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Les ajouts improvisés de Benoît XVI
quand il prêche devant les fidèles |
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Cité du Vatican, le 11 mars 2008 -
(E.S.M.) -
Analyse de texte de cinq de ses dernières catéchèses du mercredi du pape
Benoît XVI, consacrées
à saint Augustin. Les phrases soulignées sont celles que le pape a ajoutées
verbalement au texte écrit. Sur des sujets qui lui tiennent à cœur
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Exclusif. Les ajouts improvisés de Benoît XVI quand il prêche devant les
fidèles
Analyse de texte de cinq de ses dernières catéchèses du mercredi, consacrées
à saint Augustin. Les phrases soulignées sont celles que le pape a ajoutées
verbalement au texte écrit. Sur des sujets qui lui tiennent à cœur
par Sandro Magister
Mercredi dernier, au cours de son audience hebdomadaire devant les fidèles
et les pèlerins, Benoît XVI a centré sa catéchèse sur la figure du pape
saint
Léon le Grand.
Le pape a rappelé que saint Léon était “à la fois théologien et pasteur“,
mais aussi “le premier pape dont on conserve la prédication, adressée au
peuple massé autour de lui pendant les célébrations“. Une prédication faite
de “très beaux sermons“ et “dans un latin splendide et clair”.
Et d’ajouter:
“Je pense spontanément à lui, ces temps-ci, dans le contexte des audiences
générales du mercredi. Au cours des dernières décennies, elles sont
devenues, pour l’évêque de Rome, une forme courante de rencontre avec les
fidèles et de nombreux visiteurs venant du monde entier“.
Ces quelques mots suffisent pour comprendre à quel point Benoît XVI trouve
en lui de nombreux points communs avec son grand prédécesseur. Saint Léon le
Grand a été un défenseur respecté du primat de Pierre et des évêques de Rome
– un primat “nécessaire à cette époque autant qu’aujourd’hui“. C’était aussi
un maître sûr de la foi dans le Christ vrai Dieu et vrai homme, à une époque
de grands conflits christologiques, ainsi qu’un célébrant réputé d’une
liturgie chrétienne qui “n’est pas le souvenir d’événements passés mais
l’actualisation de réalités invisibles qui agissent dans la vie de chacun“.
Avant saint Léon le Grand, Benoît XVI avait consacré ses audiences du
mercredi à d’autres Pères de l’Eglise, faisant suite à un cycle d’audiences
sur les Apôtres et d’autres personnages du Nouveau Testament.
Après le temps pascal, le pape consacrera ses catéchèses à d’autres grandes
figures patristiques telles que Grégoire le Grand puis, progressivement, à
des grands de la théologie médiévale d’occident et d’orient, comme Anselme,
Bernard, Thomas d’Aquin, Bonaventure, Grégoire Palamas.
Pour ces catéchèses, Benoît XVI fait appel à des chercheurs. Ils sont
chargés de lui préparer un canevas, sur lequel il travaille. Il demande, le
cas échéant, des remaniements et apporte lui-même des modifications. Le
texte que le pape lira devant les fidèles est le fruit de ce travail
préparatoire. Mais il y a plus. Souvent, lorsqu’il s’adresse aux fidèles, il
arrive que le pape s’écarte du texte écrit pour improviser.
Le texte final publié ensuite dans “L’Osservatore Romano“ et diffusé par le
bureau de presse du Vatican correspond donc à celui que le pape a
effectivement prononcé, y compris les phrases ajoutées en improvisant.
Ces ajouts sont facilement identifiables. Il suffit d’être présent à
l’audience et de suivre avec attention la manière dont Benoît XVI s’adresse
à l’assistance, en lisant ou en relevant les yeux. Si cela vaut pour la
catéchèse du mercredi, il n’en va pas de même pour les homélies. Dans de
nombreux cas, celles-ci sont totalement l’œuvre personnelle du pape, parfois
prononcées sans l’aide d’un texte écrit.
