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A la différence des sacrifices, dont il traite dans la
IIa-IIae
,
et donc avant le Christ, c’est dans la
IIIa Pars
,
aussitôt « après la considération de ce qui appartient aux mystères du Verbe incarné », que S. Thomas traite « des sacrements de l’Eglise ». Et c’est pour noter tout de suite que c’est précisément « du Verbe incarné qu’ils ont leur efficacité »
. La différence, pourtant, ne porte pas nécessairement à conséquence, et cela n’est pas sans intérêt pour la question discutée du plan de la
Somme théologique
,
car dans l’un et l’autre cas, une réflexion sur la réalité considérée en général précède l’étude de la même réalité telle qu’elle est réalisée par le Christ dans l’Eglise. Le principe qui justifie une telle méthode est celui de l’Incarnation : Dieu assume tout l’humain, en tant que nature, pour le sauver. Il faut donc qu’il y ait continuité,
avant même de parler de rupture et de transcendance, entre la réalité de la religion naturelle et celle de la religion instituée par le Christ ; cela vaut pour les sacrements comme pour les sacrifices
1.
D’autant plus que ces deux réalités, sacrement et sacrifice, ont entre elles de telles affinités qu’elles semblent parfois se confondre, la première n’étant que pour la seconde et celle-ci ne se réalisant que par et dans la première. Nous avons vu comment les deux premières finalités du sacrifice étaient de rendre un culte à Dieu dans un acte par lequel l’homme cherchait en même temps à se le rendre propice afin d’obtenir ses grâces. Or ce sont là les deux fonctions fondamentales que S. Thomas attribue constamment aux sacrements : « le culte divin et la sanctification de l’homme »
[88]
. Il développe parfois davantage l’un ou l’autre de ces deux aspects
, le second étant foncièrement conçu en termes de vie : « les sacrements de l’Eglise sont ordonnés à sustenter les hommes dans la vie spirituelle »
, et ceci pour la sanctification de la totalité de leur vie qui est elle-même, là encore, présentée comme devant être tout entière transformée en un culte rendu à Dieu
.
La vie sacramentelle embrasse donc la totalité de l’existence humaine, et surtout elle se trouve rattachée au sacrifice et au sacerdoce du Christ, dont tout sacerdoce procède par participation
: si toute la vie humaine, par les sacrements, est transformée en un culte rendu à Dieu, c’est qu’elle se trouve prise dans le sacrifice du Christ, qui seul rend adéquatement à Dieu le culte qui lui est dû, et c’est qu’elle procède, par la participation que les hommes en ont, du sacerdoce du Christ, seul prêtre capable de rendre ce culte à Dieu. En transformant la vie humaine en ce culte rendu à Dieu, les sacrements l’ordonnent aussi à la vie éternelle, par quoi ils rejoignent à nouveau le sacrifice, dont la finalité ultime est cette com
[94]
2.
Un deuxième rapprochement qui s’impose entre sacrifice et sacrement est que l’un et l’autre comportent à la fois un acte extérieur et un acte intérieur, le premier étant le
signe
du second, dont il procède
et qui s’accomplit en lui
.
Ce n’est pas par hasard que S. Thomas part de la définition augustinienne du sacrifice extérieur et visible comme « sacrement, c’est-à-dire comme signe sacré » du sacrifice intérieur et invisible, pour situer résolument le sacrement «
dans
le genre du signe »
plutôt que dans celui de la cause : «
Sacrificium
visibile invisibilis sacrificii
sacramentum
, idest sacrum signum est »
. Ce rattachement du sacrement au signe plutôt qu’à la cause, contrairement à ce que les apparences, en se basant sur l’efficacité des sacrements, pourraient faire croire est de la plus haute importance ; elle sera décisive en particulier pour comprendre le sacrifice qui s’accomplit dans le sacrement, c’est-à-dire dans « le signe sacré » de l’eucharistie.
