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Dilexit nos, quatrième encyclique de François sur l’amour humain et
divin du cœur de Jésus-Christ
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Le 24 octobre 2024 -
E.S.M.
- Aujourd'hui jeudi 24 octobre 2024 s'est
déroulée une conférence de presse pour présenter «
Dilexit nos – Lettre encyclique sur l’amour humain et
divin du cœur de Jésus-Christ ». L’encyclique
Dilexit Nos du pape François met l’accent sur le cœur
comme symbole qui unifie l’humanité dans sa totalité,
car c’est dans le cœur que se trouvent la volonté, les
émotions et les décisions les plus profondes. Tout au
long du texte, il souligne comment le Cœur de Jésus est
source de miséricorde, de proximité et de tendresse, une
image vivante de l’amour humain et divin du Christ.
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Dilexit nos, quatrième encyclique de François
Dilexit nos – Lettre encyclique sur l’amour humain et divin du cœur de
Jésus-Christ
Le 24 octobre 2024 -
E.S.M. -
L’encyclique Dilexit Nos du pape François explore en
profondeur le concept de l’amour, à la fois humain et divin, à
travers le symbolisme du Cœur de Jésus. Il commence en soulignant
l’amour inconditionnel du Christ, qui « nous a aimés d’abord
»,
selon saint Paul.
Le pape réfléchit à l’importance de revenir au cœur dans une société
actuelle dominée par la superficialité, le consumérisme et la
technologie. Tout au long du texte, il souligne comment le Cœur de
Jésus est source de miséricorde, de proximité et de tendresse, une
image vivante de l’amour humain et divin du Christ qui ne se limite
pas à de simples représentations artistiques, mais invite à une
relation personnelle avec Lui.
En termes théologiques, l’encyclique souligne l’importance de
l’adoration au Cœur de Jésus, qui ne se sépare pas de la personne du
Christ, mais le représente dans sa totalité. Ce symbole aide à
comprendre comment l’amour divin s’est incarné dans un cœur humain,
montrant un triple amour : divin, spirituel et sensible.
Le pape réfléchit à l’importance de revenir au cœur dans une société
actuelle dominée par la superficialité, le consumérisme et la
technologie. Tout au long du texte, il souligne comment le Cœur de
Jésus est source de miséricorde, de proximité et de tendresse, une
image vivante de l’amour humain et divin du Christ qui ne se limite
pas à de simples représentations artistiques, mais invite à une
relation personnelle avec Lui.
En termes théologiques, l’encyclique souligne l’importance de
l’adoration au Cœur de Jésus, qui ne se sépare pas de la
personne du Christ, mais le représente dans sa totalité. Ce symbole
aide à comprendre comment l’amour divin s’est incarné dans un cœur
humain, montrant un triple amour : divin, spirituel et sensible.
À première vue, l’encyclique s’inscrit dans la tradition de l’Église
catholique. Le pape François retrouve et approfondit la dévotion au
Sacré-Cœur de Jésus, un thème présent dans la théologie depuis des
siècles, avec de fortes racines dans les écrits de saint Jean-Paul
II et de Pie XII. Il ne semble pas y avoir d'éléments qui
contredisent la doctrine traditionnelle de l'Église, puisque
l'approche est une réaffirmation de la centralité de l'amour du
Christ et de sa présence vivante dans l'histoire.
L'encyclique reste cohérente avec les enseignements traditionnels
sur l'amour divin et l'incarnation du Christ, promouvant une
dévotion qui embrasse à la fois le cœur humain et divin.
Texte intégral à suivre :
LETTRE ENCYCLIQUE
DILEXIT NOS
DU SAINT-PÈRE
FRANÇOIS
SUR L’AMOUR HUMAIN ET DIVIN
DU CŒUR DE JÉSUS-CHRIST
1. « Il nous a aimés » dit saint Paul, en parlant du Christ (Rm 8, 37),
nous faisant découvrir que rien « ne pourra nous séparer
» (Rm8, 39)
de son amour. Il l’affirme avec certitude car le Christ l’a dit
lui-même à ses disciples: « Je vous ai aimés » (Jn 15, 9.12). Il a dit
aussi : « Je vous appelle amis » (Jn 15, 15). Son cœur ouvert nous
précède et nous attend inconditionnellement, sans exiger de
préalable pour nous aimer et nous offrir son amitié: « Il nous a
aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Grâce à Jésus, « nous avons reconnu
l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16).
I L’IMPORTANCE DU CŒUR
2. On utilise souvent le symbole du cœur pour parler de l’amour de
Jésus-Christ. Certains se demandent si cela a encore un sens
aujourd’hui. Or, lorsque nous sommes tentés de naviguer en surface,
de vivre à la hâte sans savoir pourquoi, de nous transformer en
consommateurs insatiables, asservis aux rouages d’un marché qui ne
s’intéresse pas au sens de l’existence, nous devons redécouvrir
l’importance du cœur [1] .
QUELLE COMPRÉHENSION AVONS-NOUS DU “CŒUR”?
3. Dans le grec classique profane, le termekardia désigne le
tréfonds des êtres humains, des animaux et des plantes. Il indique
chez Homère, non seulement le centre corporel, mais aussi le centre
émotionnel et spirituel de l’homme. Dans l’Iliade, la pensée et le
sentiment relèvent du cœur et sont très proches l’un de
l’autre.[2] Le cœur apparaît comme le centre du désir et le lieu où
se prennent les décisions importantes de la personne.[3] Le cœur
acquiert chez Platon une fonction de “synthèse” du rationnel et des
tendances de chacun, les passions et les requêtes des facultés
supérieures se transmettant à travers les veines et confluant vers
le cœur.[4] C’est ainsi que nous voyons depuis l’antiquité
l’importance de considérer l’être humain non pas comme une somme de
diverses facultés, mais comme un ensemble âme-corps avec un centre
unificateur qui donne à tout ce que vit la personne un sens et une
orientation.
4. La Bible affirme que « vivante, en effet, est la parole de Dieu,
efficace […] elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur
»
(He 4, 12). Elle nous parle ainsi d’un centre, le cœur, qui se trouve
derrière toute apparence, même derrière les pensées superficielles
qui nous trompent. Les disciples d’Emmaüs, dans leur marche
mystérieuse avec le Christ ressuscité, ont vécu un moment
d’angoisse, de confusion, de désespoir, de désillusion. Mais au-delà
et malgré tout, quelque chose se passait au fond d’eux: « Notre cœur
n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait
en chemin? » (Lc 24, 32).
5. En même temps, le cœur est le lieu de la sincérité où l’on ne
peut ni tromper ni dissimuler. Il renvoie généralement aux
véritables intentions d’une personne, ce qu’elle pense, croit et
veut vraiment, les “secrets” qu’elle ne dit à personne et, en fin de
compte, sa vérité nue. Il s’agit de ce qui est authentique, réel,
vraiment “à soi”, ce qui n’est ni apparence ni mensonge. C’est
pourquoi Dalila déclarait à Samson qui ne lui révélait pas le secret
de sa force: « Comment peux-tu dire que tu m’aimes, alors que ton
cœur n’est pas avec moi ? » (Jg 16, 15). Ce n’est que lorsqu’il lui
confia son secret, si caché, qu’elle « comprit qu’il lui avait ouvert
tout son cœur » (Jg 16, 18).
6. Cette vérité propre à toute personne est souvent cachée sous
beaucoup de feuilles mortes, au point qu’il est difficile de se
connaître soi-même et plus difficile encore de connaître l’autre:
« Le cœur est rusé plus que tout, et pervers, qui peut le pénétrer?
»
(Jr 17, 9). Nous comprenons ainsi pourquoi le livre des Proverbes
nous interpelle: « Plus que sur toute chose, veille sur ton cœur,
c’est de lui que jaillit la vie. Écarte loin de toi la bouche
perverse » (4, 23-24). L’apparence, la dissimulation et la
supercherie abîment et pervertissent le cœur. Nombreuses sont nos
tentatives pour montrer ou exprimer ce que nous ne sommes pas; or,
tout se joue dans le cœur. On y est soi-même, quelque soit ce que
l’on montre extérieurement et ce que l’on cache. C’est la base de
tout projet solide pour la vie, car rien de valable ne se construit
sans le cœur. L’apparence et le mensonge n’offrent que du vide.
7. En guise de métaphore, je voudrais rappeler une chose que j’ai
déjà racontée à d’autres occasions: « Pour le carnaval, quand nous
étions enfants, notre grand-mère nous faisait des biscuits, et elle
faisait une pâte très fine. Ensuite, elle la mettait dans l’huile et
cette pâte gonflait, gonflait et, quand nous la mangions, elle était
vide. En dialecte, ces biscuits s’appelaient des “mensonges”. Et la
grand-mère nous en expliquait la raison: “Ces biscuits sont comme
les mensonges: ils semblent grands, mais ils n’y a rien dedans, il
n’y a là aucune vérité, il n’y a aucune substance” ».[5]
8. Au lieu de rechercher des satisfactions superficielles et de
jouer un rôle devant les autres, il vaut mieux laisser surgir les
questions décisives: qui suis-je vraiment, qu’est-ce que je cherche?
Quel sens je veux donner à ma vie, à mes choix ou à mes actions?
Pourquoi et dans quel but suis-je dans ce monde ? Comment est-ce que
je veux donner de la valeur à mon existence lorsqu’elle s’achèvera?
Quel sens je veux donner à tout ce que je vis? Qui est-ce que je
veux être devant les autres? Qui suis-je devant Dieu ? Ces questions
me ramènent à mon cœur.
REVENIR AU CŒUR
9. Dans ce monde liquide, il est nécessaire de parler à nouveau du
cœur, d’indiquer le lieu où toute personne, quelque soit sa
catégorie et sa condition, fait sa synthèse; là où l’être concret
trouve la source et la racine de toutes ses autres forces,
convictions, passions et choix. Mais nous évoluons dans des sociétés
de consommateurs en série vivant au jour le jour, dominés par les
rythmes et les bruits de la technologie, et qui n’ont pas une grande
patience pour accomplir les processus que l’intériorité requiert.
Dans la société actuelle, l’être humain « risque de perdre le centre,
le centre de lui-même ».[6] « L’homme contemporain est souvent
perturbé, divisé, presque privé d’un principe intérieur qui crée
l’unité et l’harmonie de son être et de son agir. Malheureusement,
des modèles de comportement assez répandus amplifient sa dimension
rationnelle et technologique, ou à l’inverse sa dimension
instinctive ».[7] Le cœur fait défaut.
10. Certes, le problème d’une société liquide est d’actualité,
mais la dévalorisation du centre intime de l’homme – du cœur – vient
de très loin : on la trouve déjà dans le rationalisme grec et
préchrétien, dans l’idéalisme postchrétien et dans le matérialisme
sous ses diverses formes. Le cœur a peu de place dans
l’anthropologie et il est une notion étrangère pour la grande pensée
philosophique. D’autres concepts tels que la raison, la volonté ou
la liberté lui ont été privilégiés. Sa signification est vague et on
ne lui a pas donné de place spécifique dans la vie humaine.
Peut-être parce qu’il n’était pas facile de le placer parmi les
idées “claires et distinctes” ou en raison de la difficulté à se
connaître soi-même: il semblerait que la réalité la plus intime soit
aussi la plus lointaine de la connaissance. Souvent la rencontre de
l’autre n’est pas un moyen de se trouver soi-même, puisque notre
mentalité est dominée par un individualisme malsain. Beaucoup se
sont sentis en sécurité dans le domaine plus contrôlable de
l’intelligence et de la volonté afin de construire leurs systèmes de
pensée. Ils ne trouvaient pas, en effet, de place pour le cœur
lui-même, distinct des forces et des passions humaines considérées
isolément les unes des autres. L’idée d’un centre personnel, où la
seule chose qui puisse tout unifier est en fin de compte l’amour,
n’était pas non plus largement développée.
11. Si le cœur est dévalorisé, alors parler avec le cœur, agir avec
le cœur, mûrir et prendre soin du cœur est également dévalorisé.
Lorsque la spécificité du cœur n’est pas prise en compte, sont
perdues les réponses que l’intelligence à elle seule ne peut donner,
perdue la rencontre avec les autres, perdue la poésie. Et nous
passons à côté de l’histoire et de nos histoires, car la véritable
aventure personnelle est celle qui se construit à partir du cœur. À
la fin de la vie, c’est tout ce qui comptera.
12. Il faut affirmer que nous avons un cœur, que notre cœur coexiste
avec les autres cœurs qui l’aident à être un “tu”. Comme nous ne
pouvons pas développer longuement ce thème, nous citerons un
personnage de roman, Stavroguine de Dostoïevski.[8] Romano Guardini
le décrit comme une incarnation même du mal, car sa principale
caractéristique est d’être sans cœur: « Stavroguine n’a pas de cœur,
son esprit est donc quelque peu froid et impitoyable, et son corps
est empoisonné par l’inertie et la sensualité bestiale. Il ne peut
donc pas atteindre les autres hommes, et aucun d’entre eux ne peut
vraiment l’atteindre, car c’est le cœur qui crée les possibilités de
rencontre. C’est par le cœur que je suis aux côtés de l’autre et que
l’autre est proche de moi. Seul le cœur peut accueillir et donner un
asile. L’intimité est l’acte, la sphère du cœur. Stavroguine,
cependant, est une personne distante, [...] il est très loin, y
compris de lui-même, car la partie la plus intime de l’homme se
trouve dans le cœur et non dans l’esprit. L’intériorité qui réside
dans l’esprit n’est pas le propre de l’homme. Mais quand le cœur
n’est pas vivant, l’homme n’est pas en lui-même, mais à côté de
lui-même ».[9]
13. Il faut que toutes les actions soient placées sous le “contrôle
politique” du cœur, que l’agressivité et les désirs obsessionnels se
calment dans le bien le plus grand que leur offre le cœur et dans sa
force contre les maux; il faut que l’intelligence et la volonté se
mettent également à son service, en sentant et goûtant les vérités
plutôt qu’en voulant les dominer comme certaines sciences ont
tendance à le faire; il faut que la volonté désire le bien le plus
grand que le cœur connaît, et que l’imagination et les sentiments se
laissent modérer par le battement du cœur.
14. En définitive, on pourrait dire que je suis mon cœur, car c’est
lui qui me distingue, me façonne dans mon identité spirituelle et me
met en communion avec les autres. Les algorithmes à l’œuvre dans le
monde numérique montrent que nos pensées, et ce que décide notre
volonté, sont beaucoup plus “standards” que nous ne le pensions.
Elles sont facilement prévisibles et manipulables. Il n’en va pas de
même pour le cœur.
15. Le mot “cœur” est important pour la philosophie et la théologie
qui cherchent à réaliser une synthèse. En effet, le mot “cœur” ne
peut être épuisé par la biologie, la psychologie, l’anthropologie ou
toute autre science. Il fait partie de ces mots originels « qui
désignent les réalités de l’homme qui lui reviennent dans la mesure
où il est précisément un être complet (en tant que personne
corporelle et spirituelle) ».[10] Ainsi, le biologiste n’est pas plus
réaliste que les autres lorsqu’il parle du cœur, car il n’en voit
qu’une partie; or le tout n’est pas moins réel, il l’est même
davantage. Un langage abstrait ne pourrait pas non plus avoir la
même signification concrète et intégrante en même temps. Si le
“cœur” nous conduit au plus profond de notre personne, il nous
permet aussi de nous reconnaître dans notre globalité et pas
seulement dans un aspect isolé.
16. D’autre part, cette force unique du cœur nous aide à comprendre
pourquoi il est dit que, lorsqu’une réalité est saisie avec le cœur
il est possible de mieux la connaître, et plus complètement. Cela
nous conduit inévitablement à l’amour dont le cœur est capable, car
« le fond de la réalité c’est l’amour ».[11] Pour Heidegger, selon
l’interprétation qu’en fait un penseur contemporain, la philosophie
ne commence pas par un concept pur ou une certitude, mais par une
émotion: « La pensée doit être saisie avant ou pendant qu’elle
travaille avec les concepts. Sans l’émotion, la pensée ne peut pas
commencer. La première image de la pensée, c’est la chair de poule. C’est l’émotion qui fait réfléchir et questionner: “La
philosophie se fait toujours dans un état d’âme fondamental” (Stimmung)
».[12] C’est
là qu’apparaît le cœur qui « abrite les états d’âme, fonctionne comme
un “gardien de l’état de l’âme”. Le “cœur” entend de manière non
métaphorique “la voix silencieuse” de l’être, se laissant modérer et
déterminer par elle ».[13]
LE CŒUR QUI ASSEMBLE LES FRAGMENTS
17. En même temps, le cœur rend possible tout lien authentique, car
une relation qui n’est pas construite par le cœur ne peut pas
surmonter le morcellement de l’individualisme. Deux monades qui se
croiseraient pourraient seulement se maintenir, mais elles ne
s’uniraient pas vraiment. L’anti-cœur est une société de plus en
plus dominée par le narcissisme et l’autoréférence. Nous arrivons
finalement à la “perte du désir”, parce que l’autre disparaît de
l’horizon et nous nous enfermons dans notre égoïsme, incapables de
relations saines.[14] En conséquence, nous devenons incapables
d’accueillir Dieu. Comme le dirait Heidegger, pour recevoir le
divin, nous devons bâtir une « maison d’hôtes
».[15]
18. Nous voyons ainsi que, dans le cœur de chaque personne, il
existe ce lien paradoxal entre la valorisation de soi et l’ouverture
à l’autre, entre la rencontre très personnelle avec soi-même et le
don de soi à l’autre. Je ne deviens moi-même que lorsque j’acquiers
la capacité de reconnaître l’autre, et que je rencontre l’autre qui
peut reconnaître et accepter mon identité.
19. Le cœur est également capable d’unifier et d’harmoniser
l’histoire personnelle, qui semble fragmentée en mille morceaux mais
où tout peut avoir un sens. C’est ce que l’Évangile exprime avec
Marie qui regardait avec le cœur. Elle savait dialoguer avec les
expériences conservées en y réfléchissant dans son cœur, en leur
donnant du temps, les méditant et les conservant intérieurement pour
se souvenir. Dans l’Évangile, la meilleure expression de ce que
pense le cœur est représentée par les deux passages de saint Luc qui
nous disent que Marie « gardait (syneterei) toutes ces choses, les
méditant (symballousa) dans son cœur » (cf. Lc 2, 19; cf. 2, 51). Le
verbe symballein (d’où le terme “symbole”) signifie méditer, unir
deux choses dans son esprit, et aussi s’examiner soi-même,
réfléchir, dialoguer avec soi-même. En Lc 2, 51 dieterei signifie
“conserver avec soin”, et ce qu’elle conservait n’était pas
seulement “la scène” qu’elle voyait, mais aussi ce qu’elle ne
comprenait pas encore, mais qui était présent et vivant dans
l’attente de tout rassembler dans son cœur.
20. À l’ère de l’intelligence artificielle, nous ne pouvons pas
oublier que la poésie et l’amour sont nécessaires pour sauver
l’homme. Ce qu’aucun algorithme ne pourra jamais prendre en compte,
c’est, par exemple, ce temps de l’enfance dont nous nous souvenons
avec tendresse et qui continue à se produire aux quatre coins de la
planète, même si les années passent. Je pense à l’utilisation de la
fourchette pour sceller les bords de ces patés faits maison avec
nos mères ou nos grands-mères. C’est ce moment d’apprentissage
culinaire, à mi-chemin entre le jeu et l’âge adulte, où l’on prend
la responsabilité de travailler pour aider l’autre. Comme la
fourchette, je pourrais citer des milliers de petits détails qui se
trouvent dans la biographie de chacun: provoquer un sourire avec une
plaisanterie, faire un dessin au contrejour d’une fenêtre, jouer son
premier match de football avec un ballon en chiffon, conserver des
vers dans une boîte à chaussures, faire sécher une fleur entre les
pages d’un livre, s’occuper d’un oiseau tombé du nid, faire un vœu
en cueillant une marguerite. Tous ces petits détails – ce qui est
ordinaire-extraordinaire – ne pourront jamais faire partie des
algorithmes. Parce que la fourchette, les plaisanteries, la fenêtre,
le ballon, la boîte à chaussures, le livre, l’oiseau, la fleur...
reposent sur la tendresse que l’on conserve dans les souvenirs du
cœur.
21. Le noyau de tout être humain, son centre le plus intime, n’est
pas le noyau de l’âme mais de toute la personne dans son identité
unique qui est à la fois âme et corps. Tout s’unifie dans le cœur
qui peut être le siège de l’amour avec la totalité de ses
composantes spirituelles, émotionnelles et même physiques. En
définitive, si l’amour y règne, la personne réalise son identité de
manière pleine et lumineuse, car tout être humain a été créé avant
tout pour l’amour, il est fait dans ses fibres les plus profondes
pour aimer et être aimé.
22. C’est pourquoi, en voyant comment les nouvelles guerres se
succèdent avec la complicité, la tolérance ou l’indifférence
d’autres pays, ou de simples luttes de pouvoir autour d’intérêts
partisans, nous sommes en droit de penser que la société mondiale
est en train de perdre son cœur. Il suffit de regarder et d’écouter
les femmes âgées – de différentes parties en conflit – qui sont
prisonnières de ces affrontements dévastateurs. Il est déchirant de
les voir pleurer, leurs petits-enfants assassinés ou de les entendre
souhaiter leur propre mort parce qu’elles ont perdu la maison dans
laquelle elles ont toujours vécu. Elles, qui ont été souvent des
modèles de force et d’endurance au cours de vies difficiles et
sacrifiées, parviennent aujourd’hui à la dernière étape de leur
existence et ne reçoivent pas la paix méritée, mais de l’angoisse,
de la peur et de l’indignation. Rejeter la responsabilité sur les
autres ne résout pas ce drame honteux. Voir des grands-mères pleurer
sans que cela nous soit intolérable est le signe d’un monde sans
cœur.
23. Lorsqu’une personne réfléchit, cherche, médite sur son être et
son identité ou bien analyse des questions supérieures; lorsqu’elle
réfléchit au sens de sa vie et même lorsqu’elle recherche Dieu, si
elle éprouve la joie d’avoir entrevu quelque chose de la vérité,
cela trouve son point culminant dans l’amour. En aimant, la personne
sent qu’elle sait pourquoi et dans quel but elle vit. Tout converge
ainsi vers un état de connexion et d’harmonie. C’est pourquoi, face
à son mystère personnel, la question la plus décisive que chacun
peut se poser est peut-être la suivante : ai-je un cœur?
LE FEU
24. Cela a des conséquences pour la spiritualité. Par exemple, la
théologie des Exercices Spirituels de saint Ignace de Loyola a pour
principe l’affectus. La dimension discursive repose sur une
volonté fondamentale (avec toute la force du cœur) qui donne force
et ressources à la tâche de réorganisation de la vie. Les règles et
compositions de lieu qu’Ignace met en place fonctionnent sur la base
d’un “fondement” différent, l’inconnu du cœur. Michel de Certeau
montre comment les “motions” dont parle saint Ignace sont les
irruptions d’une volonté de Dieu et d’une volonté du cœur qui reste
différente de la réalité présente. Quelque chose d’inattendu
commence à parler dans le cœur de la personne, quelque chose qui
naît de l’inconnaissable, enlève la surface de ce qui est connu et
s’y oppose. C’est l’origine d’un nouvel “ordonnancement de la vie” à
partir du cœur. Il ne s’agit pas de discours rationnels qu’il
faudrait mettre en pratique en les faisant passer dans la vie, de
sorte que l’affectivité et la pratique seraient les simples
conséquences – en dépendance – d’un savoir assuré.[16]
25. Là où le philosophe arrête sa réflexion, le cœur croyant aime,
adore, demande pardon et s’offre pour servir à l’endroit que le
Seigneur lui donne de choisir pour le suivre. Il réalise alors qu’il
est le “tu” de Dieu et qu’il peut être un “je” parce que Dieu est un
“tu” pour lui. Le fait est que seul le Seigneur nous offre de nous
traiter comme un “tu”, toujours et à jamais. Accepter son amitié est
une affaire de cœur et nous constitue en tant que personnes au sens
plein du terme.
26.