Il est très intéressant de repérer, dans les catéchèses, les parties
improvisées par le pape. Cela permet en effet d’identifier les sujets
auxquels il tient le plus, ceux qu’il considère comme les plus importants à
mettre en valeur et à faire connaître.
Entre janvier et février, Benoît XVI a consacré cinq catéchèses à saint
Augustin, le Père de l‘Eglise qui lui sert de phare depuis toujours. Elles
sont reproduites ci-dessous dans leur intégralité.
Mais le lecteur trouvera une nouveauté dans ces textes.
Il verra que de nombreuses phrases sont soulignées. Ce sont justement les
parties que Benoît XVI a improvisées, en se détachant du texte écrit. Des
mots qui ont jailli directement de son esprit et de son cœur.
Un révélateur des lignes directrices de la pensée de ce pape “théologien et
pasteur“.
1. "Il comprit que Dieu l'appelait à offrir le don
de la vérité aux autres…"
Mercredi 09 janvier 2008
Chers frères et sœurs, après les grandes festivités de Noël, je voudrais
revenir aux méditations sur les Pères de l'Eglise et parler aujourd'hui du
plus grand Père de l'Eglise latine, saint
Augustin: homme de passion et de foi, d'une très grande intelligence et
d'une sollicitude pastorale inlassable, ce grand saint et docteur de
l'Eglise est souvent connu, tout au moins de réputation, par ceux qui
ignorent le christianisme ou qui ne le connaissent pas bien,
car il a laissé une empreinte très profonde dans la
vie culturelle de l'Occident et du monde entier. En raison de son
importance particulière, saint Augustin a eu une influence considérable et
l'on pourrait affirmer, d'une part, que toutes les routes de la littérature
chrétienne latine mènent à Hippone (aujourd'hui Annaba, sur la côte
algérienne), le lieu où il était Evêque et, de l'autre, que de cette ville
de l'Afrique romaine, dont Augustin fut l'Evêque de 395 jusqu'à sa mort en
430, partent de nombreuses autres routes du christianisme successif et de la
culture occidentale elle–même.
Rarement une civilisation ne rencontra un aussi grand esprit, qui sache en
accueillir les valeurs et en exalter la richesse intrinsèque, en inventant
des idées et des formes dont la postérité se nourrirait, comme le souligna
également Paul VI: "On peut dire que toute la pensée de l'Antiquité conflue
dans son œuvre et que de celle–ci dérivent des courants de pensée qui
parcourent toute la tradition doctrinale des siècles suivants"
(AAS, 62, 1970, p. 426). Augustin est également le
Père de l'Eglise qui a laissé le plus grand nombre d'œuvres.
Son biographe Possidius dit qu'il semblait impossible
qu'un homme puisse écrire autant de choses dans sa vie. Nous
parlerons de ces diverses œuvres lors d'une prochaine rencontre.
Aujourd'hui, nous réserverons notre attention à sa vie, que l'on reconstruit
bien à partir de ses écrits, et en particulier des "Confessiones", son
extraordinaire autobiographie spirituelle, écrite en louange à Dieu, qui est
son œuvre la plus célèbre. Et à juste titre, car ce sont précisément les "Confessiones"
d'Augustin, avec leur attention à la vie intérieure et à la psychologie, qui
constituent un modèle unique dans la littérature occidentale, et pas
seulement occidentale, même non religieuse, jusqu'à la modernité.
Cette attention à la vie spirituelle, au mystère du
"moi", au mystère de Dieu qui se cache derrière le "moi", est une chose
extraordinaire sans précédent et restera pour toujours, pour ainsi dire, un
"sommet" spirituel.
Mais pour en venir à sa vie, Augustin naquit à Taghaste – dans la province
de Numidie de l'Afrique romaine – le 13 novembre 354, de Patrice, un païen
qui devint ensuite catéchumène, et de Monique, fervente chrétienne. Cette
femme passionnée, vénérée comme une sainte, exerça sur son fils une très
grande influence et l'éduqua dans la foi chrétienne. Augustin avait
également reçu le sel, comme signe de l'accueil dans le catéchuménat. Et il
est resté fasciné pour toujours par la figure de Jésus Christ; il dit même
avoir toujours aimé Jésus, mais s'être éloigné toujours plus de la foi
ecclésiale, de la pratique ecclésiale, comme cela arrive pour de nombreux
jeunes aujourd'hui aussi.
