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Le pape a refusé de modifier
l'enseignement de l'Église sur la contraception |
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Le 23 août 2008 -
(E.S.M.) -
La Commission papale adressa ses recommandations au pape. La majorité
lui conseilla de modifier l'enseignement de l'Église sur la
contraception à la lumière des circonstances nouvelles. Comme nous le
savons, le pape en décida autrement.
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Son
Éminence le cardinal James Francis Stafford -
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Le pape Paul VI a refusé de modifier l'enseignement de l'Église sur la
contraception
Le long texte que nous propose l'Homme Nouveau est de
Son Éminence le cardinal James Francis Stafford, cardinal pénitencier
majeur de la Pénitencerie apostolique. Il s’agit là d’un témoignage de
première main et d’une réflexion d’intérêt sur la “réception” de
l’encyclique
Humanae Vitae de Paul VI dans un diocèse américain, en l’occurrence
l’archidiocèse de Baltimore (Maryland), le
premier diocèse érigé aux États-Unis, en 1789.
Le cardinal Stafford est né en 1932 à Baltimore et a été ordonné prêtre pour
cet archidiocèse en 1957. Il fut nommé successivement évêque auxiliaire de
Baltimore en 1976, évêque de Memphis (Tennessee)
en 1982, archevêque de Denver (Colorado) en
1986, puis président du Conseil pontifical pour les laïcs en 1996. Créé
cardinal et nommé cardinal pénitencier majeur par Jean-Paul II en 1998, le
cardinal Stafford nous livre de précieuses informations sur l’été 1968 et
le début de la contestation cléricale du Magistère
pontifical.
Ce texte, écrit à la demande de L’Osservatore Romano, a été publié en
langue anglaise dans le California Catholic Daily du 29 juin 2008,
avec l’autorisation de la Catholic News Agency. Il eut été dommage
que le public francophone fût privé de la lecture attentive de cette
contribution. C’est pourquoi L’Homme Nouveau en a entrepris la
traduction qu’il vous offre aujourd’hui
Humanae
Vitae 1968 : l'année du Peirasmos
«
Et ne nous laisse pas succomber à la tentation
» constitue la sixième demande du Notre Père.
Peirasmos, le grec qui est utilisé dans cette citation pour «
tentation », signifie jugement ou épreuve. Les
disciples demandent à Dieu d'être prémuni contre la suprême épreuve des
puissances impies. Le jugement est lié à la coupe de Jésus à Gethsémanie, la
coupe même que ses disciples devront aussi goûter (Mc 10,
35-45). Le côté sombre de l'intérieur de cette coupe est un
abysse. Il révèle les conséquences affreuses du jugement de Dieu sur
l'humanité pécheresse. En août 1968, le poids de ce Peirasmos de
l'Évangile s'est abattu sur de nombreux prêtres dont moi.
C'était l'année de la sale guerre, de l'innocence complexe sanctifiant
l'effusion du sang. L'historien anglais Paul Johnson surnomme 1968 l'année
de la « tentative de suicide de l'Amérique ». Cette année vit l'offensive du
Têt au Vietnam, qui eut un effet "tsunami" sur la vie et la politique
américaines, l'assassinat du Dr Martin Luther King Jr. à Memphis
(Tennessee), l'agitation du week-end des Rameaux dans des villes
américaines et l'assassinat en juin du sénateur Robert Kennedy en Californie
du Sud. Ce fut aussi l'année où le pape Paul VI promulgua sa lettre
encyclique sur la transmission de la Vie :
Humanae
Vitae (HV). Immédiatement et de manière
préméditée, le pape rencontra une opposition sans précédent de la part de
théologiens et de prêtres américains. A tous égards, 1968 fut une coupe
amère.
Pour le quarantième anniversaire d'Humanae
Vitae, on m'a demandé mes réflexions sur l'un des événements de cette
année-là : la contestation doctrinale parmi des
prêtres et des théologiens dans un diocèse américain à l'occasion de sa
publication. C'est une tâche qui n'est ni facile ni agréable. Mais
dès lors qu'elle peut aider des disciples de Jésus à plus de « discipline »
(HV, n. 21) de vie, je vais examiner cet
événement.