Prenons garde cependant que ce qu’il y a de plus essentiel dans l’idée de sacrement, prise au sens total de « sacramentum », ce n’est pas le signe lui-même, mais le mystère sacré et de sainteté auquel il renvoie. C’est ainsi que dans un premier sens, le « sacramentum », c’est le « sacrum secretum », le secret caché de sainteté. En un mot, c’est le mystère lui-même, au sens où S. Paul emploie ce mot (
Rom
16, 25), le plan divin et l’économie du salut, c’est-à-dire de la sanctification de l’homme. C’est à ce sens qu’il faut penser lorsque S. Thomas parle des « sacrements de l’Eglise »
,
car telle est la « res sacra » dont les sacrements sont le signe et par laquelle ils sanctifient : « Le sacrement, dit S. Thomas, est le signe d’une chose sacrée en tant qu’elle sanctifie l’homme »
.
C’est bien ce que l’on trouve dans la notion catholique du sacrement définie au Concile de Trente : les sacrements contiennent la grâce qu’ils signifient et la confèrent à ceux qui les reçoivent sans y mettre d’obstacle
. Ou encore : le sacrement est « symbolum rei sacrae et invisibilis gratiae formam visibilem »
. Mais on remarquera une différence : les définitions conciliaires présentent simplement le sacrement comme étant le signe de la grâce conférée ; S. Thomas à l’inverse les présente comme étant d’abord le signe de la cause sanctifiante elle-même : « le sacrement signifie une chose sacrée en tant qu’elle est cause de la sanctification humaine »
. Il n’y a pas opposition, mais le théologien explicite une réalité à plusieurs dimensions dont le Magistère se limite à présenter l’essentiel. C’est ainsi que S. Thomas est amené à distinguer une triple signification dans le sacrement : il est signe « de la cause
même de notre sanctification.
qui
est la passion du Christ », de « la forme de notre sanctification, qui consiste dans la grâce et dans les vertus », et enfin, de « la fin de notre sanctification, qui est la vie éternelle ». Ce sont toutes ces choses.
ajoute-t-il
, qui sont signifiés par les sacrements, et de cette signification d’un type spécial qui est propre aux sacrements. Ceux-ci sont donc à la fois « signe remémoratif de ce qui précède, à savoir la passion du Christ, démonstratif de ce qui est accompli en nous par la passion du Christ, à savoir la grâce, et « prognostique » (
prognosticum
), c’est-à-dire préannonciatif de la gloire future »
.
Tel est donc l’ordre interne selon lequel un sacrement est « signe efficace de la grâce », car il faut bien comprendre que ces significations ne sont pas simplement juxtaposées les unes par rapport aux autres, mais qu’elles découlent les unes des autres, ce qui est essentiel pour comprendre la causalité sacramentelle : les sacrements signifient et causent la grâce en signifiant d’abord l’unique cause de cette grâce, et en la signifiant en vue de cette causalité, c’est-à-dire en vue de son application efficace à nous. C’est pourquoi, pour S. Thomas, la grâce est signifiée par le sacrement d’abord dans sa cause : « Parce qu’il signifie une chose sanctifiante, il faut que le sacrement signifie l’effet qui est compris dans cette cause sanctifiante en tant qu’elle sanctifiante »
. La hiérarchie de ces différentes
significations
nous
fait comprendre l’ordre et la manière selon lesquels le sacrement exerce sa
causalité
ou son efficacité : il ne produit son effet de grâce qu’en le signifiant, et comme il ne le signifie que dans sa cause première, la passion du Christ, qui est également la première signifiée par le sacrement, ce n’est qu’en tant qu’il signifie et représente cette cause que le sacrement produit son effet. D’où la conclusion fondamentale à laquelle on arrive, car il faut qu’il y ait correspondance entre les différentes significations : si donc l’efficacité ou la production de la grâce est réelle, la représentation de la passion du Christ qui en est la vraie cause
hic
et nunc
par le sacrement doit être, elle aussi, réelle. En d’autres termes, le sacrement n’est « signe efficace » de la grâce qu’en étant
d’abord
« signe réel » de l’unique réalité qui soit cause efficace de la grâce, et par suite de la gloire, à savoir la passion du Christ. Car ce n’est qu’en tant qu’elle découle de la grâce que la gloire est signifiée et produite par le sacrement : tel est l’ordre interne qui règle
le rapport entre les deux derniers signifiés et produits du sacrement, qui en sont les effets ; et c’est sur cette base que l’ordination eschatologique est essentielle à tout sacrement.
