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19 Avril 2005
 

Caritas in veritate, l'encyclique sociale de Benoît XVI signée le 29 juin ?

 

Rome, le   05 juin 2009  - (E.S.M.) - On connaît les premiers mots latins de l'encyclique économico-sociale en gestation depuis longtemps: "Caritas in veritate". On pronostique qu’elle sera signée par le pape le 29 juin et diffusée au début de l’été. On sait qu’elle a connu plusieurs moutures qui, jusqu’à la dernière, n’ont pas satisfait Benoît XVI.

Caritas in veritate, l'encyclique sociale de Benoît XVI signée le 29 juin ?

Veille d'encyclique. Et, d'Allemagne, revoici Marx

Le  05 juin 2009 - Eucharistie Sacrement de la Miséricorde - A quelques semaines de la publication de "Caritas in veritate", le juriste catholique allemand Ernst-Wolfgang Böckenförde, très estimé par le pape Benoît XVI, veut que ce soit l'Eglise qui écrive le "manifeste" définitif contre le capitalisme, celui-ci devant être renversé depuis ses bases parce qu'il est inhumain

On connaît les premiers mots latins de l'encyclique économico-sociale en gestation depuis longtemps: "Caritas in veritate". On pronostique qu’elle sera signée par le pape le 29 juin et diffusée au début de l’été. On sait qu’elle a connu plusieurs moutures qui, jusqu’à la dernière, n’ont pas satisfait Benoît XVI.

Alors que l'encyclique sur l’espérance a été écrite personnellement par le pape de la première à la dernière ligne et que la première moitié de celle sur la charité est entièrement de sa main, beaucoup d’esprits et de mains ont travaillé à "Caritas in veritate". Mais Benoît XVI y laissera en tout cas son empreinte, déjà visible dans les mots du titre, qui unissent indissolublement la charité et la vérité.

Quelle sera cette empreinte? La curiosité est forte. Parce que l’on connaît peu la pensée de Joseph Ratzinger en matière d'économie. Dans toute sa très vaste production d’essais, on n’en trouve qu’un seul qui soit expressément consacré à ce domaine. C’est une conférence de 1985, en anglais, intitulée: "Market economy and ethics".

Dans cette conférence, Ratzinger disait qu’une économie qui se prive de toute base éthique et religieuse est destinée à l’effondrement.

Maintenant que l’effondrement s’est effectivement produit, on attend de Benoît XVI des analyses et des propositions plus circonstanciées.

Il y a quelques mois, en réponse à la question d’un prêtre de Rome, le pape a déclaré ceci:

"L’Eglise a le devoir de dénoncer les erreurs fondamentales que révèle aujourd’hui l’écroulement des grandes banques américaines. La cupidité humaine est une idolâtrie qui va contre le vrai Dieu et contrefait l'image de Dieu à travers un autre dieu, Mammon. Nous devons les dénoncer avec courage mais aussi avec pragmatisme, parce que les grands appels à la morale sont inutiles s’ils ne s’appuient pas sur la connaissance de la réalité, qui aide aussi à comprendre ce que l’on peut faire concrètement. L’Eglise dénonce depuis toujours ce qui est mal mais elle montre aussi les chemins qui mènent à la justice, à la charité, à la conversion des cœurs. Même en économie la justice ne se construit que s’il y a des justes. Et ils se forment par la conversion des cœurs".

C’était le 26 février 2009 et l'encyclique était en cours de rédaction. Cette déclaration du pape a eu pour effet d’accroître la curiosité.

***

Mais la curiosité s’est encore accrue avec la publication, en mai, d’un article bombe écrit par un intellectuel allemand que Ratzinger a toujours lu avec intérêt et estime.

Il s’agit d’Ernst-Wolfgang Böckenförde, contemporain du pape, catholique, philosophe et éminent spécialiste de la politique. En 1967, dans un essai qui avait marqué les esprits, il avait présenté ce que l’on a appelé depuis "le paradoxe de Böckenförde", selon lequel "l’Etat libéral sécularisé vit de présupposés qu’il ne peut pas garantir".