Cet été 1968, compte parmi les heures les plus ardentes de Dieu. Les
souvenirs ne sont pas oubliés, mais ils demeurent douloureux. Ils demeurent
aussi intenses qu'une tornade dans les plaines du Colorado. Ils habitent
dans ce moulin-à-vent où la colère de Dieu réside. En
1968, quelque chose de terrible est arrivé dans l'Église. Au sein du
sacerdoce ministériel, des déchirements ont surgi partout entre amis,
déchirements qui ne se sont jamais guéris. Et
ces blessures continuent à affecter toute l'Église. La contestation,
avec la manipulation de la colère que les chefs ont fomentée, est devenue
l'épreuve suprême. Elle a modifié les relations fondamentales à l'intérieur
de l'Église. Elle fut, pour beaucoup, un Peirasmos.
Mais il faut revenir sur quelques informations qui ont précédé cet événement
. Le cardinal Lawrence J. Shehan, sixième archevêque de Baltimore, était mon
supérieur ecclésiastique à cette époque. Paul VI l'avait nommé, avec
d'autres, membre supplémentaire de la Commission papale pour l'étude des
problèmes de la famille, de la population et de la natalité, une commission
qui créée par le bienheureux pape Jean XXIII pendant le Concile de Vatican
IL II y avait eu des discussions et des retards, et des rapports
intérimaires non officiels venant de Rome avant 1968. On avait demandé à
cette Commission élargie de faire des recommandations au pape sur ces
questions.
Pour préparer les délibérations, le cardinal avait adressé, à titre
confidentiel, des lettres à différents membres de l'Église de Baltimore pour
obtenir leurs avis. Je fus le destinataire d'une de ces lettres. La réponse
que j'y fis était tirée de mon expérience à la fois personnelle et
pastorale. Ma famille et mon éducation m'avaient apporté une connaissance
chrétienne de la sexualité. L'imagination profondément catholique de ma
famille, de mes amis et de mes maîtres m'avait permis d'être très ouvert à
cette réalité. J'étais empli d'émerveillement devant ce mystère. Les
arguments théologiques n'étaient pas nécessaires pour me convaincre de la
relation étroite entre l'acte sexuel et la naissance d'une nouvelle vie.
Cette vérité faisait partie des choses de la vie acceptées à l'école
élémentaire qui dépendait de la paroisse du monastère Saint-Joseph de
Baltimore. Au tout début de mon adolescence, mon père m'avait fait découvrir
la pleine signification de la sexualité humaine et le besoin d'une
discipline. Son intervention m'ouvrit un chemin dans le labyrinthe de
l'adolescence.
Grâce à ma famille, à mes écoles et à mes paroisses, je me liai d'amitié
avec de nombreuses jeunes femmes. Et j'en rencontrai régulièrement un
certain nombre. Leur beauté m'émerveillait. Le courage de sainte Maria
Goretti, canonisée en 1950, frappa ma génération tel un violent orage en
montagne. Alors que je m'acheminais vers la fin de mon adolescence, je
compris mieux combien pouvait être complexe l'amitié avec déjeunes femmes.
Elles composèrent le printemps de ma vie comme la rime composée d'un poème.
A ma grande surprise, la joie de les avoir comme amies s'enrichit par la
prière, la pudeur, et les sacrements de pénitence et de l'Eucharistie.
Mon éducation et ma formation ultérieures en séminaires s'édifièrent sur ces
expériences. Dans une lettre de 1955 adressée à un ami, Flannery O'Connor
décrit la signification de la vertu de pureté pour beaucoup de catholiques
de cette époque : « Envisager le Christ comme Dieu et homme n'est
probablement pas plus difficile aujourd'hui qu'hier (...) Pour vous
ce peut être demeurer dans l'incapacité d'accepter ce que vous appelez une
suspension de la loi de la chair et de la physique, mais, pour ma part, je
pense que dès que je sais ce que sont réellement les lois de la chair et la
réalité physique, alors je sais ce que Dieu est. Nous les connaissons comme
nous les voyons, et pas de la manière dont Dieu les voit. Pour moi c'est la
conception virginale, l'Incarnation et la résurrection qui constituent les
vraies lois de la chair et de la physique. La mort, la décrépitude, la
destruction constituent la suspension de ces lois. Je suis toujours surpris
de l'insistance de l'Église sur le corps. Ce n'est pas l'âme, dit-Elle, qui
ressuscitera mais le corps glorifié. J'ai toujours pensé que la pureté était
la plus mystérieuse des vertus, mais il m'est apparu que cela ne serait
jamais entré dans la conscience humaine si nous n'envisagions pas la
résurrection du corps, ce qui consistera en l'union dans la paix de la chair
et de l'esprit, de la même manière que chair et esprit le furent dans le
Christ. La résurrection du Christ apparaît être le plus haut point de la loi
de nature ». La théologie d'O'Connor, avec sa remarquable note
eschatologique, anticipe l'enseignement du Concile de Vatican II : «
En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère
du Verbe Incarné » (Gaudium
et Spes, 22 § 1). En ces années-là, je n'aurais pas pu
utiliser des mots aussi précis pour expliquer ma position sur la sexualité
et la manière d'en user. Sitôt que je les eus découverts, elle devint ma
sœur spirituelle.