Mais ce qui nous intéresse plus immédiatement ici, c’est le rapport qu’il y a entre ces effets signifiés et produits et leur cause, elle aussi signifiée et réellement rendue présente et opérante par le signe qu’est le sacrement, et que pour cela nous appelons un « signe réel » de cette cause. L’expression est à prendre ici au sens le plus fort et le plus littéral ; ce qu’elle veut dire, c’est que
le signe est la chose elle-même
, la « res » ou la réalité causale qu’il signifie en vue de son application efficace, car cette finalité est essentielle au signe sacramentel. C’est donc la cause elle-même de la sanctification qui est présente dans le signe, ou dans le symbole, pour opérer par lui dans l’homme afin de le sanctifier.
Or cette cause, ce n’est pas une chose, même si, dans une première approche, on peut la désigner de ce nom. Ou si l’on veut, cette chose, ou mieux cette réalité qui cause et produit la grâce, c’est une action, la passion du Christ (qui est une action en tant que volontairement offerte par lui à son Père, précisément pour notre salut) ; et c’est l’action d’une personne, le Christ. Si donc la « signification efficace » du sacrement ne se constitue que sur la base de sa signification remémorative, qui est une « signification réelle », dans le sens précisé plus haut, cela signifie, concrètement, que le sacrement n’a d’efficacité que dans une relation de dépendance immédiate au Christ et à son action. Une telle conclusion en entraîne à son tour une autre, qui opère un véritable renversement de perspectives. S’il en est ainsi, en effet, le sacrement n’est plus d’abord un instrument de sanctification entre les mains de l’homme qui l’administre ; il est bien cet instrument, mais c’est entre les mains du Christ qu’il nous apparaît d’abord : il est l’instrument dont le Christ lui-même se sert pour nous atteindre dans notre âme et dans notre chair et pour nous sanctifier. Du même coup, c’est le ministre lui-même qui nous apparaît comme un instrument entre les mains du Christ, mais comme un instrument libre et conscient
, dont l’agent principal, le Christ, se sert pour représenter en la signifiant réellement et efficacement, son action salvifique en vue d’en faire parvenir les effets jusqu’à nous en nous mettant physiquement et spirituellement en contact avec elle.
Cette doctrine qui vaut pour tous « les sacrements de l’Eglise » sera tout particulièrement vraie de l’eucharistie, dans laquelle « la passion du Christ est rappelée selon que son effet est communiqué aux fidè
les »
. Mais ce qui est plus intéressant pour nous, et que l’on ne remarque pas toujours suffisamment, c’est plutôt de voir que cette relation de remémoration à la passion du Christ en vue d’en communiquer les fruits aux croyants, relation qui se réalise en plénitude dans le sacrement de l’eucharistie, se vérifie également dans tous les sacrements. A tel point que l’on pourrait être tenté d’en conclure que c’est tout sacrement qui est un sacrifice ; et en un sens large, on peut l’admettre. De fait, tous les sacrements concourent au culte de Dieu et à la sanctification de l’homme, ce qui est le propre du sacrifice et ce qui ne se fait que dans la relation à l’unique sacrifice du Christ. Mais au sens strict, seul le sacrement de l’eucharistie est à proprement parler un sacrifice, comme il nous reste à le montrer, mais comme on en a déjà un indice – mais ce n’est qu’un indice – dans le fait que le sacrement en général est simplement appelé « signum rememorativum » de la passion, c’est-à-dire du sacrifice du Christ, tandis que seule l’eucharistie est dite en être la « repraesentatio », car seul le signe dans lequel elle est constituée en sera effectivement et pleinement la représentation sacramentelle réelle.
