1ère prédication de Carême en
présence de Benoît XVI |
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ROME, le 09 mars 2007 -
(E.S.M.) - Ce matin, à 9 h, en la chapelle Redemptoris Mater du Palais Apostolique du Vatican, en
présence du Saint-Père Benoît XVI, le Père Raniero Cantalamessa, O.F.M. CAP,
Prédicateur de la Maison Pontificale, a tenu la première prédication de
Carême.
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Le Sermon sur la montagne -
les Béatitudes évangéliques
Première prédication de Carême en présence du pape Benoît XVI
Le péché que Dieu dénonce avec le plus de force est l'hypocrisie -Synthèse ( texte
intégral en deuxième partie (1))
A 9 h, en la chapelle Redemptoris Mater du Palais Apostolique du Vatican, en
présence du Saint Père Benoît XVI, le Père Raniero Cantalamessa, O.F.M. CAP,
Prédicateur de la Maison Pontificale, a tenu la première prédication de
Carême.
Cette année le sujet des méditations est : "Bienheureux les pauvres de coeur
car ils verront Dieu - les Béatitudes évangéliques" ; sur ce qu'il a proposé
d'indiquer et dont il a expliqué les équivoques. En s'en remettant à l'Évangile,
"ce qui décide de la pureté ou de l'impureté d'une action est l'intention :
si elle est faite pour être vue par les hommes ou pour plaire à Dieu ".
"En réalité, la pureté de coeur n'indique pas, dans la pensée du Christ, une
vertu particulière, mais une qualité qui doit accompagner toutes les vertus,
pour que ce soient de véritables vertus et non de "splendides vices"
(...) "
c'est pourquoi "son adversaire le plus direct n'est pas l'impureté, mais
l'hypocrisie", a indiqué le Père Cantalamessa.
Et c'est le péché que Dieu dénonce avec le plus de force tout au long de la
Bible, parce qu'à travers l'hypocrisie "l'homme rabaisse Dieu, le place en
second, en plaçant en premier les créatures, l'auditoire", a-t-il poursuivi.
De la sorte "l'hypocrisie est essentiellement dépourvue de foi" - a-il
souligné -, mais aussi de "manque de charité envers le prochain, dans le
sens qui tend à réduire les personnes à des admirateurs".
"On ne parle jamais de l'importance sociale de la béatitude de ce qui est
pur de coeur", mais "je suis convaincu - a déclaré le Père Cantalamessa -
que cette béatitude peut aujourd'hui exercer une fonction critique parmi
les plus nécessiteux dans notre société", parce que "il s'agit du vice
humain tellement répandu et le moins confessé".
Cela se traduit en poursuivant deux vies : l'une est la vraie, l'autre est
imaginaire qui vit de l'opinion, de soi ou des gens ; cela se traduit, selon
le religieux, dans la culture de l'apparence, dans la tendance qui tend à
ébranler la personne, en la réduisant à une image, ou à un simulacre.
Le Prédicateur de la Maison Pontificale a souligné que l'hypocrisie guette
les personnes religieuses pour un motif simple : "où plus forte est l'estime
des valeurs de l'esprit, de la piété et de la vertu, là est plus forte aussi
la tentation de les montrer pour ne pas en paraître privés".
Mais il existe "un moyen simple et facile pour rectifier plusieurs
fois par jour, nos intentions", a proposé le Père Cantalamessa ; Jésus nous
l'a laissé dans les trois premières demandes du
Notre Père : "Que ton nom soit sanctifié. Que Ton règne vienne. Que
ta volonté soit faite".
"Elles peuvent être récitées comme prières, mais aussi comme déclarations
d'intention : tout ce que je fais, je veux le faire pour que soit sanctifié
Ton nom, pour que Ton règne vienne et pour qu'on accomplisse Ta volonté ", a
t-il ajouté.
"Ce serait une contribution précieuse pour la société et pour la Communauté
chrétienne si la béatitude des pauvres de coeur car ils verront Dieu, nous
aidait à réveiller en nous la nostalgie d'un monde propre, vrai, sincère,
sans hypocrisie - ni religieuse ni laïque -, un monde où les actions
correspondent à la parole, la parole avec les pensées et les pensées de
l'homme avec celles de Dieu", a conclu le Prédicateur.