Huit années de ministère sacerdotal, de 1958 à 1966, à Washington puis à
Baltimore élargirent mon expérience. Il ne me fallut pas beaucoup de temps
pour découvrir les changements dans les attitudes des Américains sur la
vertu de pureté. Ces deux villes connaissaient une augmentation sensible du
nombre des grossesses hors mariage. Le taux dans les quartiers déshérités de
Baltimore était d'environ 18 % en 1966, un taux qui n'avait cessé de grimper
depuis plusieurs années. En 1965-1966, Le Conseil pour la Santé et le Bien
Être de la Métropole de Baltimore entreprit une étude pour conseiller les
autorités municipales sur la manière de traiter le problème. A cette époque,
le conseil d'administration de ce Conseil, dont je faisais partie, croyait
sans réserve aux experts et aux études sociales. Le Concile de Vatican II
lui-même avait exprimé une confiance illimité dans le rôle des experts
bienveillants (Gaudium
et Spes, 57 § 6). Aucune de mes relations professionnelles
n'avait anticipé la crise de confiance toute proche
dans les relations entre les hommes et les femmes. Notre vision ne
nous permettait pas de constituer les conditions de justice et de pureté de
cœur dans lesquelles l'émerveillement et la gratitude puissent trouver leur
place. Nous étions déjà anachroniques et dépourvus d'espoir.
Nous ignorions de quoi la vie était tissée.
Il y avait dès cette époque des signes avant-coureurs des désastres qui
allaient menacer les enfants, nés ou à naître. Comme travailleur social et
prêtre tout au long des années 1960, une partie de mon ministère consistait
à conseiller des familles de quartiers défavorisés et des parents
célibataires. La première fois que j'ai pris conscience qu'un paroissien
consommait des drogues dures, ce fut en 1961. Un jeune homme de seize
ans avait été jeté en prison dans le comté d'Anne Arundel
(Maryland). A l'heure d'une visite de fin d'après-midi que je lui
fis, je le trouvai soumis à un sevrage de drogue sans aide médicale, seul
dans une minuscule cellule. Ses hurlements retentissaient dans les couloirs
et les cellules adjacentes. Au travers des barreaux qui nous séparaient, je
fus saisi d'effroi en le voyant en proie à son tourment. L'abysse qu'il
voyait était terrifiant au-delà de l'imagination. Chez
ce jeune drogué se tordant de douleur sur le sol près d'une cuvette de W.C.
sans rabat, je vis les fruits amers de la séparation entre l'homme et la
femme. Sa mère, séparée de son mari, vivait avec ses enfants plus
jeunes dans un troisième étage étouffant de chaleur sur Light Street
dans le vieux Baltimore Sud. Le père n'existait plus pour eux. La
faillite des hommes, dans leurs rôles de père et d'époux, s'étalait devant
mes yeux et retentissait à mes oreilles. Depuis lors, de plus en plus
d'hommes américains ont refusé d'endosser la responsabilité de leur
sexualité.
Dans une lettre confidentielle, en réponse à sa demande, j'exposai d'une
manière générale ces préoccupations. Mon avis au cardinal Shehan était très
concret et explicite. J'avais observé attentivement et froidement mon
expérience et ce que l'Église et la société mettaient en œuvre. Une idée me
vint, qui était elliptique : le don de l'amour doit être accordé pour porter
du fruit. Ces deux points fixes sont constants. Cette idée simple éclairait
tout comme un éclair d'orage. J'écrivis tout cela un peu plus formellement
au cardinal : on ne peut pas séparer les réalités
d'union et de procréation dans un mariage. En conséquence, priver
délibérément l'acte conjugal de sa fertilité est intrinsèquement erroné.