Augustin avait aussi un frère, Navigius, et une sœur, dont nous ignorons le
nom et qui, devenue veuve, fut ensuite à la tête d'un monastère féminin. Le
jeune garçon, d'une très vive intelligence, reçut une bonne éducation,
même s'il ne fut pas un étudiant exemplaire. Il
étudia cependant bien la grammaire, tout d'abord dans sa ville natale, puis
à Madaure et, à partir de 370, la rhétorique à Carthage, capitale de
l'Afrique romaine: maîtrisant parfaitement la langue latine, il n'arriva
cependant pas à la même maîtrise du grec et n'apprit pas le punique, parlé
par ses compatriotes. Ce fut précisément à Carthage qu'Augustin lut pour la
première fois l'"Hortensius", une œuvre de Cicéron qui fut ensuite perdue et
qui marqua le début de son chemin vers la conversion. En effet, le texte
cicéronien éveilla en lui l'amour pour la sagesse, comme il l'écrira, devenu
Evêque, dans les "Confessiones": "Ce livre changea véritablement ma façon de
voir", si bien qu'"à l'improviste toute espérance vaine perdit de sa valeur
et que je désirai avec une incroyable ardeur du cœur l'immortalité de la
sagesse" (III, 4, 7).
Mais comme il était convaincu que sans Jésus on ne
peut pas dire avoir effectivement trouvé la vérité, et comme dans ce livre
passionné ce nom lui manquait, immédiatement après l'avoir lu, il
commença à lire l'Ecriture, la Bible. Mais il en fut déçu. Non seulement
parce que le style latin de la traduction de l'Ecriture Sainte était
insuffisant, mais également parce que le contenu
lui–même ne lui parut pas satisfaisant. Dans les récits de l'Ecriture sur
les guerres et les autres événements humains, il ne trouva pas l'élévation
de la philosophie, la splendeur de la recherche de la vérité qui lui est
propre. Toutefois, il ne voulait pas vivre sans Dieu et il cherchait ainsi
une religion correspondant à son désir de vérité et également à son désir de
se rapprocher de Jésus. Il tomba ainsi dans les filets des
manichéens, qui se présentaient comme des chrétiens et promettaient une
religion totalement rationnelle. Ils affirmaient que le monde est divisé en
deux principes: le bien et le mal. Et ainsi s'expliquerait toute la
complexité de l'histoire humaine. La morale dualiste
plaisait aussi à saint Augustin, car elle comportait une morale très élevée
pour les élus: et pour celui qui y adhérait, comme lui, il était possible de
vivre une vie beaucoup plus adaptée à la situation de l'époque, en
particulier pour un homme jeune. Il devint donc manichéen, convaincu à ce
moment–là d'avoir trouvé la synthèse entre rationalité, recherche de la
vérité et amour de Jésus Christ. Il en tira également un avantage concret
pour sa vie: l'adhésion aux manichéens ouvrait en effet des perspectives
faciles de carrière. Adhérer à cette religion qui comptait tant de
personnalités influentes lui permettait également de poursuivre une
relation tissée avec une femme et d'aller de l'avant dans sa carrière. Il
eut un fils de cette femme, Adéodat, qui lui était très cher,
très intelligent, et qui sera ensuite très présent
lors de sa préparation au baptême près du lac de Côme, participant à ces
"Dialogues" que saint Augustin nous a légués. Malheureusement,
l'enfant mourut prématurément. Professeur de grammaire vers l'âge de vingt
ans dans sa ville natale, il revint bien vite à Carthage, où il devint un
maître de rhétorique brillant et célèbre. Avec le temps, toutefois, Augustin
commença à s'éloigner de la foi des manichéens, qui le déçurent précisément
du point de vue intellectuel car ils étaient incapables de résoudre ses
doutes, et il se transféra à Rome, puis à Milan, où résidait alors la cour
impériale et où il avait obtenu un poste de prestige grâce à l'intervention
et aux recommandations du préfet de Rome, le païen Simmaque,
hostile à l'Evêque de Milan saint Ambroise.
