore que, s'il est notre juge, il faut reconnaître qu'il est notre père, qu'il est notre époux, qu'il est notre ami, qu'il est notre frère, qu'il est notre avocat, qu'il est notre Sauveur. Que de qualités consolantes, contre une seule qui est terrible ! Ce que celle-là a d'effrayant, n'est-il pas balancé par tout ce que ces autres qualités ont d'aimable ? Voyant tant de formes diverses que prend sa miséricorde, pour une seule sous laquelle sa justice se montre à nous, n'avons-nous pas raison de nous rassurer dans nos terreurs, et d'avouer avec le prophète que les miséricordes de notre Dieu l'emportent mille fois par rapport à nous, sur toutes les autres œuvres de sa puissance ?

Ajoutons ici la belle pensée de saint Chrysostôme. Expliquant cette prière du prophète, qui demandait à Dieu que ses jugements et sa justice fussent exercés par son Fils ; pourquoi, dit ce père, le prophète demandait-il que Dieu se dépouillât de son pouvoir pour en revêtir son Fils fait homme ? Pourquoi Dieu, exauçant la prière du prophète, a-t-il effectivement commis à Jésus-Christ le soin de juger les vivants et les morts, ainsi qu'il nous en assure lui-même dans l'Évangile ? Est-ce que le jugement, entre les mains de Dieu, n'eût pas été exercé avec autant de justice ? Oui, sans doute. Le jugement eût été aussi équitable ; mais il eût été plus terrible qu'un Dieu saint juge des hommes pécheurs ; qu'un Dieu impassible juge des hommes livrés à tant de passions ; qu'un Dieu puissant et irrité juge des hommes faibles et coupables ! Hélas, il n'y aurait pour eux que des châtiments à attendre. Mais qu'ils soient jugés par un homme semblable à eux, qui a expérimenté leurs misères, et porté leurs péchés ; qui est devenu dans une même nature, leur frère, leur ami et leur Sauveur ; au lieu qu'ils auraient eu tout à craindre et peu à espérer, ils ont, au contraire, mille fois plus à espérer, ce semble, qu'ils n'ont à craindre. Ce juge qu'ils ont obtenu, a bien de la disposition à leur être favorable.

C'est donc pour cela, selon saint Chrysostôme, que le prophète désirait que le jugement fût remis entre les mains du fils du roi. C'est pour notre consolation, que Dieu, par un effet de sa miséricorde, a bien voulu se dépouiller, pour ainsi dire, de cette qualité de juge, pour en revêtir son Fils. Mais ce n'est pas encore là tout ce qui doit nous rassurer. Je dis plus ; en Jésus-Christ, cette qualité même de juge, qui, après tout, pourrait paraître terrible, est la plus propre à nous calmer dans nos défiances. Elle est un des titres les plus consolants qu'on puisse remarquer dans le fils de Dieu.

 

Paragraphe III : Continuation du même sujet. Jésus-Christ est le plus favorable de tous les juges : premièrement parce qu'il est plein de bonté.

Dans l'obligation où nous sommes de subir un jugement, pourrions-nous trouver au monde un juge, sur qui on pût fonder plus d'espérance, que sur le fils de Dieu ? Pour moi, je n'en vois point ni dans le Ciel, ni sur la terre qui pût être plus disposé à nous favoriser. En vérité, si Dieu m'avait donné la liberté de me choisir un juge qui décidât de mon éternité, ce ne serait ni mon père, ni mon frère, ni mon ami ; ce serait Jésus-Christ même que je voudrais prier de se charger de mon jugement. Car, quelles favorables dispositions pourrais-je trouver dans un autre, que je ne trouve mille fois davantage dans mon Sauveur ?

Je désirerais d'abord dans mon juge, qu'il fût plein d'une bonté sans pareille ; qu'il connût en second lieu, et cela parfaitement, tout ce qui pourrait me servir d'excuse ; qu'il le connût, si cela se pouvait, par lui-même, et par sa propre expérience : Je voudrais encore qu'il m'aimât véritablement ; qu'il fût même mon ami, mon intime ami, mon ami particulier : Je désirerais que cet ami, outre les douceurs de l'amitié, eût un intérêt personnel de me juger favorablement, et de me sauver. Voilà le juge que je désirerais, et que tout autre désirerait sans doute comme moi. Qu'on cherche dans les hommes toutes ces qualités, on ne les trouvera toutes qu'en Jésus-Christ seul. Je les vois en lui en un degré qui surpasse mille fois tout ce qu'on pourrait attendre des hommes.

Pour la bonté, peut-on rien trouver de comparable à la sienne ? Rappelez ce que nous avons dit de cette bonté incompréhensible. Qui est-ce, sur la terre, qui en aura autant que celui, dont la bonté est aussi infinie que sa puissance, que son éternité et que toutes ses autres perfections ? Rappelez encore ce que nous avons dit de sa tendresse pour nous. Il s'afflige, il frémit, il pleure sur nous. Il est plus touché de nos misères, que nous ne le sommes nous-mêmes. S'il en faut apporter quelque preuve nouvelle, il n'y a qu'à considérer les différents états sous lesquels il se présente à nous dans l'Ecriture, pour nous montrer son amour, et pour gagner le nôtre. Il s'est fait enfant, pour nous donner auprès de lui un accès facile. Il s'est fait homme, pour partager avec nous nos misères. Il s'est fait esclave, pour nous mettre en liberté ; pauvre, pour nous enrichir ; victime, pour nous purifier. Il prend la qualité de père, afin que nous soyons ses enfants ; celle de maître, pour nous faire entendre sa voix ; celle d'époux, pour exciter notre tendresse ; celle de médiateur et de caution, pour nous délivrer ; et celle de roi, pour nous soumettre. Il est la voie qui nous conduit par des lieux assurés, la vérité qui nous instruit par des maximes solides, et la vie qui nous anime, pour nous rendre heureux et immortels. Si nous sommes pécheurs, il est notre justice. Si nous sommes dans les ténèbres, il est notre lumière. Si nous sommes affligés, il est notre patience. Si nous sommes faibles, il est notre force. Si nous craignons la mort, il est la résurrection ; et si nous voulons être heureux, il est lui-même notre félicité.