Saint Bonaventure disait qu’en fin de compte, on doit demander
« non pas la lumière mais le feu
».[17] Et il enseignait que « la foi est dans
l’intellect de manière à provoquer le sentiment. Ainsi, le fait de
savoir que le Christ est mort pour nous ne reste pas une
connaissance mais devient nécessairement sentiment, amour
».[18] Dans cette ligne, saint John Henry Newman a pris pour
devise la phrase «
Cor ad cor loquitur » (de cœur à cœur), parce qu’au-delà de toute dialectique,
le Seigneur nous sauve en parlant à nos cœurs à partir de son
Sacré-Cœur. Cette même logique faisait que pour lui, grand penseur,
le lieu de la rencontre la plus profonde, avec lui-même et avec le
Seigneur, n’était pas la lecture ou la réflexion, mais le dialogue
priant, cœur à cœur avec le Christ vivant et présent. C’est pourquoi
Newman a trouvé dans l’Eucharistie le Cœur de Jésus-Christ vivant,
capable de libérer, de donner un sens à chaque instant et de
répandre en l’homme une paix véritable : « Ô très Sacré, très aimant
Cœur de Jésus, tu es caché dans la Sainte Eucharistie et tu bats
toujours pour nous.[…] Je t’adore donc avec amour et crainte, avec
une affection fervente et une volonté soumise et résolue. Ô mon
Dieu, quand tu condescends à me permettre de te recevoir, de te
manger et de te boire, et à faire de moi pour un moment ta demeure,
oh! fais battre mon cœur à l’unisson du tien. Purifie-le de tout ce
qui est terrestre, fier et sensuel, de tout ce qui est dur et cruel,
de toute atonie, de tout désordre, de toute perversité. Remplis-le
de ta présence, afin que ni les événements de la journée, ni les
circonstances du temps présent n’aient le pouvoir de le troubler;
mais que, dans ton amour et dans ta crainte, il puisse trouver la
paix ».[19]
27. Devant le Cœur de Jésus vivant et présent, notre esprit
comprend, éclairé par l’Esprit, les paroles de Jésus. Notre volonté
se met donc en mouvement pour les mettre en pratique. Mais cela
pourrait rester une forme de moralisme autosuffisant. Sentir et
goûter le Seigneur, et l’honorer, est une affaire de cœur. Seul le
cœur est capable de mettre les autres facultés et passions, et toute
notre personne, dans une attitude de révérence et d’obéissance
amoureuse au Seigneur.
LE MONDE PEUT CHANGER À PARTIR DU CŒUR
28. Ce n’est qu’à partir du cœur que nos communautés parviendront à
unir leurs intelligences et leurs volontés, et à les pacifier pour
que l’Esprit nous guide en tant que réseau de frères; car la
pacification est aussi une tâche du cœur. Le Cœur du Christ est
extase, il est sortie, il est don, il est rencontre. En Lui, nous
devenons capables de relations saines et heureuses les uns avec les
autres et de construire le Royaume de l’amour et de la justice dans
ce monde. Notre cœur uni à celui du Christ est capable de ce miracle
social.
29. Prendre le cœur au sérieux a des conséquences sociales. Comme
l’enseigne le
Concile Vatican II, « nous avons tous assurément à
changer notre cœur et à ouvrir les yeux sur le monde, comme sur les
tâches que nous pouvons entreprendre tous ensemble pour le progrès
du genre humain ».[20] Car « les déséquilibres qui travaillent le
monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental qui prend
racine dans le cœur même de l’homme ».[21] Face aux drames du monde,
le Concile nous invite à revenir au cœur, expliquant que l’être
humain, « par son intériorité, dépasse l’univers des choses: c’est à
ces profondeurs qu’il revient lorsqu’il fait retour en lui-même où
l’attend ce Dieu qui scrute les cœurs (cf.1 S 16, 7;Jr 17, 10) et où
il décide personnellement de son propre sort sous le regard de Dieu
».[22]
30. Cela ne signifie pas qu’il faille trop compter sur soi-même.
Prenons garde: rendons-nous compte que notre cœur n’est pas
autosuffisant, qu’il est fragile et blessé. Il a une dignité
ontologique mais, en même temps, il doit chercher une vie plus
digne.[23] Le Concile Vatican II déclare également: « Quant au
ferment évangélique, c’est lui qui a suscité et suscite dans le cœur
humain une exigence incoercible de dignité », [24] mais pour vivre
selon cette dignité, il ne suffit pas de connaître l’Évangile ni de
faire mécaniquement ce qu’il nous commande. Nous avons besoin de
l’aide de l’amour divin. Allons vers le Cœur du Christ, le centre de
son être qui est une fournaise ardente d’amour divin et humain et
qui est la plus grande plénitude que l’homme puisse atteindre. C’est
là, dans ce Cœur, que nous nous reconnaissons finalement nous-mêmes
et que nous apprenons à aimer.
31. En définitive, le Sacré-Cœur est le principe unificateur de la
réalité, car « le Christ est le cœur du monde; sa Pâque de mort et de
résurrection est le centre de l’histoire qui, grâce à Lui, est
histoire de salut ».[25] Toutes les créatures « avancent, avec nous et
par nous, jusqu’au terme commun qui est Dieu, dans une plénitude
transcendante où le Christ ressuscité embrasse et illumine
tout ».[26] Devant le Cœur du Christ, je demande au Seigneur d’avoir à
nouveau compassion pour cette terre blessée qu’Il a voulu habiter
comme l’un de nous. Qu’Il répande les trésors de sa lumière et de
son amour, afin que notre monde, qui survit au milieu des guerres,
des déséquilibres socioéconomiques, du consumérisme et de
l’utilisation antihumaine de la technologie, puisse retrouver ce qui
est le plus important et le plus nécessaire: le cœur.
II DES GESTES ET DES PAROLES D’AMOUR
32. Le Cœur du Christ, symbole du centre personnel d’où jaillit son
amour pour nous, est le noyau vivant de la première annonce. Là se
trouve l’origine de notre foi, la source qui donne vie aux
convictions chrétiennes.
DES GESTES QUI REFLÈTENT LE CŒUR
33. Le Christ n’a pas voulu beaucoup nous expliquer son amour pour
nous, mais Il l’a manifesté par ses gestes. Nous découvrons en le
voyant agir la manière dont Il nous traite chacun, même si nous
avons du mal à le percevoir. Allons donc chercher là où notre foi
peut le reconnaître: dans l’Évangile.
34. Selon l’Évangile, Jésus est venu chez les siens (cf.Jn 1, 11).
Il ne nous traite pas comme des étrangers, par conséquent nous
sommes les siens. Il nous considère comme un bien propre sur lequel
il veille avec soin, avec affection. Il nous traite comme les siens.
Cela ne signifie pas que nous serions ses esclaves, et lui-même le
dit: « Je ne vous appelle plus serviteurs » (Jn 15, 15). Il nous
propose l’appartenance réciproque des amis. Il est venu, Il a
franchi toutes les distances, Il s’est fait proche de nous dans les
choses les plus simples et les plus quotidiennes de l’existence.
L’autre nom qu’il porte, “Emmanuel”, signifie en effet “Dieu avec
nous”, Dieu proche de notre vie, vivant parmi nous. Le Fils de Dieu
s’est incarné et s’est « anéanti lui-même, prenant la condition
d’esclave » (Ph 2, 7).
35. Cela est manifeste lorsque nous le voyons à l’œuvre. Il est
toujours à la recherche, toujours proche, toujours ouvert à la
rencontre. Nous le contemplons s’arrêter pour parler avec la
Samaritaine au puits où elle va prendre de l’eau (cf.Jn 4, 5-7). Nous
le voyons, au milieu de la nuit, rencontrer Nicodème qui a peur
d’être vu avec Lui (cf. Jn 3,1-2). Nous l’admirons se laisser laver
les pieds, sans honte, par une prostituée (cf. Lc 7, 36-50); dire à
la femme adultère les yeux dans les yeux: je ne te condamne pas (cf.Jn 8,
11); affronter l’indifférence de ses disciples lorsqu’il dit à
l’aveugle sur la route avec tendresse : « Que veux-tu que je fasse
pour toi ? » (Mc 10, 51). Le Christ montre que Dieu est proximité,
compassion et tendresse.
36. Lorsqu’Il guérit une personne, Il préfère s’en approcher: Jésus
« étendit la main et le toucha » (Mt 8, 3). « Il lui toucha la main
»
(Mt 8,15). « Il leur toucha les yeux » (Mt 9, 29). Il s’arrête même pour
guérir des malades avec sa propre salive (cf. Mc 7, 33), comme une
mère, afin qu’ils ne le sentent pas étranger à leur vie. « Le
Seigneur connaît la belle science des caresses. La tendresse de Dieu
ne nous aime pas avec des mots. Il s’approche de nous et, proche de
nous, Il nous donne son amour avec toute la tendresse possible
».[27]
37. Alors qu’il nous est difficile de faire confiance, du fait que
nombre de mensonges, d’agressions et de déceptions nous ont blessés,
Jésus nous murmure à l’oreille: « Aie confiance, mon enfant
» (Mt 9,
2), « Aie confiance, ma fille » (Mt 9, 22). Il nous faut vaincre la
peur et réaliser que nous n’avons rien à perdre avec Lui. À Pierre
qui perd confiance, « Jésus tend la main. Il le saisit, en lui
disant: “ […] Pourquoi as-tu douté?” » (Mt 14, 31). N’aie pas peur.
Laisse-le s’approcher de toi, laisse-le se mettre à côté de toi.
Nous pouvons douter de beaucoup de monde, mais pas de Lui. Et ne
t’arrête pas à cause de tes péchés. Rappelle-toi que de nombreux
pécheurs « se sont mis à table avec Jésus » (Mt 9, 10) et qu’Il n’a été
scandalisé par aucun d’eux. Les élites religieuses se plaignaient et
le traitaient « de glouton et d’ivrogne, un ami des publicains et des
pécheurs » (Mt 11, 19). Lorsque les pharisiens critiquaient sa
proximité avec les personnes considérées comme de basse condition ou
pécheresses, Jésus leur disait: « C’est la miséricorde que je veux,
et non le sacrifice » (Mt 9, 13).
38. Ce même Jésus attend aujourd’hui que tu lui donnes la
possibilité d’éclairer ton existence, de t’élever, de te remplir de
sa force. Il a dit à ses disciples, avant de mourir: « Je ne vous
laisserai pas orphelins, je viendrai vers vous. Encore un peu de
temps et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous verrez que je
vis, et vous aussi vous vivrez » (Jn 14, 18-19). Il trouve toujours un
moyen de se manifester dans ta vie pour que tu puisses le
rencontrer.
LE REGARD
39. L’Évangile nous raconte qu’un homme riche vint à lui, rempli
d’idéaux mais manquant de force pour changer de vie. Alors, « Jésus
fixa sur lui son regard » (Mc 10, 21). Peut-on imaginer cet instant,
cette rencontre entre le regard de cet homme et le regard de Jésus?
Lorsqu’Il t’appelle, te convoque pour une mission, Il commence par
te regarder, Il pénètre au plus profond de ton être. Il perçoit et
connaît tout ce qui est en toi, Il pose son regard sur toi: « Comme
Il cheminait sur le bord de la mer de Galilée, Il vit deux frères
[...] . En avançant plus loin et Il vit deux autres frères » (Mt 4,
18.21).
40. De nombreux textes de l’Évangile nous montrent comment Jésus est
attentif aux personnes, à leurs préoccupations, à leurs souffrances.
Par exemple: « À la vue des foules, Il en eut pitié, car ces gens
étaient las et prostrés » (Mt 9, 36). Lorsque nous avons l’impression
que tout le monde nous ignore, que personne ne s’intéresse à ce qui
nous arrive, que nous n’avons d’importance pour personne, Il nous
prête attention. C’est ce qu’Il fait remarquer à Nathanaël,
solitaire et renfermé: « Avant que Philippe t’appelât, quand tu étais
sous le figuier, je t’ai vu » (Jn 1, 48).
41. C’est justement parce qu’Il est attentif à nous qu’Il est
capable de reconnaître chaque bonne intention, chaque bonne petite
action que nous faisons. L’Évangile raconte qu’ « Il vit une veuve
indigente qui mettait [dans le Trésor du Temple] deux piécettes
»
(Lc 21, 2) et qu’Il en fit part immédiatement à ses apôtres. Jésus
est attentif de telle sorte qu’Il admire les choses bonnes qu’Il
reconnaît en nous. Jésus est dans l’admiration lorsqu’il entend le
centurion le prier en toute confiance (cf.Mt 8, 10). Qu’il est beau
de savoir que si les autres ignorent nos bonnes intentions ou les
choses positives que nous faisons, Jésus ne les ignore pas, au
contraire Il les admire.
42. En tant qu’être humain, Il avait appris cela de Marie, sa mère.
Elle, qui « conservait avec soin toutes ces choses les méditant en
son cœur » (Lc 2, 19), Lui apprit, avec saint Joseph, dès son enfance
à être attentif.
LES PAROLES
43. Nous avons dans les Écritures sa Parole toujours vivante et
actuelle, mais il arrive aussi que Jésus nous parle intérieurement
et nous appelle pour nous conduire au meilleur endroit. Ce lieu le
meilleur, c’est son Cœur. Il nous appelle à entrer là où nous
pouvons retrouver des forces et la paix : « Venez à moi, vous tous
qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi, je vous soulagerai
»
(Mt 11, 28). C’est pourquoi Il demande à ses disciples: « Demeurez en
moi » (Jn 15, 4).
44. Les paroles de Jésus montrent que sa sainteté n’élimine pas les
sentiments. Elles révèlent en certaines occasions un amour passionné
qui souffre pour nous, s’émeut, s’afflige jusqu’aux larmes. Il est
manifeste que les préoccupations et les angoisses courantes des
gens, comme la fatigue ou la faim, ne le laissent pas indifférent:
« J’ai pitié de la foule, [...] ils n’ont pas de quoi manger [...]
ils vont défaillir en route, et il y en a parmi eux qui sont venus
de loin » (Mc 8, 2-3).
45. L’Évangile ne cache pas les sentiments de Jésus à l’égard de
Jérusalem, la ville bien-aimée: « Quand Il fut proche, à la vue de
la ville, Il pleura sur elle » (Lc 19, 41) et exprima son plus grand
regret: « Si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de
paix! » (19, 42). Les évangélistes, tout en le montrant parfois
puissant ou glorieux, ne manquent pas de révéler ses sentiments face
à la mort et à la souffrance des amis. Avant de raconter que « Jésus
pleura » (Jn 11, 35) sur le tombeau de Lazare, l’Évangile explique
qu’ « Il aimait Marthe et sa sœur et Lazare » (Jn 11, 5) et que, voyant
Marie et ses compagnes pleurer, « Il frémit en son esprit et se
troubla » (Jn 11, 33). Le récit ne laisse aucun doute sur le fait
qu’il s’agit de pleurs sincères provenant d’un trouble intérieur.
Enfin, l’angoisse de Jésus face à sa mort violente de la main de
ceux qu’Il aime tant n’est pas non plus cachée: « Il commença à
ressentir effroi et angoisse » (Mc14, 33), au point de dire:
« Mon âme
est triste à en mourir » (Mc 14, 34). Ce trouble intérieur s’exprime
avec toute sa force dans le cri du Crucifié: « Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m’as-tu abandonné? » (Mc 15, 34).
46. Ce qui précède pourrait ressembler à du romantisme religieux. Or
rien n’est plus sérieux et décisif, et trouve sa plus haute
expression se trouve dans le Christ cloué sur la croix qui est la
parole d’amour la plus éloquente. Il ne s’agit pas d’une coquille
vide, d’un pur sentiment, d’une évasion spirituelle. Il s’agit
d’amour. C’est pourquoi, lorsque saint Paul cherche les mots justes
pour expliquer sa relation avec le Christ, il écrit: « Il m’a aimé et
s’est livré lui-même pour moi » (Ga 2, 20). Telle était sa plus grande
conviction: se savoir aimé. Le don de soi du Christ sur la croix l’a
subjugué, mais il n’avait de sens que parce qu’il y avait une chose
encore plus grande que ce don même: “Il m’a aimé”. Alors que nombre
de personnes cherchaient leur salut, leur bien-être ou leur sécurité
dans diverses propositions religieuses, Paul, touché par l’Esprit, a
su regarder au-delà et s’émerveiller de ce qu’il y a de plus grand
et de plus fondamental: “Il m’a aimé”.
47. Après avoir contemplé le Christ, ce que ses gestes et ses
paroles laissent entrevoir de son cœur, rappelons maintenant comment
l’Église réfléchit sur le saint mystère du Cœur du Seigneur.
III VOICI LE CŒUR QUI A TANT AIMÉ
48. La dévotion au Cœur du Christ n’est pas le culte d’un organe
séparé de la personne de Jésus. Nous contemplons et adorons
Jésus-Christ tout entier, le Fils de Dieu fait homme, représenté
dans une image où son cœur est mis en évidence. Le cœur de chair est
considéré comme l’image ou le signe privilégié du centre le plus
intime du Fils incarné et de son amour à la fois divin et humain
car, plus que tout autre membre de son corps, il est « signe ou
symbole naturel de son immense charité ».[28]
L’ADORATION DU CHRIST
49. Il est indispensable de souligner que nous sommes dans une
relation d’amitié et d’adoration avec la personne du Christ, attirés
par son amour représenté par l’image de son Cœur. Nous vénérons
cette image qui le représente, mais l’adoration ne s’adresse qu’au
Christ vivant, dans sa divinité et dans toute son humanité, afin de
nous laisser étreindre par son amour humain et divin.
50. Au-delà de l’image utilisée, il est certain que le Cœur vivant
du Christ – jamais une image – est objet d’adoration car il fait
partie de son Corps très saint et ressuscité, inséparable du Fils de
Dieu qui l’a assumé pour toujours. Il est adoré en tant que « Cœur de
la personne du Verbe auquel il est inséparablement uni ».[29] Nous ne
l’adorons pas isolément mais dans la mesure où, avec ce Cœur, c’est
le Fils incarné lui-même qui vit, aime et reçoit notre amour. Par
conséquent, tout acte d’amour ou d’adoration envers son Cœur « s’adresse en réalité au Christ Lui-même
»,[30] puisqu’il renvoie
spontanément à Lui et qu’il est « le symbole et l’image expresse de
l’amour infini de Jésus-Christ ».[31]
51. C’est pourquoi personne ne doit penser que cette dévotion
pourrait nous séparer ou nous éloigner de Jésus-Christ et de son
amour. De manière spontanée et directe, elle nous oriente vers Lui,
et vers Lui seul, qui nous appelle à une précieuse amitié faite de
dialogue, d’affection, de confiance et d’adoration. Ce Christ au
cœur transpercé et brûlant est le même qui est né à Bethléem par
amour, qui a parcouru la Galilée en guérissant, en caressant, en
répandant la miséricorde, le même qui nous a aimés jusqu’au bout en
ouvrant les bras sur la croix. Enfin, c’est le même qui est
ressuscité et qui vit glorieusement au milieu de nous.
LA VÉNÉRATION DE SON IMAGE
52. Il faut noter que l’image du Christ avec son cœur, même si elle
n’est en aucun cas objet d’adoration, n’est pas pour autant une
image parmi d’autres que nous pourrions choisir. Elle n’a pas été
inventée dans un bureau ni dessinée par un artiste. « Elle n’est pas
un symbole imaginaire, elle est un symbole réel qui représente le
centre, la source d’où a jailli le salut de l’humanité tout
entière ».[32]
53. Une expérience humaine universelle rend cette image unique. Il
est en effet incontestable qu’au cours de l’histoire et dans
diverses parties du monde, le cœur est devenu le symbole de
l’intimité la plus personnelle, ainsi que de l’affection, des
émotions et de la capacité d’aimer. Au-delà de toute explication
scientifique, une main posée sur le cœur d’un ami exprime une
affection particulière; lorsqu’une personne tombe amoureuse et
qu’elle est proche de l’être aimé, les battements de son cœur
s’accélèrent; lorsqu’une personne souffre d’abandon ou de tromperie
de la part d’un être aimé, elle ressent une forte oppression au
niveau du cœur. Pour exprimer qu’une chose est sincère et vient
vraiment du centre de la personne, on dit: “Je te le dis du fond du
cœur”. Le langage poétique ne peut ignorer la puissance de ces
expériences. C’est pourquoi le cœur a acquis incontestablement au
cours de l’histoire une force symbolique unique qui n’est pas
seulement conventionnelle.
54. Il est donc compréhensible que l’Église ait choisi l’image du
cœur pour représenter l’amour humain et divin de Jésus-Christ et le
centre le plus intime de sa personne. Si l’image d’un cœur avec des
flammes de feu est un symbole éloquent nous rappelant l’amour de
Jésus-Christ, il convient cependant que ce cœur fasse partie d’une
représentation de Lui. Son appel à une relation personnelle de
rencontre et de dialogue est de cette manière plus
significatif.[33] L’image vénérée du Christ, de laquelle se détache
son cœur aimant, inclut un regard qui nous appelle à la rencontre,
au dialogue et à la confiance; des mains fortes, capables de nous
soutenir; une bouche qui nous adresse la parole d’une manière unique
et très personnelle.
55. Le cœur a la particularité d’être perçu non pas comme un organe
séparé mais comme un centre intime unificateur et donc comme
expression de la totalité de la personne, ce qui n’est pas le cas
des autres organes du corps humain. Puisqu’il est le centre intime
de la totalité de la personne, et donc une partie représentant le
tout, il serait facile de le dénaturer en le contemplant séparément
de la figure du Seigneur. L’image du cœur doit nous renvoyer à la
totalité de Jésus-Christ en son centre unificateur et, simultanément
à partir de ce centre unificateur, elle nous doit nous amener à
contempler le Christ dans toute la beauté et la richesse de son
humanité et de sa divinité.
56. Cela va au-delà de l’attrait qu’exercent les diverses images qui
ont été faites du Cœur du Christ. On ne doit pas, en effet, « mettre
notre confiance dans des images ou leur demander quelque chose,
comme le faisaient autrefois les païens », mais, « à travers les
images que nous baisons, devant lesquelles nous nous découvrons et
nous prosternons, c’est le Christ que nous adorons ».[34]
57. Par ailleurs, nous pouvons trouver certaines de ces images peu
attrayantes et invitant peu à l’amour et à la prière. Cela est
secondaire car l’image n’est rien d’autre qu’une figure incitative
et, comme diraient les Orientaux, nous ne devons pas en rester au
doigt qui montre la lune. Bien que bénie, il ne s’agit ici que d’une
image nous invitant à aller au-delà, nous incitant à élever notre
cœur jusqu’à celui du Christ vivant, et à l’unir à lui; alors que
l’Eucharistie est présence réelle devant être adorée. L’image
vénérée convoque, indique et porte, afin de nous faire passer du
temps dans la rencontre avec le Christ et dans son adoration, comme
il nous semble le mieux de l’imaginer. En regardant l’image, nous
nous mettons face au Christ et, devant Lui, « l’amour se fixe,
contemple le mystère, en profite en silence ».[35]
58. Cela dit, nous ne devons pas oublier que cette image du cœur
nous parle de chair humaine, de terre, et donc aussi de Dieu qui a
voulu entrer dans notre condition historique, devenir histoire et
partager notre cheminement terrestre. Une forme de dévotion plus
abstraite ou stylisée ne sera pas nécessairement plus fidèle à
l’Évangile, car la manière dont Dieu a voulu se révéler et se faire
proche de nous se manifeste dans ce signe sensible et accessible.
UN AMOUR SENSIBLE
59. Amour et cœur ne sont pas nécessairement reliés, car la haine,
l’indifférence, l’égoïsme peuvent régner dans un cœur humain. Mais
nous n’atteignons pas notre pleine humanité si nous ne sortons pas
de nous-mêmes; et nous ne devenons pas pleinement nous-mêmes si nous
n’aimons pas. Le centre le plus intime de notre personne, créé pour
l’amour, ne réalise le projet de Dieu que lorsqu’il aime. C’est
pourquoi le symbole du cœur symbolise en même temps l’amour.
60. Le Fils éternel de Dieu, qui me transcende infiniment, a aussi
voulu m’aimer avec un cœur humain. Ses sentiments humains deviennent
le sacrement d’un amour infini et définitif. Son cœur n’est donc pas
un symbole physique qui n’exprimerait qu’une réalité purement
spirituelle ou séparée de la matière. Un regard tourné vers le Cœur
du Seigneur contemple une réalité physique, sa chair humaine qui
permet au Christ d’avoir des émotions et des sentiments bien
humains, comme nous, quoi qu’entièrement transformés par son amour
divin. La dévotion doit atteindre l’amour infini de la personne du
Fils de Dieu, mais nous devons dire que cet amour est inséparable de
son amour humain, et nous sommes aidés en cela par l’image de son
cœur de chair.