Texte intégral
de la prédication du P. Raniero Cantalamessa:
« Heureux les coeurs purs car ils verront Dieu »
Première prédication de Carême
1. De la pureté rituelle à la pureté du cœur
Poursuivant notre réflexion sur les béatitudes évangéliques, commencée
durant les semaines de l’Avent, nous voulons réfléchir, dans cette première
méditation de Carême, sur la béatitude des cœurs purs. Quiconque lit ou
entend proclamer aujourd’hui : « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu
», pense instinctivement à la vertu de pureté, comme si la béatitude était
l’équivalent positif et intériorisé du sixième commandement : ‘Tu ne
commettras pas d’actes impurs’ ». Cette interprétation, avancée
sporadiquement dans le courant de l’histoire de la spiritualité chrétienne,
est devenue prédominante à partir du XIXème siècle.
En réalité, dans la pensée de Jésus, avoir le cœur pur n’est pas une vertu
particulière, mais une qualité qui doit accompagner toutes les vertus, afin
que celles-ci soient vraiment des vertus et non de « splendides vices ». Son
contraire le plus direct n’est pas l’impureté mais l’hypocrisie. Un peu
d’exégèse et d’histoire nous aideront à mieux comprendre.
Ce que Jésus entend par « cœur pur », se déduit clairement à partir du
contexte du sermon sur la montagne. Selon l’Evangile, ce qui décide de la
pureté ou de l’impureté d’une action – qu’il s’agisse de l’aumône, du jeûne
ou de la prière – c’est l’intention, c’est-à-dire si cette action est faite
pour être vue par les hommes, ou pour plaire à Dieu :
« Quand donc tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi ; ainsi
font les hypocrites, dans les synagogues et les rues, afin d’être glorifiés
par les hommes ; en vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur
récompense. Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce
que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète ; et ton Père, qui
voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6, 2-6).
L’hypocrisie est le péché que Dieu dénonce avec le plus de force tout au
long de la Bible, et la raison de cela est claire. En faisant acte
d’hypocrisie l’homme déclasse Dieu, le relègue au second plan, et place
devant les créatures, le public. « Il ne s’agit pas de ce que voient les
hommes, car ils ne voient que les yeux, mais Yavhé voit le coeur » (1 S 16,
7) : cultiver l’apparence plus que le cœur, signifie donner plus
d’importance à l’homme qu’à Dieu.
L’hypocrisie est donc essentiellement un manque de foi ; mais c’est aussi un
manque de charité envers le prochain, dans ce sens qu’elle tend à réduire
les personnes à des admirateurs. Elle ne leur reconnaît pas une dignité
propre mais les voit uniquement en fonction de leur image.
Le jugement de Jésus sur l’hypocrisie est sans appel : Receperunt mercedem
suam : ils ont déjà reçu leur récompense ! Une récompense qui est de plus
illusoire, également sur le plan humain, puisque la gloire, on le sait,
échappe à tous ceux qui la recherchent, et poursuit ceux qui la fuient.
Les paroles violentes que Jésus prononce contre les scribes et les
pharisiens, qui sont toutes centrées sur l’opposition entre le « dedans » et
le « dehors », l’intérieur et l’extérieur de l’homme, aident également à
comprendre le sens de la béatitude des cœurs purs.
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des
sépulcres blanchis : au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils
sont pleins d’ossements de morts et de toute pourriture ; vous de même,
au-dehors vous offrez aux yeux des hommes l’apparence de justes, mais
au-dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité » (Mt 23, 27-28).
La révolution que Jésus réalise dans ce domaine est d’une portée
incalculable. Avant lui, mises à part quelques rares allusions chez les
prophètes et dans les psaumes (Ps 24, 3 : « Qui montera sur la montagne de
Yahvé ? et qui se tiendra dans son lieu saint ? »), la pureté était
présentée dans le sens de rite et de culte ; elle consistait à se tenir à
l’écart des choses, des animaux, des personnes ou des lieux censés
contaminer l’homme ou l’éloigner de la sainteté de Dieu. La naissance, la
mort, l’alimentation, la sexualité, surtout, entrent dans ce cadre-là.