Une thèse qui a été le point de départ d’un débat, à Munich le 19 janvier 2004, entre celui qui était alors le cardinal Ratzinger et le philosophe Jürgen Habermas, sur le thème: "Ethique, religion et Etat libéral".

Or, dans un article pour la "Süddeutsche Zeitung", également publié en mai en Italie par la revue des religieux dehoniens de Bologne "Il Regno" – on en trouvera le texte intégral ci-dessous – Böckenförde a aussi appliqué son "paradoxe" au capitalisme, mais en termes beaucoup plus sévères.

Selon lui, les principes sur lesquels repose le système économique capitaliste ne tiennent plus. Son effondrement actuel est définitif et en a mis à nu les bases inhumaines. L'économie doit donc être entièrement reconstruite, sur des principes non plus d’égoïsme mais de solidarité. C’est aux Etats, en commençant par l'Europe, de prendre le contrôle de l'économie. Et c’est à l’Eglise, avec sa doctrine sociale, de reprendre le témoin transmis par Marx, qui avait vu juste.

En Italie, les économistes catholiques les plus accrédités auprès de l’Eglise, interviewés par "il Foglio", ont réagi contre le "manifeste" anticapitaliste de Böckenförde: Luigi Campiglio, pro-recteur de l'Université Catholique de Milan; Dario Antiseri, philosophe et partisan de l’école économique libérale de Vienne; Flavio Felice, enseignant à l’Université Pontificale du Latran et président du Centre d’études Tocqueville-Acton; Ettore Gotti Tedeschi, banquier et commentateur économique pour "L'Osservatore Romano".

Antiseri objecte notamment que "réévaluer Marx aujourd’hui, c’est comme continuer à être ptoléméiste après Copernic et Newton"; que "l'individualisme est l'opposé du collectivisme, pas du solidarisme, et que celui-ci n’est possible que si l’on crée des richesses à partager, comme c’est le cas dans les sociétés capitalistes"; et enfin que l’on ne peut attendre de Benoît XVI qu’il s’éloigne de "Centesimus annus" de Jean-Paul et de "Rerum novarum" de Léon XIII avec sa "défense lucide et passionnée de la propriété privée".

Flavio Felice reproche à Böckenförde sa vision irréelle d’une "économie angélique" comme alternative à un capitalisme identifié à une pure soif de gain. Et, à propos du contrôle salvateur de l’Etat sur l'économie, il lui fait remarquer que l'encyclique "Centesimus annus" de Jean-Paul II met justement en garde, au paragraphe 25, contre ce risque: "Quand les hommes croient posséder le secret d'une organisation sociale parfaite qui rend le mal impossible, ils pensent aussi pouvoir utiliser tous les moyens, même la violence ou le mensonge, pour la réaliser. La politique devient alors une 'religion séculière' qui croit bâtir le paradis en ce monde".

Ettore Gotti Tedeschi note que Böckenförde s’en prend à un capitalisme de matrice protestante dans lequel dominent l'égoïsme et l'incapacité de l'homme à faire le bien, sans s’apercevoir qu’il existe un capitalisme en accord avec la doctrine catholique, dont les papes, de Léon XIII à Jean-Paul II, ont dénoncé les erreurs mais apprécié la valeur de fond, liée à la propriété privée et à la liberté d’investir et de commercer.

Dans un article publié par "Il Sole 24 Ore" – le quotidien économique le plus diffusé en Europe – Gotti Tedeschi a affirmé que l'actuel désordre mondial n’est pas dû à des excès d’avidité ou au manque de règles, qui ont aggravé la crise mais ne l’ont pas provoquée. La vraie cause a été la baisse des naissances et donc de ce capital humain qui seul pouvait assurer la nécessaire croissance de la production.

En tout cas l'attaque frontale de Böckenförde contre le capitalisme devra être mise en regard de la réponse que "Centesimus annus", paragraphe 42, donne à la question de savoir si le capitalisme est un système qui correspond au "vrai progrès économique et civil".

La réponse de l’encyclique est la suivante:

"Si sous le nom de 'capitalisme' on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s'il serait peut-être plus approprié de parler d'économie d'entreprise, ou d'économie de marché, ou simplement d'économie libre".