Encourager ou approuver un tel abus conduirait à une éclipse de la paternité
et à l'irrespect pour les femmes. Depuis, le
pape Jean-Paul II nous a offert un aperçu complémentaire et
superbe sur la signification nuptiale du corps humain. Des dizaines d'années
plus tard, j'en suis arrivé à une lecture analogue de Maître Eckhart : «
La gratitude pour le don ne s'exprime pas autrement qu'en lui permettant de
porter du fruit ». Un peu plus tard, la Commission papale adressa ses
recommandations au pape .
La majorité lui conseilla de modifier l'enseignement
de l'Église sur la contraception à la lumière des circonstances nouvelles.
Le cardinal Shehan faisait partie de cette majorité. Avant même que
l'encyclique ait été signée et diffusée, le vote fut rendu public, encore
que ce ne le fut pas à son initiative.
Comme nous le savons, le pape
en décida autrement. Tout se mettait en place pour la tragédie qui allait
suivre le jour de la publication de la lettre encyclique, le 29 juillet
1968.
Dans ses mémoires, le cardinal Shehan rapporte la réaction immédiate de
certains prêtres de Washington à l'encyclique : « Sitôt reçues les premières
informations sur la publication de l'encyclique, le P. Charles E. Curran,
enseignant de théologie morale à la Catholic University of America
(CUA), prit l'avion pour rentrer à Washington,
abrégeant ses vacances. En fin [d'après-midi, le 29
juillet], lui et neuf autres professeurs de théologie de la CUA
se réunirent - une réunion évidemment préméditée - au Caldwell Hall pour
réceptionner, grâce à un arrangement, également prévu par avance, avec le
Washington Post, l'encyclique morceau par morceau au fur et à mesure
qu'elle arrivait aux journaux. L'histoire nous apprit plus tard qu'à 21 h
cette nuit-là, ils avaient reçu l'intégralité de l'encyclique, l'avaient
lue, analysée, critiquée et avaient rédigé leur «
Déclaration de Protestation », un texte de 600 mots. Ils entreprirent
alors, au moyen de nombreux coups de téléphone, de contacter des
"théologiens" dans tout l'Est du pays, une démarche qui se poursuivit, selon
le Washington Post, jusqu'à 3 h 30 du matin, afin d'obtenir leur
accord pour que leurs noms apparaissent sur la déclaration en qualité de
soutiens (signataires fut le terme utilisé),
bien que ceux qu'ils contactaient par téléphone n'aient pas eu la
possibilité de lire ni l'encyclique ni leur déclaration. Entre-temps, ils
s'arrangèrent avec une chaîne de télévision locale pour que leur déclaration
soit diffusée cette nuit-là ».
Le jugement du cardinal fut méprisant. En 1982, il écrivit : « La
première chose que nous devons remarquer sur tout ce cirque est celle-ci :
pour autant que je puisse le discerner, jamais dans
toute l'histoire connue de l'Église une déclaration solennelle d'un Pape ne
fut reçue par un groupe de catholiques avec autant d'irrespect et de mépris
».
Le Peirasmos personnel, l'épreuve, commençait. A Baltimore, début
août 1968, à quelques jours de la publication de l'encyclique, je reçus une
invitation par téléphone d'un vicaire tout récemment ordonné, à participer à
une réunion de prêtres de Baltimore, au presbytère de la paroisse St.
William of York, dans le sud-ouest de la ville, pour discuter de
l'encyclique. La réunion était fixée samedi 4 août au soir. Je dis que je
m'y rendrai. Au final, un grand nombre de prêtres se retrouvèrent dans le
sous-sol du presbytère. Je les connaissais tous.
Le crépuscule était limpide, l'air chaud et humide. Le local était exigu.
Nous étions assis sur des rangées de bancs et de chaises et un curé
diocésain, s'occupant d'un quartier défavorisé et bien connu pour son
travail sur la liturgie et les relations interraciales, présidait la séance.
Pour diriger la réunion, il était assisté de plusieurs prêtres sulpiciens du
séminaire de St. Mary de Baltimore. Je ne me souviens plus de leur nombre
exact.