Faut-il encore d'autres preuves de cette bonté ? Voyez ses empressements, pour nous ramener de nos égarements. Figurez-le-vous tel que l'Ecriture le dépeint ; tantôt debout à la porte de notre cœur pour étudier le moment de s'en faire ouvrir l'entrée ; tantôt fatigué des longs délais de notre ingratitude, et s'asseyant avec tristesse pour nous attendre ; tantôt élevant sa voix plaintive et gémissante, pour fléchir notre dureté. Figurez-vous ce pasteur charitable, qui s'épuise à chercher sa brebis égarée. Hélas ! Selon la justice, ce serait à la brebis à le venir chercher elle-même. Mais la bonté du Pasteur ne lui permet pas d'attendre sa brebis ; il la poursuit, il la cherche, et quand il l'a trouvée, au lieu de s'irriter contre elle, et de la frapper, il la flatte, il la charge sur ses épaules, non pas pour l'empêcher de fuir, mais pour la soulager. Il sait qu'elle s'est fatiguée dans son égarement, il craint qu'elle ne se fatigue dans le retour ; et il oublie qu'il s'est fatigué lui-même à la chercher. Voilà l'image, et une faible image des bontés de Jésus pour nous. Peut-on douter qu'il ne soit bon, qu'il ne soit très bon, qu'il ne soit infiniment bon ; qu'il ne le soit même jusqu'à l'excès, s'il pouvait y en avoir dans sa bonté ? Trouvera-t-on sur la terre un juge qui en ait autant ?

 

Paragraphe IV : Secondement, Jésus-Christ est un juge compatissant.

Une partie de sa bonté consiste à compatir à nos faiblesses. Autre qualité que vous pouvez désirer dans votre juge, et que nous trouverons en Jésus-Christ. Il y compatit même comme Dieu, parce qu'en cette qualité il nous a créés, il connaît la boue dont il nous a pétris, et la misère de notre faible nature. A plus forte raison, y compatira -t-il comme homme, puisque c'est en cette qualité qu'il a voulu les éprouver lui-même, jusqu'aux tentations du démon. Il n'y a que le péché, dit saint Paul, qu'il n'ait pas souffert : mais pour toutes les autres misères de notre humanité, dit cet apôtre, il les a partagées avec nous ; afin, continue-t-il, de pouvoir compatir à nos infirmités. En effet, tout Dieu qu'il était, son âme, au milieu de ses tentations, a été triste jusqu'à la mort. Il a été, pour ainsi dire, abattu à la vue des épreuves par où il devait passer, et son corps en a souffert une sueur de sang. Il s'est plaint à son père dans sa douleur, de ce qu'il en était abandonné ; et il l'avait prié de le délivrer d'un calice dont l'amertume l'effrayait. Il est vrai que ces mouvements de frayeur, de tristesse, et de crainte, étaient excités par sa propre volonté dans la partie inférieure de son âme, et qu'il ne les a ressentis que parce qu'il l'a voulu. Après tout, il les a ressentis ; et c'est assez pour qu'il compatisse à ceux en qui ces sentiments et ces passions sont involontaires. C'est assez pour qu'il n'exige pas d'eux une insensibilité impossible à notre nature, et pour qu'il pardonne plus aisément à ceux qui crient vers lui du profond de leur misère et de leur faiblesse, dont il connaît par lui-même tout le poids. Aussi l'Église lui demande-t-elle miséricorde, par ses tristesses, par ses langueurs, par son agonie, par ses tentations. En effet, c'est par ces misères, dont il a bien voulu se revêtir pour les éprouver comme nous, qu'il semble plus porté à compatir à celles qui sont en nous la source de tant de péchés.

 

Paragraphe V : Troisièmement, Jésus-Christ est à la fois notre juge et notre ami.

Notre juge est plein de bonté, et il est aussi compatissant qu'il est bon. J'ajoute en troisième lieu, qu'il est même le meilleur, le plus tendre de nos amis ; car c'est là le titre qu'il veut bien nous donner, et la qualité qu'il a voulu prendre lui-même à notre égard. Vous êtes mes amis, disait-il à ses apôtres ; et encore : je ne vous appellerai plus des serviteurs, mais des amis. Jésus prend donc, à notre égard, la qualité d'ami : nouveau sujet d'espérer de lui un jugement favorable. Car enfin, sur quel ami pouvez-vous compter ? Vous trouverez qu'il y a encore plus à compter sur l'amitié de Jésus-Christ. Votre ami vous aime tendrement, il vous l'a dit mille fois ; il est prêt de vous servir en toute occasion, et il vous a déjà donné des preuves. Cet amour est grand, mais quelque grand qu'il soit, est-il comparable à celui de Jésus-Christ ? Cet ami, après tout, n'a point de cœur à vous donner, et ce cœur est petit, il est borné ; c'est le cœur d'un homme. Celui de Jésus est grand, il est immense, il est infini, c'est le cœur d'un Dieu. L'amitié de votre ami est faible. Hélas ! Combien d'occasions où il ne peut vous secourir que par ses larmes. Celle de Jésus-Christ est forte et puissante : la nature, l'enfer et la mort sont soumis à ses volontés. L'amour de votre ami est nouveau, il n'y a que quelques années qu'il a commencé de vous connaître. Celui de Jésus est bien plus ancien, il est éternel. Avant tous les temps, il a eu pour vous des pensées de miséricorde et de salut. Il y a plus de dix-sept siècles qu'il vous a préparé, par l'effusion même de son sang, de quoi vous enrichir à jamais. L'amitié dans votre ami est peut-être intéressée : c'est l'espérance de votre protection ou de vos secours, ou tout au moins, c'est le plaisir qu'il trouve lui-même dans l'agrément de votre société qui l'attache à vous. Celle de Jésus n'a d'autre intérêt que le vôtre. Il est riche, il est heureux, il est glorieux, il est Dieu sans vous ; et il ne vous aime que pour votre bien, et pour vous rendre infiniment heureux. L'amitié de votre ami est fragile : une offense, une jalousie, une réponse trop vive, moins que cela encore, un oubli, une froideur, un défaut d'égard ou d'attention, refroidit quelquefois les plus tendres liaisons. Celle de Jésus est constante et durable. Mille et mille offenses ne l'ont pas encore rebuté ; et quoique vous méprisiez sa voix depuis longtemps ; actuellement encore, et pendant que vous lisez ceci, il vous parle, il vous presse, il vous dit tendrement, mon fils donnez-moi votre cœur, de même que je vous ai donné le mien.