C’était le cas aussi dans d’autres religions, en dehors de la Bible, sous
d’autres formes et avec des présupposés différents.
Jésus fait table rase de tous ces tabous. Par les gestes qu’il accomplit
tout d’abord : il mange avec les pécheurs, touche les lépreux, fréquente les
païens : tout ce que l’on considérait comme potentiellement contaminant pour
l’homme ; puis par les enseignements qu’il donne. Le ton solennel qu’il
utilise pour introduire son discours sur le pur et l’impur fait comprendre
combien lui-même était conscient de la nouveauté de son enseignement :
« Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le
souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme… Car
c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers :
débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse,
impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison. Toutes ces mauvaises
choses sortent du dedans et souillent l’homme » (Mc 7, 14-15. 21-23).
« Ainsi il déclarait purs tous les aliments », relève avec émerveillement
l’évangéliste (Mc 7,19). Face à certains judéo-chrétiens qui souhaitent
restaurer cette distinction entre pur et impur dans les aliments et dans
d’autres secteurs de la vie, l’Eglise apostolique réaffirmera avec force : «
Tout est pur pour les purs », omnia munda mundis (Tt 1, 15; cf. Rm 14, 20).
La pureté, comprise dans le sens de continence et de chasteté, n’est pas
absente de la béatitude évangélique (parmi les choses qui polluent le cœur,
Jésus cite également, nous l’avons entendu, « les débauches, l’adultère,
l’impudicité »); mais la place qu’elle occupe est limitée et pour ainsi dire
« secondaire ». C’est un domaine parmi d’autres. Ce qui est mis en évidence
c’est la place qu’occupe le « cœur ». Il dit par exemple : « Quiconque
regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère
avec elle » (Mt 5, 28).
En réalité, dans le Nouveau Testament, les mots « pur » et « pureté » (katharos,
katharotes) ne servent jamais à indiquer ce que nous entendons nous
aujourd’hui par ces mots, c’est-à-dire l’absence des péchés de la chair.
C’est la raison pour laquelle on utilise d’autres mots : maîtrise de soi (enkrateia),
tempérance (sophrosyne), chasteté (hagneia).
De tout ce qui a été dit, apparaît clairement que Jésus est l’homme au cœur
pur par excellence. Ses adversaires sont obligés de dire de lui : « Maître,
nous savons que tu es véridique et que tu ne te préoccupes pas de qui que ce
soit ; car tu ne regardes pas au rang des personnes, mais tu enseignes en
toute vérité la voie de Dieu » (Mc 12, 14). Jésus pouvait dire de lui : « Je
ne cherche pas ma gloire » (Jn 8, 50).
2. Un aperçu historique
Dans l’exégèse des Pères nous voyons se profiler très vite les trois
directions fondamentales vers lesquelles la béatitude des cœurs purs tendra
et auxquelles l’histoire de la spiritualité chrétienne donnera son
interprétation : morale, mystique et ascétique. L’interprétation morale met
l’accent sur la rectitude d’intention, l’interprétation mystique sur la
vision de Dieu, l’interprétation ascétique sur la lutte contre les passions
de la chair. Ces trois exemples sont expliqués, respectivement, par
Augustin, Grégoire de Nysse et Jean Chrysostome.
En respectant fidèlement le contexte évangélique, Augustin interprète la
béatitude d’un point de vue moral, comme un refus de « pratiquer votre
justice devant les hommes pour vous faire remarquer d’eux » (Mt 6, 1), donc
comme quelque chose de simple et de franc qui s’oppose à l’hypocrisie. «
Seul celui qui s’élève au dessus des louanges humaines ; qui, en faisant le
bien, n’a en vue et ne cherche à plaire qu’à Celui qui pénètre les
consciences, a le cœur simple, c’est-à-dire pur » (1), écrit-il.
Le facteur qui décide si notre cœur est pur ou pas est ici l’intention. «
Nos actes sont honnêtes et agréables à Dieu, si nous les accomplissons d’un
cœur pur, c’est à dire tourné vers le ciel, dans un but d’amour … Ce n’est
donc pas tant l’acte en soi qu’il nous faut considérer mais l’intention avec
laquelle on l’accomplit » (2). Ce modèle interprétatif qui fait levier sur
l’intention se perpétuera dans toute la tradition spirituelle postérieure,
spécialement dans la tradition ignacienne (3).