Pour faire apparaître cette différence entre l’eucharistie et les autres sacrements, afin de comprendre comment la messe est un vrai sacrifice, c’est la nature de cette « représentation » qu’il nous faut chercher à approfondir, c’est-à-dire la nature de la relation du sacrement en tant que tel au sacrifice du Christ, c’est-à-dire, encore, la nature du « signe » unique en son genre que constitue le sacrement lui-même.
3.
Car si le sacrement est signe, il est en même temps et inséparablement cause. Sous l’un et l’autre aspect, il se présente comme une réalité essentiellement et intégralement relative, et même doublement relative puisqu’il renvoie d’une part au signifié causé, grâce, gloire, et de l’autre au causant premier, le Christ, qui est même le premier signifié – du moins dans l’ordre de la causalité sinon dans celui de la signification. Car dans l’ordre de la signification, il est bien évident que l’eau versé signifie l’ablution avant de signifier le Christ donnant la vie ; de même le pain et le vin signifient l’aliment avant de signifier le Christ dans sa passion. Mais dans l’ordre
de.
la
causalité, il faut que le Christ soit d’abord signifié dans son action pour que celle-ci, par le
symbole réel et efficace du sacrement, puisse produire son action. Et si l’on prend la peine de considérer le ministre accomplissant l’action sacramentelle comme étant lui-même l’instrument et le signe du Christ agissant par lui, il redevient possible de saisir la signification première du sacrement, celle par laquelle celui-ci nous renvoie au Christ agissant, dans le signe lui-même. Mais pour cela, il faut considérer le signe sacramentel dans sa totalité, chose, action et ministre. Sans doute est-ce parce que l’on ne va pas jusque là que l’on ne retient généralement, dans le signe sacramentel, que la relation de cause à effet
, et encore, pour la considérer le plus souvent, pratiquement, sous le seul aspect de la causalité, négligeant celui de la signification, et oubliant ainsi la vérité fondamentale selon laquelle les sacrements causent en signifiant : «
significando causant
».
Cette vérité nous dit le lien indissoluble qu’il y a, dans le sacrement, entre signification et causalité, à tel point même que la réciproque est vraie, à savoir que les sacrements signifient en causant : «
significant causando
»,
et qu’elle est même première si l’on se rappelle que le sacrement est d’abord placé dans le genre du signe et non dans celui de la cause. C’est cette lacune si grave, non seulement du point de vue théologique mais également du point de vue pratique et pastoral, que constatait le Cardinal Daniélou dans son livre si richement documenté,
Bible
et Liturgie
:
« On étudie l’efficacité des sacrements, mais on s’occupe peu de leur signification »
. Si de grands progrès ont été fait depuis lors pour combler cette lacune, on ne peut pas dire pour autant que la jonction entre causalité et signification soit beaucoup mieux perçue aujourd’hui qu’alors, car on est souvent tombé dans l’excès inverse, exaltant la signification au point de mettre la causalité entre parenthèses ou de la réduire à une simple influence morale.