Disons plus. Votre ami, votre frère, votre époux, et celui qui vous aime le plus tendrement sur la terre, a-t-il jamais donné sa vie pour vous ? Jésus l'a fait. Vous a-t-il jamais racheté de la mort ? Jésus l'a fait. Vous a-t-il jamais pardonné des trahisons et des ingratitudes ? Jésus l'a fait. Vous a-t-il jamais tiré de la pauvreté pour vous enrichir ? Jésus l'a fait. Vous a-t-il nourri de son corps et de son sang ? Jésus l'a fait. Vous fera-t-il jamais monter sur le trône ? Jésus le fera. Vous rendra-t-il éternellement heureux ? Jésus n'épargne rien pour vous procurer ce bonheur. Jugez après cela si son amitié est préférable. Auquel de ces deux amis donneriez-vous maintenant votre confiance ? Sera-ce à cet homme ou à Jésus ? Laquelle de ces deux amitiés sera plus capable de vous rassurer ? Y a-t-il donc quelqu'un qui ne sente toute la préférence qu'il doit donner à Jésus-Christ, et n'aurions-nous pas honte, après cela, de trop craindre son jugement, de préférer le jugement d'un homme terrestre, dont l'amitié est méprisable en comparaison de celle de Jésus-Christ ? Oui, c'est lui, puisqu'il me permet de le nommer ainsi qui est véritablement mon ami et l'ami de mon cœur. Que dis-je ? Non seulement mon ami, mais qui est aussi mon frère, mon époux, mon libérateur et mon père. Réunissant en lui toutes ces qualités, il réunit tous les sentiments de tendresse que ces qualités doivent inspirer. Et multipliant les titres de son affection, il multiplie aussi, pour ainsi dire, les droits que j'espère avoir sur sa miséricorde.

 

Paragraphe VI : Quatrièmement, Jésus-Christ est un juge intéressé au succès de notre salut.

Dans ces qualités, je trouve encore un nouveau sujet de me confier au jugement de Jésus-Christ, parce que ces qualités l'intéressent à me juger avec miséricorde. J'ai dit que ce que l'on pouvait ambitionner le plus, c'était de trouver un juge intéressé à la sentence qu'il rendrait en notre faveur. C'est Jésus-Christ qui est ce juge favorable, qui a toute sorte d'intérêt de me sauver. Intérêt de sa gloire ; il la trouve à gagner mon cœur malgré mes rébellions ; il la trouve à oublier mes fautes malgré mon indignité. Plus je suis pécheur, plus il déploie la magnificence de ses miséricordes. C'est ainsi qu'il triomphe dans ses saints. En eux il est glorifié ; il l'est à la vue de tout l'univers, qui voit qu'il est Dieu dans sa miséricorde, comme il l'est dans sa justice. Intérêt, pour ainsi dire, de ses richesses : voudrait-il donc perdre toutes celles qu'il a employées déjà pour moi ? Je lui ai tant coûté à me racheter ; voudra-t-il perdre sans nécessité et sans fruit, le prix de mon salut ? Intérêt, pour ainsi dire, de parenté et de famille : puisqu'il nous appelle ses frères, ses enfants et ses épouses. Un père ne s'intéresse-t-il pas au salut de son fils ; un époux à celui de son épouse ; un frère à celui de son frère ? C'est par ces titres que Jésus nous aime ; c'est aussi par ces titres qu'il s'intéressera à nous sauver. Telle est, ce me semble, la pensée de l'auteur de l'Ecclésiastique, lorsqu'il dit que l'homme renferme sa tendresse dans ses proches, et qu'il se borne à aimer plus particulièrement sa famille ; mais que Dieu, qui compte tous les hommes dans sa famille, parce qu'ils sont tous ses enfants, a pour tous les hommes autant de miséricorde et d'amour qu'on en a pour ceux qui nous sont liés par les liens du sang.

Disons plus, c'est qu'il s'intéresse même à notre salut, plus que nous nous y intéressons nous-mêmes. Si un paœen a dit autrefois que l'homme était plus cher aux dieux, qu'il ne l'est à lui-même, on peut dire, à plus forte raison, que nous sommes encore plus chers à Jésus-Christ. La preuve que j'en ai, c'est qu'il fait plus pour notre salut, que nous ne faisons pour le faire réussir. Que n'a-t-il pas fait, et que ne fait-il pas encore ? Et nous hélas ! Que faisons-nous ? Je dirais même volontiers, qu'il semble s'y intéresser encore plus pour lui-même que pour nous. C'est ce que je trouve dans les paraboles évangéliques d'une femme qui cherche un bijou qu'elle a perdu et d'un pasteur qui court après une brebis égarée. Après bien des travaux et des soins, l'un et l'autre retrouvent ce qu'ils cherchaient, et aussitôt ils rassemblent leurs amis, pour leur en dire la nouvelle, comme l'on raconte avec plaisir un succès heureux auquel on s'intéresse. Ils les rassemblent pour en être félicités comme d'un grand avantage. Le pasteur ne dit point : Congratulez ma brebis de son retour heureux, de ce qu'elle a évité les dents des bêtes féroces : non, c'est lui-même qui veut être félicité. Réjouissez-vous avec moi, dit-il, parce que je suis au comble de la joie. J'en suis transporté, je cherche quelqu'un qui la partage avec moi. Toutes les peines que j'ai essuyées ne me sont rien : Ma brebis est retrouvée et je suis trop heureux. Ne dirait-on pas que le bonheur ou les richesses de ce pasteur ne dépendent que de sa brebis, et que sans elle il ne serait ni riche ni heureux ? C'est ainsi, ô mon Sauveur ! que vous nous cherchez, et que vous vous intéressez à notre salut. Malheur à celui qui n'est pas touché de ces empressements. Malheureux même celui qui ne trouve pas dans cette bonté, de quoi se rassurer dans ses défiances.