Dans son article, l’intellectuel allemand demande à la doctrine sociale de l’Eglise de se réveiller de son "sommeil de Belle au Bois Dormant" et de se consacrer à une "contestation radicale" du capitalisme que rend indispensable l’actuel "effondrement évident" de celui-ci.

Une fois "Caritas in veritate" publiée, il sera donc intéressant de voir quel commentaire Böckenförde en fera.

En attendant, on peut lire ci-dessous son article bombe, publié en Italie par "Il Regno", n° 10 de 2009:

L'homme fonctionnel. Capitalisme, propriété, rôle des Etats

par Ernst-Wolfgang Böckenförde

La crise bancaire et donc économique qui nous a frappés et qui est encore loin d’être finie soulève bien des questions. Est-elle due à l’irresponsabilité et à l’avidité de nombreuses banques, notamment les banques d’investissement? Ou à l’absence de règles rigides pour les marchés financiers internationaux, au mauvais fonctionnement de la surveillance des banques et de la finance, à la séparation et à l’indépendance de l’économie financière virtuelle (et acrobatique) vis-à-vis de l’économie réelle de la production et des biens? Plusieurs facteurs de ce genre y ont probablement contribué, associés à une confiance ingénue en un marché "libre" et sans règles.

Mais rechercher les causes uniquement dans cette direction ne mène pas loin. En effet le système qui s’est constitué pendant des décennies dans ce domaine avec succès et avec de gros profits matériels mais aussi avec un écart croissant entre les pauvres et les riches, ce "turbo-capitalisme" (comme l’appelle Helmut Schmidt) qui a atteint, avec la globalisation mondiale, une qualité nouvelle avant de provoquer un effondrement, ne peut pas être défini et expliqué en se référant seulement aux comportements fautifs d’individus ou de groupes.

Certes cela peut avoir joué un rôle, mais plus globalement il s’agit des résultats d’un système d’interaction consolidé et très répandu qui suit une logique fonctionnelle propre à laquelle il soumet tout le reste. Ce système d’interaction s’est transformé en un système d’action: le capitalisme moderne. Celui-ci forge le comportement économique (et aussi, en partie, non économique) des individus et l’intègre dans le système. Ils sont sûrement acteurs mais, dans leur comportement, ils suivent moins une libre impulsion interne que les incitations venant du système et de sa logique fonctionnelle.

LE CARACTÈRE INHUMAIN DU CAPITALISME

Mais comment se présente plus précisément le capitalisme moderne comme système d’action? Un grand sociologue humaniste du XXe siècle, Hans Freyer, peut nous aider à répondre. Dans son livre "Theorie des gegenwärtigen Zeitalters [Théorie de l’époque actuelle]", il parle des "systèmes secondaires" comme de produits spécifiques du monde industrialisé moderne et en analyse la structure avec précision (1).

Les systèmes secondaires sont caractérisés par le fait qu’ils développent des processus d’action qui ne se rattachent pas à des organisations préexistantes, mais se basent sur quelques principes fonctionnels, par lesquels ils sont construits et dont ils tirent leur rationalité. Ces processus d’action intègrent l’homme non comme personne dans son intégralité, mais seulement avec les forces motrices et les fonctions requises par les principes et par leur mise en œuvre. Ce que les personnes sont ou doivent être reste en dehors.

Les processus d’action de ce genre se développent et se consolident en un système répandu, caractérisé par sa rationalité fonctionnelle spécifique, qui se superpose à la réalité sociale existante en l’influençant, la changeant et la modelant.

Voilà la clé qui permet d’analyser le capitalisme comme système d’action. Il est fondé sur un petit nombre de prémisses: liberté générale de l’individu et des associations d’individus en matière d’acquisitions et de contrats; pleine liberté en matière de transferts de marchandises, d’affaires et de capitaux hors des frontières nationales; garantie et libre disposition de la propriété personnelle (y compris le droit de succession), en entendant par propriété la possession de biens et d’argent, mais aussi de savoirs, de technologies et de compétences.