Ce que j'espérais de cette réunion se révéla infondé. J'avais espéré que
nous avions été convoqués pour recevoir un exemplaire de l'encyclique et en
discuter. Je m'étais trompé. Cela n'advint pas. Après un mot de bienvenu et
une présentation des personnes qui dirigeraient la séance, le curé en arriva
au fait. Il attendait de chacun de nous que nous avalisions la "Déclaration
de Protestation" de Washington. Passant alternativement de la passion
à l'humour, il nous en expliqua les raisons. Elles
allaient du maintien de la crédibilité de l'Église chez les laïcs, à la
nécessité d'autoriser une "souplesse" chez les couples mariés pour ce qui
est de la formation de leurs consciences à l'utilisation de contraceptifs
artificiels. Avant notre arrivée, ceux qui nous avaient rassemblés
avaient décidé que le rejet par les prêtres de Baltimore de l'encyclique
papale serait publié dès le lendemain matin dans The Baltimore Sun,
un des quotidiens de la ville.
La déclaration de Washington fut lue à haute voix. Puis celui qui présidait
demanda à chacun de donner son accord pour que son nom y figure comme
signataire. Il n'y eut aucun temps d'accordé pour discuter, réfléchir ou
prier. Chaque prêtre fut prié de donner individuellement et verbalement son
"oui" ou son "non".
Il m'était impossible de signer cela. Ma précédente lettre au cardinal
Shehan me revint à l'esprit. Je demeurais convaincu de la vérité de mon
jugement et de mes conclusions. Remarquant que mon siège était le dernier
dans ce sous-sol bondé, j'écoutais la réponse de chaque prêtre espérant
quelque soutien. Il n'y en eut aucun. Tous les prêtres furent
d'accord pour signer. Il n'y eut aucune abstention. Quand mon tour
arriva à la toute fin, je me sentais isolé. Le sous-sol était devenu
suffocant. La nuit était tombée. La tension emplissait la pièce. Quelque
chose d'historique était en train de se dérouler. Il devint clair que la
stratégie des dirigeants de cette séance avait été soigneusement élaborée et
préméditée. Tout se déroulait sans anicroche. Leurs talents rhétoriques
avaient obtenu l'effet escompté. Ils avaient soigneusement planifié la
manière d'exercer ce qui n'était qu'une coercition émotionnelle et
intellectuelle. Ce type de violence recourant à la manipulation patente
était quelque chose de nouveau dans le presbyterium de Baltimore.
La réaction de celui qui présidait la séance à mon refus était prévisible et
fut affreuse. L'ensemble du processus s'était transformé en un combat
éreintant, une terrible épreuve, un Peirasmos. Le prêtre/président,
utilisant des expressions scatologiques qu'il avait apprises lors de son
passage dans le corps des Marines pendant la Seconde Guerre Mondiale, réagit
avec arrogance à ma décision. Il essaya de me forcer à changer. Il se mit
visiblement en colère et devint verbalement injurieux. La violence
"fraternelle" sous-jacente devint plus évidente. Il s'interrogea sur mon
honnêteté puis la tourna en ridicule. Il railla le risque que je prenais
quant à mon "avenir" ecclésiastique, encore que son allusion relevât plutôt
de l'anatomie. Les injures continuèrent.
Avec une cohérence surprenante, je finis par être
capable d'objecter que l'encyclique du pape méritait la courtoisie d'une
lecture. Personne d'entre nous ne l'avait lue. Je poursuivis en
disant qu'en fait j'étais d'accord avec l'enseignement du pape et que je
l'acceptais d'après ce qui en avait été dit dans les médias. Cette réponse
suscita encore plus de quolibets chez celui qui présidait. Chez les autres,
le silence régnait. A la fin, constatant que je camperais sur mes positions,
l'ancien Marine décida de clore l'affaire et leva la séance. Le groupe
dirigeant se mit alors à préparer une déclaration destinée au quotidien du
lendemain matin.
La réunion
était achevée. Je m'empressai de la quitter, libre mais désemparé. Une fois
sorti, les ténèbres me couvrirent. Nous avions tous été l'objet de quelque
chose de nouveau dans l'Église, quelque chose d'inattendu. Un curé et
plusieurs professeurs de séminaire avaient abusé de la rhétorique pour saper
la vérité dans une communauté évangélique. Et quand on les contredisait, ils
jouaient le rôle des amis de Job. Leur mépris devint un cauchemar. Au cours
de la nuit, il me sembla que la main invisible de Dieu se tendait vers moi
pour me toucher le visage.