A Milan, Augustin prit l'habitude d'écouter – tout d'abord dans le but
d'enrichir son bagage rhétorique – les très belles prédications de l'Evêque
Ambroise, qui avait été le représentant de l'empereur pour l'Italie du Nord,
et le rhéteur africain fut fasciné par la parole du grand prélat milanais
et pas seulement par sa rhétorique; c'est surtout son
contenu qui toucha toujours plus son cœur. Le grand problème de l'Ancien
Testament, du manque de beauté rhétorique, d'élévation philosophique se
résolvait, dans les prédications de saint Ambroise, grâce à l'interprétation
typologique de l'Ancien Testament: Augustin comprit que tout l'Ancien
Testament est un chemin vers Jésus Christ. Il trouva ainsi la clef pour
comprendre la beauté, la profondeur également philosophique de l'Ancien
Testament et il comprit toute l'unité du mystère du Christ dans l'histoire
et également la synthèse entre philosophie, rationalité et foi dans le
Logos, dans le Christ Verbe éternel qui s'est fait chair.
Augustin se rendit rapidement compte que la lecture allégorique des
Ecritures et la philosophie néoplatonicienne pratiquées par l'Evêque de
Milan lui permettaient de résoudre les difficultés intellectuelles qui,
lorsqu'il était plus jeune, lors de sa première approche des textes
bibliques, lui avaient paru insurmontables.
A la lecture des écrits des philosophes, Augustin fit ainsi suivre à nouveau
celle de l'Ecriture et surtout des lettres pauliniennes. Sa conversion au
christianisme, le 15 août 386, se situa donc au sommet d'un itinéraire
intérieur long et tourmenté dont nous parlerons dans une autre catéchèse, et
l'Africain s'installa à la campagne au nord de Milan, près du lac de Côme –
avec sa mère Monique, son fils Adéodat et un petit groupe d'amis – pour se
préparer au baptême. Ainsi, à trente–deux ans, Augustin fut baptisé par
Ambroise, le 24 avril 387, au cours de la veillée pascale, dans la
cathédrale de Milan.
Après son baptême, Augustin décida de revenir en Afrique avec ses amis, avec
l'idée de pratiquer une vie commune, de type monastique, au service de Dieu.
Mais à Ostie, dans l'attente du départ, sa mère tomba brusquement malade et
mourut un peu plus tard, déchirant le cœur de son fils. Finalement de retour
dans sa patrie, le converti s'établit à Hippone pour y fonder précisément un
monastère. Dans cette ville de la côte africaine, malgré la présence
d'hérésies, il fut ordonné prêtre en 391 et commença avec plusieurs
compagnons la vie monastique à laquelle il pensait depuis longtemps,
partageant son temps entre la prière, l'étude et la prédication.
Il voulait uniquement être au service de la vérité, il
ne se sentait pas appelé à la vie pastorale, mais il comprit ensuite
que l'appel de Dieu était celui d'être un pasteur parmi les autres, en
offrant ainsi le don de la vérité aux autres. C'est à Hippone, quatre ans
plus tard, en 395, qu'il fut consacré Evêque. Continuant à approfondir
l'étude des Ecritures et des textes de la tradition chrétienne, Augustin fut
un Evêque exemplaire dans son engagement pastoral inlassable: il prêchait
plusieurs fois par semaine à ses fidèles, il assistait les pauvres et les
orphelins, il soignait la formation du clergé et l'organisation de
monastères féminins et masculins. En peu de mots, ce rhéteur de l'antiquité
s'affirma comme l'un des représentants les plus importants du christianisme
de cette époque: très actif dans le gouvernement de son diocèse – avec
également d'importantes conséquences au niveau civil – pendant ses plus de
trente–cinq années d'épiscopat, l'Evêque d'Hippone exerça en effet une
grande influence dans la conduite de l'Eglise catholique de l'Afrique
romaine et de manière plus générale sur le christianisme de son temps,
faisant face à des tendances religieuses et des hérésies tenaces et sources
de division telles que le manichéisme, le donatisme et le pélagianisme, qui
mettaient en danger la foi chrétienne dans le Dieu unique et riche en
miséricorde.