L’objectif fonctionnel est la libération générale d’un intérêt lucratif potentiellement illimité, ainsi que des potentialités de gain et de production, qui opèrent sur le marché libre et entrent en compétition entre elles. La poussée décisive est donnée par un individualisme égoïste qui incite les personnes concernées à acquérir, innover et gagner. Cette poussée constitue le moteur, le principe actif; il vise non pas un objectif préexistant en matière de contenu, fixant des mesures et des limites, mais une dilatation illimitée de soi, la croissance et l’enrichissement. Il faut donc éliminer ou écarter tous les obstacles et règlements qui ne sont pas demandés par les prémisses citées ci-dessus. Le seul principe régulateur doit être le marché libre.

Le point de départ et la base de la construction ne sont pas la satisfaction des besoins des hommes et leur bien-être croissant; ceux-ci suivent le processus et sa progression, ils sont pour ainsi dire une conséquence du système en fonctionnement. Le droit et l’Etat qui en est le gardien ont pour seul devoir d’assurer la possibilité de développement et le fonctionnement de ce système d’action. Ils sont une variable fonctionnelle, pas une force préexistante d’organisation et de limitation.

Le dynamisme d’un tel système et son influence sur les comportements sont énormes. Le système lui-même devient, et est, sujet de commerce. Réalisation de profits, croissance du capital, augmentation de la production et de la productivité, auto-affirmation et croissance sur le marché constituent le principe moteur et dominant, dont la rationalité fonctionnelle intègre et subordonne tout le reste. Les travailleurs ne sont pris en considération que sur la base de la fonction qu’ils exercent et des coûts qu’ils représentent, ce qui fait que l’on en réduit le nombre le plus possible. Les remplacer, si possible, par des machines ou des technologies automatisées pour réduire les coûts paraît non seulement rationnel mais économiquement nécessaire.

La compensation des problèmes sociaux et des licenciements qui en résultent ne rentre pas dans cette logique fonctionnelle, mais elle est confiée à l’Etat et à sa fonction de garantie, l’Etat pouvant justement pour cette raison créer des impôts et demander des contributions qui, en tout cas, impliquent encore des coûts pour les entreprises. Le principe structurant n’est pas la solidarité envers les personnes et entre elles; elle n’est prise en considération que comme réparation pour bloquer, et en partie compenser, les conséquences nuisibles et inhumaines du système, qui se développe sur la base de sa logique interne.

On ne peut contester les extraordinaires réalisations en termes économiques et de bien-être que le capitalisme ainsi structuré produit non seulement dans chaque pays, mais aussi au niveau mondial, malgré toutes ses fautes et insuffisances; nous-mêmes, habitants de l’Occident, en tirons de grands profits. Mais on ne peut pas ne pas voir qu’il s’agit d’un processus en progression continue. Sur la base de sa dynamique il cherche sans cesse à s’étendre et à intégrer dans sa logique fonctionnelle tous les cadres de vie dans la mesure où ils ont un côté économique, avec de fortes répercussions y compris dans le domaine de la culture et du style de vie personnelle. D’où l’extension de l’élément économique dans tous les aspects de la vie. Aujourd’hui on le constate surtout dans le système de santé.

MARX AVAIT VU JUSTE

Il y a plus de 150 ans, Karl Marx l’avait déjà clairement analysé et exprimé et l’on est frappé par l’actualité de son pronostic: "Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. […] A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine, [...] sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production" (2).

En ce qui concerne notre époque, il faut ajouter que, grâce à une organisation parfaite au niveau mondial du transport de containers par mer, les coûts de transport des marchandises et des produits sont minimes. De ce fait, les grandes distances ne découragent plus mais elles stimulent plutôt le commerce au niveau mondial.

Le fait que, dans la recherche constante de nouvelles possibilités de gain, les affaires fondées uniquement sur un capital fictif et sur sa multiplication, avec une tendance à négliger les données de l’économie réelle et à les détériorer, se répandent de plus en plus sur les marchés financiers, n’est pas en dehors du développement, mais correspond plutôt à sa logique. Cela aussi, Karl Marx l’avait déjà vu (3).

L’Etat et le droit peuvent sûrement fixer de l’extérieur des limites au système capitaliste et lui imposer des règles, limiter ses excès et ses conséquences inacceptables, dans la mesure où l’organisation de l’Etat, qui de son côté est lié à la défense d’une économie favorable à la croissance, a la force de le faire. Et, dans une certaine mesure, il le fait. Mais, même en cas de réussite, cette correction reste marginale, elle doit être extorquée à la logique fonctionnelle du système dans la mesure où cette dernière tend toujours à la plus grande déréglementation possible.