Mais quoi, diront ici les âmes timides ; Jésus-Christ est ami, il est père, il est compatissant, il est intéressé à nous sauver ; mais après tout il est juste. Peut-il n'être pas irrité contre moi qui suis pécheur ? Peut-il se dispenser de prononcer des arrêts terribles contre moi, qui ne mérite que des châtiments ? On aura beau décrire les traits de sa miséricorde ; il faudra toujours reconnaître les droits de sa justice. Oui, il est vrai, il faut les reconnaître ; mais j'ajoute que ce n'est pas à ce qui justifie les excès de la crainte, dans ceux qu'elle domine. Pour achever leur conviction, je prétends que c'est cette justice même dont ils sont effrayés, qui doit faire leur espérance. Oui, nous avons plus à espérer de Dieu, parce qu'il est juste, que nous n'aurions à espérer s'il ne l'était pas. C'est ce qu'il faut expliquer dans le paragraphe suivant.

 

Paragraphe VII : Cinquièmement, quoique Dieu soit un juge plein de justice, c'est précisément parce qu'il est juste, que nous devons plus espérer en lui.

Pour entendre ce que je viens de dire, il faut se souvenir que le pécheur pénitent ne demande part à la miséricorde de son Dieu, qu'en vertu d'un droit incontestable qu'il a pour l'obtenir. Quel est donc ce droit ? C'est celui de Jésus-Christ ; c'est celui que lui donnent les mérites de Jésus-Christ.

Si le pécheur demandait miséricorde en son nom ; s'il la demandait par la vertu de ses propres larmes ; s'il la demandait par le mérite de ses bonnes œuvres, il serait méprisé, et indigne d'être exaucé. Mais quel prix présente-t-il ? Les satisfactions mêmes du Fils de Dieu ; sa croix, ses souffrances, son sang, ses larmes et ses plaies, digne prix de la miséricorde de Dieu, et des grâces qu'on en peut attendre, quelque infinies qu'elles puissent être et quelque indignes que nous en soyons. Le prophète étonné de la justice de Dieu, disait autrefois : Si vous comptez nos iniquités, qui pourra soutenir votre colère ? Mais aussitôt il ajoutait pour se rassurer, en Dieu il y a une miséricorde. Et pourquoi ? Parce qu'il y a aussi en lui une rédemption, et qu'il rachète Israël de tous ses péchés, quelque grands, et quelque nombreux qu'ils puissent être. C'est donc avec cette rédemption abondante, que nous remplissons tous les droits de la justice de Dieu. Nous trouvons ce trésor en Jésus-Christ, en lui nous le possédons, par lui nous le présentons à son Père, et nous sommes en droit, avec un tel prix, de tout attendre de sa miséricorde. C'est cette pensée qui fait ma consolation, lorsque étant à l'autel j'ai l'honneur de tenir entre mes mains le corps précieux de mon Sauveur, et son sang inestimable. Alors je me crois en droit de dire : Mon Père et mon Dieu, si vous êtes irrité contre moi, voici de quoi vous satisfaire. Ce trésor que je tiens est à moi, parce que Jésus-Christ me l'a donné. Mais ce trésor est infini, et aussi infini que vos grâces et que votre miséricorde. Mettez le salut que je demande, mettez votre paradis, vos bienfaits à si haut prix que vous voudrez, voici de quoi vous satisfaire et contenter votre justice.

Le pécheur ne dit donc pas, regardez-moi Seigneur. Au contraire, confus de la misère où il se voit, il dirait volontiers, comme le disait saint Pierre dans sa frayeur, retirez-vous de moi Seigneur ; car je suis souillé. Il baisse les yeux contre terre comme le publicain, parce qu'il n'ose les lever vers le ciel, de peur ce semble, d'attirer les regards de Dieu ; ou comme Madeleine qui arrosait de ses larmes les pieds de Jésus-Christ, se tenant derrière lui. Mais si le pécheur n'ose se montrer lui-même, il dit à Dieu Seigneur, regardez votre fils. Regardez ses plaies et son sang, et vous serez apaisé. Que dis-je, est-ce le pécheur qui parle ? Non ! C'est le fils de Dieu lui-même, qui sollicite son père pour le pécheur, et qui, se revêtant pour ainsi dire de la personne du pécheur, dit en son nom et pour lui ; mon père j'ai péché. En même temps il offre à ce père irrité les trésors infinis de ses mérites, pour remplir tous les droits de sa justice ; et par là cette justice nous devient elle-même favorable.

C'est en ce sens que Jésus-Christ est non seulement notre médiateur, mais qu'il est encore, dit saint Jean, notre avocat auprès de Dieu. Il y a en effet de la différence entre ces deux qualités. Le médiateur demande miséricorde, il la demande, lors même qu'on ne la mérite point : il la demande, ce semble, avec une sorte de crainte ; mais l'avocat demande justice. Il la demande avec fermeté, il la demande avec autorité et avec assurance. Si le tribunal devant lequel il parle est un tribunal juste et éclairé, il la demande en vertu des pièces qu'il produit. Bien loin de s'effrayer de la justice du tribunal où il parle, c'est dans la justice même de ce tribunal qu'il établit sa confiance. C'est ainsi que Jésus-Christ parle pour nous ; c'est ainsi qu'il parle avec autorité et avec assurance. Il parle les titres en main, et ses titres sont aussi incontestables que ses plaies sont évidentes. Il en a gardé même les cicatrices dans le ciel, pour les montrer sans cesse à son père, comme le prix de ses miséricordes. Qu'avons-nous à craindre après cela au tribunal de Dieu, quand un tel avocat y prend notre défense ? Quelque sévère que soit ce tribunal, après tout il est juste, et dès qu'il est juste, que peut-il refuser à Jésus-Christ ? Plus même ce tribunal est juste, et plus il y a sujet d'en attendre une décision favorable.