En s’en tenant au plan strictement intellectuel, il semble bien que la principale raison pour laquelle on a tant de mal à tenir ensemble, dans la théologie des sacrements, signification et causalité est dans le fait que l’on considère trop exclusivement la relation qui va du signe, ou de la cause, au signifié, ou au causé, en négligeant celle qui va du même signe et de la même cause au signifié premier qui est aussi le causant premier. Ce n’est en effet qu’en considérant le sacrement dans son rattachement au Christ qui s’en sert comme d’un instrument signi
fiant et efficient pour agir par lui que l’on pourra voir en lui simultanément l’action signifiée et l’effet produit. C’est ce qui nous semble si important dans la doctrine thomiste rapportée plus haut, car elle fait voir comment tout sacrement, tel qu’il nous apparaît immédiatement, est un signe signifiant dans une double direction et renvoyant
en même
temps
,
quoique selon un ordre interne, en amont et en aval, si l’on peut dire, l’ordre selon lequel se fait ce double renvoi faisant que ce n’est qu’en renvoyant « réellement » à l’événement passé que le signe, renvoie « efficacement » à l’effet qu’il signifie en le produisant. Et c’est cette réalité de la « signification efficace » et productrice de la grâce qui nous a obligé à admettre celle de la « signification représentative » et commémorative de la cause de la grâce, la passion du Christ. Car pour que la causalité ou l’efficacité soit réelle, il est nécessaire que la représentation de la cause en vue de cette efficacité le soit aussi : une cause ne produit son effet qu’en étant réellement présente à la réalité dans laquelle elle le produit.
Réalisme
et
efficacité
sont donc les deux premières notes fondamentales qui caractérisent le signe et la signification sacramentels.
Mais ces deux caractéristiques ne se comprennent pleinement qu’en ajoutant à la notion de signe celle d’instrument, c’est-à-dire en voyant que ce signe est un instrument, ce à quoi nous a conduit son rattachement à l’action du Christ lui-même, et ce qui nous oblige à approfondir la notion de causalité instrumentale, car ce sera donc de ce type que sera la causalité exercée par le signe-instrument qu’est le sacrement.
Le propre de la causalité instrumentale, c’est-à-dire du type de causalité qu’exerce l’instrument entre les mains de l’artisan, c’est qu’elle n’agit qu’en vertu de celle que lui communique l’action de la cause principale, qui est l’artisan. C’est pourquoi l’effet final est conforme non pas à l’instrument lui-même, mais à l’idée de l’artisan : la statue sera produite conformément à la forme conçue par le sculpteur et non pas à celle du ciseau. L’œuvre de l’instrument, cependant, n’est pas vaine car l’artisan ne produit son œuvre propre que par celle qui est propre à l’instrument lui-même : c’est en taillant que le ciseau sert à produite la statue
. L’œuvre de l’instrument par rapport à l’effet final est donc double.
car
si l’instrument exerce sa causalité propre (le ciseau taille), il ne produit cependant son effet ultime (la statue) qu’en tant qu’il est mû par l’agent principal
. C’est donc dans la production
de cet effet final qu’il exerce à proprement parler son action d’instrument, ou sa causalité instrumentale. Et c’est une action et une causalité de ce genre qui sont à l’œuvre dans les
sacrements
,
dont cette théorie nous fait voir comment et à quel point ils sont des instruments dans la main du Christ, car c’est le Christ qui est ici l’agent principal, le signe sacramentel lui servant d’instrument.
Cette explication est d’autant plus adéquate à la réalité considérée qu’elle fait du sacrement comme un prolongement de l’humanité du Christ, laquelle est elle-même comme l’instrument, ou l’« organon » de la Divinité, selon une très ancienne explication patristique reprise par S. Thomas
– et par le Concile Vatican II, notons le en passant
, car c’est cette théologie du sacrement qui est à la base de toute la théologie de l’Eglise, qui a été au cœur de la pensée du Concile
, et au-delà, de toute la théologie de l’histoire du salut. Toute la différence qu’il y a entre le sacrement et l’humanité du Christ est que celle-ci est l’instrument
conjoint
du Verbe, comme la main pour l’homme, tandis que le sacrement n’est que l’instrument
séparé
, comme l’outil pour l’homme, le ciseau pour le sculpteur
.