61. Si aujourd’hui encore le cœur est perçu dans le sentiment
populaire comme le centre affectif de tout être humain, c’est lui
qui peut le mieux signifier l’amour divin du Christ uni pour
toujours et inséparablement à son amour humain. Pie XII rappelait
déjà que la Parole de Dieu, « qui décrit les dispositions du Cœur de
Jésus-Christ, ne rend pas seulement compte de la charité divine mais
aussi des sentiments d’affection humaine [...] . Les battements du
Cœur de Jésus-Christ, uni hypostatiquement à la divine personne du
Verbe, ont sans aucun doute été inspirés par l’amour et par toutes
les autres affections sensibles ».[36]
62. Chez les Pères de l’Église, contrairement à d’autres qui niaient
ou relativisaient la véritable humanité du Christ, nous trouvons une
forte affirmation de la réalité concrète et tangible des affections
humaines du Seigneur. Ainsi, saint
Basile souligne que l’incarnation
n’est pas une chose imaginaire mais que « le Seigneur a pris sur Lui
les passions de la nature ».[37] Saint
Jean Chrysostome propose un
exemple: « S’Il n’avait pas eu notre nature, Il n’aurait jamais été
en proie à la douleur ».[38] Saint
Ambroise affirme: « Puisqu’Il a
pris une âme, Il a pris les passions de l’âme ».[39] Et saint
Augustin
présente les affections humaines comme une réalité qui, une fois
assumée par le Christ, n’est plus étrangère à la vie de la grâce:
« Ce qui affecte la faiblesse humaine, comme la chair même de
l’humaine faiblesse ainsi que la mort de la chair humaine, le
Seigneur Jésus l’a pris non par une nécessité de sa condition, mais
par sa volonté de miséricorde […] afin que, s’il arrive à quelqu’un
d’être affligé et de souffrir au milieux des tentations humaines, il
ne se croie pas pour autant étranger à sa grâce ».[40]
Enfin, saint Jean Damascène considère l’expérience affective réelle
du Christ dans son humanité comme un signe qu’Il a assumé notre
nature dans sa totalité et non partiellement, afin de la racheter et
de la transformer entièrement. Le Christ a donc assumé tous les
éléments qui composent la nature humaine, afin que tous soient
sanctifiés.[41]
63. Il vaut la peine d’inclure ici la réflexion d’un théologien qui
reconnaît qu’ « en raison de l’influence de la pensée grecque, la
théologie a longtemps relégué le corps et les sentiments dans le
monde du pré-humain, du sous-humain ou tentateur du véritable
humain. Mais ce que la théologie n’a pas résolu en théorie a été
résolu dans la pratique par la spiritualité. Celle-ci et la
religiosité populaire ont maintenu vivante la relation avec les
aspects somatiques, psychologiques et historiques de Jésus. Les
Chemins de Croix, la dévotion aux plaies, la spiritualité du
précieux sang, la dévotion au Cœur de Jésus, les pratiques
eucharistiques [...] . Tout cela a suppléé aux lacunes de la
théologie en nourrissant l’imagination et le cœur, l’amour et la
tendresse pour le Christ, l’espérance et la mémoire, le désir et la
nostalgie. La raison et la logique ont pris d’autres chemins
».[42]
UN TRIPLE AMOUR
64. Nous n’en restons pas cependant aux seuls sentiments humains,
aussi beaux et émouvants soient-ils. En contemplant le Cœur du
Christ, nous reconnaissons que dans ses sains et nobles sentiments,
dans sa tendresse, dans le tressaillement de son affection humaine,
toute la vérité de son amour divin et infini se manifeste.
Benoît XVI l’a exprimé ainsi : « De l’horizon infini de son amour, Dieu a
voulu entrer dans les limites de l’histoire et de la condition
humaine, prenant un corps et un cœur; si bien que nous pouvons
contempler et rencontrer l’infini dans le fini, le Mystère invisible
et ineffable dans le Cœur humain de Jésus, le Nazaréen ».[43]
65. Dans l’image du Cœur du Seigneur un triple amour est en effet
représenté et nous éblouit. Tout d’abord, l’amour divin infini qui
se trouve dans le Christ. Mais nous pensons aussi à la dimension
spirituelle de l’humanité du Seigneur. De ce point de vue, le cœur
est « le symbole de cette ardente charité qui, infuse dans le Christ,
anime sa volonté humaine ». Enfin, il est « le symbole de son amour
sensible ».[44]
66. Ces trois amours ne sont pas des facultés séparées fonctionnant
de manière parallèle ou sans lien, mais elles agissent et
s’expriment ensemble en un flux constant de vie: « À la lumière de la
foi, par laquelle nous croyons que les deux natures, humaine et
divine, sont unies dans la personne du Christ, notre esprit est
rendu capable de concevoir les liens très étroits qui existent entre
l’amour sensible du cœur physique de Jésus et son double amour
spirituel, l’humain et le divin ».[45]
67. C’est pourquoi, en entrant dans le Cœur du Christ, nous nous
sentons aimés par un cœur humain, plein d’affections et de
sentiments comme le nôtre. Sa volonté humaine veut nous aimer
librement, et cette volonté spirituelle est pleinement illuminée par
la grâce et la charité. Lorsque nous atteignons les profondeurs de
ce Cœur, nous sommes inondés par la gloire incommensurable de son
amour infini de Fils éternel que nous ne pouvons plus séparer de son
amour humain. C’est précisément dans son amour humain, et non pas en
nous en éloignant, que nous trouvons son amour divin: nous trouvons
« l’infini dans le fini ».[46]
68. L’Église enseigne de manière constante et définitive que
l’adoration que nous rendons à sa personne est unique et englobe
inséparablement sa nature divine et sa nature humaine. Depuis les
temps anciens, elle a enseigné que nous devons « adorer un seul et
même Christ, Fils de Dieu et Fils d’homme, de deux natures et en
deux natures inséparables et indivisées »;[47] et cela d’
« une seule
adoration [… ] selon que le Verbe s’est fait chair ».[48] Le Christ
n’est en aucune manière adoré en deux natures, à partir de quoi
seraient introduites deux adorations, mais « d’une seule adoration le
Dieu Verbe incarné avec sa propre chair » est adoré.[49]
69. Saint Jean de la Croix exprime que, dans l’expérience mystique,
l’amour incommensurable du Christ ressuscité n’est pas ressenti
comme étranger à notre vie. L’infini s’abaisse en quelque sorte pour
que, à travers le Cœur ouvert du Christ, nous puissions vivre une
rencontre d’amour vraiment réciproque: « Il est croyable qu’un oiseau
qui vole terre à terre prenne la haute Aigle royale, si [celle-ci]
descend en bas, voulant être prise ».[50] Et il explique que,
« voyant
l’Épouse navrée de son amour, Il accourt à sa plainte, étant aussi
blessé de son amour, parce qu’en matière de personnes éprises
d’amour, la blessure de l’une est commune à l’autre et ils éprouvent
à eux deux une commune souffrance ».[51] Ce mystique comprend la
figure du côté blessé du Christ comme un appel à la pleine union
avec le Seigneur. Il est le cerf blessé du fait que nous ne nous
sommes pas encore laissés toucher par son amour. Il descend aux
cours d’eau pour étancher sa soif et trouve le réconfort chaque fois
que nous nous tournons vers lui:
« Reviens, colombe,
Car sur le sommet des monts
Apparaît le cerf blessé,
Savourant la brise fraîche de ton vol
».[52]
PERSPECTIVES TRINITAIRES
70. La dévotion au Cœur de Jésus est nettement christologique. Il
s’agit d’une contemplation directe du Christ qui nous invite à
l’union avec Lui. Cela est légitime si nous gardons à l’esprit ce
que demande la Lettre aux Hébreux: courir notre course « fixant nos
yeux sur Jésus » (12, 2). Cependant, nous ne pouvons pas ignorer que
Jésus se présente en même temps comme le chemin vers le Père:
« Je
suis le chemin [...] . Nul ne vient au Père que par moi » (Jn
14, 6). Il veut nous conduire au Père. On comprend pourquoi la
prédication de l’Église, et cela dès les origines, ne nous arrête
pas à Jésus-Christ, mais nous conduit au Père. C’est Lui qui, en fin
de compte, doit être glorifié en tant que plénitude originelle.[53]
71. Attardons-nous, par exemple, sur la Lettre aux Éphésiens où nous
lisons avec force et clarté comment notre adoration s’adresse au
Père: « Je fléchis les genoux en présence du Père
» (Ep3, 14). « Un
seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en
tous » (Ep 4, 6). « En tout temps et à tout propos, rendez grâces à
Dieu le Père » (Ep 5, 20). Le Père est celui « pour qui nous sommes
faits » (1 Co 8, 6). C’est pourquoi saint Jean-Paul II déclare que
« toute la vie chrétienne est comme un grand pèlerinage vers la
maison du Père ».[54] Saint Ignace d’Antioche fait
l’expérience de cela sur le chemin du martyre: « En moi une eau vive murmure et dit
au dedans de moi: Viens vers le Père ».[55]
72. Le Père est avant tout le Père de Jésus-Christ: « Béni soit le
Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ » (Ep 1, 3). Il est
« le
Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père le la gloire »
(Ep1, 17). Lorsque le Fils se fait homme, tous les désirs et les
aspirations de son cœur humain se tournent vers le Père. Observant
comment le Christ se rapportait au Père, nous remarquons la
fascination de son cœur humain, son orientation parfaite et
constante vers le Père.[56] Sa vie sur cette terre a consisté
en un parcours où il a ressenti, dans son cœur d’homme, un appel
incessant à aller vers le Père.[57]
73. Nous savons qu’Il s’adressait au Père avec le mot araméen “Abba”,
c’est-à-dire “papa”. À l’époque, certains furent gênés par cette
familiarité (cf.Jn 5, 18). C’est l’expression que Jésus a utilisée
pour communiquer avec le Père lorsque l’angoisse de la mort est
apparue : « Abba ! tout t’est possible, éloigne de moi cette coupe,
pourtant pas ce que je veux, mais ce que tu veux! » (Mc 14,
36). Il s’est toujours reconnu aimé du Père: « Tu m’as aimé avant la
fondation du monde » (Jn 17, 24). Et Jésus, dans son cœur
d’homme, s’extasiait en entendant le Père lui dire: « Tu es mon Fils
bien-aimé, tu as toute ma faveur » (Mc 1, 11).
74. Le quatrième Évangile dit que le Fils éternel est tourné vers
« le sein du Père » (1,18) depuis toujours.[58]
Saint Irénée affirme que « le Fils de Dieu existe depuis toujours auprès du Père
».[59] Et Origène soutient que le Fils demeure « dans la contemplation
ininterrompue de l’abysse paternelle ».[60] C’est pourquoi, lorsque le
Fils se fait homme, il passe des nuits entières à converser avec le
Père bien-aimé sur le sommet de la montagne (cf. Lc 6, 12). Il dit:
« Je dois être dans la maison de mon Père? » (Lc 2, 49).
Regardons sa louange: « Il tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et
dit: “Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre” » (Lc
10, 21). Et ses dernières paroles, pleines de confiance, sont:
« Père,
entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46).
75. Tournons maintenant notre regard vers l’Esprit Saint qui remplit
le Cœur du Christ et brûle en lui. Comme l’a dit saint Jean-Paul II,
le Cœur du Christ est « le chef-d’œuvre de l’Esprit Saint
».[61] Il ne s’agit pas seulement du passé, car « dans le Cœur du Christ, est
vivante l’action de l’Esprit Saint, auquel Jésus a attribué
l’inspiration de sa mission (cf. Lc 4, 18;Is 61, 1) et dont il avait
promis l’envoi lors de la dernière Cène. C’est l’Esprit qui aide à
saisir la richesse du signe du côté transpercé du Christ, dont
l’Église est issue (cf. Const.
Sacrosanctum Concilium, n. 5) ».[62] En
définitive, « seul l’Esprit Saint peut ouvrir devant nous cette
plénitude de “l’homme intérieur” qui se trouve dans le Cœur du
Christ. Lui seul peut introduire progressivement la force de cette
plénitude dans nos cœurs humains ».[63]
76. Essayant de pénétrer le mystère de l’action de l’Esprit, nous
voyons qu’Il gémit en nous et dit Abba: « La preuve que vous êtes des
fils, c’est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils
qui crie: Abba, Père! » (Ga4, 6). En effet, « l’Esprit en personne se
joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu »
(Rm8, 16). L’action de l’Esprit Saint dans le cœur humain du Christ
provoque en permanence cette attirance vers le Père. Et lorsqu’il
nous unit aux sentiments du Christ par la grâce, il nous fait
participer à la relation de celui-ci avec le Père, il est « un esprit
de fils adoptifs qui nous fait nous écrier: Abba! Père! » (Rm8, 15).
77. Notre relation avec le Cœur du Christ se transforme alors sous
l’impulsion de l’Esprit qui nous oriente vers le Père, source
paternelle de la vie et origine suprême de la grâce. Le Christ ne
désire pas que nous nous arrêtions à Lui. L’amour du Christ est une
« révélation de la miséricorde du Père ».[64] Son désir est que,
poussés par l’Esprit qui jaillit de son cœur, « avec Lui et en Lui
»
nous allions vers le Père. La gloire est adressée au Père « par
» le Christ,[65] « avec » le Christ[66] et « dans
» le Christ.[67] Saint
Jean-Paul II a enseigné que « le Cœur du Sauveur nous invite à
remonter à l’amour du Père qui est la source de tout amour
authentique ».[68] C’est précisément cela que l’Esprit Saint cherche à
cultiver dans nos cœurs en venant à nous à partir du Cœur du Christ.
C’est pourquoi la liturgie, sous l’action vivifiante de l’Esprit, se
tourne toujours vers le Père à partir du cœur ressuscité du Christ.
EXPRESSIONS MAGISTÉRIELLES RÉCENTES
78. Le Cœur du Christ est présent de différentes manières dans
l’histoire de la spiritualité chrétienne. Dans la Bible et dans les
premiers siècles de l’Église, il apparait sous la forme du côté
blessé du Seigneur, comme source de grâce ou bien comme appel à une
rencontre intime d’amour. Il ne cesse de réapparaître dans le
témoignage de nombreux saints jusqu’à nos jours. Au cours des
derniers siècles, cette spiritualité a pris la forme d’un véritable
culte du Cœur du Seigneur.
79. Nombre de mes prédécesseurs ont évoqué le Cœur du Christ et, de
manières très diverses, nous ont invités à nous unir à Lui. À la fin
du XIXème siècle, Léon XIII nous invita à nous consacrer à Lui,
unissant dans sa proposition l’invitation à l’union avec le Christ à
l’admiration de la splendeur de son amour infini.[69] Une trentaine
d’années plus tard, Pie XI présenta cette dévotion comme une
synthèse de l’expérience de foi chrétienne.[70] Pie XII affirma
ensuite que le culte du Sacré-Cœur exprime de manière excellente, en
une sublime synthèse, notre culte envers Jésus-Christ.[71]
80. Plus récemment, saint Jean-Paul II a présenté le développement
de ce culte au cours des siècles passés comme une réponse à la
croissance de formes de spiritualités rigoristes et désincarnées qui
oubliaient la miséricorde du Seigneur, mais aussi comme un appel
actuel à un monde qui cherche à se construire sans Dieu: « La
dévotion au Sacré-Cœur, telle qu’elle s’est développée en Europe il
y a deux siècles, sous l’impulsion des expériences mystiques de
sainte Marguerite-Marie Alacoque, a été une réponse au rigorisme
janséniste qui avait fini par ignorer la miséricorde infinie de
Dieu. [...] L’homme de l’an 2000 a besoin du Cœur du Christ pour
connaître Dieu et se connaître lui-même ; il en a besoin pour
construire la civilisation de l’amour ».[72]
81. Benoît XVI a invité à reconnaître le Cœur du Christ comme une
présence intime et quotidienne dans la vie de chacun: « Toute
personne a besoin d’avoir un “centre” dans sa vie, une source de
vérité et de bonté à laquelle puiser pour affronter les diverses
situations et difficultés de la vie quotidienne. Chacun de nous,
lorsqu’il fait silence, a besoin d’entendre non seulement les
battements de son propre cœur, mais aussi, plus profondément, les
battements d’une présence sûre, perceptible avec les sens de la foi
et pourtant bien plus réelle: la présence du Christ, cœur du
monde ».[73]
APPROFONDISSEMENT ET ACTUALITE
82. L’image symbolique et expressive du Cœur du Christ n’est pas
l’unique moyen que nous donne l’Esprit Saint pour rencontrer l’amour
du Christ; et elle aura toujours besoin d’être enrichie, éclairée et
renouvelée par la méditation, la lecture de l’Évangile et la
maturation spirituelle. Pie XII disait déjà que l’Église ne prétend
pas que « dans le Cœur de Jésus l’on doive voir et adorer l’image
dite formelle, c’est‑à‑dire le signe parfait et absolu de son amour
divin, puisqu’il n’est pas possible d’en représenter l’essence
intime d’une façon adéquate par une quelconque image créée ».[74]
83. La dévotion au Cœur du Christ est essentielle à notre vie
chrétienne car elle signifie notre ouverture, pleine de foi et
d’adoration, au mystère de l’amour divin et humain du Seigneur, au
point que nous pouvons affirmer une fois de plus que le Sacré-Cœur
est une synthèse de l’Évangile.[75] Nous devons rappeler que les
croyants ne sont pas obligés de croire, comme s’il s’agissait de la
Parole de Dieu, aux visions ou manifestations mystiques racontées
par les saints qui ont proposé avec passion la dévotion au Cœur du
Christ.[76] Ce sont de beaux stimuli qui peuvent motiver et faire
beaucoup de bien, mais personne ne doit se sentir obligé de les
suivre s’il ne trouve pas qu’ils l’aident à avancer dans sa vie spirituelle. Cependant, il est important de garder à l’esprit, comme
Pie XII l’a déclaré, que l’on ne peut pas dire que ce culte « viendrait d’une révélation privée
».[77]
84. La proposition de la Communion eucharistique des premiers
vendredis du mois, par exemple, était un message fort à une époque
où de nombreuses personnes cessaient de recevoir la Communion parce
qu’elles n’avaient pas confiance dans le pardon divin, dans sa
miséricorde, et considéraient la Communion comme une sorte de prix
pour les parfaits. Dans ce contexte janséniste, la promotion de
cette pratique a fait beaucoup de bien, en aidant à reconnaître dans
l’Eucharistie l’amour proche et gratuit du Cœur du Christ qui nous
appelle à l’union avec Lui. Elle ferait beaucoup de bien également
aujourd’hui pour une autre raison: parce qu’au milieu du tourbillon
du monde actuel et de notre obsession pour les loisirs, la
consommation et le divertissement, les téléphones et les réseaux
sociaux, nous oublions de nourrir notre vie de la force de
l’Eucharistie.
85. De même, personne ne doit se sentir obligé de faire une heure
d’adoration le jeudi. Mais comment ne pas la recommander ? Lorsque
quelqu’un vit cette pratique avec ferveur, avec de nombreux frères,
et qu’il trouve dans l’Eucharistie l’amour du Cœur du Christ,
« il
adore avec l’Église le symbole et comme l’empreinte de la charité
divine qui a été jusqu’à aimer le genre humain avec le Cœur du Verbe
Incarné ».[78]
86. Cela était difficile à comprendre pour de nombreux jansénistes
qui méprisaient tout ce qui était humain, affectif, corporel, et qui
considéraient en fin de compte que cette dévotion nous éloigne de la
pure adoration du Dieu du Très-Haut. Pie XII qualifia de « faux
mysticisme »[79] cette attitude élitiste de certains groupes qui
voyaient Dieu tellement haut, tellement séparé, tellement distant,
qu’ils considéraient les expressions sensibles de la piété populaire
comme dangereuses et nécessitant un contrôle ecclésiastique.
87. Plus encore qu’avec le jansénisme, on peut dire que nous sommes
confrontés aujourd’hui à une forte avancée de la sécularisation qui
aspire à un monde libéré de Dieu. En outre, diverses formes de
religiosité privées de références à une relation personnelle avec un
Dieu d’amour se multiplient dans la société, et sont de nouvelles
manifestations d’une “spiritualité sans chair”. Cela est vrai. Mais
je dois souligner qu’un dualisme janséniste préjudiciable renaît
sous de nouveaux traits au sein même de l’Église. Il a acquis une
nouvelle force au cours des dernières décennies. Il est une
manifestation de ce gnosticisme qui ignorait la vérité du “salut de
la chair” et qui fut dommageable à la spiritualité des premiers
siècles de la foi chrétienne. C’est pourquoi je tourne mon regard
vers le Cœur du Christ et je vous invite à renouveler votre
dévotion. J’espère qu’elle pourra aussi toucher la sensibilité
contemporaine et nous aider à faire face à ces dualismes anciens et
nouveaux auxquels elle offre une réponse adéquate.
88. Je voudrais ajouter que le Cœur du Christ nous libère en même
temps d’un autre dualisme: celui des communautés et des pasteurs qui
se concentrent uniquement sur les activités extérieures, les
réformes structurelles dépourvues d’Évangile, les organisations
obsessionnelles, les projets mondains, les réflexions sécularisées,
les propositions qui se présentent comme des prescriptions que l’on
veut parfois imposer à tous. Il en résulte souvent un christianisme
qui oublie la tendresse de la foi, la joie du dévouement au service,
la ferveur de la mission de personne à personne, la fascination pour
la beauté du Christ, la gratitude passionnée pour l’amitié qu’Il
offre et pour le sens ultime qu’Il donne à la vie. Il s’agit d’une
autre forme de transcendantalisme trompeur, tout aussi désincarné.
89. Ce sont ces maladies très actuelles, dont nous ne ressentons
même pas le désir de guérir lorsque nous nous sommes laissés piéger,
qui me poussent à proposer à toute l’Église un nouveau développement
sur l’amour du Christ représenté dans son saint Cœur. Là nous
rencontrons la totalité de l’Évangile, là se résume la vérité à
laquelle nous croyons, là se trouve ce que nous adorons et cherchons
dans la foi, là se trouve ce dont nous avons le plus besoin.
90. Devant le Cœur du Christ il est possible de revenir à la
synthèse incarnée de l’Évangile et de vivre ce que je proposais il y
a peu, en rappelant la chère sainte Thérèse de l’Enfant Jésus:
« L’attitude la plus appropriée est de placer la confiance du cœur
hors de soi-même, en la miséricorde infinie d’un Dieu qui aime sans
limites et qui a tout donné sur la Croix de Jésus-Christ ».[80] Elle a
vécu cela intensément parce qu’elle avait découvert dans le cœur du
Christ que Dieu est amour: « À moi Il a donné sa Miséricorde infinie,
et c’est à travers elle que je contemple et adore les autres
perfections Divines ».[81] C’est pourquoi la prière la plus populaire,
adressée comme une flèche au Cœur du Christ, dit simplement: « J’ai
confiance en toi ».[82] Aucune autre parole n’est nécessaire.
91. Dans les chapitres suivants, nous allons souligner deux aspects
fondamentaux que la dévotion au Sacré-Cœur doit réunir aujourd’hui
pour continuer à nous nourrir et à nous rapprocher de l’Évangile:
l’expérience spirituelle personnelle et l’engagement communautaire
et missionnaire.
IV L’AMOUR QUI DONNE À BOIRE
92. Revenons aux Saintes Écritures, les textes inspirés qui sont le
lieu principal où nous trouvons la Révélation. En elles et dans la
Tradition vivante de l’Église, se découvre ce que le Seigneur
lui-même a voulu nous dire tout au long de l’histoire. À la lecture
des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament, nous recueillerons
quelques-uns des effets de cette Parole au cours du long cheminement
spirituel du Peuple de Dieu.
SOIF DE L’AMOUR DE DIEU
93. Selon la Bible, une abondance d’eau vivifiante était annoncée au
peuple errant dans le désert et attendant la délivrance: « Dans
l’allégresse vous puiserez de l’eau aux sources du salut » (Is12, 3).
Les annonces messianiques prennent la forme d’une source d’eau
purificatrice: « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez
purifiés [...] . Je mettrai en vous un esprit nouveau » (Ez 36, 25-26).
Cette eau redonnera au peuple une plénitude d’existence, telle une
source qui jaillira du Temple et répandra la vie et la santé sur son
passage: « Voici qu’au bord du torrent il y avait une quantité
d’arbres de chaque côté [...] . Partout où passera le torrent, tout
être vivant qui y fourmille vivra [...] car là où cette eau pénètre,
elle assainit, et la vie se développe partout où va le torrent »
(Ez 47, 7. 9).
94. La fête juive des Tentes (Souccot), qui commémorait les
quarante années passées dans le désert, avait progressivement pris
le symbole de l’eau comme élément central, avec le rite d’une
offrande d’eau chaque matin qui devenait très solennel le dernier
jour de la fête: une grande procession se rendait au Temple où, à la
fin, on faisait sept fois le tour de l’autel, et l’eau était offerte
à Dieu au milieu d’un grand vacarme.[83]
95. L’annonce des temps messianiques se présentait comme une source
ouverte pour le peuple: « Je répandrai sur la maison de David et sur
l’habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication, et
ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé [...] . En ce
jour-là, il y aura une fontaine ouverte pour David et pour les
habitants de Jérusalem, pour laver péché et souillure » (Za 12, 10;
13, 1).
96. Un côté transpercé, une fontaine ouverte, un esprit de grâce et
de prière. Les premiers chrétiens ont inévitablement vu cette
promesse s’accomplir dans le côté transpercé du Christ, la source
d’où jaillit la vie nouvelle. En parcourant l’Évangile de Jean, nous
voyons comment la prophétie s’est accomplie dans le Christ. Nous
contemplons son côté ouvert d’où jaillit l’eau de l’Esprit: « Un des
soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du
sang et de l’eau » (Jn19, 34). L’évangéliste ajoute ensuite: « Ils
regarderont celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19, 37). Il reprend
ainsi l’annonce du prophète qui promettait au peuple une source
ouverte à Jérusalem lorsqu’ils regarderaient celui qu’ils auraient
transpercé (cf.Za12, 10). La source ouverte, c’est le côté blessé de
Jésus-Christ.