L’interprétation mystique dont l’initiateur est Grégoire de Nysse,
interprète la béatitude en fonction de la contemplation. Il faut purifier
son cœur de tout lien avec le monde et avec le mal ; de cette manière le
cœur de l’homme redeviendra cette image de Dieu pure et limpide qu’il était
au commencement et la créature pourra « voir Dieu » dans son âme comme dans
un miroir. « Si, avec une vie consciencieuse et attentive, tu laves les
laideurs qui se sont déposées sur ton cœur, la beauté divine resplendira en
toi… En te regardant, tu verras en toi celui qui est le désir de ton cœur et
tu seras bienheureux » (4).
Ici le poids est entièrement sur l’apodose, sur le fruit promis à la
béatitude ; avoir le cœur pur est le moyen ; l’objectif est « voir Dieu ».
On note, au niveau du langage, une influence de la spéculation de Plotin qui
est encore plus claire chez saint Basile (5).
Cette ligne interprétative aura également une suite dans toute l’histoire
successive de la spiritualité chrétienne qui passe par saint Bernard, saint
Bonaventure et les mystiques rhénans (6). Dans certains milieux monastiques
on ajoute toutefois une idée nouvelle et intéressante : celle de la pureté
comme unification intérieure que l’on obtient en voulant une seule chose,
lorsque cette « chose » est Dieu. Saint Bernard écrit : « Heureux les cœurs
purs car ils verront Dieu. Comme si on disait : purifie ton cœur, sépare-toi
de tout, c’est-à-dire soit seulement moine, cherche une seule chose du
Seigneur et poursuis-la (cf. Ps 27, 4), libère-toi de tout et tu verras Dieu
(cf. Ps 46, 11) (7).
L’interprétation ascétique en fonction de la chasteté, qui deviendra
prédominante, je le disais, à partir du XIXème siècle est en revanche assez
isolée. Saint Jean Chrysostome en fournit l’exemple le plus clair (8). En
suivant cette ligne, le mystique Ruusbroec distingue une chasteté de
l’esprit, une chasteté du cœur et une chasteté du corps. La béatitude
évangélique se réfère à la chasteté du cœur. Celle-ci, écrit-il, « rassemble
et renforce les sens extérieurs, tandis qu’à l’intérieur, elle freine et
maîtrise les instincts brutaux… elle ferme le cœur aux réalités terrestres
et aux appâts trompeurs, tandis qu’elle l’ouvre aux réalités célestes et à
la vérité » (9).
Avec des niveaux de bonheur différents, toutes ces interprétations
orthodoxes restent dans le cadre de l’horizon nouveau de la révolution
opérée par Jésus qui reconduit tout discours moral au cœur. Paradoxalement,
ceux qui ont trahi la béatitude évangélique des purs (katharoi) de cœur sont
précisément ceux qui en ont tiré leur nom : les cathares avec tous les
mouvements semblables qui les ont précédés et suivis dans l’histoire du
christianisme. Ceux-ci tombent en effet dans la catégorie de ceux qui font
consister la pureté dans le fait d’être séparés, sur le plan rituel et
social, de personnes et de choses jugées impures en soi, dans une pureté
plus extérieure qu’intérieure. Ce sont les héritiers du radicalisme sectaire
des pharisiens et des esséniens plus que de l’évangile du Christ.
3. L’hypocrisie laïque
On met souvent en relief la portée sociale et culturelle de certaines
béatitudes. Il n’est pas rare de trouver écrit sur les banderoles de
cortèges pacifistes « Heureux les artisans de paix ». La béatitude des doux
qui possèderont la terre est à juste titre invoquée en faveur du principe de
la non-violence, pour ne pas parler ensuite de la béatitude des pauvres et
des persécutés par la justice. Mais on ne parle jamais de l’importance
sociale de la béatitude des cœurs purs, apparemment reléguée au domaine
strictement personnel. Je suis convaincu au contraire que cette béatitude
peut exercer aujourd’hui une fonction critique dans notre société.