Pour étroite que soit l’analogie, il faut quand même noter une différence. Dans l’œuvre de l’artisan humain, l’instrument conjoint ne fait que transmettre l’action de l’agent principal à l’instrument séparé sans rien lui communiquer de lui-même : l’instrument matériel opère une œuvre dont la forme lui reste extérieure, comme elle est également extérieure à l’instrument conjoint. Dans la sanctification de l’homme, au contraire, la cause instrumentale conjointe dont Dieu se sert est porteuse de la forme à opérer dans l’homme. Elle n’est donc pas simplement cause : elle est aussi modèle. En outre, elle est elle-même une cause libre, car l’humanité du Christ, ce n’est pas seulement sa chair et son sang, c’est aussi son âme, intelligence et volonté libre. D’où il apparaît qu’ici, l’instrument conjoint non seulement ne fait qu’un avec l’agent principal, ce qui est vrai aussi dans le cas de l’artisan humain, mais qu’il acquiert
lui-même valeur et fonction d’agent et de cause principaux. Si Dieu seul est la cause adéquate de la grâce
, il ne la produit cependant en nous que par l’humanité du Christ, qui peut produire cet effet en vertu de son union à la Divinité
. Instrument par rapport à Dieu, l’humanité du Christ est cause principale par rapport à nous : le Christ agit en nous comme agent principal premier en tant qu’il est Dieu, et comme agent principal second en même temps que comme cause instrumentale première en tant qu’il est homme
.
Mais pour nous atteindre, le Christ a besoin de cette cause instrumentale seconde et séparée que sont les sacrements. Notons que ces réflexions nous le font apparaître lui-même plus que jamais comme l’agent principal et comme le ministre premier de toute action sacramentelle, mais cela ne fait que poser la question avec plus d’insistance : comment les sacrements peuvent-ils être ce moyen par lequel le Christ entre en contact avec nous pour opérer en nous son œuvre de sanctification ? Car il est bien évident que de même que l’humanité du Christ ne peut produire la grâce qu’en vertu de son union à la Divinité, de même le sacrement, prolongement de cette humanité, ne pourra produire ce même effet qu’en raison de son union au Christ : comment cette union se réalise-t-elle ? Fondamentalement, en raison du réalisme et de l’efficacité du signe sacramentel, comme nous l’avons prouvé plus haut. Mais cette réponse demande elle-même à être approfondie, et pour cela, c’est la constitution même du signe sacramentel qu’il nous faut analyser.
4.
Fondamentalement, le signe sacramentel est constitué par deux éléments : une réalité sensible matérielle, chose ou geste, et une parole. C’est là, pour l’essentiel, une doctrine d’Eglise, que S. Thomas reprend aux Pères, et plus particulièrement à S. Augustin, et qui a été canonisée par le Magistère, notamment au Concile de Trente, où la réalité sensible et la parole, appelée respectivement matière et forme,
sont
déclarées
constituer « l’essence du sacrement »
. C’est ce que disait déjà S. Augustin dans la formule : « Accedit verbum ad elementum et fit sacramentum »
. C’est sur cette « autorité » que S. Thomas s’appuie pour affirmer la nécessité de la parole dans le sacrement. Mais il fonde cette nécessité dans l’Ecriture elle-même, citant très justement en ce sens ce texte de S. Paul : « Le Christ a aimé l’Eglise et s’est livrée pour elle afin de la sanctifier en la purifiant
dans un
bain d’eau par la parole
»
.
« L’élément » matériel
(elementum)
n’a donc d’efficacité que par la parole ; mais la réciproque vaut également : la parole n’opère son effet que par l’élément matériel ; ce qui est encore plus vrai si l’on considère, premièrement, que comme cause première, c’est la Parole même de Dieu qui agit dans le sacrement, et même sa Parole incarnée, le Christ ; deuxièmement, que c’est l’homme qui est à sanctifier en qui, tandis que la chose sensible atteint son corps, la parole prononcée est reçue par l’esprit qui croit en elle ; et enfin, le fait que la parole achève de donner sa signification – et donc son efficacité – à la chose sensible. Tel est le triple fondement théologique que donne S. Thomas pour établir la nécessité de la parole dans la constitution du signe sacramentel
.
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