97. Nous constatons que l’Évangile situe ce moment sacré précisément
« le dernier jour de la fête » des Tentes (Jn 7, 37). Jésus proclame au
peuple qui célèbre la grande procession: « Si quelqu’un a soif, qu’il
vienne à moi, et qu’il boive. […] De son sein couleront des fleuves
d’eau vive »(Jn 7, 37.38). C’est pour cela que son « heure » devait
venir, car Jésus « n’avait pas encore été glorifié » (Jn7, 39). Tout
s’accomplira dans la fontaine débordante de la Croix.
98. Dans le livre de l’Apocalypse, le Transpercé réapparaît: « Chacun
le verra, même ceux qui l’ont transpercé » (Ap 1, 7); tout comme la
fontaine ouverte: « Que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de
désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement » (Ap 22, 17).
99. Le côté transpercé est en même temps le siège de l’amour, un
amour que Dieu a déclaré à son peuple avec des paroles si variées
qu’il vaut la peine de les rappeler:
« Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43,
4).
« Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour
le fils de ses entrailles? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne
t’oublierai pas. Vois, je t’ai gravée sur les paumes de mes mains »
(Is49, 15-16).
« Les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon
amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne chancellera
pas » (Is 54, 10).
« D’un amour éternel je t’ai aimée, aussi t’ai-je maintenu ma faveur
»
(Jr 31, 3).
« Ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur! Il exultera pour toi
de joie, il te renouvellera par son amour; il dansera pour toi avec
des cris de joie » (So 3, 17).
100. Le prophète Osée va jusqu’à parler du cœur de Dieu qui « les
menait avec des attaches humaines, avec des liens d’amour » (Os 11,
4). À cause de cet amour méprisé, il pouvait dire: « Mon cœur en moi
est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent » (Os11, 8). Mais la
miséricorde l’emportera toujours (cf.Os 11, 9), elle atteindra sa
plus haute expression dans le Christ, parole ultime d’amour.
101.Dans le Cœur transpercé du Christ se concentrent, inscrites dans
la chair, toutes les expressions d’amour des Écritures. Il ne s’agit
pas d’un amour simplement déclaré, mais son côté ouvert est source
de vie pour celui qui est aimé, il est cette fontaine qui étanche la
soif de son peuple. Comme l’a enseigné saint Jean-Paul II, « les
éléments essentiels de cette dévotion appartiennent aussi de façon
permanente à la spiritualité de l’Église au long de son histoire ;
car, dès le début, l’Église a porté son regard vers le Cœur du
Christ transpercé sur la croix ».[84]
RESONANCES DE LA PAROLE DANS L’HISTOIRE
102. Voyons quelques-uns des effets que cette Parole de Dieu a
produits dans l’histoire de la foi chrétienne. Plusieurs Pères de
l’Église, particulièrement en Asie Mineure, ont mentionné la
blessure du côté de Jésus comme l’origine de l’eau de l’Esprit: la
Parole, sa grâce et les sacrements qui la communiquent. La force des
martyrs provient de la « source de vie qui jaillit du corps du
Christ »[85] ou, comme le traduit Rufin, des « sources célestes et
éternelles qui sortent du sein du Christ ».[86] Nous, les croyants qui
sommes renés de l’Esprit, nous venons de cette grotte du rocher:
« Nous avons été extraits du sein du Christ ».[87] Son côté blessé, que
nous interprétons comme son cœur, est rempli de l’Esprit Saint, et
des fleuves d’eau vive proviennent de lui : « La source de l’Esprit
saint tout entier demeure dans le Christ ».[88] Mais l’Esprit que nous
recevons ne nous éloigne pas du Seigneur ressuscité, au contraire il
nous remplit de Lui, car en buvant l’Esprit, nous buvons le Christ lui-même:
« Bois le Christ car Il est le rocher d’où l’eau a coulé,
bois le Christ car Il est la source de la vie; bois le Christ car Il
est le fleuve dont le jaillissement réjouit la cité de Dieu; bois le
Christ car Il est la paix; bois le Christ car de son sein coulent
des fleuves d’eau vive ».[89]
103. Saint Augustin a ouvert la voie à la dévotion au Sacré-Cœur en
tant que lieu de rencontre personnelle avec le Seigneur. Pour lui,
la poitrine du Christ n’est pas seulement la source de la grâce et
des sacrements, mais elle la personnalise en la présentant comme
symbole de l’union intime avec Lui, comme lieu de la rencontre
d’amour. Là se trouve l’origine de la sagesse la plus précieuse qui
consiste à Le connaître. Augustin écrit en effet que Jean, le
bien-aimé, lorsqu’il pencha la tête sur la poitrine de Jésus,
s’approcha du lieu secret de la sagesse.[90] Il ne s’agit pas de la
simple contemplation intellectuelle d’une vérité théologique. Saint
Jérôme explique qu’une personne capable de contempler « ne jouit pas
de la beauté des cours d’eau, mais boit l’eau vive du côté du
Seigneur ».[91]
104.Saint Bernard reprend le symbolisme du côté transpercé du
Seigneur en le comprenant explicitement comme une révélation et un
don de l’amour de son Cœur. À travers la blessure, le grand mystère
de l’amour et de la miséricorde devient accessible et nous pouvons
le faire nôtre : « Je prends avec confiance ce qui me manque dans les
entrailles du Seigneur, car elles débordent de miséricorde et ne
manquent pas d’ouverture par où jaillir. Ils lui ont percé les mains
et les pieds, et ils lui ont perforé le côté. À travers ces
fissures, je peux boire le miel du rocher et l’huile de la pierre la
plus dure, autrement dit goûter et voir comme est bon le
Seigneur[...] . Le fer a transpercé son âme, et son cœur s’est fait
proche : il n’est plus incapable de comprendre mes faiblesses. Les
blessures ouvertes dans son corps nous révèlent le secret de son
cœur, elles nous font contempler le grand mystère de la
compassion ».[92]
105. Ceci réapparaît de manière particulière chez Guillaume de
Saint-Thierry qui nous invite à entrer dans le Cœur de Jésus nous
nourrissant à son sein.[93] Ce n’est pas surprenant si l’on se
souvient que, pour cet auteur, « l’art des arts c’est l’art de
l’amour […] . L’amour est suscité par le Créateur de la nature.
L’amour est une force de l’âme qui, comme par un poids naturel, la
conduit à sa place et à son but ».[94] Le cœur du Christ est le lieu
où l’amour règne en plénitude : « Seigneur, où conduis-tu ceux que tu
embrasses et serres dans tes bras, sinon à ton cœur? Ton cœur,
Jésus, est la douce manne de ta divinité (cf.He 9, 4) que tu
conserves en toi dans le vase d’or de ton âme qui dépasse toute
connaissance. Heureux ceux qui y sont portés par ton étreinte.
Heureux ceux qui, plongés dans ces profondeurs, ont été cachés par
Toi dans le secret de ton cœur ».[95]
106. Saint Bonaventure réunit les deux lignes spirituelles autour du
Cœur du Christ. Tout en le présentant comme la source des sacrements
et de la grâce, il propose que cette contemplation devienne une
relation d’amitié, une rencontre personnelle d’amour.
107.D’un côté, il nous aide à reconnaître la beauté de la grâce et
des sacrements qui jaillissent de cette source de vie qu’est le côté
blessé du Seigneur : « Afin que, du côté du Christ endormi sur la
Croix, l’Église soit formée et que s’accomplisse l’Écriture qui dit:“Ils verront Celui qu’ils ont transpercé ”,il fut accordé, par
une disposition divine, qu’un des soldats ouvrit de sa lance ce côté
sacré et le perfora entièrement, au point de faire couler le sang et
l’eau en répandant le prix de notre salut qui, depuis la source–le
secret de son cœur–, donnerait à profusion leur puissance aux
sacrements de l’Église pour conférer la vie de la grâce, et serait
désormais, pour ceux qui vivraient dans le Christ, une coupe [puisée
à] la source vive qui jaillit pour la vie éternelle ».[96]
108. Il nous invite ensuite à faire un pas de plus afin que l’accès
à la grâce ne devienne pas une chose magique, ni une sorte
d’émanation néo-platonicienne, mais une relation directe avec le
Christ en demeurant dans son cœur. En effet, celui qui boit est un
ami du Christ, un cœur qui aime: « Lève-toi donc, âme amie du Christ
et sois la colombe qui fait son nid dans le mur d’une grotte, sois
le moineau qui a trouvé une maison et ne cesse de la garder, sois la
tourterelle qui cache les petits de son chaste amour dans cette
ouverture sacrée ».[97]
LA DIFFUSION DE LA DEVOTION AU CŒUR DU CHRIST
109. Le côté blessé, où réside l’amour du Christ et d’où jaillit la
vie de la grâce a, peu à peu, pris la forme du cœur, surtout dans la
vie monastique. Nous savons que le culte du Cœur du Christ ne s’est
pas manifesté de la même manière au cours de l’histoire et que les
aspects développés à l’époque moderne, liés à diverses expériences
spirituelles, ne peuvent être extrapolés des formes médiévales et
encore moins des formes bibliques dans lesquelles nous pouvons
entrevoir des germes de ce culte. Cependant, l’Église aujourd’hui ne
néglige rien du bien que l’Esprit Saint nous a donné au cours des
siècles, sachant qu’il sera toujours possible de reconnaître un sens
plus clair et plus complet à certains détails de la dévotion, ou
d’en comprendre et d’en dévoiler de nouveaux aspects.
110.Plusieurs saintes femmes ont raconté des expériences de
rencontre avec le Christ, caractérisées par le repos dans le Cœur du
Seigneur, source de vie et de paix intérieure. C’est le cas de
sainte Lutgarde, de sainte Mechtilde de Hackeborn, de sainte Angèle
de Foligno, de Julienne de Norwich, entre autres. Sainte Gertrude de
Helfta, moniale cistercienne, a raconté un moment de prière au cours
duquel elle posa sa tête sur le Cœur du Christ et entendit ses
battements. Dans un dialogue avec saint Jean l’Évangéliste, elle lui
demande pourquoi il n’a pas parlé dans son Évangile de ce qu’il
avait ressenti lorsqu’il avait fait la même expérience. Gertrude
conclut que « la douce éloquence de ces battements est réservée aux
temps actuels, afin qu’en les écoutants le monde, déjà vieilli et
engourdi dans son amour envers Dieu, puisse retrouver sa
ferveur ».[98] Pourrions-nous y voir une affirmation pour notre
époque, un appel à reconnaître combien ce monde est devenu “vieux”
et a besoin de percevoir le message toujours nouveau de l’amour du
Christ? Sainte Gertrude et sainte Mechtilde ont été considérées comme
les « confidentes les plus intimes du Sacré-Cœur ».[99]
111.Les chartreux, encouragés surtout par Ludolphe de Saxe, ont
trouvé dans la dévotion au Sacré-Cœur un moyen de remplir
d’affection et de proximité leur relation avec Jésus-Christ. Celui
qui entre par la blessure de son cœur est enflammé d’affection.
Sainte Catherine de Sienne écrivait qu’on ne peut être témoin des
souffrances endurées par le Seigneur, mais le Cœur ouvert du Christ
nous offre la possibilité d’une rencontre réelle et personnelle avec
beaucoup d’amour: « J’ai voulu que vous voyiez le secret de mon cœur,
en vous le montrant ouvert afin que vous voyiez que je vous aimais
plus que ne pouvait le montrer la souffrance finie ».[100]
112. La dévotion au Cœur du Christ a progressivement dépassé la vie
monastique et a rempli la spiritualité de saints maîtres,
prédicateurs et fondateurs de congrégations religieuses qui l’ont
répandue dans les régions les plus reculées de la terre.[101]
113. L’initiative de saint Jean Eudes est particulièrement
intéressante. « Après avoir mené avec ses missionnaires, à Rennes,
une mission très fervente, il réussit à faire approuver par l’évêque
de ce diocèse la célébration de la fête du Cœur adorable de Notre
Seigneur Jésus-Christ. C’était la première fois que cette fête était
officiellement autorisée dans l’Église. Par la suite, les évêques de
Coutances, d’Évreux, de Bayeux, de Lisieux et de Rouen autorisèrent
la même fête pour leurs diocèses respectifs entre 1670 et
1671 ».[102]
SAINT FRANÇOIS DE SALES
114. À l’époque moderne, la contribution de saint François de Sales
est à souligner. Il a souvent contemplé le Cœur ouvert du Christ qui
nous invite à y demeurer dans une relation personnelle d’amour où
les mystères de la vie sont éclairés. On peut voir dans la pensée de
ce saint Docteur comment, face à une morale rigoriste et à une
religiosité de simple observance, le Cœur du Christ se présente
comme un appel à la pleine confiance en l’action mystérieuse de sa
grâce. Il l’exprime ainsi dans une proposition à la Baronne de
Chantal: « Il m’est bien d’avis que nous ne demeurerons plus en
nous-mêmes, […] nous nous logerons pour jamais dans le côté percé du
Sauveur; car, sans lui, non seulement nous ne pouvons, mais quand
nous pourrions, nous ne voudrions rien faire ».[103]
115. Pour lui, la dévotion est loin de devenir une forme de
superstition ou une objectivation indue de la grâce; elle est une
invitation à la relation personnelle où chaque personne se sent
unique devant le Christ, prise en compte dans sa réalité
irremplaçable, pensée par le Christ et valorisée de manière directe
et exclusive: « Ce cœur très adorable et très aimable de notre Maître
tout ardent de l’amour qu’Il nous porte, cœur auquel nous verrons
tous nos noms inscrits […] . Ce sera un sujet de très grande
consolation que nous soyons si chèrement aimés de Notre Seigneur
qu’Il nous porte toujours en son cœur ».[104] Ce nom propre écrit dans
le Cœur du Christ est la manière dont Saint François de Sales veut
symboliser jusqu’à quel point l’amour du Christ pour chacun n’est
pas générique ni abstrait, mais personnel, où le croyant se sent
valorisé et reconnu pour lui-même: « Que ce Ciel est beau maintenant
que le Sauveur y sert de soleil, et la poitrine d’icelui d’une
source d’amour de laquelle les bienheureux boivent à souhait! Chacun
se va regarder là-dedans et y voit son nom écrit d’un caractère
d’amour que le seul amour peut lire, et que le seul amour a gravé.
Dieu, ma chère fille, les nôtres n’y seront-ils pas? Si seront sans
doute; car bien que notre cœur n’a pas l’amour, il y a néanmoins le
désir de l’amour ».[105]
116. Il considère cette expérience comme fondamentale pour une vie
spirituelle qui place cette conviction parmi les grandes vérités de
la foi: « Oui, ma très chère fille, Il pense en vous; et non
seulement en vous, mais au moindre cheveu de votre tête: c’est un
article de foi et n’en faut nullement douter ».[106] La conséquence
est que le croyant devient capable de s’abandonner complètement dans
le Cœur du Christ où il trouve repos, consolation et force: « ÔDieu!
Quel bonheur d’être ainsi entre les bras et les mamelles du Sauveur.
[…] Demeurez ainsi, chère fille; et comme un autre petit saint Jean,
tandis que les autres mangent à la table du Sauveur diverses
viandes, reposez et penchez par une toute simple confiance votre
tête, votre âme, votre esprit sur la poitrine amoureuse de ce cher
Seigneur ».[107] « J’espère que vous serez dans la caverne de la
tourterelle et au côté percé de notre cher Sauveur. [...] Que ce
Seigneur est bon, ma chère fille, que son cœur est aimable!
Demeurons là en ce saint domicile ».[108]
117. Mais, fidèle à son enseignement sur la sanctification dans la
vie ordinaire, il propose que cela soit vécu au milieu des
activités, des tâches et des devoirs quotidiens: « Vous me demandez
comment les âmes qui sont attirées en l’oraison à cette sainte
simplicité et ce parfait abandonnement à Dieu se doivent conduire en
toutes leurs actions ? Je réponds que, non seulement en l’oraison,
mais en la conduite de toute leur vie, elles doivent marcher
invariablement en esprit de simplicité, abandonnant et remettant
toute leur âme, leurs actions et leurs succès au bon plaisir de
Dieu, par un amour de parfaite et très absolue confiance, se
délaissant à la merci et au soin de l’amour éternel que la divine
Providence a pour elles ».[109]
118. Pour toutes ces raisons, lorsqu’il s’agit de penser à un
symbole qui puisse résumer sa proposition de vie spirituelle, il
conclut: « J’ai pensé, ma chère Mère, si vous en êtes d’accord, qu’il
nous faut prendre pour armes un unique cœur percé de deux flèches
enfermé dans une couronne d’épines ».[110]
UNE NOUVELLE DECLARATION D’AMOUR
119. Les événements de Paray-le-Monial, à la fin du XVIIème siècle,
se sont déroulés sous l’influence salutaire de cette spiritualité
salésienne. Sainte Marguerite-Marie Alacoque a fait le récit
d’importantes apparitions entre la fin de décembre 1673 et juin
1675. De la première grande apparition, ressort essentiellement une
déclaration d’amour. Jésus dit: « Mon divin Cœur est si passionné
d’amour pour les hommes, et pour toi en particulier, que, ne pouvant
plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il
faut qu’il les répande par ton moyen et qu’il se manifeste à eux
pour les enrichir de ses précieux trésors que je te découvre ».[111]
120. Sainte Marguerite-Marie résume cela avec force et ferveur:
« Il
me découvrit les merveilles de son amour et les secrets
inexplicables de son Sacré Cœur qu’Il m’avait toujours tenus cachés,
jusqu’alors qu’Il me l’ouvrit pour la première fois, mais d’une
manière si effective et sensible qu’Il ne me laissa aucun lieu d’en
douter ».[112] Dans les manifestations suivantes, la beauté de ce message
est réaffirmée: « Il me découvrit les merveilles inexplicables de son
pur amour, et jusqu’à l'excès il l’avait porté d’aimer les
hommes ».[113]
121. Cette reconnaissance intense de l’amour de Jésus-Christ que
sainte Marguerite-Marie nous a transmise nous offre de précieux
stimulants pour notre union avec Lui. Cela ne signifie pas que nous
nous sentions obligés d’accepter ou d’assumer tous les détails de
cette proposition spirituelle, où, comme c’est souvent le cas,
l’action divine est mêlée à des éléments humains liés à nos désirs,
à nos préoccupations et à nos images intérieures.[114] Il faut
toujours la relire à la lumière de l’Évangile et de la riche
tradition spirituelle de l’Église, en reconnaissant tout le bien
qu’elle a fait à tant de sœurs et de frères. Cela nous permet de
reconnaître les dons de l’Esprit Saint dans cette manifestation de foi et
d’amour. Plus que les détails, le noyau du message qui nous est
transmis peut se résumer dans ces mots que sainte Marguerite-Marie a
entendus: « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’Il n’a rien
épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son
amour ».[115]
122. Cette manifestation est une invitation à grandir dans la
rencontre avec le Christ grâce à une confiance sans réserve, jusqu’à
atteindre une union pleine et définitive: « Il faut que ce divin Cœur
de Jésus soit tellement substitué en la place du nôtre que Lui seul
vive et agisse en nous et pour nous; que sa volonté […] puisse agir
absolument sans résistance de notre part; et enfin que ses
affections, ses pensées et ses désirs soient en la place des nôtres,
mais surtout son amour, qui s’aimera Lui-même en nous et pour nous.
Et ainsi, cet aimable Cœur nous étant tout en toute chose, nous
pourrons dire avec saint Paul que nous ne vivons plus, mais que
c’est Lui qui vit en nous ».[116]
123. Elle présente dans le premier message reçu cette expérience de
manière plus personnelle, plus concrète, pleine de feu et de
tendresse: « Il me demanda mon cœur, lequel je le suppliai de
prendre, ce qu’Il fit, et le mit dans le sien adorable, dans lequel
Il me le fit voir comme un petit atome qui se consommait dans cette
ardente fournaise ».[117]
124. À un autre moment, nous constatons que celui qui se donne à
nous c’est le Christ ressuscité, plein de gloire, de vie et de
lumière. Certes, Il parle ailleurs des souffrances endurées pour
nous et de l’ingratitude qu’Il reçoit; mais ici ce ne sont ni le
sang ni les blessures souffrantes qui ressortent, mais la lumière et
le feu du Vivant. Les plaies de la Passion ne disparaissent pas mais
sont transfigurées. Le Mystère pascal est ainsi exprimé dans son
intégralité: « Et une fois, entre les autres, que le saint Sacrement
était exposé, […] Jésus-Christ, mon doux Maître, se présenta à moi,
tout éclatant de gloire avec ses cinq plaies brillantes comme cinq
soleils, et de cette sacrée humanité sortaient des flammes de toutes
parts, mais surtout de son adorable poitrine qui ressemblait une
fournaise; et s’étant ouverte, me découvrit son tout aimant et tout
aimable Cœur qui était la vive source de ces flammes. Ce fut alors
qu’Il me découvrit les merveilles inexplicables de son pur amour, et
jusqu’à uell excès il l’avait porté, d’aimer les hommes, don’t Il ne
recevait que des ingratitudes et méconnaissances ».[118]
SAINT CLAUDE DE LA COLOMBIERE
125. Lorsque saint Claude de La Colombière prend connaissance des
expériences de sainte Marguerite-Marie, il s’en fait immédiatement
le défenseur et le diffuseur. Il a joué un rôle particulier dans la
compréhension et la diffusion de cette dévotion au Sacré-Cœur, mais
aussi dans son interprétation à la lumière de l’Évangile.
126.Certaines expressions de sainte Marguerite-Marie mal comprises
pourraient conduire à une trop grande confiance dans les sacrifices
et offrandes personnels. Or, saint Claude montre que la
contemplation du Cœur du Christ, si elle est authentique, ne
provoque pas de complaisance en soi-même ni de vaine gloire dans les
expériences ou les efforts humains, mais un abandon indescriptible
dans le Christ qui remplit la vie de paix, de sécurité et de
résolutions. Cette confiance absolue, il l’a très bien exprimée dans
une célèbre prière :
« Pour moi, mon Dieu je suis si persuadé que vous veillez sur ceux
qui espèrent en vous, je suis si persuadé qu’on ne peut manquer de
rien quand on attend tout de vous, que j’ai résolu de vivre à
l’avenir sans aucun souci, et de me décharger sur vous de toutes mes
inquiétudes […] . Jamais je ne perdrai mon espérance, je la
conserverai jusqu’au dernier moment de ma vie et tous les démons de
l’enfer feront à ce moment de vains efforts pour me l’arracher […] .
Que les uns attendent leur bonheur ou de leurs richesses, ou de
leurs talents; que les autres s’appuient ou sur l’innocence de leur
vie, ou sur la rigueur de leurs pénitences, ou sur le nombre de
leurs aumônes, ou sur la ferveur de leurs prières, […] pour moi,
Seigneur, toute ma confiance, c’est ma confiance même: cette
confiance ne trompe jamais personne […] . Je suis donc assuré que je
serai éternellement heureux, parce que j’espère fermement de l’être,
et que c’est de vous, ô mon Dieu, que je l’espère ».[119]
127. Saint Claude écrit une note en janvier 1677, précédée de
quelques lignes évoquant la certitude qu’il a de sa mission: « J’ai
reconnu que Dieu voulait que je le servisse en procurant
l’accomplissement de ses désirs touchant la dévotion qu’Il a
suggérée à une personne à qui Il se communique fort confidemment, et
pour laquelle Il a bien voulu se servir de ma faiblesse ».[120]
128. Il est important de noter comment, dans la spiritualité de La
Colombière, se trouve une belle synthèse entre la riche et
magnifique expérience spirituelle de sainte Marguerite-Marie et la
contemplation très concrète des Exercices ignatiens. Il écrit au
début de la troisième semaine du mois des Exercices: « Deux choses
m’ont extrêmement touché. La première, c’est la disposition avec
laquelle Jésus-Christ alla au-devant de ceux qui le cherchaient […] .
Son cœur est plongé dans une horrible amertume, toutes les passions
sont déchainées au-dedans de lui, toute la nature est déconcertée,
et à travers tous ces désordres, toutes ces tentations, le cœur se
porte droit à Dieu, ne fait pas un faux pas, ne balance point à
prendre le parti que la vertu et la plus haute vertu lui suggère
[…] . La seconde chose, c’est la disposition de ce même cœur à
l’égard de Judas qui le trahissait, des Apôtres qui l’abandonnaient
lâchement, des Prêtres et des autres qui étaient les auteurs de la
persécution qu’il souffrait; il est certain que tout cela ne fut pas
capable d’exciter en lui le moindre ressentiment de haine ou
d’indignation […] . Je me représente donc ce cœur sans fiel, sans
aigreur, plein d’une véritable tendresse pour ses ennemis ».[121]
SAINT CHARLES DE FOUCAULD ET SAINTE THÉRÈSE DE
L’ENFANT JÉSUS
129. Saint Charles de Foucauld et Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
ont involontairement remodelé certains éléments de la dévotion au
Cœur du Christ, nous aidant à la comprendre, toujours plus
fidèlement à l’Évangile. Voyons comment cette dévotion s’est
exprimée dans leur vie. Dans le prochain chapitre, nous reviendrons
à eux pour montrer l’originalité de la dimension missionnaire qu’ils
ont tous deux développée de manière différente.