 

Paragraphe VIII : Suite de la même pensée. Autre raison qui prouve que la justice même de Dieu doit fortifier notre confiance.

Ajoutons ici un second raisonnement : rien n'est plus propre à apaiser les craintes du fidèle, que de lui montrer la justice même de Dieu intéressée à son salut. Je le tire, ce raisonnement, des promesses que Dieu nous a faites. J'ose le dire : je crois qu'il est obligé comme par justice, de nous donner ce qu'il ne nous a promis que par miséricorde. En effet, y a-t-il rien de plus juste que de garder sa parole, et d'être fidèle dans ses promesses ? Or, c'est mille fois qu'il nous a promis de nous pardonner lorsque nous retournerions à lui avec un cœur contrit et humilié. Il est vrai que c'est par sa grande miséricorde qu'il s'est engagé ainsi à nous recevoir ; mais puisqu'il a bien voulu y engager sa parole, ce Dieu que saint Paul appelle un Dieu fidèle dans ses promesses, exécutera par la fidélité de sa justice, ce qu'il nous a promis par la tendresse de sa miséricorde. Remarquez même quelle étendue il donne à cette promesse. Si l'impie, dit-il, fait pénitence de tous ses péchés, il vivra, et je les oublierai tous. Et encore : En quelque jour que l'impie se convertisse, dans le même jour son impiété lui sera pardonnée, et elle ne lui nuira point. Il n'adresse pas seulement la parole aux faibles, ou aux pécheurs entraînés par la fragilité humaine ; mais même aux impies, et ce mot comprend tout ce qu'il y a de plus odieux. Les sacrilèges, les athées, les profanateurs, les blasphémateurs et les idolâtres, tous ceux-là recevront miséricorde s'ils la demandent. Il ne dit pas, s'ils la cherchent longtemps, s'ils la méritent, s'ils l'achètent par leurs œuvres ; non, il ne met d'autres conditions que la sincérité et la droiture du cœur qui la demande. Il la recevra, non après de longues sollicitations, mais dans le jour même de la demande et de sa conversion. Le soleil qui verra sa pénitence verra aussi son pardon. Dieu voulant pratiquer lui-même, pour ainsi dire, ce qu'il nous ordonne dans son évangile, le soleil ne se couchera point sur sa colère, si le pécheur ne s'endort point sur son endurcissement. Voilà ce que je demande à Dieu ; voilà (j'ose le dire) ce que je suis en droit d'exiger de lui en vertu de ses promesses, et, comme je l'ai dit, au nom et par les mérites de Jésus-Christ.

Il est vrai qu'en promettant le pardon à celui qui se convertit, Dieu n'a pas promis le lendemain à celui qui diffère de se convertir. Si le pécheur renvoie au lendemain sa conversion, il se met en péril de tout perdre. C'est là ce qui prévient les conséquences injustes que le pécheur voudrait tirer de ces promesses miséricordieuses, pour s'autoriser dans le délai de sa conversion. Il ne lui est pas promis que Dieu attendra la fin de ces injustes délais. Au contraire, la même écriture qui lui promet le pardon, l'assure de la surprise qui lui ôtera le loisir de le demander. Celui qui lui promet miséricorde, le menace aussi de lui ôter bientôt le temps et les moyens de l'obtenir, s'il néglige de la demander. Mais de même que ce qui console le pénitent ne doit pas autoriser le pécheur, de même aussi ce qui effraye le pécheur, ne doit pas troubler le pénitent. Le dernier doit croire que Dieu exauce ses désirs, puisque, comme je l'ai dit, non seulement cela est de la nature de sa miséricorde, mais que c'est aussi le devoir de sa justice.

Saint Paul en était convaincu, lorsqu'il disait : Dieu me garde une couronne, mais une couronne de justice qu'il me donnera un jour, lui qui est juste dans ses jugements, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui désirent sa venue. Paroles qui pourraient paraître hardies, mais qui sont vraies dans toute leur étendue ; particulièrement selon le sens que ce que je viens de dire apprend à leur donner. Ce n'était ni sur les travaux de l'apostolat, ni sur ses propres bonnes œuvres, que l'Apôtre fondait ce titre de justice. On le voit assez en ce qu'il donne le même droit à tous ceux qui désiraient la venue du royaume de Dieu. D'ailleurs, il savait bien que ce n'est point dans nos bonnes œuvres que nous pouvons mettre notre confiance : car, comme dit saint Augustin, malheur à la vie la plus sainte, si Dieu l'examine sans miséricorde. C'est là, je le dis en passant, ce qui peut consoler le pénitent qui s'afflige de n'avoir pas de bonnes œuvres à offrir, et qui en tire un sujet de découragement. Ce ne sont pas tant vos bonnes œuvres, que Dieu demande pour vous pardonner, que la conversion de votre cœur. C'est l'amour de votre cœur, c'est la confiance de votre cœur qu'il vous demande : avec cela vous avez tout à espérer. Mais revenons au sentiment de l'apôtre. Sur quoi donc fondait-il ce titre de justice, qu'il prétendait avoir sur la couronne qu'il attendait ? C'était sans doute sur la vérité des promesses de Dieu, et sur la sainteté des mérites de Jésus-Christ.

Avouons-le donc ici à la gloire de notre Dieu, et pour la consolation des âmes que la crainte jette dans l'abattement, que nonobstant la sévérité des jugements éternels, le juste fidèle et le pécheur pénitent trouvent dans la justice de Dieu, de quoi nourrir, et de quoi exciter leur confiance. Si la justice même de ce tribunal sévère nous est favorable, que sera-ce si nous joignons tout ce que la miséricorde nous en fait espérer ? Quelle plus solide confiance, que celle qui est appuyée tout à la fois sur la justice comme sur la miséricorde ? Puisque cette justice même soutient notre confiance, ne devrions-nous pas y trouver notre consolation, et dire avec le prophète : Seigneur, je me suis souvenu de vos jugements éternels, et ces jugements-là mêmes ont fait ma consolation.