La contestation de quelques professeurs du séminaire sulpicien ajouta à ma
désorientation. C'est dans leur vénérable séminaire de Baltimore que j'avais
pour la première fois compris la relation entre la liberté, l'intériorité et
l'obéissance. A tous égards ecclésiaux ils auraient dû prendre conscience
que le processus qu'ils avaient soutenu ce soir-là outrepassait les "limites
d'une contestation licite". Mais ils ne manifestèrent aucune inquiétude sur
la gravité de ce moment théologique et pastoral. Ils ne virent rien
d'inconvenant dans ce mélange de publicité et de théologie. Ils ne
manifestèrent aucun agacement, alors comme plus tard, quant à la nature
coercitive de cette réunion d'août. Aucun des autres prêtres présents n'en
manifesta. Un seul prêtre diocésain demanda secrètement plus tard au cours
de cette nuit que son nom soit retiré avant que la déclaration paraisse dans
le journal du matin.
Je me suis longtemps interrogé sur la signification de cet événement. Ce fut
un cataclysme auquel il a été difficile de survivre indemne. Les choses ne
se clarifièrent que lentement. Plus tard, Henri de Lubac a saisi une partie
de sa signification : « Rien n'est plus opposé au témoignage que la
vulgarisation. Rien n'est moins propre à l'apostolat que la propagande
». Les intuitions d'Hannah Arendt ont été précieuses quant au dangereux
équilibre de la culture occidentale du XXe siècle entre catastrophe
inévitable et optimisme imprudent : « Il devrait être possible de
découvrir le mécanisme caché par lequel les éléments traditionnels de notre
univers politique et culturel ont été dissous en un conglomérat que
l'entendement humain ne peut pas identifier, inutilisable à des fins
humaines. Céder au pur processus de désintégration est devenu une tentation
irrésistible, non seulement parce qu'il suppose la fausse grandeur de la
"nécessité historique", mais aussi parce que tout ce
qui lui est extérieur a commencé à apparaître dépourvu de vie, exsangue,
sans signification et irréel ». Le monde d'en bas qui a toujours
cheminé avec les communautés catholiques, et que nos aïeux appelaient
gnosticisme, a de nouveau fait surface et tenté d'usurper la vérité de la
tradition catholique.
Un souvenir plus précoce, remontant à avril 1968, a contribué à jeter une
nouvelle lumière sur ce qui est arrivé en août 1968, parallèlement aux mots
du Père de Lubac sur la violence et aux intuitions d'Arendt sur le
point de rupture auquel arriva la civilisation occidentale au XXe siècle.
Au plus fort des émeutes de 1968 qui suivirent à Baltimore
l'assassinat du Dr Martin Luther King Jr., j'avais donné de toute
urgence un coup de téléphone à ce même curé de quartier défavorisé qui
allait diriger la réunion d'août. Ce fut l'une des nombreuses conversations
téléphoniques que j'eus avec des curés de quartiers défavorisés au cours de
la nuit qui précéda le Dimanche des Rameaux. A la demande des autorités
locales, je demandai si lui-même ou ses fidèles, assiégés qu'ils étaient,
avaient besoin de nourriture, d'assistance médicale ou de toute autre aide.
La conversation que j'eus avec lui en cette nuit d'avril fut, et de loin, la
plus dramatique. Il me décrivait ce qu'il voyait depuis son presbytère
tandis que nous parlions au téléphone. Sa fenêtre le séparait d'un voisinage
en train de se détruire. Sa paroisse était devenue un enfer déchaîné. Il
commentait : "D'ici je ne vois rien d'autre que des incendies partout. On a
mis le feu partout. L'église et le presbytère sont jusqu'à maintenant
indemnes ». Il ne voulait ni partir ni être évacué. Sa voix trahissait sa
déception et sa peur. On apprit plus tard que les bâtiments de la paroisse
n'avaient pas été touchés.
« Tirer au clair » ces deux manifestations de violence prit de nombreux mois
et de nombreuses années. De manière non prévisible, les trajectoires des
mois d'avril et août 1968 se croisèrent. Mes souvenirs de la violence
physique dans la ville en avril 1968 m'aidèrent à qualifier ce qui m'arriva
en août de la même année. La contestation ecclésiale peut devenir une sorte
de violence spirituelle, tant par sa forme que par son contenu. Une nouvelle
et troublante intuition émergea. La violence
et la vérité ne se mélangent pas. Quand la violence manifeste, de
quelque nature qu'elle soit, s'applique à la vérité, l'ironie qui en résulte
est létale.