Iesus Caritas
130. Saint Charles de Foucauld visitait un jour à Louye le Saint
Sacrement avec sa cousine, Madame de Bondy, et elle lui montra une
image du Sacré-Cœur.[122] Cette cousine joua un rôle déterminant dans
la conversion de Charles, comme il le reconnaît lui-même: « Puisque
le Bon Dieu vous a fait le premier instrument de ses miséricordes à
mon égard, c’est de vous qu’elles découlent toutes: si vous ne
m’aviez pas converti, ramené à Jésus, appris petit à petit, comme
mot à mot tout ce qui est pieux et bon, en serais-je là
aujourd’hui? ».[123] Mais ce qu’elle éveilla en lui, c’est la
conscience brûlante de l’amour de Jésus. Tout était là, c’était le
plus important. Et cela se focalisa en particulier sur la dévotion
au Cœur du Christ où il découvrit une miséricorde sans limites:
« Espérons dans la miséricorde infinie de Celui dont vous m’avez fait
connaître le Sacré-Cœur ».[124]
131. Ensuite, son directeur spirituel, l’abbé Henri Huvelin, l’aida
à approfondir ce précieux mystère: « Ce cœur béni dont vous m’avez
parlé si souvent ».[125] Le 6 juin 1889, Charles se consacra au
Sacré-Cœur où il trouva un amour très tendre et très absolu. Il dit
au Christ: « Vous m’avez tellement comblé de bienfaits qu’il me
semble que ce serait être ingrat envers votre cœur que de ne pas
croire qu’il est prêt à me combler de tout bien, si grand qu’il
soit, et que son amour comme sa libéralité sont sans mesure ».[126] Il sera le premier ermite
« sous le nom du Sacré-Cœur ».[127]
132.Le 17 mai 1906, le jour même où frère Charles, seul, ne peut
plus célébrer la messe, il écrit avoir promis: « Laisser vivre en moi
le cœur de Jésus, pour que ce ne soit plus moi qui vive, mais le
Cœur de Jésus qui vive en moi, comme il vivait à Nazareth ».[128] Son
amitié avec Jésus, cœur à cœur, n’avait rien d’une dévotion
intimiste. Elle était la racine de cette vie dépouillée de Nazareth
par laquelle Charles voulait imiter le Christ et se configurer à
Lui. Cette tendre dévotion au Cœur du Christ eut des conséquences
très concrètes sur son mode de vie, et son Nazareth s’est nourri de
cette relation très personnelle avec le Cœur du Christ.
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
133. Comme saint Charles de Foucauld, sainte Thérèse de l’Enfant
Jésus a respiré l’immense dévotion qui inonda la France au
XIXème siècle. L’abbé Pichon, considéré comme un grand apôtre du
Sacré-Cœur, était le directeur spirituel de sa famille. Une des
sœurs de Thérèse prit comme nom de religion “Marie du Sacré-Cœur” et
le monastère dans lequel la sainte entra était voué au Sacré-Cœur.
Cependant, sa dévotion prit certaines caractéristiques propres,
au-delà des formes dans lesquelles elle s’exprimait à l’époque.
134. À quinze ans, elle trouva une manière de résumer sa relation
avec Jésus: « Celui dont le cœur battait à l’unisson du
mien ».[129] Deux ans plus tard, lorsqu’on lui parla d’un cœur
couronné d’épines, elle écrivit dans une lettre: « Tu sais, moi je ne
vois pas le Sacré-Cœur comme tout le monde, je pense que le cœur de
mon époux est à moi seule, comme le mien est à lui seul et je lui
parle alors dans la solitude de ce délicieux cœur à cœur en
attendant de le contempler un jour face à face ».[130]
135. Dans une poésie, elle exprime le sens de sa dévotion, faite
plus d’amitié et de confiance que de sécurité dans ses propres
sacrifices:
« J’ai besoin d’un cœur brûlant de tendresse
Restant mon appui sans aucun retour
Aimant tout en moi, même ma faiblesse…
Ne me quittant pas, la nuit et le jour. [...]
Il me faut un Dieu prenant ma nature
Devenant mon frère et pouvant souffrir! [...]
Ah! je le sais bien, toutes nos justices
N’ont devant tes yeux aucune valeur [...] .
Et moi je choisis pour mon purgatoire
Ton Amour brûlant, ô Cœur de mon Dieu ».[131]
136. Le texte le plus important pour comprendre le sens de sa
dévotion au Cœur du Christ est sans doute la lettre qu’elle écrivit,
trois mois avant sa mort, à son ami Maurice Bellière: « Lorsque je
vois Madeleine s’avancer devant les nombreux convives, arroser de
ses larmes les pieds de son Maître adoré, qu’elle touche pour la
première fois; je sens que son cœur a compris les abîmes d’amour et
de miséricorde du Cœur de Jésus, et que toute pécheresse qu’elle est
ce Cœur d’amour est non seulement disposé à lui pardonner, mais
encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à
l’élever jusqu’aux plus hauts sommets de la contemplation. Ah! mon
cher petit Frère, depuis qu’il m’a été donné de comprendre aussi
l’amour du Cœur de Jésus, je vous avoue qu’il a chassé de mon cœur
toute crainte. Le souvenir de mes fautes m’humilie, me porte à ne
jamais m’appuyer sur ma force qui n’est que faiblesse, mais plus
encore ce souvenir me parle de miséricorde et d’amour ».[132]
137. Les esprits moralisateurs, qui prétendent garder le contrôle de
la miséricorde et de la grâce, diraient qu’elle pouvait écrire cela
parce qu’elle était une sainte, mais qu’une pécheresse ne l’aurait
pas pu. Ce faisant, ils privent la spiritualité de Thérèse de sa
belle nouveauté qui reflète le cœur de l’Évangile. Il est
malheureusement devenu courant, dans certains cercles chrétiens,
d’essayer d’enfermer l’Esprit Saint dans un schéma qui leur permet
de tout superviser. Mais ce sage Docteur de l’Église les fait taire
et contredit directement cette interprétation réductrice par ces
mots très clairs: « Si j’avais commis tous les crimes possibles,
j’aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette
multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un
brasier ardent ».[133]
138. Elle répond longuement à sœur Marie qui la louait pour son
amour généreux pour Dieu, amour disposé au martyre, dans une lettre
qui constitue l’un des grands jalons de l’histoire de la
spiritualité. Cette page devrait être lue mille fois pour sa
profondeur, sa clarté et sa beauté. Thérèse aide sa sœur “du
Sacré-Cœur” à ne pas centrer cette dévotion sur un aspect doloriste,
certains ayant compris la réparation comme une sorte de primat des
sacrifices ou des observances austères. Au contraire, elle la résume
dans la confiance qui est l’offrande la plus agréable au Cœur du
Christ: « Mes désirs du martyre ne sont rien, ce ne sont pas eux qui
me donnent la confiance illimitée que je sens en mon cœur. Ce sont,
à vrai dire, les richesses spirituelles qui rendent injuste,
lorsqu’on s’y repose avec complaisance et que l’on croit qu’ils sont
quelque chose de grand. [...] Ce qui lui plaît, c’est de me voir
aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que
j’ai en sa miséricorde… Voilà mon seul trésor.[...] Si vous désirez
sentir de la joie avoir de l’attrait pour la souffrance, c’est votre
consolation que vous cherchez […] . Comprenez que pour aimer Jésus,
être sa victime d’amour, plus on est faible, sans désirs, ni vertus,
plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et
transformant. [...] Oh! que je voudrais pouvoir vous faire
comprendre ce que je sens!... C’est la confiance et rien que la
confiance qui doit nous conduire à l’Amour ».[134]
139. Il est possible de voir dans nombre de ses textes sa lutte
contre des formes de spiritualité trop centrées sur l’effort humain,
sur le mérite propre, sur l’offrande de sacrifices, sur certaines
observances pour “gagner le ciel”. Pour elle, « le mérite ne consiste
pas à faire ni à donner beaucoup, mais plutôt à
recevoir ».[135] Relisons quelques textes très significatifs où elle
insiste sur cette voie qui est un moyen simple et rapide de gagner
le Seigneur par le cœur.
140. Elle écrit à sa sœur Léonie: « Je t’assure que le Bon Dieu est
bien meilleur que tu le crois. Il se contente d’un regard, d’un
soupir d’amour… Pour moi je trouve la perfection bien facile à
pratiquer, parce que j’ai compris qu’il n’y a qu’à prendre Jésus par
le Cœur... Regarde un petit enfant, qui vient de fâcher sa mère
[...] s’il vient lui tendre ses petits bras en souriant et disant:
“Embrasse-moi, je ne recommencerai plus”. Est-ce que sa mère pourra
ne pas le presser contre son cœur avec tendresse et oublier ses
malices enfantines?... Cependant elle sait bien que son cher petit
recommencera à la prochaine occasion, mais cela ne fait rien, s’il
la prend encore par le cœur jamais il ne sera puni ».[136]
141. Dans une lettre à l’abbé Roulland elle dit: « Ma voie est toute
de confiance et d’amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur
d’un si tendre Ami. Parfois lorsque je lis certains traités
spirituels où la perfection est montrée à travers mille entraves,
environnée d’une foule d’illusions, mon pauvre petit esprit se
fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et
me dessèche le cœur et je prends l’Écriture Sainte. Alors tout me
semble lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons
infinis, la perfection me semble facile, je vois qu’il suffit de
reconnaître son néant et de s’abandonner comme un enfant dans les
bras du Bon Dieu ».[137]
142. Et s’adressant à l’abbé Bellière à propos d’un père de famille
elle dit: « Je ne crois pas que le cœur de l’heureux père puisse
résister à la confiance filiale de son enfant dont il connaît la
sincérité et l’amour. Il n’ignore pas cependant que plus d’une fois
son fils retombera dans les mêmes fautes, mais il est disposé à lui
pardonner toujours, si toujours son fils le prend par le cœur
».[138]
RESONANCES DANS LA COMPAGNIE DE JESUS
143. Nous avons vu comment saint Claude de La Colombière avait relié
l’expérience spirituelle de sainte Marguerite-Marie à la proposition
des Exercices spirituels. Je crois que la place du Sacré-Cœur dans
l’histoire de la Compagnie de Jésus mérite une brève mention.
144. La spiritualité de la Compagnie de Jésus a toujours proposé une
« connaissance intérieure du Seigneur, afin [de] l’aimer et le suivre
davantage ».[139] Saint Ignace nous invite dans ses Exercices
Spirituels à nous mettre devant l’Évangile qui nous dit: « Le côté
[de Jésus] fut blessé par la lance, et il en coula de l’eau et du
sang ».[140] Lorsque le retraitant se trouve devant le côté blessé du
Christ, Ignace lui propose d’entrer dans son cœur. C’est une manière
de faire mûrir le cœur sous la conduite d’un “maître des
affections”, selon l’expression utilisée par saint Pierre Fabre dans
l’une de ses lettres à saint Ignace.[141] Le Père jésuite Juan
Alfonso de Polanco le mentionne également dans sa biographie de
saint Ignace: « [le Cardinal Contarini] reconnut avoir trouvé chez le
Père Ignace un maître des affections ».[142] Les entretiens que
propose saint Ignace sont une partie essentielle de cette éducation
du cœur, parce qu’ils font sentir et goûter avec le cœur le message
de l’Évangile; et en parler avec le Seigneur. Saint Ignace affirme
que nous pouvons dire au Seigneur ce qui nous concerne et Lui
demander son conseil. Chaque retraitant peut reconnaître, dans les
Exercices, un dialogue cœur à cœur.
145. Saint Ignace termine ses contemplations au pied du Crucifix en
invitant le retraitant à s’adresser avec grande affection au
Seigneur crucifié, Lui demandant « comme un ami parle à un ami ou un
serviteur à son seigneur » ce qu’il devra faire pour
Lui.[143] L’itinéraire des Exercices culmine dans la « Contemplation
pour parvenir à l’amour », d’où découlent l’action de grâce et
l’offrande de « la mémoire, de l’intelligence et de la volonté
» au
Cœur qui est source et origine de tout bien.[144] Cette connaissance
intérieure du Seigneur ne se construit pas à partir de nos capacités
et de nos efforts, mais elle se demande comme don.
146. Cette même expérience sera faite par une longue chaîne de
prêtres jésuites qui font explicitement référence au Cœur de Jésus,
comme saint François de Borgia, saint Pierre Favre, saint Alonso
Rodriguez, le Père Alvarez de Paz, le Père Vincenzo Caraffa, le Père
Kasper Druźbicki et bien d’autres. En 1883, les jésuites déclarent
« que la Compagnie de Jésus accepte et reçoit avec un esprit
débordant de joie et de gratitude le très doux fardeau que lui a
confié notre Seigneur Jésus-Christ de pratiquer, de promouvoir et de
propager la dévotion à son divin Cœur ».[145] En décembre 1871, le
Père Pieter Jan Beckx consacre la Compagnie au Sacré-Cœur de Jésus
et, pour témoigner que cela a toujours fait partie intégrante de la
vie de la Compagnie, le Père Pedro Arrupe le fait de nouveau en
1972, avec une conviction exprimée en ces termes: « Je veux dire à la
Compagnie quelque chose que j’estime ne pas devoir taire. Depuis mon
noviciat, j’ai toujours été convaincu que ce que nous appelons la
dévotion au Sacré-Cœur contient une expression symbolique du plus
profond de l’esprit ignatien, et une efficacité extraordinaire
- ultra quam speraverint - tant pour sa propre perfection que pour sa
fécondité apostolique. Je suis toujours convaincu de la même chose.
[…] Dans cette dévotion, je trouve une des sources les plus intimes
de ma vie intérieure ».[146]
147. Lorsque saint Jean-Paul II invitait « tous les membres de la
Compagnie à promouvoir avec plus de zèle encore cette dévotion qui
correspond plus que jamais aux attentes de notre temps », il le
faisait parce qu’il reconnaissait les liens intimes entre la
dévotion au Cœur du Christ et la spiritualité ignatienne, car
« le
désir de “connaître intimement le Seigneur” et de “faire un
colloque” avec lui, cœur à cœur, est caractéristique, grâce aux
Exercices spirituels, du dynamisme spirituel et apostolique
ignacien, tout entier au service de l’amour du Cœur de Dieu
».[147]
UN LONG COURANT DE VIE INTERIEURE
148. La dévotion au Cœur du Christ réapparaît dans l’itinéraire
spirituel de nombreux saints très différents les uns des autres, et
cette dévotion revêt chez chacun d’eux des aspects nouveaux. Saint
Vincent de Paul, par exemple, disait que ce que Dieu veut, c’est le
cœur: « Dieu demande principalement le cœur, le cœur, et c’est le
principal. D’où vient qu’un qui n’aura pas de bien méritera plus que
celui qui aura de grandes possessions auxquelles il renonce? Parce
que celui qui n’a rien y va avec plus d’affection; et c’est ce que
Dieu veut particulièrement... ».[148] Cela implique d’accepter d’unir
son cœur à celui du Christ: « Une fille qui fait tout ce qu’elle peut
faire pour mettre son cœur en état d’être uni à celui de Notre
Seigneur, […] quelle bénédiction ne doit elle pas espérer de
Dieu ».[149]
149. Nous sommes parfois tentés de considérer ce mystère d’amour
comme un fait admirable du passé, comme une belle spiritualité
d’autrefois. Or nous devons toujours nous rappeler, comme le disait
un saint missionnaire, que « ce cœur divin, qui a supporté d’être
transpercé par une lance ennemie afin de répandre, par cette
ouverture sacrée, les sacrements par lesquels l’Église a été formée,
n’a jamais cessé d’aimer ».[150] D’autres saints plus récents, comme
saint Pio de Pietrelcina, sainte Teresa de Calcutta et bien
d’autres, parlent avec profonde dévotion du Cœur du Christ. Et je
voudrais aussi rappeler les expériences de sainte
Faustine Kowalska qui propose à nouveau la dévotion au Cœur du Christ en mettant
fortement l’accent sur la vie glorieuse du Ressuscité et sur la
miséricorde divine. À la suite de quoi, motivé par ces expériences
de cette sainte et puisant dans l’héritage spirituel de l’évêque saint Józef Sebastian Pleczar (1842-1924),[151] saint Jean-Paul II
rattache étroitement sa réflexion sur la miséricorde à la dévotion
au Cœur du Christ: « L’Église semble professer et vénérer d’une
manière particulière la miséricorde de Dieu quand elle s’adresse au
cœur du Christ. En effet, nous approcher du Christ dans le mystère
de son cœur nous permet de nous arrêter sur ce point[…] de la
révélation de l’amour miséricordieux du Père, qui a constitué le
contenu central de la mission messianique du Fils de
l’homme ».[152] Le même saint Jean-Paul II, se référant au Sacré-Cœur,
reconnait de façon très personnelle: « Il m’a parlé dès mon plus
jeune âge ».[153]
150. L’actualité de la dévotion au Cœur du Christ est manifeste en
particulier dans l’œuvre évangélisatrice et éducative de nombreuses
congrégations religieuses féminines et masculines qui ont été
marquées, dès leurs origines, par cette expérience spirituelle
christologique. Les citer toutes serait une tâche interminable.
Voici seulement deux exemples pris au hasard: « Le Fondateur [S. Daniele Comboni] trouva dans le mystère du Cœur de Jésus la force de
son engagement missionnaire ».[154] « Poussées par l’amour du Cœur de
Jésus, nous cherchons à faire grandir les personnes dans leur
dignité humaine, comme fils et filles de Dieu, à partir de
l’Évangile et de ses exigences d’amour, de pardon, de justice et de
solidarité avec les pauvres et les marginalisés ».[155] De même, les
sanctuaires consacrés au Cœur du Christ, répandus dans le monde
entier, sont une source attirante de spiritualité et de ferveur. À
tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se rendent en ces lieux
de foi et de charité, j’adresse ma bénédiction paternelle.
LA DÉVOTION DE LA CONSOLATION
151. La blessure du côté d’où jaillit l’eau vive est encore ouverte
chez le Christ ressuscité. Cette large blessure faite par la lance,
ainsi que les blessures de la couronne d’épines qui apparaissent
souvent dans les représentations du Sacré-Cœur, sont inséparables de
cette dévotion. Nous contemplons en elles l’amour de Jésus-Christ
qui fut capable de se donner jusqu’au bout. Le cœur du Ressuscité
conserve ces signes du don total qui entraîna une intense souffrance
pour nous. Il est donc en quelque sorte inévitable que le croyant
veuille réagir non seulement à ce grand amour, mais aussi à la
douleur que le Christ a accepté d’endurer pour tant d’amour.
152. Il vaut la peine de mentionner cette expression de l’expérience
spirituelle qui s’est développée autour du Cœur du Christ: le désir
intérieur de Le consoler. Je n’aborderai pas ici la pratique de la
“réparation” que je considère mieux placée dans le contexte de la
dimension sociale de cette dévotion et que je développerai dans le
chapitre suivant. Pour l’instant, je voudrais seulement me
concentrer sur ce désir qui apparaît souvent dans le cœur du croyant
amoureux lorsqu’il contemple le mystère de la Passion du Christ et
qu’il la vit comme un mystère, non pas seulement rappelé mais, par
grâce rendu présent, ou mieux, nous rendant mystiquement présents à
ce moment rédempteur. Comment ne pas vouloir consoler le Bien-aimé,
s’Il est le plus important?
153. Le Pape Pie XI a voulu justifier cela en nous invitant à
reconnaître que le mystère de la Rédemption par la Passion du Christ
transcende, par la grâce de Dieu, toutes les distances de temps et
d’espace. S’Il s’est donné sur la croix pour les péchés à venir, les
nôtres; de la même manière nos actes offerts aujourd’hui pour sa
consolation parviennent, par-delà le temps, jusqu’à son cœur blessé:
« Si, à cause de nos péchés futurs, mais prévus, l’âme du Christ
devint triste jusqu’à la mort, elle a, sans nul doute, recueilli
quelque consolation, prévue elle aussi, de nos actes de réparation,
alors qu’un ange venant du ciel (Lc22, 43) lui apparut, pour
consoler son cœur accablé de dégoût et d’angoisse. Ainsi donc, ce
cœur sacré incessamment blessé par les péchés d’hommes ingrats, nous
pouvons maintenant, et même nous devons, le consoler d’une manière
mystérieuse, mais réelle ».[156]
Les raisons du cœur
154. Il pourrait sembler que cette expression de dévotion n’ait pas
de support théologique suffisant. Mais en réalité le cœur a ses
raisons. Lesensus fidelium perçoit qu’il y a là quelque chose de
mystérieux qui dépasse notre logique humaine, et que la Passion du
Christ n’est pas un simple fait du passé: nous pouvons y participer
par la foi. Méditer le don de soi du Christ sur la croix est plus
qu’un simple souvenir pour la piété des fidèles. Cette conviction
est solidement fondée dans la théologie.[157] À cela s’ajoute la
conscience de notre péché qu’Il a porté sur ses épaules blessées, et
de notre insuffisance devant tant d’amour qui nous dépasse toujours
infiniment.
155. Quoi qu’il en soit, nous nous demandons comment il est possible
d’être en relation avec le Christ vivant, ressuscité, pleinement
heureux, et en même temps de le consoler dans sa Passion. Il
convient de considérer que le Cœur ressuscité conserve sa blessure
comme un souvenir constant, et que l’action de la grâce provoque une
expérience qui n’est pas entièrement contenue dans l’instant
chronologique. Ces deux convictions nous permettent d’admettre que
nous nous trouvons sur un chemin mystique qui dépasse les tentatives
de la raison et exprime ce que la Parole de Dieu elle-même nous
suggère: « Mais – écrivait le Pape Pie XI – quelle consolation
peuvent apporter au Christ régnant dans la béatitude céleste ces
rites expiatoire? Nous répondrons avec Saint Augustin: “Prenez une
personne qui aime: elle comprendra ce que je dis.” Toute âme aimant
Dieu avec ferveur, quand elle regarde le passé, peut voir et
contempler dans ses méditations le Christ travaillant pour l’homme,
affligé, souffrant les plus dures épreuves “pour nous les hommes et
pour notre salut”, presque abattu par la tristesse, l’angoisse et
les opprobres; bien plus, “écrasé à cause de nos fautes” (Is 53, 5),
dans ses blessures nous trouvons la guérison. Tout cela, les âmes
pieuses ont d’autant plus de raison de le méditer que ce sont les
péchés et les crimes des hommes commis en n’importe quel temps qui
ont causé la mort du Fils de Dieu ».[158]
156. Cet enseignement de Pie XI mérite d’être pris en considération.
En effet, lorsque l’Écriture affirme que les croyants qui ne vivent
pas en accord avec leur foi « crucifient pour leur compte le Fils de
Dieu » (He6, 6), ou que lorsque j’endure les souffrances pour les
autres « je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du
Christ » (Col 1, 24), ou que le Christ durant sa Passion a prié non
seulement pour ses disciples d’alors, mais « pour ceux qui, grâce à
leur parole, croiront en Lui » (Jn17, 20), elle dit une chose qui
brise nos schémas limités. Elle nous montre qu’il n’est pas possible
d’établir un avant et un après sans aucun lien, même si notre pensée
ne sait pas comment l’expliquer. L’Évangile n’est pas seulement à
réfléchir ou à remémorer dans ses différents aspects, mais à vivre,
tant dans les œuvres d’amour que dans l’expérience intérieure. Et
cela vaut surtout pour le mystère de la mort et de la résurrection
du Christ. Les séparations temporelles que notre esprit utilise ne
semblent pas contenir la vérité de cette expérience croyante dans
laquelle se fusionnent l’union avec le Christ souffrant et, en même
temps, la force, la consolation et l’amitié dont nous jouissons avec
le Ressuscité.
157. Voyons alors l’unité du Mystère pascal dans ses deux aspects
inséparables qui s’éclairent mutuellement. Ce Mystère unique, rendu
présent par la grâce dans ses deux dimensions, fait que nos
souffrances sont illuminées et transfigurées par la lumière pascale
de l’amour, alors même que nous cherchons à offrir quelque chose au
Christ pour le consoler. Nous participons à ce Mystère dans notre
vie concrète parce que, par avance, le Christ a voulu participer à
notre vie, Il a voulu par avance vivre en tant que tête ce que son
Corps ecclésial allait vivre, tant dans les blessures que dans les
consolations. Lorsque nous vivons dans la grâce de Dieu, cette
participation mutuelle devient une expérience spirituelle. En
définitive, le Ressuscité par l’action de sa grâce nous permet
d’être mystérieusement unis à sa Passion. Les cœurs croyants qui
font l’expérience de la joie de la résurrection le savent, mais ils
désirent en même temps participer au destin de leur Seigneur. Ils
sont prêts à cette participation par les souffrances, les peines,
les déceptions et les peurs qui font partie de leur vie. Ils ne
vivent pas ce Mystère dans la solitude parce que ces blessures sont
également une participation au destin du Corps mystique du Christ
qui marche au milieu du peuple saint de Dieu. Celui-ci porte en lui
le destin du Christ en tout temps et en tout lieu de l’histoire. La
dévotion de consolation n’est pas anhistorique ni abstraite, elle se
fait chair et sang dans le cheminement de l’Église.