 

Paragraphe IX : Seconde objection des âmes timorées. La grandeur et la multitude de leurs péchés.

Voilà déjà de quoi rassurer les âmes trop timides, et trop effrayées sur le premier objet qui cause leurs terreurs, mais ce n'est pas encore assez pour elles. La justice seule de Dieu ne fait pas leur inquiétude. C'est leurs propres péchés, dont elles voient le nombre et l'énormité, et dont elles n'osent presque espérer le pardon. C'est là un second obstacle qu'elles opposent à la confiance que je demande d'elles : obstacle qu'il faut lever par de nouvelles réflexions.

Il est vrai que nos péchés sont grands, que nos ingratitudes, nos infidélités sont fréquentes, qu'elles sont nombreuses, qu'elles sont énormes, et qu'elles ne méritent elles-mêmes aucune miséricorde. Il est vrai qu'il y a bien de quoi effrayer, non seulement ceux qui croupissent dans les désordres d'une vie toute mondaine, mais encore ces âmes à demi dévotes, qui se permettent sans scrupule ce qu'elles appellent des fautes légères, et qui chaque jour multiplient à l'infini et volontairement leurs infidélités. Celles-ci ne peuvent trop s'alarmer des justes sévérités de Dieu. Car quand on ne craint pas de pécher, on ne peut trop craindre la justice de celui qui punit, tôt ou tard, le péché.

Aussi ce n'est pas pour ces âmes lâches et présomptueuses que j'écris. Je l'ai dit cent fois, et je ne me lasserai pas de le répéter, je veux ici fortifier la faiblesse, et non pas nourrir la présomption. C'est donc aux âmes faibles et timides que je m'adresse, à celles qui craignent le péché, qui veulent en sortir, et y renoncer pour jamais ; à celles qui aiment Dieu véritablement, sincèrement, cordialement, ou au moins qui veulent l'aimer ainsi ; à celles qui, ne croyant pas l'aimer assez, s'en affligent et s'en plaignent avec amertume ; car tout cela c'est toujours aimer, et aimer véritablement. C'est à celles-là que je dis avec Jésus-Christ, prenez confiance, vos péchés vous sont remis. Quelque grands, quelque énormes, quelque nombreux qu'ils soient, la miséricorde de Dieu est encore plus abondante. Elle n'est que pour les misérables, comme la rédemption n'est que pour les captifs, et le pardon que pour les pécheurs. C'est donc aux pécheurs, aux captifs, et aux misérables, qu'il appartient d'espérer. Plus même ils sont misérables et pécheurs, et plus, ce me semble, ont-ils droit d'espérer en la miséricorde de Dieu. Donnons plus de jour à cette pensée ; et apprenons aux fidèles à se former une juste idée de l'étendue de la miséricorde de notre Dieu.

Si Dieu haœssait le pécheur, tandis que le pécheur vit sur la terre ; s'il l'oubliait tandis qu'il en est oublié ; si au lieu de l'attendre avec patience, il le prévenait dans sa colère ; s'il le rebutait quand il le voit revenir à lui ; s'il était inexorable quand ce pécheur lui demande pardon avec humilité, hélas ! On aurait sujet de se livrer à la crainte. Le désespoir même paraîtrait raisonnable. Mais ce n'est pas à ces traits que je reconnais mon Dieu et mon Sauveur. Je vois au contraire qu'il aime le pécheur ; que bien loin de l'oublier, il le rappelle sans cesse de ses égarements ; qu'au lieu de se rebuter de ses délais, il l'attend avec impatience ; qu'il lui pardonne aisément, et le reçoit avec tendresse lorsqu'il le voit revenir. Voilà le portrait que l'Ecriture nous fait du cœur et des bontés de notre Dieu. Voyons en détail tous les traits de ce tableau.

 

Paragraphe X : Réponse à l'objection précédente. Les sentiments de Dieu envers le pécheur sont des sentiments de miséricorde. – Il l'aime, et même il s'attendrit, pour ainsi dire, sur lui, en tant que pécheur.

Dieu hait le péché, j'en conviens ; mais il ne laisse pas d'aimer le pécheur. Il l'aime avec tendresse ; il semble même qu'il suffit qu'il soit pécheur, pour avoir part à cette tendresse de son amour. Hé pourquoi ne l'aimerait-il pas ? Tout pécheur qu'il est, il est encore sa créature, il est son ouvrage, et, qui plus est, il est son enfant C'est ce qui nous est figuré par la tendresse de ce saint roi, qui, chassé de son trône par un fils dénaturé, conservait encore pour ce fils toute la tendresse paternelle ; tandis qu'il était obligé, pour la sûreté de sa vie, de s'armer contre lui, et de le poursuivre comme un rebelle.

Le crime d'Absalom ne pouvait être plus énorme ; et cependant l'amour de David ne peut être plus tendre. Il est obligé de marcher à la tête d'une armée contre ce fil dénaturé, et de lui livrer une bataille décisive. Mais son plus grand soin avant le combat, c'est de recommander à ses officiers et à ses troupes, de lui sauver son fils. Ce fils ambitieux, cruel, ingrat, perfide et criminel, c'est ce fils même que David aime encore, et qu'il désire de sauver, quoiqu'il ne puisse le faire qu'aux dépens peut-être de sa couronne, et aux risques de sa vie. Cependant, comme l'on sait, ce fils périt dans le combat. David triomphe des rebelles ; mais ce prince est insensible à sa victoire et n'est touché que de la mort de son fils. Il oublie que cette mort le délivre du plus indigne fils qui fût au monde, qu'elle lui rend son royaume, et qu'elle met sa vie en sûreté. Il oublie, dis-je, tous ces avantages, pour ne songer qu'à la perte qui intéresse son cœur. Il répand des torrents de larmes ; il se couvre le visage pour ne plus voir le jour ; il attendrit toute sa cour par ses cris ; il jette la consternation dans toutes ses troupes ; il voudrait avoir sacrifié son royaume et sa vie même, pour sauver celle de ce malheureux. O mon fils, mon cher, fils, mon fils Absalom. ! Hélas ! Qui m'ôtera la vie pour vous la rendre, et plût à Dieu que je fusse mort pour vous !