Nous avons vu que pour Jésus, la pureté du cœur ne s’oppose pas, tout
d’abord, à l’impureté mais à l’hypocrisie. Un défaut très courant chez
l’homme et qui est pourtant si peu confessé. Il y a des hypocrisies
individuelles et des hypocrisies collectives.
L’homme – écrit Pascal – a deux vies : sa vraie vie et une vie imaginaire,
qui vit dans l’opinion, la sienne ou celle des autres. Nous travaillons sans
cesse à embellir et conserver notre être imaginaire et négligeons le
véritable. Si nous possédons une vertu ou un mérite, nous nous empressons de
le faire savoir, d’une manière ou d’une autre, pour enrichir notre être
imaginaire de cette vertu ou de ce mérite, quitte même à nous en passer,
pour lui ajouter quelque chose, jusqu’à accepter parfois d’être lâche pour
sembler courageux et de donner même sa vie pourvu que les gens en parlent
(10).
Cette tendance à donner plus d’importance à l’image qu’à la réalité – mise
en lumière par Pascal –, est fortement accentuée par notre culture actuelle,
dominée par les mass media (film, télévision et monde du spectacle en
général). Descartes dit : Cogito ergo sum, je pense donc je suis ; mais
aujourd’hui on tend plutôt à remplacer cela par « je parais, donc je suis ».
A l’origine, le terme hypocrisie était réservé à l’art du théâtre. Il
signifiait simplement réciter, représenter sur scène. Saint Augustin le
rappelle dans son commentaire sur la béatitude des cœurs purs. « Les
hypocrites – écrit-il – sont des auteurs de fictions comme des présentateurs
d’autres caractères dans les représentations théâtrales » (11).
L’origine du mot nous met sur la voie pour découvrir la nature de
l’hypocrisie. Elle consiste à faire de sa vie un théâtre où l’on récite
devant un public; à mettre un masque, à cesser d’être une personne pour
devenir un personnage. J’ai lu quelque part cette caractérisation des deux
choses : « Le personnage n’est autre que la corruption de la personne. La
personne est un visage, le personnage un masque. La personne est nudité
radicale, le personnage tout habillement. La personne aime ce qui est
authentique et essentiel, le personnage vit de fiction et d’artifices. La
personne obéit à ses propres convictions, le personnage obéit à un scénario.
La personne interprète la vie comme une traversée du désert, le personnage
ne connaît que l’espace d’une brève apparition sur scène. La personne est
humble et légère, le personnage est lourd et encombrant ».
Mais la fiction théâtrale est une hypocrisie innocente car, malgré tout,
elle fait toujours la distinction entre la scène et la vie. Ce n’est pas
parce qu’Agamemnon est sur scène (l’exemple cité par Augustin) que les
spectateurs pensent que la personne qui joue est vraiment Agamemnon. Or
aujourd’hui on assiste à un fait nouveau et inquiétant qui consiste à
vouloir annuler ce décalage, et transformer la vie même en spectacle. C’est
ce que prétendent les « reality show » qui envahissent désormais les chaînes
de télévision dans le monde entier.
Selon le philosophe français Jean Baudrillard, décédé il y a trois jours, il
est désormais devenu difficile de distinguer les événements réels (11
septembre, guerre du Golfe) de leur représentation médiatique. On confond ce
qui est réel et ce qui est virtuel.
Le rappel à l’intériorité qui caractérise notre béatitude et tout le sermon
sur la montagne est une invitation à ne pas se laisser emporter par cette
tendance qui cherche à vider la personne, la réduisant à une image, ou pire
(selon un terme cher à Baudrillard) à un simulacre.
Kierkegaard montre que l’aliénation est le résultat d’une existence vécue
dans la « pure extériorité », toujours et uniquement devant les hommes, et
jamais devant Dieu et son propre moi. Un gardien de troupeau – relève-t-il –
peut être un « moi » face à ses vaches, s’il vit toujours avec elles et
qu’il n’a qu’elles pour se confronter. Un roi peut être un « moi » face à
ses sujets et se sentir un « moi » important. Même chose pour l’enfant par
rapport à ses parents, ou pour le citoyen face à l’Etat...Mais ce sera
toujours un « moi » imparfait, car il manque la mesure. « Quelle réalité
infinie mon ‘moi’ acquiert-il en revanche, quand il prend conscience
d’exister devant Dieu, et qu’il devient un ‘moi’ humain dont Dieu constitue
la mesure...Quel accent infini tombe sur le ‘moi’ au moment où il obtient
Dieu comme mesure ! ».