La Componction
158. Le désir nécessaire de consoler le Christ, qui naît de la
souffrance en contemplant ce qu’Il a enduré pour nous, se nourrit
aussi de la reconnaissance sincère de nos servitudes, de nos
attachements, de nos manques de joie dans la foi, de nos vaines
recherches et, au-delà de nos péchés concrets, de la non
correspondance de nos cœurs à son amour et à son projet. Cette
expérience nous purifie car l’amour a besoin de la purification des
larmes qui, en fin de compte, nous rendent plus assoiffés de Dieu et
moins obsédés de nous-mêmes.
159. Nous voyons ainsi que plus le désir de consoler le Seigneur est
profond, plus la componction du cœur croyant est profonde. Celle-ci
« n’est pas un sentiment de culpabilité qui abat, ni un scrupule qui
paralyse, mais une piqûre salutaire qui brûle à l’intérieur et
guérit, parce que le cœur, lorsqu’il voit son mal et se reconnaît
pécheur, s’ouvre, accueille l’action de l’Esprit Saint, eau vive qui
l’émeut et fait couler des larmes sur son visage [...] . Il ne s’agit
pas de pleurer sur nous-mêmes, comme nous sommes souvent tentés de
le faire. [...] Avoir des larmes de componction c’est au contraire
nous repentir sérieusement d’avoir attristé Dieu par le péché; c’est
reconnaître que nous sommes toujours en dette et jamais en crédit
[...] . Comme la goutte creuse la pierre, les larmes creusent
lentement les cœurs endurcis. On assiste ainsi au miracle de la
tristesse, de la bonne tristesse, qui conduit à la douceur [...] . La
componction n’est pas tant le fruit de notre exercice, mais elle est
une grâce et, comme telle, doit être demandée dans la
prière ».[159] Il s’agit de « demander […] la douleur avec le Christ
douloureux; l’accablement avec le Christ accablé, les larmes, et la
peine intérieure pour la peine si grande que le Christ a enduré pour
moi ».[160]
160. Je demande donc que personne ne se moque des expressions de
ferveur croyante du peuple saint et fidèle de Dieu qui, dans sa
piété populaire, cherche à consoler le Christ. Et j’invite chacun à
se demander s’il n’y a pas davantage de rationalité, de vérité et de
sagesse dans certaines manifestations de cet amour qui cherche à
consoler le Seigneur que dans les froids, distants, calculés et
minuscules actes d’amour dont nous sommes capables, nous qui
prétendons posséder une foi plus réfléchie, plus cultivée, et plus
mature.
Consolés pour consoler
161. Nous sommes consolés dans cette contemplation du Cœur du Christ
donné jusqu’au bout. La douleur que nous ressentons dans notre cœur
cède la place à une confiance totale, et il ne reste à la fin que de
la gratitude, de la tendresse, de la paix, son amour régnant dans
notre vie. La componction « ne provoque pas d’angoisse mais soulage
l’âme de ses fardeaux parce qu’elle agit dans la blessure du péché
en nous disposant à recevoir la caresse du Seigneur ».[161] Et notre
souffrance s’unit à celle du Christ sur la croix car affirmer que la
grâce nous permet de surmonter toutes les distances c’est affirmer
aussi que le Christ, lorsqu’il souffrait, s’unissait aux souffrances
de ses disciples tout au long de l’histoire. Ainsi, lorsque nous
souffrons, nous pouvons éprouver la consolation intérieure de savoir
que le Christ lui-même souffre avec nous. Désireux de le consoler,
nous en sortons consolés.
162. Mais à un moment donné de cette contemplation du cœur croyant,
l’appel dramatique du Seigneur doit retentir: « Consolez, consolez
mon peuple » (Is 40, 1). Et nous viennent à l’esprit les paroles de
saint Paul qui nous rappelle que Dieu nous console « afin que, par la
consolation que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions consoler
les autres en quelque tribulation que ce soit » (2 Co 1, 4).
163. Cela nous invite à chercher à approfondir la dimension
communautaire, sociale et missionnaire de toute dévotion authentique
au Cœur du Christ. En même temps que le Cœur du Christ nous conduit
au Père, il nous envoie vers nos frères. Dans les fruits de service,
de fraternité et de mission que le Cœur du Christ produit à travers
nous, la volonté du Père s’accomplit. De la sorte, le cercle se
referme : « C’est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de
fruit » (Jn15, 8).
V AMOUR POUR AMOUR
164. Dans les expériences spirituelles de sainte Marguerite-Marie, à
côté de l’ardente déclaration d’amour de Jésus-Christ, il y a aussi
une résonance intérieure qui nous appelle à donner notre vie. Se
savoir aimé et mettre toute sa confiance en cet amour ce n’est pas
annuler nos capacités de don de soi, ce n’est pas renoncer au désir
irrépressible de donner quelque réponse à partir de nos capacités,
petites et limitées.
UNE PLAINTE ET UNE REQUÊTE
165. Dans la deuxième grande manifestation à sainte
Marguerite-Marie, Jésus exprime sa douleur parce que son grand amour
pour les hommes ne reçoit en retour que « des ingratitudes et
méconnaissances », « des froideurs et du rebut », « ce qui – dit le
Seigneur – m’est beaucoup plus sensible que tout ce que j’ai
souffert en ma Passion ».[162]
166. Jésus parle de sa soif d’être aimé, Il nous montre que son Cœur
n’est pas indifférent à la manière dont nous réagissons à son désir:
« J’ai soif, mais d’une soif si ardente d’être aimé des hommes au
Saint Sacrement, que cette soif me consomme; et je ne trouve
personne qui s’efforce, selon mon désir, pour me désaltérer en
rendant quelque retour à mon amour ».[163] La demande de Jésus est
l’amour. Lorsque le cœur croyant le découvre, la réponse qui jaillit
spontanément n’est pas une pesante quête de sacrifices ni le simple
accomplissement d’un devoir pénible, mais elle concerne l’amour:
« Je
reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour, et me sentis
touchée du désir de quelque retour, et de lui rendre amour pour
amour ».[164] Léon XIII enseigne cela lorsqu’il écrit que, par l’image
du Sacré-Cœur, la charité du Christ « nous pousse à l’aimer en
retour ».[165]
PROLONGER SON AMOUR CHEZ LES FRERES
167. Nous devons revenir à la Parole de Dieu pour reconnaître que la
meilleure réponse à l’amour de son cœur est l’amour pour nos frères.
Il n’y a pas d’acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui
rendre amour pour amour. La Parole de Dieu le dit avec une totale
clarté:
« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes
frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
Toute la Loi trouve sa plénitude dans un seul précepte: « Tu aimeras
ton prochain comme toi-même » (Ga 5, 14).
« Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie,
parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans
la mort » (1 Jn 3, 14).
« Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu
qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20).
168. L’amour pour les frères ne se fabrique pas, il n’est pas le
résultat de notre effort naturel mais il exige une transformation de
notre cœur égoïste. C’est alors que surgit spontanément la célèbre
supplique: “Jésus, rends notre cœur semblable au tien”. C’est pour
cette même raison que l’invitation de saint Paul n’est pas:
“Efforcez-vous de faire de bonnes œuvres”. Son invitation est plus
précisément: « Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le
Christ Jésus » (Ph2, 5).
169. Il est bon de rappeler que, dans l’Empire romain, beaucoup de
pauvres, d’étrangers et autres laissés-pour-compte trouvaient auprès
des chrétiens respect, affection et attention. Cela explique le
raisonnement de l’empereur apostat Julien qui se demandait pourquoi
les chrétiens étaient si respectés et suivis, et qui pensait que
l’une des raisons était leur engagement dans l’assistance des
pauvres et des étrangers, puisque l’Empire les ignorait et les
méprisait. Il était intolérable pour cet empereur que ses pauvres ne
reçoivent aucune aide de sa part, alors que les chrétiens détestés,
« en plus de nourrir les leurs, nourrissent encore les
nôtres ».[166] Dans une lettre, il ordonna de créer des institutions
caritatives pour rivaliser avec les chrétiens et attirer le respect
de la société: « Établis dans chaque cité de nombreux hospices, afin
que les étrangers aient à se louer de notre humanité [...] . Apprends
aux amis de l’hellénisme à apporter leur contribution à de pareilles
bienfaisances ».[167] Mais il n’atteignit pas son objectif,
probablement parce qu’il n’y avait pas derrière ces œuvres l’amour
chrétien qui permet de reconnaître à toute personne une dignité
unique.
170. S’identifiant aux derniers de la société (cf.Mt 25, 31-46)
« Jésus a apporté la grande nouveauté de la reconnaissance de la
dignité de toute personne, aussi et surtout de ces personnes
qualifiées d’“indignes”. Ce principe nouveau dans l’histoire de
l’humanité, selon lequel les êtres humains sont d’autant plus
“dignes” de respect et d’amour qu’ils sont plus faibles, plus
misérables et plus souffrants – jusqu’à perdre leur “figure” humaine
–, a changé la face du monde en donnant naissance à des institutions
qui s’occupent des personnes en situation défavorisée: bébés
abandonnés, orphelins, personnes âgées laissées seules, malades
mentaux, personnes atteintes de maladies incurables ou de graves
malformations, personnes vivant dans la rue ».[168]
171. Regarder la blessure du cœur du Seigneur qui « a pris nos
infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt8, 17) nous aide à
être plus attentifs aux souffrances et aux besoins des autres, nous
rend assez forts pour participer à son œuvre de libération en tant
qu’instruments de diffusion de son amour.[169] Lorsque nous
contemplons le don du Christ pour chacun, nous nous demandons
inévitablement pourquoi nous ne sommes pas capables de donner notre
vie pour les autres: « À ceci nous avons connu l’Amour: celui-là a
donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie
pour nos frères » (1 Jn3, 16).
QUELQUES RÉSONANCES DANS L’HISTOIRE DE LA
SPIRITUALITÉ
172. Ce lien entre dévotion au Cœur de Jésus et engagement envers
les frères traverse l’histoire de la spiritualité chrétienne.
Voyons-en quelques exemples.
Être une source pour les autres
173. À partir d’Origène, plusieurs Pères de l’Église ont interprété
le texte de Jean 7, 38 – « de son sein couleront des fleuves d’eau
vive » – comme se référant au croyant lui-même, bien qu’il s’agisse
de la conséquence d’avoir bu au Christ. L’union au Christ n’est donc
pas destinée seulement à étancher sa propre soif mais à devenir
aussi une source d’eau fraîche pour les autres. Origène dit que le
Christ accomplit sa promesse en faisant jaillir de nous des torrents
d’eau: « L’âme de l’homme, qui est à l’image de Dieu, peut avoir en
soi et produire hors de soi des puits, des sources et des
fleuves ».[170]
174. Saint Ambroise recommande de s’abreuver au Christ « afin que la
source d’eau abonde en toi qui jaillit pour la vie
éternelle ».[171] Et Marius Victorinus affirme que l’Esprit Saint est
donné en telle abondance que « celui qui le reçoit devient un sein
qui déverse des fleuves d’eau vive ».[172] Saint Augustin dit que ce
fleuve qui jaillit du croyant est la bienveillance.[173] Saint Thomas
d’Aquin réaffirme cette idée en soutenant que lorsque quelqu’un
« s’empresse de communiquer aux autres les divers dons de grâce qu’il
a reçus de Dieu, l’eau vive jaillit de son sein ».[174]
175. En effet, si « le sacrifice de la croix, offert avec un cœur
aimant et obéissant, présente une satisfaction surabondante et
infinie »[175] , l’Église qui naît du Cœur du Christ prolonge et
communique en tout temps et en tout lieu les effets de cette unique
Passion rédemptrice qui conduit les personnes à l’union directe avec
le Seigneur.
176. Au sein de l’Église, la médiation de Marie, mère qui intercède,
ne peut être comprise que « comme une participation à l’unique source
qu’est la médiation du Christ lui-même »,[176] l’unique Rédempteur.
« Ce rôle subordonné de Marie, l’Église le professe sans
hésitation ».[177] La dévotion au cœur de Marie n’entend pas affaiblir
l’adoration unique due au Cœur du Christ, mais la stimuler: « Le rôle
maternel de Marie à l’égard des hommes n’offusque et ne diminue en
rien cette unique médiation du Christ: il en manifeste au contraire
la vertu ».[178] Grâce à l’immense source qui jaillit du côté ouvert
du Christ, l’Église, Marie et tous les croyants, deviennent de
diverses manières des canaux d’eau vive. Le Christ déploie, de cette
manière, sa gloire dans notre petitesse.
Fraternité et mystique
177. Saint Bernard, alors qu’il invite à l’union avec le Cœur du
Christ, utilise la richesse de cette dévotion pour proposer un
changement de vie fondé sur l’amour. Il croit possible de
transformer l’affectivité, esclave des plaisirs dont on ne se libère
pas par une obéissance aveugle à un commandement mais par la réponse
à la douceur de l’amour du Christ. Le mal est vaincu par le bien, le
mal est vaincu par la croissance de l’amour: « Aime donc le Seigneur
ton Dieu d’une affection de cœur pleine et entière ; aime-le de
toute la sagesse et de toute la vigilance de la raison ; aime-le
aussi de toute ta force, sans même craindre de mourir par amour pour
lui […] . Que le Seigneur Jésus soit pour ton cœur un objet suave et
doux, toujours opposé à la douceur criminelle des charmes de la vie
de la chair ; qu’une douceur surmonte une autre douceur, comme un
clou chasse un autre clou ».[179]
178. Saint François de Sales a été éclairé par la demande de Jésus:
« Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt11,
29). De cette façon, disait-il, dans les choses les plus simples et
les plus ordinaires, nous volons le cœur du Seigneur: « Il faut avoir
grand soin de le bien servir, aux choses grandes et hautes et aux
choses petites et abjectes, puisque nous pouvons également, et par
les unes et par les autres, lui dérober son cœur par amour [...] .
Ces petites charités quotidiennes, ce mal de tête, ce mal de dents,
cette défluxion, cette bizarrerie du mari ou de la femme, ce
cassement d’un verre, ce mépris ou cette moue, cette perte de gants,
d’une bague, d’un mouchoir, cette petite incommodité que l’on se
fait, d’aller coucher de bonne heure et de se lever matin pour
prier, pour se communier, cette petite honte que l’on a à faire
certaines actions de dévotion en publique: bref, toutes ces petites
souffrances, étant prises et embrassées avec amour, contentent
extrêmement la Bonté divine ».[180] Mais en définitive, la clé de
notre réponse à l’amour du Cœur du Christ est l’amour du prochain:
« La marque que je vous donne pour connaître si vous aimez bien Dieu,
est que vous aimez aussi bien le prochain [...] d’un amour pur,
solide, ferme, constant et invariable, qui ne s’attache point aux
qualités ou condition des personnes […] qui ne sera point sujet au
changement ni aux aversions. [...] Notre Seigneur nous aime sans
discontinuation, Il nous supporte en nos défauts et en nos
imperfections; il faut donc que nous fassions de même à l’endroit de
nos frères, ne nous lassant jamais de les supporter ».[181]
179. Saint Charles de Foucauld voulait imiter Jésus-Christ, vivre
comme Il a vécu, agir comme Il a agi, toujours faire ce que Jésus
aurait fait à sa place. Pour réaliser pleinement son objectif, il
était nécessaire qu’il se conforme aux sentiments du Cœur du Christ;
d’où l’expression “amour pour amour” qui apparaît une fois encore
lorsqu’il écrit: « Désir des souffrances pour Lui rendre amour pour
amour, pour l’imiter, [...] pour entrer dans son travail, et pour
m’offrir avec Lui, tout néant que je suis, en sacrifice, en victime,
pour la sanctification des hommes ».[182] Le désir d’apporter l’amour
de Jésus, par son engagement missionnaire, aux plus pauvres et aux
plus oubliés de la terre, l’amènent à prendre comme deviseIesus
Caritas, avec le symbole du Cœur du Christ surmonté d’une
croix.[183] Ce n’est pas une décision superficielle: « De toutes mes
forces, je tâche de montrer, de prouver à ces pauvres frères égarés
que notre religion est toute charité, toute fraternité, que son
emblème est un Cœur ».[184] Et il veut s’installer avec d’autres
frères au Maroc au nom du Cœur de Jésus.[185] Leur tâche
évangélisatrice se fera par rayonnement: « La charité doit rayonner
des fraternités, comme elle rayonne du Cœur de Jésus ».[186] Ce désir
fait de lui progressivement un frère universel car il veut embrasser
dans son cœur fraternel toute l’humanité souffranteen se laissant
modeler par le Cœur du Christ : « Notre cœur, comme celui de
l’Église, comme celui de Jésus, doit embrasser tous les
hommes ».[187] « L’amour du Cœur de Jésus pour les hommes, cet amour
qu’Il montre dans sa passion, voilà celui que nous devons avoir pour
tous les humains ».[188]
180. L’abbé Huvelin, directeur spirituel de saint Charles de
Foucauld, disait que « lorsque Notre Seigneur habite un cœur, Il lui
donne ces sentiments, et ce cœur s’ouvre aux petits. Telle était la
disposition du cœur d’un Vincent de Paul [...] Quand Notre Seigneur
habite l’âme d’un prêtre, Il l’incline vers les pauvres ».[189] Il est
important de noter que ce don de soi chez saint Vincent, décrit par
l’abbé Huvelin, était aussi alimenté par la dévotion au Cœur du
Christ. Vincent exhortait à « prendre dans le Cœur de Notre Seigneur
quelque parole de consolation pour tel pauvre malade ».[190] Pour que
cela soit vrai il fallait que son cœur ait été transformé par
l’amour et la douceur du Cœur du Christ. Et saint Vincent a souvent
répété cette conviction dans ses sermons et ses conseils au point
d’en faire un élément important des Constitutions de sa
Congrégation: « Tous étudieront soigneusement la leçon que
Jésus-Christ nous a enseignée en disant :“Apprenez de moi que je
suis doux et humble de cœur”; considérant que, comme il assure
lui-même, par la douceur on possède la terre, parce qu’agissant dans
cet esprit, on gagne les cœurs des hommes, pour les convertir à
Dieu, à quoi l’esprit de rigueur met empêchement ».[191]
LA REPARATION: CONSTRUIRE SUR LES RUINES
181. Tout cela nous permet de comprendre, à la lumière de la Parole
de Dieu, quel sens nous devons donner à la “réparation” que nous
offrons au Cœur du Christ, ce que le Seigneur attend vraiment que
nous réparions avec l’aide de sa grâce. Cette question a fait
l’objet de nombreuses discussions mais saint Jean-Paul II a donné
une réponse claire pour nous guider, chrétiens d’aujourd’hui, dans
un esprit de réparation plus conforme à l’Évangile.
Sens social de la réparation au Cœur du Christ
182. Saint Jean-Paul II dit que, « la civilisation du Cœur du Christ
pourra être bâtie sur les ruines accumulées par la haine et la
violence » en nous abandonnant à ce Cœur. Cela implique certainement
que nous soyons capables de « joindre l’amour filial envers Dieu à
l’amour du prochain ». Telle est en réalité « la véritable réparation
demandée par le Cœur du Sauveur ».[192] Avec le Christ, nous sommes
appelés à construire une nouvelle civilisation de l’amour sur les
ruines que nous avons laissées en ce monde par notre péché. Telle
est la réparation que le Cœur du Christ attend de nous. Au milieu du
désastre laissé par le mal, le Cœur du Christ veut avoir besoin de
notre collaboration pour reconstruire le bien et le beau.
183. Il est vrai que tout péché nuit à l’Église et à la société, de
sorte qu’ « on peut attribuer indiscutablement à tout péché le
caractère de péché social ». Cependant, cela est particulièrement
vrai pour certains péchés qui « constituent, par leur objet même, une
agression directe envers le prochain ».[193] Saint Jean-Paul II
explique que la répétition de ces péchés contre les autres finit
souvent par renforcer une « structure de péché » nuisant au
développement des peuples.[194] Cela est souvent ancré dans une
mentalité dominante qui considère normal ou rationnel ce qui n’est
rien d’autre que de l’égoïsme et de l’indifférence. Ce phénomène
peut être défini comme une “aliénation sociale”: « Une société est
aliénée quand, dans les formes de son organisation sociale, de la
production et de la consommation, elle rend plus difficile la
réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre
hommes ».[195] Ce n’est pas seulement une norme morale qui nous pousse
à résister à ces structures sociales aliénées, les mettre à nu et
susciter un dynamisme social qui restaure et construit le bien, mais
c’est la « conversion du cœur » elle-même qui « impose
l’obligation »[196] de restaurer ces structures. Telle est notre
réponse au Cœur aimant de Jésus-Christ qui nous apprend à aimer.
184. C’est précisément parce que la réparation évangélique a cette
forte signification sociale que nos actes d’amour, de service, de
réconciliation, pour être effectivement réparateurs, ont besoin que
le Christ les pousse, les motive, les rende possibles. Saint
Jean-Paul II a également déclaré que, pour construire la
civilisation de l’amour, l’humanité a aujourd’hui besoin du Cœur du
Christ.[197] La réparation chrétienne ne peut être comprise
uniquement comme un ensemble d’œuvres extérieures, bien
qu’indispensables et parfois admirables. Elle exige une mystique,
une âme, un sens qui leur donne force, élan et créativité
inlassables. Elle a besoin de la vie, du feu et de la lumière qui
procèdent du Cœur du Christ.
Réparer les cœurs blessés
185. Par ailleurs, la réparation extérieure ne suffit ni au monde ni
au Cœur du Christ. Si chacun pense à ses propres péchés et à leurs
conséquences sur les autres, il découvrira que la réparation des
dommages causés au monde implique également le désir de réparer les
cœurs blessés, là où a été causé le dommage le plus profond, la
blessure la plus douloureuse.
186. Un esprit de réparation « nous invite à espérer que toute
blessure peut être guérie, même si elle est profonde. La complète
réparation semble parfois impossible, lorsque des biens, des êtres
chers, sont définitivement perdus ou lorsque des situations sont
devenues irréversibles. Mais l’intention de réparer et d’en poser
concrètement les actes est capitale à la démarche de réconciliation
et au retour de la paix du cœur ».[198]
La beauté de demander pardon
187. Les bonnes intentions ne suffisent pas. Un dynamisme intérieur
de désir qui entraîne des conséquences extérieures est
indispensable. En bref, « la réparation, pour être chrétienne, pour
toucher le cœur de la personne offensée et ne pas être un simple
acte de justice commutative, suppose deux attitudes qui engagent: se
reconnaître fautif et demander pardon.[...] C’est de cette honnête
reconnaissance du tort causé au frère, et du sentiment profond et
sincère que l’amour a été blessé, que nait le désir de
réparer ».[199]
188. Il ne faut pas penser que reconnaître son propre péché devant
les autres serait dégradant ou nuirait à notre dignité humaine. Au
contraire, c’est cesser de se mentir à soi-même, c’est reconnaître
son histoire telle qu’elle est, marquée par le péché, surtout
lorsque nous avons fait du mal à nos frères: « S’accuser soi-même
fait partie de la sagesse chrétienne. [...] Cela plaît au Seigneur,
parce que le Seigneur reçoit le cœur contrit ».[200]
189. L’habitude de demander pardon aux frères fait partie de cet
esprit de réparation; elle démontre une grande noblesse au cœur de
notre fragilité. La demande de pardon est un moyen de guérir les
relations parce qu’elle « rouvre le dialogue et manifeste la volonté
de renouer dans la charité fraternelle,[...] elle touche le cœur du
frère, le console et suscite en lui l’accueil du pardon demandé. Alors, si l’irréparable ne peut être totalement réparé,
l’amour, lui, peut toujours renaître, rendant la blessure
supportable ».[201]
190. Un cœur capable de compassion peut grandir dans la fraternité
et la solidarité car « celui qui ne pleure pas régresse, il vieillit
intérieurement tandis que celui qui parvient à une prière plus
simple et plus intime, faite d’adoration et d’émotion devant Dieu,
celui-là mûrit. Il s’attache de moins en moins à lui-même, de plus
en plus au Christ, et devient pauvre en esprit. Il se sent ainsi
plus proche des pauvres, les bien-aimés de Dieu ».[202] C’est ainsi
que naît un authentique esprit de réparation, car « celui qui a de la
componction dans le cœur se sent de plus en plus frère de tous les
pécheurs du monde, il se sent davantage frère, sans aucun sentiment
de supériorité ou de dureté de jugement, mais toujours avec le désir
d’aimer et de réparer ».[203] Cette solidarité qui génère la
compassion rend en même temps possible la réconciliation. La
personne capable de componction, « au lieu de se mettre en colère et
de se scandaliser du mal fait par ses frères, pleure leurs péchés.