Tels sont les sentiments de tendresse que Dieu notre père a pour nous, lors même que le péché nous jette dans la révolte contre lui. En effet, c'est le pécheur qui est figuré par l'ingrat Absalom ; et le crime de ce prince n'a rien d'odieux qui ne se trouve dans la rébellion de l'homme qui viole la loi de son Dieu. Mais si ce pécheur est aussi criminel qu'Absalom, Dieu n'est pas moins tendre que David. Car quelle attention dans ce Dieu aimable, le père de notre vie ? Quelle attention, dis-je, pour la conservation du pécheur, dont tout l'univers demande la mort et le châtiment. Il me semble l'entendre crier à tous les ennemis de notre vie, et de notre salut, sauvez-moi mon fils Absalom ; conservez-le, épargnez-le. Hélas ! Dans une telle occasion, je pensais périr par une maladie, ou par un accident funeste. J'étais alors dans le péché, et si je fusse mort, c'était fait de moi pour l'éternité. Mais, mon Dieu et mon Père ! Vous étiez inquiet pour ma vie : vous l'étiez pour mon salut ; et dans les empressements de votre tendresse, vous ordonniez à vos créatures de me secourir. Vous envoyiez vos anges pour me protéger, vous disiez : C'est mon fils, c'est mon fils Absalom ; sauvez-le, sauvez celui que j'aime.

C'est ainsi que Dieu aime le pécheur : j'ajoute même qu'on peut dire, en un sens, qu'il est intéressé à aimer ainsi le pécheur. Je prie le lecteur de remarquer combien les pécheurs, quelque indignes qu'ils soient, sont utiles à sa gloire. En effet, sans l'excès de leur impiété, connaîtrions-nous la magnificence de la miséricorde de notre Dieu ; et cette miséricorde se serait-elle manifestée à nos yeux dans toute son étendue ? Non sans doute : ce qui a donné occasion à Dieu de montrer sa bonté, c'est la malice des hommes. Aussi, selon le prophète, c'est dans le pardon qu'il leur accorde qu'il trouve sa propre gloire. Dieu attend, dit-il, le pécheur pour lui pardonner, et c'est dans ce pardon qu'il accordera, qu'il sera glorifié. Et le même prophète ajoute ailleurs, que s'il pardonne, ce n'est pas seulement pour l'avantage du pécheur qu'il le fait, mais aussi pour lui-même, et pour sa gloire propre. C'est par cette pensée que l'on peut expliquer ce mot de saint Paul, qui paraît avoir quelque obscurité : Tous ont péché ; dit-il, et ils ont besoin de la gloire de Dieu De quelle gloire parle cet apôtre ? C'est de celle qu'un Dieu miséricordieux trouve à pardonner. Il est de la Gloire d'un roi de punir, mais il est aussi de sa gloire de remettre la punition. S'il lui est glorieux de dompter, d'humilier les rebelles, il serait indigne de sa majesté et de son courage, d'exercer des rigueurs sur ceux qui recourent à sa clémence. Telle est, ce me semble, la grandeur de notre Dieu. Tous ont péché, tous se sont révoltés, tous ont mérité d'être la victime de sa justice. Comment peuvent-ils l'éviter, puisqu'il était de sa gloire de les humilier et de les punir ? Il fallait que ce Dieu trouvât aussi sa gloire dans leur pardon. C'est cette gloire de la miséricorde de Dieu qui devient pour eux un principe de salut et un sujet d'espérance. En ce sens, les pécheurs avaient besoin de la gloire de Dieu, pour recevoir le pardon de leur crime.

Il est aisé de conclure de tout ceci, que quoique nous soyons pécheurs, nous ne devons pas croire pour cela, que Dieu n'ait pour nous que des sentiments de vengeance et de haine. Ce sont les misérables et les pécheurs qui sont les objets de sa miséricorde. Le propre de cet attribut c'est de pardonner. Or, à qui est-ce que la miséricorde pardonnera ? Sera-ce à des innocents ? Ne sera-ce point plutôt aux coupables, qui, humiliés après leurs crimes, apportent pour tout mérite à son tribunal, l'humble aveu de leur misère, et le désir sincère d'en sortir ? C'est sur ceux-là qu'elle exerce plus glorieusement son pouvoir. J'ai ressenti, disait l'apôtre saint Paul, parlant de sa conversion, j'ai ressenti les effets d'une miséricorde que je ne méritais point, parce qu'elle a voulu montrer en moi toute son étendue, pour servir d'exemple à ceux qui doivent croire en Jésus-Christ. Tous les pécheurs ressentiraient comme lui les effets de la miséricorde de Dieu, s'ils n'y apportaient point d'obstacle par leur défiance ou par leur présomption.

Ce n'est donc pas, encore une fois un obstacle à recevoir la miséricorde de Dieu, que d'être pécheur. Il semble au contraire, que c'est un motif qui peut aider à l'espérer encore davantage. Un prince a fondé un hôpital magnifique ; tous les pauvres sans exception y sont reçus et traités avec soin : les malades, les estropiés, ceux qui sont couverts d'ulcères et de haillons, désespèrent-ils d'y entrer à cause de leur misère, et sur leurs haillons, sur leurs ulcères et leurs infirmités pour y être reçus ? Ne pensent-ils pas que la porte d'une maison destinée à recevoir tous les misérables ne sera point fermée aux plus misérables de tous ? C'est ainsi que le nombre et l'énormité de mes péchés ne me décourage point, de même que ce pauvre ne serait point découragé par sa misère. Quelque grands qu'ils soient, ces péchés, bien loin de m'exclure de la miséricorde de Dieu, ils me laissent au contraire tout le droit que j'ai d'y prétendre et de l'invoquer. Parce qu'ils sont énormes et sans nombre, je dis plus volontiers : Mon Dieu ! Sauvez-moi, délivrez-moi. Si je suis le plus grand de tous les pécheurs, c'est en cela, Seigneur, que vous montrerez plus glorieusement toute l'étendue de votre miséricorde, et la puissance de votre rédemption.