Que veux-je dire ? Considérez les résultats de ces deux événements. Après le
violent week-end des Rameaux de 1968, le dialogue social dans la métropole
de Baltimore fut brisé et suspendu. Il fallut s'effacer devant la colère non
dissimulée et les récriminations entre Blancs et Noirs. La violence des
prêtres lors de la réunion d'août engendra sa propre acrimonie féroce. Les
conversations au sein du clergé, quand il y en avait, furent contaminées par
la peur. Les suspicions chez les prêtres étaient récurrentes. La peur était
partout. Et elle continue. Les prêtres de l'archidiocèse ont perdu quelque
chose de cette pleine amitié que les prêtres de Baltimore avaient connue
depuis des générations. 1968 est l'année du hiatus dans la communio
générationnelle du presbyterium archidiocésain, qui n'a cessé d'être
renforcé par son séminaire et sa faculté sulpicienne.
La fraternité entre les prêtres a été blessée. La contestation pastorale
s'est attaquée au fondement eucharistique de l'Église. Sa signification
nuptiale a été niée. Des prêtres ne considéraient plus leurs évêques que
comme des marionnettes de Rome.
Quelque chose d'autre est arrivé aux prêtres en cette violente nuit d'août.
L'amitié dans l'Église a reçu un coup direct. Jésus, en appelant « amis »
ceux qui étaient avec lui, a fait de l'amitié une analogie privilégiée avec
l'Église. Cette analogie s'est obscurcie après qu'un grand nombre de prêtres
a exprimé sa honte envers ses dirigeants et répudié leur enseignement.
Le cardinal Shehan a déclaré plus tard que le lundi 5 août au matin, il fut
« surpris de lire dans le Baltimore Sun que 72 prêtres de la circonscription
de Baltimore avaient signé la Déclaration de Protestation ». Ce qu'il
qualifia plus tard « d'années de crise », commença pour lui pendant cette
chaude et violente soirée d'août 1968.
Mais cette nuit ne fut pas qu'une perte totale. L'épreuve n'était pas prévue
et ne fut pas la bienvenue. Ses conséquences déstabilisantes se font encore
sentir. La contestation, abusive et coercitive, est
devenue une réalité dans l'Église et la soumet à des controverses
chroniques, violentes, affaiblissantes et improductives. Mais j'ai
vraiment découvert quelque chose de nouveau. Et d'autres aussi avec moi.
Quand le moment du témoignage du chrétien est arrivé, aucun chrétien ne peut
être contraint s'il s'y refuse. Bien que ce fut pour moi une nouveauté que
d'être traité en objet de honte et ridiculisé, je ne suis pas devenu «
honteux de l'Évangile » [Rm 1, 16] cette
nuit-là et j'ai trouvé « un doux délice en ce qui était juste ». Ce n'était
pas une mauvaise leçon. L'obéissance ecclésiale tient la distance.
17
Découvrir que le Christ fut le premier à mépriser la honte, fut pour moi
déchirant en sa réalité existentielle et providentielle. «
[Courons] avec constance l'épreuve qui nous est
proposée, fixant nos yeux sur le chef de notre foi, qui la mène à sa
perfection, Jésus, qui au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une
croix, dont il méprisa l'infamie » [He, 12, 1-2].
Paradoxalement, en cette chaude nuit d'août, un nouveau signe se manifesta
sur le chemin de la vie à venir, et ce signe se lit ainsi : «
[Jésus] apprit de ce qu'il souffrit l'obéissance »
[He, 4, 8].
La violence de la désobéissance initiale n'était que
le prélude à une violence à venir et encore plus envahissante. Des prêtres
pleurèrent lors de réunions sur la manipulation de leurs frères. Le mépris
de la vérité, qu'il soit agressif ou passif, est devenu d'usage dans la vie
de l'Église. Des prêtres, des théologiens et des laïcs contestataires ont
poursuivi leurs techniques coercitives. Dès le début la presse les a
utilisés pour poursuivre son propre programme sinueux.