On dirait un commentaire du dicton de saint François d’Assise : « Ce qu’est
l’homme qui est devant Dieu, voilà ce qu’il est et rien de plus » (12).
4. L’hyprocrisie religieuse
Ce que l’on peut faire de pire, en parlant d’hypocrisie, c’est de s’en
servir uniquement pour juger les autres, la société, la culture, le monde.
C’est précisément ceux-là que Jésus qualifie d’hypocrites : « Hypocrite, ôte
d'abord la poutre de ton oeil, et alors tu verras clair pour ôter la paille
de l'oeil de ton frère ! » (Mt 7, 5).
En tant que croyants, nous devons rappeler le dicton d’un rabbin juif de
l’époque du Christ qui affirmait que 90% de l’hypocrisie du monde se
trouvait alors à Jérusalem (13). Le martyr saint Ignace d’Antioche sentait
déjà le besoin de réprimander ses frères dans la foi en écrivant : « Il vaut
mieux être chrétiens sans le dire que le dire sans l’être » (14).
L’hypocrisie trompe surtout les personnes pieuses et religieuses et la
raison en est simple : là où l’estime des valeurs de l’esprit, de la piété
et de la vertu (ou de l’orthodoxie !) est particulièrement forte, la
tentation de les exhiber pour ne pas en sembler privé, est également forte.
C’est parfois notre propre fonction qui nous pousse à le faire. « Or, comme
l’intérêt de la société humaine – écrit saint Augustin dans les Confessions
– y fait un devoir de l’amour et de la crainte, l’ennemi de notre véritable
félicité nous presse, et par tous les pièges qu’il sème sous nos pas, il
nous crie : Courage, courage ! Il veut que notre avidité à recueillir nous
laisse surprendre ; il veut que nos joies se déplacent et quittent votre
vérité pour se fixer au mensonge des hommes ; il veut que nous prenions
plaisir à nous faire aimer et craindre, non pour vous, mais au lieu de vous
» (15).
L’hypocrisie la plus pernicieuse serait de cacher… sa propre hypocrisie.
Dans aucun schéma d’examen de conscience je ne me souviens avoir trouvé la
question : « Ai-je été hypocrite ? Me suis-je préoccupé davantage du regard
des hommes sur moi que de celui de Dieu ? » A un moment donné de ma vie,
j’ai dû introduire moi-même ces questions dans mon examen de conscience et
j’ai rarement pu passer indemne à la question suivante…
Un jour, le passage d’Evangile de la messe était la parabole des talents. En
l’écoutant j’ai brusquement compris une chose. Entre la possibilité de faire
fructifier les talents et celle de ne pas les faire fructifier il existe une
troisième possibilité : celle de les faire fructifier mais pour soi-même,
non pour le patron, pour sa propre gloire ou son propre avantage, et ceci
est peut-être un péché plus grave que de les enterrer. Ce jour-là, au moment
de la communion, j’ai dû faire comme le voleur surpris en flagrant délit
qui, rempli de honte, vide ses poches et jette aux pieds du propriétaire
tout ce qu’il lui a dérobé.
Jésus nous a laissé un moyen simple et exceptionnel pour rectifier nos
intentions plusieurs fois par jour, les trois premières demandes du Notre
Père : « Que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne. Que ta volonté
soit faite ». Elles peuvent être récitées comme des prières mais également
comme des déclarations d’intention : tout ce que je fais, je veux le faire
afin que ton nom soit sanctifié, afin que ton règne vienne et que ta volonté
soit faite.
Ce serait une contribution précieuse pour la société et pour la communauté
chrétienne si la béatitude des cœurs purs nous aidait à garder vivante en
nous la nostalgie d’un monde propre, vrai, sincère, sans hypocrisie, ni
religieuse ni laïque ; un monde dans lequel les actions correspondent aux
paroles, les paroles aux pensées et les pensées de l’homme à celles de Dieu.