 

Paragraphe XI : Dieu appelle le pécheur, et les menaces mêmes qu'il fait en l'appelant sont plus propres à exciter notre confiance, qu'à rebuter notre faiblesse.

Dieu aime le pécheur, tout pécheur qu'il est. Si nous en doutons encore, songeons avec quelle bonté il l'appelle dans ses égarements, pour le ramener à lui. Nous l'avons déjà exposé au long, et nous ne le répéterons pas ici. Remarquez seulement, que ceux qu'il est venu chercher, ce sont les pécheurs ; ceux pour qui il est mort, ce sont les pécheurs ; ceux qu'il appelle, ce sont les pécheurs, ceux qu'il presse plus vivement, ce sont les plus grands pécheurs ; ceux qu'il appelle le plus fort, si j'ose me servir de cette métaphore, après lesquels il crie plus haut, ce sont ceux qui sont les plus éloignés de lui. Avoir péché, avoir beaucoup péché, avoir commis d'énormes péchés, n'est donc pas une raison de croire qu'il rejettera celui qui voudra cesser de pécher A-t-on jamais pensé que ce qui fait la matière de la miséricorde, dût en être l'obstacle et la refroidir sur nous ?

Il est vrai que notre Dieu, lassé d'appeler avec douceur des pécheurs insensibles à ses caresses, leur fait des menaces et des reproches. Toute l'Ecriture en est pleine. Mais est-ce là ce qui doit nous empêcher d'aller à lui avec confiance ? Non sans doute. Au contraire, c'est là ce qui me découvre encore mieux la répugnance qu'il a à nous punir. Car enfin, faire des plaintes, des reproches et des menaces, ce n'est pas là le langage d'un Dieu irrité, qui ne pardonne point. Ce n'est pas ainsi que la vraie colère parle par la bouche de celui qui a entre les mains de quoi se venger. C'est de la dissimulation et du silence que part la vengeance, comme l'éclair qui sort d'un nuage sombre. Menacer, c'est avertir, c'est différer, c'est donner le temps d'éviter la punition. Ne sont-ce pas là autant d'effets de la miséricorde ?

C'est ce qui nous est sensiblement marqué dans l'histoire de la conversion des Ninivites. Qui ne croirait que la colère de Dieu a résolu leur ruine, lorsqu'on voit un prophète envoyé exprès pour leur signifier de sa part l'arrêt porté pour la destruction de leur ville ? Dans combien de temps cet arrêt doit-il être exécuté ? Ce n'est pas dans un siècle, ou dans un an, mais dans le court délai de quarante jours. Le prophète ne dit pas, faites pénitence pour éviter la destruction ; peut-être obtiendrez-vous miséricorde : ou bien votre ville sera ruinée de fond en comble, si vous ne faites pénitence. Non, ce n'est pas ainsi qu'il parle. L'arrêt paraît absolu, et semble être irrévocable. Dans quarante jours Ninive sera détruite. Le peuple même de la ville le croit ainsi ; et s'il fait pénitence, ce n'est qu'en doutant du succès que cette pénitence devait avoir pour fléchir la colère de Dieu. Peut-être, disent-ils, Dieu nous pardonnera-t-il. Ce peut-être, ce doute, cette incertitude leur suffit, il est vrai, pour les porter à la pénitence, mais après tout ce n'est qu'un doute, et ils n'osent s'assurer positivement du pardon.

Le prophète lui-même ne croyait pas qu'ils dussent l'obtenir. Il s'attendait à voir l'accomplissement de sa prophétie ; et n'osant après sa prédication rester dans la ville, de peur d'y être enseveli sous ses ruines avec les coupables, il se retira sous un arbre hors de son enceinte, pour être témoin des vengeances de Dieu. Comment est-ce donc, prophète, que vous ignorez les miséricordes de Dieu, qui ne menace que par bonté ? Est-ce que s'il eût résolu de perdre cette ville sans rémission, il vous eût envoyé pour en avertir les habitants ? Eût-il attendu encore quarante jours pour exécuter ses desseins ? Eût-il voulu donner ce terme à ceux qui n'auraient eu rien à espérer de lui ? C'est là la leçon que Dieu voulut faire lui-même à Jonas ; et prenant occasion du chagrin que ce prophète avait conçu de la mort d'un arbrisseau qui lui donnait de l'ombrage, il lui dit : Vous vous intéressez à la vie de cet arbrisseau, qui n'est point à vous, et que vous n'avez point planté ; et moi, comment pourrai-je être insensible à la ruine d'une ville, où il y a tant de peuple, et même tant d'âmes innocentes ? Ces hommes sont mon ouvrage, ils sont à moi ; ce sont mes enfants, c'est moi qui leur ai donné la vie. Comment ne me laisserai-je pas toucher par leur humiliation ? Je ne les ai menacés que pour les ramener à la pénitence. Puisqu'ils la font, que puis-je désirer davantage de leur obéissance ? Perdrai-je donc un peuple docile et humilié ?  1

yC'est ainsi que Dieu est miséricordieux jusque dans ses plaintes, ses menaces, et ses reproches ; qu'il l'est pour tous ceux qui sont pécheurs ; que c'est sincèrement qu'il les appelle ; qu'il craint, ce semble, d'être obligé de les punir. Avoir beaucoup péché, n'est donc pas une raison de croire que l'on n'aura point de part à sa miséricorde.   1

¶Ici je me rappelle le souvenir d'un exemple touchant, que rapporte un auteur de l'antiquité, et dont l'application rendra ce que je dis plus sensible.   1

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  ÿParagraphe XII : Confirmation de ce qu'on vient de dire. Image de la tendresse avec laquelle Dieu recherche le pécheur, dans une histoire rapportée par un auteur de l'antiquité.     

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