Elle ne se scandalise pas. Il se produit une sorte de renversement.
La tendance naturelle à être indulgent avec soi-même et inflexible
avec les autres s’inverse et, par la grâce de Dieu, on devient ferme
avec soi-même et miséricordieux avec les autres ».[204]
LA RÉPARATION: UN PROLONGEMENT POUR LE CŒUR DU
CHRIST
191. Il y a une autre manière complémentaire de comprendre la
réparation, qui place celle-ci dans une relation encore plus directe
avec le Cœur du Christ, sans pour autant exclure l’engagement
concret envers les frères dont nous avons parlé.
192. Dans un autre contexte, j’ai affirmé queDieu « a voulu se
limiter lui-même de quelque manière » et que « beaucoup de choses que
nous considérons mauvaises, dangereuses ou sources de souffrances,
font en réalité partie des douleurs de l’enfantement qui nous
stimulent à collaborer avec le Créateur ».[205] Notre coopération peut
permettre à la puissance et à l’amour de Dieu de se répandre dans
nos vies et dans le monde, tandis que le rejet ou l’indifférence
peuvent l’empêcher. Certaines expressions bibliques expriment cela
de manière métaphorique, comme lorsque le Seigneur s’écrie: « Si tu
reviens Israël, c’est à moi que tu reviendras » (Jr4, 1). Ou
lorsqu’il dit, face aux rejets de son peuple: « Mon cœur en moi est
bouleversé, toutes mes entrailles frémissent » (Os11, 8).
193. Bien qu’il ne soit pas possible de parler d’une nouvelle
souffrance du Christ glorieux, « le Mystère pascal du Christ […] et
tout ce qu’Il a fait et souffert pour tous les hommes participe de
l’éternité divine et surplombe tous les temps et y est rendu
présent ».[206] Nous pouvons dire qu’Il a lui-même accepté de limiter
la gloire débordante de sa résurrection, de contenir la diffusion de
son amour immense et brûlant afin de laisser de la place à notre
libre coopération avec son cœur. Cela est si vrai que notre refus
l’arrête dans cet élan de don, tout comme notre confiance et notre
offrande de nous-mêmes ouvrent un espace, offrent un canal sans
obstacles à l’effusion de son amour. Notre refus ou notre
indifférence limitent les effets de sa puissance et la fécondité de
son amour en nous. S’Il ne trouve pas en moi confiance et ouverture,
son amour se trouve privé – parce que Lui-même le veut ainsi – de
son prolongement dans ma vie qui est unique et ne peut être répétée,
et dans le monde où Il m’appelle à le rendre présent. Cela ne vient
pas d’une faiblesse de sa part mais de son infinie liberté, de sa
puissance paradoxale et de la perfection de son amour pour chacun de
nous. Lorsque la toute-puissance de Dieu se manifeste dans la
faiblesse de notre liberté, « seule la foi peut la discerner
».[207]
194. De fait, sainte Marguerite-Marie raconte que, dans l’une de ses
manifestations, le Christ lui parla de son cœur passionné d’amour
pour nous qui, « ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de
son ardente charité, il fallait qu’il les répande ».[208] Puisque le
Seigneur tout-puissant, dans sa liberté divine, a voulu avoir besoin
de nous, la réparation se comprend comme une libération des
obstacles que nous mettons à l’expansion de son amour dans le monde,
par notre manque de confiance, de gratitude et de don de soi.
L’offrande à l’Amour
195. Pour mieux réfléchir à ce mystère, nous sommes à nouveau aidés
par la spiritualité lumineuse de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.
Elle savait que certaines personnes avaient développé une forme
extrême de réparation, avec la bonne volonté de se donner pour les
autres, qui consistait à s’offrir comme une sorte de “paratonnerre”
pour que la justice divine s’accomplisse: « Je pensais aux âmes qui
s’offrent comme victimes à la justice de Dieu afin de détourner et
d’attirer sur elles les châtiments réservés aux
coupables ».[209] Mais, si admirable que soit cette offrande, elle
n’en était pas très convaincue : « J’étais loin de me sentir portée à
la faire ».[210] Cette insistance sur la justice divine conduit
finalement à penser que le sacrifice du Christ est incomplet ou
partiellement efficace, ou que sa miséricorde n’est pas assez
grande.
196. Avec son intuition spirituelle, sainte Thérèse de l’Enfant
Jésus découvre qu’il existe une autre façon de s’offrir selon
laquelle il n’est pas nécessaire de satisfaire la justice divine
mais de permettre à l’amour infini du Seigneur de se répandre sans
entrave: « Ô mon Dieu, votre amour méprisé va-t-il rester en votre
Cœur ? Il me semble que si vous trouviez des âmes s’offrant en
Victimes d’holocauste à votre Amour, vous les consumeriez
rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point
comprimer les flots d’infinie tendresse qui sont en vous ».[211]
197. Il n’y a rien à ajouter à l’unique sacrifice rédempteur du
Christ, mais il est vrai que le refus de notre liberté ne permet pas
au Cœur du Christ de répandre ses « flots de tendresse infinie
» dans
le monde. Et cela parce que le Seigneur lui-même veut respecter
cette possibilité. Cela troublait sainteThérèse de l’Enfant
Jésusplus que la justice divine car, pour elle, la justice ne peut
se comprendre qu’à la lumière de l’amour. Nous avons vu qu’elle
adorait toutes les perfections divines au travers de la miséricorde,
et qu’elle les voyait ainsi transfigurées, rayonnantes d’amour. Elle
disait: « La Justice même (et peut-être encore plus que toute autre)
me semble revêtue d’amour ».[212]
198. C’est ainsi que naît son acte d’offrande, non pas à la justice
divine, mais à l’Amour miséricordieux: « Je m’offre comme victime
d’holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me
consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de
tendresse infinie qui sont enfermés en vous, et qu’ainsi je devienne
Martyre de votre Amour ».[213] Il est important de noter qu’il ne
s’agit pas seulement, par une confiance totale, de permettre au Cœur
du Christ de répandre la beauté de son amour dans son cœur, mais
aussi de faire en sorte qu’il rejoigne les autres et transforme le
monde à travers sa vie: « Dans le Cœur de l’Église, ma Mère, je serai
l’Amour. [...] Ainsi mon rêve sera réalisé ».[214] Les deux aspects
sont indissociables.
199. Le Seigneur accepta son offrande. Elle exprimera un peu plus
tard son amour intense pour les autres et soutiendra qu’il provient
du Cœur du Christ qui se prolonge à travers elle. C’est ainsi
qu’elle écrira à Sœur Léonie: « Je t’aime mille fois plus tendrement
que ne s’aiment des sœurs ordinaires, puisque je puis t’aimer avec
le Cœur de notre Céleste Époux ».[215] Et quelque temps après, elle
écrira à Maurice Bellière: « Ah! Que je voudrais vous faire
comprendre la tendresse du Cœur de Jésus, ce qu’Il attend de
vous ».[216]
Intégrité et harmonie
200. Sœurs et frères, je propose que nous développions cette forme
de réparation qui consiste, en définitive, à offrir au Cœur du
Christ une nouvelle possibilité de répandre en ce monde les flammes
de son ardente tendresse. S’il est vrai que la réparation implique
le désir de compenser les outrages commis contre l’Amour incréé par
les oublis ou les offenses,[217] le chemin le plus approprié est que
notre amour donne au Seigneur une possibilité de s’étendre en
échange de toutes ces fois où il a été rejeté ou nié. Cela se
produit en allant au-delà de la simple “consolation” au Christ dont
nous avons parlé dans le chapitre précédent, et se traduit par des
actes d’amour fraternel par lesquels nous guérissons les blessures
de l’Église et du monde. De cette manière, nous offrons de nouvelles
expressions de la puissance restauratrice du Cœur du Christ.
201. Les renoncements et les souffrances qu’exigent ces actes
d’amour pour le prochain nous unissent à la Passion du Christ et, en
souffrant avec le Christ en « cette crucifixion mystique dont parle
l’Apôtre, nous recevrons les fruits plus abondants de propitiation
et d’expiation, pour nous et pour les autres ».[218] Seul le Christ
nous sauve par le don de Lui-même sur la Croix, seul il rachète car
« Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les
hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon
pour tous » (1 Tm 2, 5-6). La réparation que nous offrons est une
participation que nous acceptons librement à son amour rédempteur et
à son unique sacrifice. Ainsi, nous complétons dans notre chair
« ce
qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église »
(Col 1, 24) et c’est le Christ lui-même qui prolonge à travers nous
les effets de son don total d’amour.
202. Les souffrances sont souvent liées à notre ego blessé, mais
c’est précisément l’humilité du Cœur du Christ qui nous montre le
chemin de l’abaissement. Dieu a voulu venir à nous en s’humiliant,
en se faisant petit. L’Ancien Testament nous l’enseigne à travers
diverses métaphores montrant un Dieu qui entre dans la petitesse de
l’histoire et se laisse rejeter par son peuple. Son amour se mêle à
la vie quotidienne du peuple aimé et devient le mendiant d’une
réponse, comme s’il demandait la permission de montrer sa gloire.
D’autre part, « peut-être une seule fois Notre Seigneur Jésus a-t-il
parlé de son cœur. C’était pour mettre en évidence sa douceur et son
humilité, comme s’il signifiait que c’est seulement de cette manière
qu’il veut conquérir l’homme ».[219] Lorsque le Christ dit: « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur
» (Mt 11,
29), il nous indique que « pour s’exprimer, il a besoin de notre
petitesse, de notre abaissement ».[220]
203. Il est important de noter, dans ce que nous avons dit,
plusieurs aspects inséparables. En effet, ces actes d’amour du
prochain, avec les renoncements, les abnégations, les souffrances et
les peines qu’ils comportent, remplissent cette fonction réparatrice
lorsqu’ils sont nourris par la charité du Christ qui nous rend
capables d’aimer comme Il a aimé. Et c’est de cette manière qu’Il
aime et sert à travers nous. Si, d’un côté, il semble s’abaisser,
s’humilier parce qu’Il a voulu montrer son amour à travers nos
gestes, d’un autre côté son cœur est glorifié et manifeste toute sa
grandeur dans les œuvres de miséricorde les plus simples. Un cœur
humain qui fait place à l’amour du Christ par une confiance totale,
et qui Lui permet de se déployer dans sa vie par son feu, devient
capable d’aimer les autres comme Lui, en se faisant petit et proche
de tous. C’est ainsi que le Christ se désaltère et répand
glorieusement en nous et à travers nous les flammes de sa tendresse
brûlante. Remarquons la belle harmonie de tout cela.
204. Enfin, pour comprendre cette dévotion dans toute sa richesse,
il faut ajouter, en reprenant ce que nous avons dit sur sa dimension
trinitaire, que la réparation au Christ en tant qu’être humain est
offerte au Père par l’action de l’Esprit Saint en nous. Notre
réparation au Cœur du Christ s’adresse donc en définitive au Père
qui se réjouit de nous voir unis au Christ lorsque nous nous offrons
par Lui, avec Lui et en Lui.
RENDRE LE MONDE AMOUREUX
205. La proposition chrétienne est attrayante lorsqu’elle est vécue
et manifestée dans son intégralité, non pas comme un simple refuge
dans des sentiments religieux ou dans des rites somptueux. Quel
culte serait rendu au Christ si nous nous contentions d’une relation
individuelle, sans nous intéresser à aider les autres à moins
souffrir et à mieux vivre? Peut-on plaire au Cœur qui a tant aimé en
restant dans une expérience religieuse intime, sans conséquences
fraternelles et sociales? Soyons honnêtes et lisons la Parole de
Dieu dans son intégralité. Cependant, et pour cette même raison, il
ne s’agit pas non plus d’œuvrer à une promotion sociale dépourvue de
sens religieux qui, en fin de compte, voudrait donner à l’homme
moins que ce que Dieu veut pour lui. C’est pourquoi nous devons
conclure ce chapitre en rappelant la dimension missionnaire de notre
amour pour le Cœur du Christ.
206. Saint Jean-Paul II, outre la dimension sociale de la dévotion
au Cœur du Christ, a parlé de la « réparation qui est une coopération
apostolique pour le salut du monde ».[221] De même, la consécration au
Cœur du Christ « doit être envisagée en relation avec l’action
missionnaire de l’Église, parce qu’elle répond au désir du Cœur de
Jésus de répandre dans le monde, à travers les membres de son Corps,
son dévouement total au Royaume ».[222] Par conséquent, à traversles
chrétiens, « l’amour se répandra dans le cœur des hommes, pour que se
construise le Corps du Christ qui est l’Église et que s’édifie aussi
une société de justice, de paix et de fraternité ».[223]
207. Les flammes d’amour du Cœur du Christ se prolongent également
dans l’œuvre missionnaire de l’Église qui porte l’annonce de l’amour
de Dieu manifesté dans le Christ. Saint Vincent de Paul l’a bien
enseigné lorsqu’il invitait ses disciples à demander au Seigneur
« ce
cœur, ce cœur qui nous fait aller partout, ce cœur du Fils de Dieu,
cœur de Notre-Seigneur, qui nous dispose à aller comme il irait[...]
et nous envoie comme il envoie [les Apôtres] pour porter partout son
feu ».[224]
208. Saint Paul VI, s’adressant aux Congrégations qui propageaient
la dévotion au Sacré-Cœur, rappelait qu’ « il ne fait aucun doute que
l’engagement pastoral et le zèle missionnaire brûleront plus
intensément si les prêtres et les fidèles, pour propager la gloire
de Dieu, contemplent l’exemple de l’amour éternel que le Christ nous
a montré et orientent leurs efforts pour faire participer tous les
hommes à l’insondable richesse du Christ ».[225] À la lumière du
Sacré-Cœur, la mission devient une question d’amour, et le plus
grand risque est que beaucoup de choses qui sont dites et faites
dans cette mission ne parviennent pas à provoquer la rencontre
heureuse avec l’amour du Christ qui embrasse et sauve.
209. La mission, comprise dans la perspective du rayonnement de
l’amour du Cœur du Christ, a besoin de missionnaires amoureux,
toujours captivés par le Christ et qui transmettent inlassablement
cet amour qui a changé leur vie. Il leur sera alors pénible de
perdre leur temps à discuter de questions secondaires ou à imposer
des vérités et des règles. Leur souci majeur sera de communiquer ce
qu’ils vivent, et surtout que d’autres puissent percevoir la bonté
et la beauté du Bien Aimé à travers leurs pauvres tentatives.
N’est-ce pas ce qui se passe avec toute personne amoureuse? Prenons
l’exemple des paroles par lesquelles Dante Alighieri, amoureux,
tentait d’exprimer cette logique:
« Je dis qu’au seul penser de sa valeur
Amour en moi si doux se fait sentir,
que si alors je ne perdais courage
mon vers ferait les gens d’amour
éprendre ».[226]
210. Parler du Christ, par le témoignage ou la parole, de telle
manière que les autres n’aient pas à faire un grand effort pour
l’aimer, voilà le plus grand désir d’un missionnaire de l’âme. Il
n’y a pas de prosélytisme dans cette dynamique de l’amour: les
paroles de l’amoureux ne dérangent pas, n’imposent pas, ne forcent
pas. Elles poussent seulement les autres à se demander comment un
tel amour est possible. Dans le plus grand respect de la liberté et
de la dignité de l’autre, l’amoureux attend simplement qu’on lui
permette de raconter cette amitié qui remplit sa vie.
211. Le Christ te demande, sans négliger la prudence et le respect,
de ne pas avoir honte de reconnaître ton amitié pour Lui. Il te
demande d’oser dire aux autres qu’il est bon pour toi de L’avoir
rencontré: « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi
aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les
cieux » (Mt10, 32). Mais ce n’est pas une obligation pour le cœur
aimant, c’est un besoin difficile à contenir: « Malheur à moi si je
n’annonçais pas l’Évangile! » (1 Co9, 16). « C’était en mon cœur comme
un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir,
mais je n’ai pas pu » (Jr20, 9).
En communion de service
212. Il ne faut pas penser à cette mission de communiquer le Christ
comme s’il s’agissait d’une chose entre Lui et moi seuls. Elle se
vit en communion avec la communauté et avec l’Église. Si nous nous
éloignons de la communauté, nous nous éloignons aussi de Jésus. Si
nous l’oublions et si nous ne nous en préoccupons pas, notre amitié
avec Jésus se refroidit. Il ne faut jamais oublier ce secret.
L’amour pour les frères de la communauté – religieuse, paroissiale,
diocésaine, etc. – est comme un carburant qui alimente notre
relation amicale avec Jésus. Les actes d’amour envers les frères et
sœurs de la communauté peuvent être la meilleure et parfois la seule
façon d’exprimer l’amour de Jésus-Christ aux autres. Le Seigneur
lui-même le dit: « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes
disciples: si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,
35).
213. Cet amour devient un service communautaire. Je ne me lasserai
pas de rappeler que Jésus l’a exprimé avec une grande clarté:
« Dans
la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes
frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt25, 40). Il te propose
de le trouver là aussi, dans chaque frère et chaque sœur, surtout
les plus pauvres, les plus méprisés et les plus abandonnés de la
société. Quelles belles rencontres!
214. Par conséquent, si nous nous engageons à aider quelqu’un, cela
ne signifie pas que nous oublions Jésus. Au contraire, nous le
rencontrons d’une autre manière. Et lorsque nous essayons de relever
et de guérir quelqu’un, Jésus est là, à nos côtés. En fait, il est
bon de se rappeler qu’en envoyant ses disciples en mission, « le
Seigneur agissait avec eux » (Mc16, 20). Il est là, travaillant,
luttant et faisant le bien avec nous. D’une manière mystérieuse,
c’est son amour qui se manifeste par notre service, c’est lui qui
parle au monde dans ce langage qui parfois n’a pas de mots.
215. Il t’envoie faire le bien et t’y pousse de l’intérieur. Pour
cela, Il t’appelle par une vocation de service: tu feras le bien
comme médecin, comme mère, comme professeur, comme prêtre. Où que tu
sois, tu pourras sentir qu’Il t’appelle et t’envoie vivre cette
mission sur terre. Il nous dit lui-même: « Je vous envoie » (Lc10, 3).
Cela fait partie de l’amitié avec Lui. Pour que cette amitié
mûrisse, tu dois te laisser envoyer par Lui pour remplir une mission
dans le monde, avec confiance, avec générosité, avec liberté, sans
peur. Si tu t’enfermes dans ton confort, cela ne te donnera pas de
sécurité. Les peurs, les tristesses et les angoisses apparaîtront
toujours. Celui qui ne remplit pas sa mission sur terre ne peut pas
être heureux. Il devient frustré. Alors laisse-toi envoyer,
laisse-toi conduire par Lui, là où Il veut que tu ailles. N’oublie
pas qu’Il t’accompagne. Il ne te jette pas dans l’abîme et ne
t’abandonne pas à ton sort. Il te conduit et t’accompagne. Il a
promis et Il tient sa promesse: « Je suis avec vous pour toujours
»
(Mt28, 20).
216. En un sens, il faut être missionnaire à la manière des apôtres
de Jésus et des premiers disciples. Ils sont allés proclamer l’amour
de Dieu. Ils sont allés dire que le Christ est vivant et qu’il vaut
la peine de le connaître. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus a vécu cela
comme une partie inséparable de son offrande à l’Amour
miséricordieux: « Je voulais donner à boire à mon Bien-aimé et je me
sentais moi-même dévorée de la soif des âmes ».[227] Telle est aussi
ta mission. Chacun la remplit à sa manière, et tu verras comment tu
pourras être missionnaire. Jésus le mérite. Si tu l’oses, Il
t’éclairera. Il t’accompagnera et te fortifiera, et tu vivras une
expérience précieuse qui te fera beaucoup de bien. Peu importe que
tu puisses voir des résultats, laisse cela au Seigneur qui travaille
dans le secret des cœurs, mais ne cesse pas de vivre la joie
d’essayer de communiquer l’amour du Christ aux autres.
CONCLUSION
217. Ce document nous a permis de découvrir que le contenu des
encycliques sociales Laudato si’ et Fratelli tutti n’est pas étranger
à notre rencontre avec l’amour de Jésus-Christ. En nous abreuvant de
cet amour, nous devenons capables de tisser des liens fraternels, de
reconnaître la dignité de tout être humain et de prendre soin
ensemble de notre maison commune.
218. Aujourd’hui, tout s’achète et se paie, et il semble que le sens
même de la dignité dépende de ce que l’on peut obtenir par le
pouvoir de l’argent. Nous sommes pressés d’accumuler, de consommer
et de nous distraire, prisonniers d’un système dégradant qui ne nous
permet pas de voir au-delà de nos besoins immédiats et mesquins.
L’amour du Christ est en dehors de cet engrenage pervers et Lui seul
peut nous libérer de cette fièvre où il n’y a plus de place pour un
amour gratuit. Il est en mesure de donner du cœur à cette terre et
de réinventer l’amour, là où nous pensons que la capacité d’aimer
est définitivement morte.
219. L’Église aussi en a besoin pour ne pas remplacer l’amour du
Christ par des structures dépassées, des obsessions d’un autre âge,
adoration de sa propre mentalité, des fanatismes de toutes sortes
qui finissent par prendre la place de l’amour gratuit de Dieu qui
libère, vivifie, réjouit le cœur et nourrit les communautés. Un
fleuve qui ne s’épuise pas, qui ne passe pas, qui s’offre toujours
de nouveau à qui veut aimer, continue de jaillir de la blessure du
côté du Christ. Seul son amour rendra possible une nouvelle
humanité.
220. Je prie le Seigneur Jésus-Christ que jaillissent pour nous tous
de son saint Cœur ces fleuves d’eau vive qui guérissent les
blessures que nous nous infligeons, qui renforcent notre capacité
d’aimer et de servir, qui nous poussent à apprendre à marcher
ensemble vers un monde juste, solidaire et fraternel. Et ce, jusqu’à
ce que nous célébrions ensemble, dans la joie, le banquet du Royaume
céleste. Le Christ ressuscité sera là, harmonisant nos différences
par la lumière jaillissant inlassablement de son Cœur ouvert. Qu’il
soit béni!
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 24 octobre 2024,en la
douzième année de mon Pontificat.
FRANÇOIS
[1] Une grande partie des réflexions de ce premier
chapitre sont inspirées des écrits inédits du Père Diego Fares S.I.
Que le Seigneur l’accueille dans sa sainte gloire.
[2] Cf.Homère,Iliade, 21, 441.
[3] Cf.Ibid.,10, 244.
[4] Cf.Timée65 c-d; 70.
[5] Homélie de la messe à SainteMarthe, 14 octobre 2016:L’Osservatore
Romano, 15 octobre 2016, p. 8.
[6] S.Jean-Paul II,Angélus, 2 juillet 2000:L’Osservatore Romano, 3-4
juillet 2000, p. 4
[7] Id.,Catéchèse,8 juin1994:L’Osservatore Romano, 9 juin 1994, p. 5
[8] Les démons(1873).
[9] Religiöse Gestalten in Dostojewskijs Werk, Mainz/Paderborn 1989,
p. 236.
[10] Karl Rahner,Einige Thesen zur Theologie der Herz-Jesu-Verehrung“,
inSchriften zur Theologie, Band 3, Einsiedeln 1956, p. 392.
[11] Ibid., p. 393.
[12] Byung-Chul Han,Heideggers Herz.Zum Begriff der Stimmung bei
Martin Heidegger, München 1996, p. 39.
[13] Ibid., p. 60; cf. p. 176.
[14] Cf.Id.,Agonie des Eros, Berlin 2012.
[15] Martin Heidegger,Erläuterungen zu Hölderlins Dichtung, Frankfurt
a. M. 1981, p. 120.
[16] Cf.Michel de Certeau,L’espace du désir, Christus, t. 20, n. 77,
1973, pp. 118-128.
[17] Itinerarium mentis in Deum, 7, 6 :Opera Omnia, Quaracchi 1891,
t.5, p.313.
[18] Id.,Proemium in I Sent.,q. 3 :Opera Omnia, Quaracchi 1882, t. 1,
p. 13.
[19] Méditations sur la doctrine chrétienne,Paris 2008, pp. 133.134.
[20] Const. past.Gaudium
et spes, n. 82.
[21] Ibid., n. 10.
[22] Ibid., n. 14.
[23] Cf.Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Déc.Dignitas infinita(12
avril 2024), n. 8: Cf.L’Osservatore Romano, 8 avril 2024.
[24] Const. past.Gaudium et spes, n. 26.
[25] S. Jean-Paul II,Angélus, 28 juin 1998:L’Osservatore Romano, 30
juin-1erjuillet 1998, p. 7.
[26] Lett. enc.Laudato si’(24 mai 2015), n. 83 :AAS107 (2015), p.
880.
[27] Homélie de la messe à Sainte Marthe, 7 juin 2013:L’Osservatore
Romano,8 juin 2013, p. 8.
[28] Pie XII, Lett. enc
haurietis aquas (15 mai 1956), I:AAS48 (1956),
p. 316.