Et c'est à Dieu qu'Augustin se confia chaque jour, jusqu'à la fin de sa vie:
frappé par la fièvre, alors que depuis presque trois mois sa ville d'Hippone
était assiégée par les envahisseurs vandales, l'Evêque – raconte son ami
Possidius dans la "Vita Augustini" – demanda que l'on transcrive en
gros caractères les psaumes pénitentiels "et il fit afficher les feuilles
sur le mur, de sorte que se trouvant au lit pendant sa maladie il pouvait
les voir et les lire, et il pleurait sans cesse à chaudes larmes"
(31, 2). C'est ainsi que s'écoulèrent les derniers jours de la
vie d'Augustin, qui mourut le 28 août 430, alors qu'il n'avait pas encore 76
ans. Nous consacrerons les prochaines rencontres à ses œuvres, à son message
et à son parcours intérieur.
2. "Saint Augustin, je le perçois comme un homme
d'aujourd'hui: un ami, un contemporain…"
Mercredi
16 janvier 2008
Chers frères et sœurs, aujourd'hui, comme mercredi dernier, je voudrais
parler du grand Evêque d'Hippone, saint Augustin. Quatre ans avant de
mourir, il voulut nommer son successeur. C'est pourquoi, le 26 septembre
426, il rassembla le peuple dans la Basilique de la Paix, à Hippone, pour
présenter aux fidèles celui qu'il avait désigné pour cette tâche. Il dit:
"Dans cette vie nous sommes tous mortels, mais le dernier jour de cette vie
est toujours incertain pour chaque personne. Toutefois, dans l'enfance on
espère parvenir à l'adolescence; dans l'adolescence à la jeunesse; dans la
jeunesse à l'âge adulte; dans l'âge adulte à l'âge mûr, dans l'âge mûr à la
vieillesse. On n'est pas sûr d'y parvenir, mais on l'espère. La vieillesse,
au contraire, n'a devant elle aucun temps dans lequel espérer; sa durée même
est incertaine... Par la volonté de Dieu, je parvins dans cette ville dans
la force de l'âge; mais à présent ma jeunesse est passée et désormais je
suis vieux" (Ep 213, 1). A ce point, Augustin
cita le nom du successeur désigné, le prêtre Eraclius. L'assemblée applaudit
en signe d'approbation en répétant vingt–trois fois: "Dieu soit remercié!
loué soit Jésus Christ!". En outre, les fidèles approuvèrent par d'autres
acclamations ce qu'Augustin dit ensuite à propos de ses intentions pour
l'avenir: il voulait consacrer les années qui lui restaient à une étude plus
intense des Ecritures Saintes (cf. Ep 213, 6).
De fait, les quatre années qui suivirent furent des années d'une
extraordinaire activité intellectuelle: il mena à bien des œuvres
importantes, il en commença d'autres tout aussi prenantes, il mena des
débats publics avec les hérétiques – il cherchait
toujours le dialogue –, il intervint pour promouvoir la paix dans les
provinces africaines assiégées par les tribus barbares du sud. C'est à ce
propos qu'il écrivit au comte Darius, venu en Afrique pour résoudre le
différend entre le comte Boniface et la cour impériale, dont profitaient les
tribus des Maures pour effectuer leurs incursions. "Le plus grand titre de
gloire – affirmait–il dans sa lettre – est précisément de tuer la guerre
grâce à la parole, au lieu de tuer les hommes par l'épée, et de rétablir ou
de conserver la paix par la paix et non par la guerre. Bien sûr, ceux qui
combattent, s'ils sont bons, cherchent eux aussi sans aucun doute la paix,
mais au prix du sang versé. Toi, au contraire, tu as été envoyé précisément
pour empêcher que l'on cherche à verser le sang de quiconque"
(Ep 229, 2). Malheureusement, les espérances d'une
pacification des territoires africains furent déçues: en mai 429, les
Vandales, invités en Afrique par Boniface lui–même qui voulait se venger,
franchirent le détroit de Gibraltar et envahirent la Mauritanie. L'invasion
atteint rapidement les autres riches provinces africaines. En mai ou en juin
430, les "destructeurs de l'empire romain", comme Possidius qualifie ces
barbares (Vie, 30, 1), encerclaient Hippone,
qu'ils assiégèrent.