Tout cela a conduit à une dernière découverte. Le discernement est un aspect
essentiel du ministère épiscopal. Avec la grâce de « l'Esprit qui gouverne
», les talents de discernement d'un évêque devraient mûrir. L'attention
épiscopale devrait se concentrer sur la cassure/rupture amorcée par Jésus et
décrite par saint Paul dans sa réponse aux contestataires corinthiens : «
Vous cherchez une preuve que le Christ parle en moi, lui qui n'est pas
faible à votre égard, mais qui est puissant parmi vous. Certes, il a été
crucifié en raison de sa faiblesse, mais il est vivant par la puissance de
Dieu. Et nous aussi, nous sommes faibles en lui, bien sûr, mais nous vivrons
avec lui, par la puissance de Dieu à votre égard. Examinez-vous vous-mêmes
pour voir si vous êtes dans la foi. Éprouvez-vous vous-mêmes »
(2 Cor 13, 3-5).
La rupture constituée par la mort violente de Jésus à changé notre
compréhension de la nature de Dieu. Sa vie trinitaire est essentiellement se
rendre de soi-même et aimer. Par le baptême, chaque disciple de Jésus reçoit
l'empreinte de ce filigrane trinitaire. Le Verbe Incarné est venu pour faire
la volonté de celui qui l'a envoyé. L'obéissance
contemporaine des disciples au successeur de Pierre ne peut pas être séparée
de la pauvreté en esprit et de la pureté de cœur façonnées et obtenues par
le Verbe sur la Croix.
Quelques mots pour conclure. En 1978, ou aux environs de cette année-là,
lors d'une visite épiscopale à sa paroisse, j'eus un déjeuner avec le curé
de Baltimore, l'ancien Marine, qui avait dirigé la réunion d'août 1968. Il
m'invita dans son presbytère. Il était toujours impressionnant. Notre
conversation tourna autour de sa paroisse, cette même paroisse dont il était
le pasteur lors des émeutes de 1968. L'atmosphère était aimable. Au cours de
ce repas très simple dans sa cuisine, je pris une décision difficile.
Puisque nous n'avions jamais discuté depuis de cette nuit d'août, je décidai
de commencer à l'en entretenir. Mon rappel fut bref, objectif et, pour
autant que les circonstances le permettaient, non menaçant. J'avais espéré
quelque éclaircissement venant de lui sur un événement qui était devenu
central dans l'expérience de beaucoup de prêtres, à commencer par moi. Alors
que mon esprit et mon cœur se remémoraient les événements de cette nuit, lui
demeurait silencieux. Son silence se poursuivit. Bien qu'il n'ait rien
oublié, il ne fit aucun commentaire. Il ne leva pas même les yeux. Le
brasier de son cœur s'était alors beaucoup refroidi.
Rien ne venait. J'abandonnai l'affaire. Aucun dialogue n'avait été possible
en 1968 ; il demeurait impossible en 1978. Nous n'avions aucun terrain en
commun. Chacun de nous regardait au fond de l'abysse, mais chacun de son
côté. L'angoisse et l'anxiété avaient submergé l'espoir éloigné de la
réconciliation et de l'amitié. Nous ne revîmes jamais sur le sujet. Il est
mort depuis alors qu'il servait une grande paroisse suburbaine. Le dernier
choix que j'ai à faire est de me frapper la poitrine et de prier : «
Seigneur, souviens-toi du poids secret de notre
humaine nullité ».
Les prêtres diocésains ne se sont pas remis des nuits de juillet-août 1968.
Nombreux sont ceux dans la vie consacrée qui ont aussi raté l'épreuve
évangélique. Depuis janvier 2002 [1],
l'abysse s'est réouvert ailleurs. L'ensemble du
peuple de Dieu, y compris les enfants et les adolescents, doit désormais
scruter l'abysse et découvrir quelles effrayantes bêtes sont tapies au fond.
Chacun de nous tremble face à la colère de Dieu, chacun verse des larmes
amères pour nos péchés et chacun implore le Père pour qu'il se souvienne
dans sa miséricorde de l'obéissance du Christ.
Cardinal James F. Stafford.
[1] Début de la crise
des prêtres dits « pédophiles ».
Traduction : Daniel Hamiche
Pour ouvrir en pdf ►
1968_Stafford.pdf
►
Humanae Vitae soulève la colère des catholiques
Sources : L’Homme Nouveau
-
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne constitue pas
un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 23.08.2008 -
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