RENVERSER LE CAPITALISME DEPUIS SES BASES

De quoi souffre donc le capitalisme? Pas seulement de ses excès et de l’avidité et de l’égoïsme des hommes qui y opèrent. Il souffre de son point de départ, de son principe fonctionnel et de la force qui crée le système. Il est donc impossible de guérir cette maladie par des remèdes marginaux; on ne peut la guérir qu’en changeant le point de départ.

Il faut remplacer l’individualisme si répandu en matière de propriété, qui prend comme point de départ et principe structurant le profit potentiellement illimité des individus, considéré comme un droit naturel et qui n’est sujet à aucune orientation en termes de contenu, par une organisation normative et une stratégie d’action basées sur le principe selon lequel les biens de la Terre, c’est-à-dire la nature et l’environnement, les produits de la terre, l’eau et les matières premières n’appartiennent pas à ceux qui s’en emparent les premiers et les exploitent, mais sont destinés à tous les hommes pour qu’ils satisfassent leurs besoins vitaux et parviennent au bien-être.

C’est un principe radicalement différent; son point de départ et de référence est la solidarité des hommes dans leur coexistence et leur compétition. C’est de là qu’il faut déduire les règles fondamentales sur la base desquelles modeler les processus d’action, économiques mais aussi non économiques (4).

Le choix d’un tel point de départ n’est pas du tout nouveau. Il se rattache à une ancienne tradition, qui n’a été abandonnée qu’avec le passage à l’individualisme de la propriété et au capitalisme. Thomas d’Aquin, le grand théologien et philosophe du Moyen Age, affirme explicitement que sur la base du droit naturel, c’est-à-dire à l’organisation de la nature voulue par Dieu, les biens terrestres sont prévus pour la satisfaction des besoins de tous les hommes. La propriété privée des individus n’existe que dans le cadre de cette destination universelle et lui est subordonnée. Elle n’appartient pas au droit naturel en soi, mais elle est un ajout législatif justifié par des motifs pratiques, parce que chacun s’occupe davantage de ce qui est à lui que de ce qui appartient à tous, parce qu’il est plus conforme à l’objectif que chacun possède et gère ses biens lui-même et, enfin, parce que la propriété privée favorise la paix entre les hommes (5). Puis Thomas distingue entre possession, administration et usage de ce que l’on possède. Alors que la première ne concerne que l’individu, l’usage doit tenir compte du fait que les biens extérieurs, sur la base de leur destination originelle, sont communs, donc celui qui en est pourvu doit les partager volontairement avec les pauvres (6). C’est pourquoi, selon Thomas, en cas d’extrême nécessité, le vol n’est pas un péché (7).

On voit apparaître ici un modèle contraire au capitalisme. Un modèle qui part d’autres principes fondamentaux et démasque ainsi le caractère inhumain du capitalisme. La solidarité n’apparaît plus comme une réparation, pour bloquer et compenser les conséquences nuisibles d’un individualisme débridé en matière de propriété, mais comme un principe structurant de la coexistence humaine y compris dans le domaine économique.

Ce point de départ agit de plusieurs façons: attribution des produits du sol et des matières premières naturelles; relation avec les biens de consommation et l’environnement, nature, eau et air; rôle dirigeant de ce qui est travail par rapport au capital; limites à l’accumulation de propriétés et de capitaux; reconnaissance des autres êtres humains – y compris les générations futures – comme sujets et partenaires dans le domaine de l’usage, du commerce et de la possession et pas comme objets d’une possible exploitation.

On a ainsi un cadre normatif, à l’intérieur duquel le sentiment de la possession et de l’usage personnel, la garantie de la propriété peuvent et doivent avoir leur signification pragmatique et leur fonction comme forces motrices du processus économique et de son progrès. Mais ils restent liés au concept prioritaire de solidarité, qui offre une orientation en termes de contenu et fixe des limites empêchant une expansion illimitée.