[29] Pie VI, Const.Auctorem fidei(28 août 1794), n. 63 : Denz. n.
2663.
[30] Léon XIII, Lett. enc.Annum sacrum(25 mai 1899), n. 7:AAS31
(1898-99), p. 649.
[31] Ibid.: « Inest in Sacro Corde symbolum atque expressa imago
infinitae Iesu Christi caritatis ».
[32] Angélus,9 juin 2013:L’Osservatore Romano,10-11 juin 2013, p. 8.
[33] On comprend donc pourquoi l’Église a interdit de placer sur
l’autel des représentations du seul cœur de Jésus ou de Marie (cf.
Réponse de la Congrégation des Rites au prêtre Charles Lecoq P.S.S.,
5 avril 1879:Decreta authentica Congregationis Sacrorum Rituum ex
actis ejusdem Collecta, vol. III, 107.108, n. 3492). En dehors de la
liturgie, « pour la dévotion privée » (ibid.), le symbolisme du cœur
peut être utilisé comme une expression didactique, une figure
esthétique ou un emblème qui invite à penser à l’amour du Christ,
mais il y a un risque de prendre le cœur comme un objet d’adoration
ou de dialogue spirituel séparément de la personne du Christ. Le 31
mars 1887, la Congrégation donne une réponse similaire (idem., 187,
n. 3673).
[34] Conc. Œcum. de Trente, Sess. 25, Décr.Mandat Sancta Synodus(3
décembre 1563): Denz. n. 1823.
[35] 5èmeConférence Générale de l’Épiscopat Latino-américain et des Caraïbes,Document d’Aparecida(29 juin 2007), n. 259.
[36] Lett. enc.Haurietis aquas(15 mai 1956), I:AAS48 (1956), pp.
323-324.
[37] Ep.261, 3:PG32, 972.
[38] In Io.homil. 63, 2:PG59, 350.
[39] Defide ad Gratianum, II, 7, 56 :PL16, 594 (ed. 1880).
[40] Enarr. in Ps.87, 3:PL37, 1111.
[41] Cf.De fide orth.3, 6.20 :PG94, 1006.1081.
[42] Olegario González de Cardedal,La entraña del cristianismo,
Secretariado Trinitario, Salamanca 2010, pp. 70-71.
[43] Angélus, 1erjuin 2008 :L’Osservatore Romano,2-3 juin 2008, p. 1.
[44] Pie XII,Lett. enc.Haurietis aquas(15 mai 1956), II :AAS48
(1956), pp. 327-328.
[45] Ibid., n. 28 :AAS48 (1956), pp. 343-344.
[46] Benoît XVI,Angélus, 1erjuin 2008 :L’Osservatore Romano,2-3 juin
2008, p. 1.
[47] Vigile, Const.Inter innumeras solicitudines(14 mai 553) : Denz.
n. 420.
[48] Conc. Œcum.d’Ephèse,Anathèmes de Cyrille d’Alexandrie, n. 8 :
Denz. n. 259.
[49] IIème Conc. Œcum.de Constantinople, Sess. 8 (2 juin 553), Can. 9
: Denz. n. 431.
[50] Cantique spirituel A, Chant 23, 4:Œuvres complètes, Paris 1959,
p. 837.
[51] Ibid.,13, 4, pp. 769-770.
[52] Ibid.,12, 1, p. 764.
[53] « Pour nous en tout cas, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père de qui
tout vient et pour qui nous sommes » (1Co8, 6). « Gloire à ce Dieu,
notre Père, dans les siècles des siècles! Amen. » (Ph4, 20). « Béni
soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des
miséricordes et le Dieu de toute consolation » (2 Co1, 3).
[54] Lett. ap.Tertio millennio adveniente(10 novembre 1994), n. 49
:AAS87 (1995), p. 35.
[55] Ad Rom., 7 :PG5, 694.
[56] « Il faut que le monde reconnaisse que j’aime le Père » (Jn14,
31). « Moi et le Père nous sommes un » (Jn10, 30). « Je suis dans le
Père et le Père est en moi » (Jn14, 10).
[57] « Je vais au Père » (pros ton Patéra:Jn16, 28). « Moi, je viens à
toi » (pros se:Jn17, 11).
[58] « Eis ton kolpon tou Patrós ».
[59] Adv Haer3, 18, 1 :PG7, 932.
[60] In Joh.2, 2 :PG14, 110.
[61] Angelus, 23 juin 2002:L’Osservatore Romano, 24-25 juin 2002, p.
1.
[62] S. Jean-Paul II,Message à l’occasion du centenaire de la
Consécration du genre humain au Sacré Cœur réalisée par Léon XIII,
Varsovie (11 juin 1999) : L’Osservatore Romano, 12 juin 1999, p. 5.
[63] Id.,Angelus, 8 juin 1986, n. 4 :L’Osservatore Romano, 9-10 juin
1986, p. 5.
[64] Homélie lors de la visite à la Polyclinique Gemelli et à la
Faculté de Médecine de l’Université Catholique du Sacré-Cœur(27 juin
2014): L’Osservatore Romano,29 juin 2014, p. 7.
[65] Ep1, 5.7; 2, 18; 3, 12.
[66] Ep2, 5.6; 4, 15.
[67] Ep1, 3.4.6.7.11.13.15; 2, 10.13.21.22; 3, 6.11.21.
[68] Message à l’occasion du centenaire de la Consécration du genre
humain au Sacré Cœur réalisé par Léon XIII, Varsovie, 11 juin
1999:L’Osservatore Romano, 12 juin 1999, p. 5.
[69] « Quoniamque inest in Sacro Corde symbolum atque expressa imago
infinitae Iesu Christi caritatis, quae movet ipsa nos ad amandum
mutuo, ideo consentaneum est dicare se Cordi eius augustissimo: quod
tamen nihil est aliud quam dedere atque obligare se Iesu Christo
[…] .En alterum hodie oblatum oculis auspicatissimum divinissimumque
signum: videlicet Cor Iesu sacratissimum, superimposita cruce,
splendidissimo candore inter flammas elucens. In eo omnes
collocandae spes: ex eo hominum petenda atque expectanda salus
» (Lett.
enc., Annum sacrum [25 mai 1899] :AAS31 [1898-99] , pp. 649, 651: Denz.
n. 3353).
[70] « Car ce signe éminemment propice et la forme de dévotion qui en
découle ne renferment-ils point la synthèse de la religion et la
norme d’une vie d’autant plus parfaite qu’elle achemine les âmes à
connaître plus profondément et plus rapidement le Christ Seigneur, à
l’aimer plus ardemment et à l’imiter avec plus d’application et plus
d’efficacité? »(Lett. enc.Miserentissimus Redemptor [8 mai 1928] , n. 3
:AAS20 (1928), p. 167).
[71] « C’est par excellence un acte de la vertu de religion dans la
mesure où il requiert de nous la volonté pleine et absolue de nous
consacrer à l’amour du divin Rédempteur, dont le cœur blessé est le
vivant témoignage et le signe[…] . Et nous pouvons considérer en lui,
non seulement le symbole, mais comme un résumé de tout le mystère de
notre Rédemption. […] Le Christ montra expressément à plusieurs
reprises son cœur comme le symbole qui conduira à reconnaître son
amour ; et en même temps, il fit de son cœur un signe et un gage de
miséricorde et de grâce pour les besoins de l’Église à notre
époque ».(Lett. enc. Haurietis aquas[15 mai 1986] , Proemio; III; IV
:AAS48 [1956] , pp. 311, 336, 340).
[72] Catéchèse, 8 juin 1994, n. 2: L’Osservatore Romano, 9 juin 1994,
p. 5.
[73] Angélus, 1er juin 2008 : L’Osservatore Romano, 2-3 juin 2008, p.
1.
[74] Lett. enc.Haurietis aquas(15 mai 1956), IV :AAS48 (1956), p.
344.
[75] Cf.Ibid.:AAS48 (1956), p. 336.
[76] « La valeur des révélations privées est foncièrement diverse de
l’unique révélation publique: celle-ci exige notre foi[…] . Une
révélation privée, […] c’est une aide qui nous est offerte mais il
n’est pas obligatoire de s’en servir » (BenoîtXVI, Exhort. ap.Dei
Verbum [30 septembre 2010] , n. 14 : AAS102 [2010] , p. 696).
[77] Lett. enc.Haurietis aquas(15 mai 1956), IV :AAS48 (1956), p.
340.
[78] Ibid.:AAS48 (1956), p. 344.
[79] Ibid.
[80] Exhort. ap.C’est la confiance(15 octobre 2023), n. 20:L’Osservatore
Romano, 16 octobre 2023.
[81] S.Thérèse de l’Enfant Jésus,Manuscrit autobiographiqueA,
83v°:Œuvres complètes, Cerf, Paris 1992, p. 211.
[82] S. Faustina Kowalska,Diaire,22 février 1931.
[83] Cf.Mišna Sukkâ4, 5.9.
[84] Lettre au Révérend Père Peter-Hans Kolvenbach, Préposé général
de la Compagnie de Jésus,Paray-le-Monial, 5octobre 1986:L’Osservatore
Romano, 7 octobre 1986, p. 9.
[85] Actes des martyrs de LyoninEusèbe de Césarée,Hist. eccles, 5, 1,
22 :PG20, 418.
[86] Rufin, 5,1, 22 inGCSEusebius2, 1, p. 411, 13s.
[87] S. Justin,Dial.135 :PG6, 787.
[88] Novatien,De Trinitate,29 :PL3, 944. Cf. S.Grégoire d’Elvire,Tractatus
Origenis de libris Sanctarum Scripturarum, 20, 12:CCSL69, 144.
[89] S. Ambroise,Expl. Ps. 1, 33 :PL14, 983-984.
[90] Cf.Tract. in Joann.61, 6:PL35, 1801.
[91] Epist. ad Rufinum,3, 4.3 :PL22, 334.
[92] Sermones in Cant. 61, 4 :PL 183, 1072.
[93] Cf.Expositio altera super Cantica Canticorum, c. 1 :PL180, 487.
[94] Id.,De natura et dignitate amoris,1 :PL184, 379.
[95] Id.,Meditativae Orationes8, 6 :PL180, 230.
[96] S. Bonaventure,Opusculum 3, Lignum vitae,30, inOpera Omnia,
Quaracchi 1898, t. 8, p. 79.
[97] Ibid.,pp. 79-80.
[98] Legatus divinae pietatis,4, 4, 4: SCh, 255, p. 66.
[99] León Dehon,Directoire spirituel des prêtres du Sacré Cœur de
Jésus,Turnhout 1936, 2, Ch. 7, n. 141.
[100] Le Dialoguech. 75, Paris 1999, p. 126.
[101] Cf. Par exemple angelus Walz,De veneratione divini cordis Iesu
in Ordine Praedicatorum, Rome 1937.
[102] Rafael García Herreros,Vida di San Juan Eudes,Bogotá 1943, p.
42.
[103] Id.,Lettre à la Baronne de Chantal, 24 avril 1610: Œuvres
complètes, Annecy, Monastère de la Visitation, t. 14, p. 289.
[104] Id.,Sermon pour le deuxième dimanche de Carême, 20 février
1622, t. 10, pp. 243-244.
[105] Id.,Lettre à Mme de Chantal,31 mai 1612, t. 15, p. 221.
[106] Id.,Lettre à la Sœur de Blonay, 18 février 1618, t. 18, pp.
170-171.
[107] Id.,Lettre à la Baronne de Chantal, fin novembre 1609, t. 14,
p. 214.
[108] Id.,Lettre à la Baronne de Chantal, vers le 25 février 1610,
t.14, p. 253.
[109] Id.,Entretien XII, De la simplicité et prudence religieuse,
t.6, p. 217.
[110] Id.,Lettre à la Mère de Chantal, 10 juin 1611, t. 15, p. 63.
[111] S. Marguerite-Marie Alacoque,Autobiographie,n.53:Vie et œuvre
de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque,Paris 1915, p. 69.
[112] Ibid.
[113] Ibid., n. 55, p.71.
[114] Cf.Dicastère pour la Doctrine de la Foi,Normes procédurales
pour le discernement de phénomènes surnaturels présumés, 17 mai
2024, I, A, 12.
[115] S. Marguerite-Marie Alacoque,Autobiographie, n. 92,p. 102.
[116] Id.,Lettre à Sœur de la Barge,22 octobre 1689,pp. 468.
[117] Id.,Autobiographie,n.53, p. 69-70.
[118] Ibid.,n.55, p. 71.
[119] Sermon sur la confiance en Dieu:Œuvres du R.P. de La Colombière,
t. 5, Lyon 1852, p. 100.
[120] Id.,Retraite faite à Londres, 1-8 février 1677,Œuvres du R.P.
de la Colombière, t.7, Avignon 1832, p. 93.
[121] Id.,Retraite spirituelle faite à Lyon,octobre- novembre 1674,
op. cit.,p. 45.
[122] Cf. S.Charles de Foucauld,Lettre à Madame de Bondy, 27 avril
1897.
[123] Id.,Lettre à Madame de Bondy, 28 avril 1901; Cf.C. de
Foucauld,Lettre à Madame de Bondy, 5 avril 1909 : « C’est par vous
que j’ai connu et les expositions du Très Saint Sacrement et les
bénédictions, et le Sacré-Cœur! ».
[124] Id.,Lettre à Madame de Bondy, 7 avril 1890.
[125] Id.,Lettre à l’Abbé Huvelin, 27 juin 1892.
[126] Id.,Méditations sur l’Ancien Testament(1896-1897),Genèse30,
1-21.
[127] Id.,Lettre à l’Abbé Huvelin,16 mai 1900.
[128] Id.,Diaire,17 mai 1906.
[129] Lettre 67 à Mme Guérin, 18 novembre 1888:Œuvres Complètes,
Paris 1996, p. 362.
[130] Id.,Lettre 122, à Céline,14 octobre 1890, p. 431.
[131] Id.,Poésie 23, “Au Sacré Cœur de Jésus”, juin ou octobre 1895,
pp. 690-691.
[132] Id.,Lettre 247, à l’abbé Maurice Bellière,21 juin 1897, pp.
603-604.
[133] Id.,Derniers entretiens, Carnet jaune,11 juillet 1897, p. 1037.
[134] Id.,Lettre 197, à Sœur Marie du Sacré-Cœur, 17 septembre 1896,
pp. 552- 553.Cela ne veut pas dire que Thérèse n’a pas offert des
sacrifices, ses douleurs et ses angoisses pour s’associer à la
souffrance du Christ, mais lorsqu’elle a voulu entrer dans le vif du
sujet, elle a veillé à ne pas donner à ces offrandes une importance
qu’elles n’avaient pas.
[135] Id.,Lettre 142,à Céline, 6 juillet 1893, p. 463.
[136] Id.,Lettre 191,à Léonie, 12 juillet 1896,pp. 542-543.
[137] Id.,Lettre 226,au Père Roulland, 9 mai 1897, pp. 588-589.
[138] Id.,Lettre 258,à l’abbé Maurice Bellière, 18 juillet 1897, p.
615.
[139] S. Ignace de Loyola,Exercices Spirituels, n. 104.
[140] Ibid., n. 297.
[141] Cf.Lettre à S. Ignace, 23 janvier 1541.
[142] De Vita P. Ignatii et Societatis Iesu initiis, c. 8, 96,
Bilbao-Santander 2021, p. 147.
[143] S. Ignace de Loyola,Exercices Spirituels, n. 54.
[144] Cf.Ibid., nn. 230 ss.
[145] 23èmeCongrégation générale de la Compagnie de Jésus, Déc. 46,
1:Institutum Societatis Iesu, 2, Florence, 1893, p. 511.
[146] In Lui solo la speranza, Milano 1983, p. 180.
[147] Lettre au Préposé général de la Compagnie de Jésus, Paray le
Monial, 5 octobre 1986.
[148] Conférence 132 “la pauvreté”, 13 août 1655:S. Vincent de Paul,Correspondance, Entretiens, Documents, II Entretiens, t. 11,
Paris, 1923, p. 247.
[149] Id.,Conférence 89“laMortification, la correspondance, les
repas, les sorties”, 9 décembre 1657:S. Vincent de
PaulCorrespondance, Entretiens, Documents, II Entretiens, t. X,
Paris 1923, p. 407.
[150] S. Daniele Comboni,Scritti, 3324 :Daniele Comboni,Gli scritti,
Bologna 1991, p. 998.
[151] Cf.Homélie de la messe de canonisation, 18 mai 2003 :L’Osservatore
Romano, 19-20 mai 2003, p. 6.
[152] Lett. enc.Dives in misericordia(30 novembre 1980), n. 13 :AAS72
(1980), p. 1219.
[153] Catéchèse, 20 juin 1979:L’Osservatore Romano, 22 juin 1979, p.
1.
[154] Missionnaires Comboniens du Cœur de Jésus,Règle de vie,
Constitutions et Directoire général,Rome 1988, 3.
[155] Religieuses de la société du Sacré-Cœur,Constitutions de 1982,
n. 7.
[156] Lett. enc.Miserentissimus Redemptor(8 mai 1928):AAS20 (1928),
p. 174.
[157] Lorsque la vertu de la foi est exercée, orientée vers le
Christ, l’âme accède non seulement aux idées, mais aussi à la
réalité de sa vie divine (cf.S. Thomas d’Aquin,Summa Theologiae, 3,
4, 1).
[158] Lett. enc.Miserentissimus Redemptor(8 mai 1928):AAS20 (1928),
p. 174.
[159] Homélie de la Messe Chrismale, 28 mars 2024:L’Osservatore
Romano, 28 mars 2024, p. 2
[160] S. Ignace de Loyola,Exercices Spirituels, n. 203.
[161] Homélie de la Messe Chrismale, 28 mars 2024:L’Osservatore
Romano, 28 mars 2024, p. 2.
[162] S. Marguerite-Marie Alacoque,Autobiographie, Op.cit, pp. 71-72.
[163] Id.,Lettreau R.P. Croiset, 3 novembre 1689, pp. 576-577.
[164] Id.,Autobiographie, n. 92, p. 102.
[165] Lett. enc.Annum sacrum(25 mai 1899), n. 8 :ASS31 (1898-99), p.
649.
[166] Julien,Ep. 49 ad Arsacium Pontificem Galatiae, Antioche, hiver
362-363:Mainz 1828, pp. 90-91
[167] Ibid.
[168] Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl.Dignitas infinita(2
avril 2024), n. 19 :L’Osservatore Romano, 8 avril 2024.
[169] Cf.Benoît XVI, Lettre au Préposé général de la Compagnie de
Jésus pour 50èmeanniversaire de l’Encyclique Haurietis aquas(15 mai
2006):AAS98 (2006), 461.
[170] In Num. Homil. 12, 1:PG12, 657.
[171] Epist.29, 24 :PL16, 1060.
[172] Adv. Arium1, 8 :PL8, 1044.
[173] Cf.Tract. In Joannem32, 4 :PL35, 1643.
[174] Expos. in Ev. S. Joannis, cap. 7, lectio 5.
[175] Pie XII, Lettre EncycliqueHaurietis Aquas(15 mai 1956),
II:AAS48 (1956), p. 321.
[176] S.Jean Paul II, Lettre encycliqueRedemptoris Mater (25 mars
1987), n.38 :AAS79 (1987), p. 411.
[177] Conc. Ecum. Vat II, Const. dogm.
Lumen Gentium, n.62.
[178] Ibid., n.60.
[179] Sermones super Cant.,20, 4 :PL183, 869.
[180] Introduction à la vie dévote, 3èmepart. chap. 35:S. Francois de
Sales, Œuvres, Gallimard, Paris 1969, pp. 226-227.
[181] Id., Sermon pour le 17èmedimanche après la Pentecôte, Œuvres
complètes, Annecy, Monastère de la Visitation, t. 9, pp. 200.201.
[182] Retraite à Nazareth, Jésus en sa Passion, du 5 au 15 novembre
1897.
[183] À partir du 19 mars 1902, toutes ses lettres ont pour entête
les mots Jesus Caritas séparés d’un cœur surmonté de la croix.
[184] Id. Lettre à l’abbé Huvelin, 15 juillet 1904: Charles de
Foucauld, Œuvres spirituelles, Paris 1958, p 675.
[185] Cf.Id.Lettre à Dom Martin, 25 janvier 1903 (Cahiers Charles de
Foucauld, vol. 2, p. 154).
[186] Cité par René Voillaume, Les fraternités du Père de Foucauld,
Paris, 1946, p. 173.
[187] S. Charles de Foucauld, Méditation des saints Évangiles sur les
passages relatifs à quinze vertus, Charité,(Mt 20, 28) Nazareth
1897-1898.
[188] Ibid., (Mt 27, 30).
[189] H. Huvelin, Quelques directeurs d’âmes au XVII siècle, Paris
1911, p. 97.
[190] Conférences, Service au malades et soin de sa santé, 11
novembre 1657:S. Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens,
Documents, II Entretiens, t. 10, p. 334
[191] Id., Règles communes, II, 6.
[192] S. Jean-Paul II, Lettre au Préposé Général de la Compagnie de
Jésus, Paray-le-Monial, 5 octobre 1986: L’Osservatore Romano, 6
octobre 1986, p. 7.
[193] Id., Exhort. ap. post. syn.Reconciliatio et Paenitentia (2
décembre 1984), n. 16 :AAS77 (1985), p. 215.
[194] Cf. Id.,Lett. enc. Sollicitudo Rei Socialis (30 décembre 1987),
n.36 :AAS80 (1988), pp. 561-562.
[195] Id., Lett. enc. Centesimus annus (1 mai 1991), n. 41 :AAS83
(1991), p.845.
[196] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1888.
[197] Cf. Catéchèse,8 juin1994: L’Osservatore Romano, 9 juin 1994, p.
5.
[198] Discours aux participants au colloque “réparer l’irréparable”,
pour les 350 ans des apparitions de Jésus à Paray-le-Monial, 4 mai
2024: L’Osservatore Romano, 4 mai 2024, p. 12.
[199] Ibid.
[200] Homélie de la messe à Sainte Marthe, 6 mars 2018 : L’Osservatore
Romano, 5-6 mars 2018, p. 8.
[201] Discours aux participants au colloque “réparer l’irréparable”,
pour les 350 ans des apparitions de Jésus à Paray-le-Monial,4 mai
2024: L’Osservatore Romano, 4 mai 2024, p. 12.
[202] Homélie de la messe Chrismale, 28 mars 2024: L’Osservatore
Romano, 28 marzo 2024, p. 2.
[203] Ibid.
[204] Ibid.
[205] Lett. enc.Laudato si’(24 mai 2015), n. 80 :AAS107 (2015), p.
879.
[206] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1085.
[207] Ibid., n. 268.
[208] Autobiographie, n 53:Vie et œuvre de la bienheureuse
Marguerite-Marie Alacoque, Paris 1915, p. 69.
[209] Ms A, 84r°, p. 212.
[210] Ibid.
[211] Ibid.
[212] Id.,Ms A, 83v°, p. 211 ;Cf.Lettre 226, au Père Roulland, 9 mai
1897, p. 588.
[213] Id.,Offrande de moi-même comme Victime d’Holocauste à l’Amour
Miséricordieux du Bon Dieu, p. 965.
[214] Id., Ms B, 3v°, p. 226.
[215] Id., Lettre 186, à Léonie, 11 avril 1896, p. 535.
[216] Id., Lettre 258, à l’abbé Bellière, 18 juillet 1897, p. 615.
[217] Cf.Pie XI, Lett. enc.Miserentissimus Redemptor (8 mai 1928):AAS20
(1928), p. 169.
[218] Ibid.
[219] S. Jean-Paul II, Catéchèse, 20 juin 1979 : L’Osservatore Romano,
22 juin 1979, p. 1.
[220] Homélie de la messe à Sainte Marthe, 27 juin 2014: L’Osservatore
Romano, 28 juin 2014, p. 8.
[221] Message à l’occasion du centenaire de la consécration du genre
humain au Sacré Cœur réalisé par Léon XIII, Varsovie, 11 juin
1999:L’Osservatore Romano, 12 juin 1999, p. 5.
[222] Ibid.
[223] Lettre à l’Archevêque de Lyon pour le centenaire de la
consécration du genre humain au Cœur de Jésus, 4 juin 1999:L’Osservatore
Romano, 12 juin 1999, p. 4.
[224] Répétition d’oraison,22 août 1655:S. Vincent de Paul
Correspondance, Entretiens, Documents II, Entretiens, t. 11, p. 291.
[225] Lett. Diserti interpretes, (5 mai 1965), n. 4 :Enchiridion della
Vita Consacrata, Bologne-Milan 2001, n. 3809.
[226] Vita Nova, 19, 5-6.
[227] Ms A, 45v°, Op. cit, p. 143.
[01635-FR.01] [Texte original: Espagnol]
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►Dévotion
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►Benoît
XVI et la tradition de la dévotion au Sacré Cœur
►Benoît
XVI : la piété cordiale, la dévotion centrée sur le Cœur de Jésus
►Le
pape Jean-Paul II et la dévotion au Cœur de Jésus
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Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 24.10.2024
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