Ceci n’adviendra pleinement que dans la Jérusalem céleste, la ville toute
faite de verre, mais nous devons au moins tendre vers cela.
Une auteure de fables a écrit une fable intitulée « Le pays de verre ». Elle
parle d’une enfant qui arrive, comme par magie, dans un pays de verre : avec
des maisons en verre, des oiseaux en verre, des arbres en verre, des
personnes qui se meuvent comme de gracieuses statues de verre. Rien ne s’est
jamais brisé car tous ont appris à s’y mouvoir avec délicatesse pour ne pas
se faire de mal. Lorsqu’elles se rencontrent, les personnes répondent aux
questions avant que celles-ci ne soient formulées car même les pensées sont
devenues ouvertes et transparentes ; personne n’essaie plus de mentir,
sachant que tous peuvent lire ce que l’autre pense (16).
On frissonne à l’idée de ce qui se passerait si cela arrivait maintenant
parmi nous ; mais il est salutaire de tendre au moins vers un tel idéal.
C’est le chemin qui porte à la béatitude que nous avons tenté de commenter :
« Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ».
NOTES
(1) St Augustin, De sermone Domini in monte, II, 1,1 (CC 35, 92)
(2) Ib. II, 13, 45-46.
(3) cf. Jean-François de Reims, La vraie perfection de cette vie, 2e partie,
Paris 1651, Instr. 4, p.160 s).
(4) Grégoire de Nysse, De beatitudinibus, 6 (PG 44, 1272).
(5) St Basile, Sullo Spirito Santo, IX,23; XXII,53 (PG 32, 109.168).
(6) Cf. Michel Dupuy, Pureté, purification, in DSpir. 12, coll, 2637-2645.
(7) St Bernard de Claivaux, Sententiae, III, 2 (S. Bernardi Opera, ed. J.
Leclerq – H. M. Rochais).
(8) St Jean Chrysostome, Homiliae in Mattheum, 15,4.
(9) Giovanni Ruusboec, Lo splendore delle nozze spirituali, Roma, Città
Nuova 1992, pp.72 s.
(10) Cf. B. Pascal, Pensées, 147 Br.
(11) St Augustin, De sermone Domini in monte, 2,5 (CC 35, p. 95).
(12) St François d’Assise, Ammonizioni, 19 (Fonti Francescane, n.169).
(13) Cf. Strack-Billerbeck, I, 718.
(14) St Ignace d’Antioche, Efesini 15,1 (“È meglio non dire ed essere che
dire e non essere”) et Magnesiaci, 4 (“Bisogna non solo dirsi cristiani, ma
esserlo”).
(15) Cf. St Augustin, Confessions, X, 36, 59.
(16) Lauretta, Il bosco dei lillà, Ancora, Milano, 2° ed. 1994, pp. 90 ss.
Les prochaines prédications de Carême en présence
du pape Benoît XVI et de la Curie romaine auront lieu vendredi, 16, 23 et 30 mars.
Méditations sur les béatitudes évangéliques:►
Les prédications de Carême en présence de Benoît XVI
Texte intégral du
message du pape Benoît XVI pour le Carême 2007 ►
Message de sa Sainteté Benoît XVI pour le
carême 2007
Tous
les textes du temps de Carême
►
Table Carême
Dans
son homélie aux évêques, lors de la messe d’ouverture du Synode sur
l'Eucharistie le pape Benoît XVI avait eu des paroles très dures sur
l'hypocrisie;
Le pape avait entre autres exprimé: "Bannir Dieu de la vie n’est pas
tolérance, mais hypocrisie". Benoît XVI évoquait le "vin" de la présence
aimante de Dieu, payé du prix de la mort de son fils, et laissé à l’humanité
comme un don "indestructible", et à travers lui,
dans "l’Eucharistie",
plutôt que dans "le vinaigre"
de l’autosuffisance, du conflit, de l’indifférence,
de qui est tenté de réduire Dieu à une "simple expression dévote".
Lire la suite:
►
Benoît XVI
Sources:
www.vatican.va-
Z
-
E.S.M.
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Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 09.03.2007 - BENOÎT XVI - Carême |