APRÈS MARX, C’EST L’HEURE DE L’ÉGLISE

Ce n’est pas ici le lieu pour élaborer en détail un tel modèle théorique et pratique inspiré du principe de solidarité. Les bases pour le faire se trouvent dans la tradition de la doctrine sociale chrétienne. Il suffit de les tirer de leur sommeil de Belle au Bois Dormant et de s’appliquer avec décision à les mettre en pratique.

Longtemps cette doctrine sociale de l’Eglise a eu une attitude plutôt défensive vis-à-vis du capitalisme dont les indiscutables succès l’impressionnaient. Elle l’a critiqué sur des points spécifiques au lieu de le mettre en discussion en tant que tel. Actuellement l’évident effondrement du capitalisme, dû à son expansion illimitée et presque déréglée, peut et doit permettre à la doctrine sociale de l’Eglise de le contester de manière radicale.

Pour cela le magistère social peut se référer simplement au pape Jean-Paul II, le critique le plus lucide et le plus énergique du capitalisme après Karl Marx. Dès sa première encyclique, il avait entrepris une évaluation du système en tant que tel, des structures et des mécanismes qui dominent l’économie mondiale dans le domaine des finances et de la valeur de l’argent, de la production et du commerce. A son avis, ils se sont montrés incapables de répondre aux défis et aux exigences éthiques de notre temps (8). L’homme "ne peut devenir esclave des choses, esclave des systèmes économiques, esclave de la production, esclave de ses propres produits" (9).

Mais la nouvelle orientation solidariste et la transformation d’un vaste système d’action économique qui, comme nous l’avons montré, ne tient pas compte de la nature et de la vocation de l’homme mais les contredit, ne se réalisent pas toutes seules. Cela demande un pouvoir d’état capable d’agir et de décider, qui dépasse la simple fonction de garantie du développement du système économique et de vérification du parallélogramme des forces, mais assume efficacement la responsabilité du bien commun à travers la limitation, l’orientation et aussi le refus de poursuivre le pouvoir économique, en cherchant sans cesse à réduire en même temps les inégalités sociales.

Il est impossible de réaliser une telle transformation par de simples interventions de coordination. Mais aujourd’hui où trouve-t-on une telle forme d’Etat? Face à l’enchevêtrement économique mondial la force de l’Etat national ne suffit plus; elle sera toujours vaincue par les forces économiques qui agissent au niveau mondial. D’autre part, il est impossible d’organiser une forme d’Etat au niveau mondial, sous la forme d’un Etat planétaire. On ne peut le faire que pour et dans des zones limitées, qui sont en relations entre elles et collaborent. L’appel est donc lancé surtout à l’Europe. Mais aura-t-elle la volonté et la force de le faire?

NOTES

(1) H. Freyer, "Theorie des gegenwärtigen Zeitalters", Deutsche Verlag-Amstalt, Stuttgart, 1956, p. 79 sqq.
(2) K. Marx, F. Engels, "Manifesto del partito comunista", Marietti, Genova, 1973, p. 60.
(3) K. Marx, "Das Kapital", vol. III, c. 25, Dietz-Verlag, Berlin, 1956, pp. 436-452.
(4) Cf. E.-W. Böckenförde, "Ethische und politische Grundsatzfragen zur Zeit", in Id., "Kirche und christilicher Glaube in der Herausforderungen der Zeit", Münster, 2007, pp. 362-366.
(5) Thomas d’Aquin, "Summa Theologiae", IIa-IIae, q. 66, art. 2 et 7.
(6) Id., q. 66, art. 2, resp.
(7) Id., art. 7, resp.
(8) Cf. Jean-Paul II, "Redemptor hominis", 1979, n. 16. Cf. aussi: Id., "Laborem exercens", 1981; "Centesimus annus", 1991.
(9) Jean-Paul II, "Redemptor hominis", 1979, n. 16.


Les trois encycliques économico-sociales de Jean-Paul II:

Centesimus Annus, 1991

Sollicitudo rei socialis, 1987

Laborem exercens, 1981

 Traduction française par Charles de Pechpeyrou, Paris, France.


 

Source: Sandro Magister
Eucharistie sacrement de la miséricorde - (E.S.M.) 05.06.2009 - T/International

 

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