Boniface avait lui aussi cherché refuge en ville et, s'étant réconcilié trop
tard avec la cour, il tentait à présent en vain de barrer la route aux
envahisseurs. Le biographe Possidius décrit la douleur d'Augustin: "Les
larmes étaient, plus que d'habitude, son pain quotidien nuit et jour et,
désormais parvenu à la fin de sa vie, il traînait plus que les autres sa
vieillesse dans l'amertume et dans le deuil" (Vie, 28, 6).
Et il explique: "Cet homme de Dieu voyait en effet les massacres et les
destructions des villes; les maisons dans les campagnes détruites et leurs
habitants tués par les ennemis ou mis en fuite et dispersés; les églises
privées de prêtres et de ministres, les vierges sacrées et les religieuses
dispersées de toute part; parmi eux, des personnes mortes sous les tortures,
d'autres tuées par l'épée, d'autres encore faites prisonnières, ayant perdu
l'intégrité de l'âme et du corps et également la foi, réduites en un
esclavage long et douloureux par leurs ennemis" (ibid.,
28, 8).
Bien que vieux et fatigué, Augustin resta cependant sur la brèche, se
réconfortant et réconfortant les autres par la prière et par la méditation
sur les mystérieux desseins de la Providence. Il parlait, à cet égard, de la
"vieillesse du monde", – et véritablement ce monde
romain était vieux –, il parlait de cette vieillesse comme il l'avait
déjà fait des années auparavant, pour réconforter les réfugiés provenant de
l'Italie, lorsqu'en 410 les Goths d'Alaric avaient envahi la ville de Rome.
Pendant la vieillesse, disait–il, les maux abondent: toux, rhumes, yeux
chassieux, anxiété, épuisement. Mais si le monde vieillit, le Christ est
éternellement jeune. D'où l'invitation: "Ne refuse pas de rajeunir uni au
Christ, qui te dit: Ne crains rien, ta jeunesse se renouvellera comme celle
de l'aigle" (Serm. 81, 8). Le chrétien ne doit
donc pas se laisser abattre, mais se prodiguer pour aider celui qui est dans
le besoin. C'est ce que le grand Docteur suggère en répondant à l'Evêque de
Tiabe, Honoré, qui lui avait demandé si, sous la pression des invasions
barbares, un Evêque, un prêtre ou tout autre homme d'Eglise pouvait fuir
pour sauver sa vie: "Lorsque le danger est commun pour tous, c'est–à–dire
pour les Evêques, les clercs et les laïcs, que ceux qui ont besoin des
autres ne soient pas abandonnés par ceux dont ils ont besoin. Dans ce cas,
qu'ils se réfugient même tous ensemble dans des lieux sûrs; mais si certains
ont besoin de rester, qu'ils ne soient pas abandonnés par ceux qui ont le
devoir de les assister par le saint ministère, de manière à ce qu'ils se
sauvent ensemble ou qu'ils suportent ensemble les catastrophes que le Père
de famille voudra qu'ils patissent" (Ep 228, 2).
Et il concluait: "Telle est la preuve suprême de la charité"
(ibid., 3). Comment ne pas reconnaître dans ces
mots, le message héroïque que tant de prêtres, au cours des siècles, ont
accueilli et adopté?
En attendant la ville d'Hippone résistait. La maison–monastère d'Augustin
avait ouvert ses portes pour accueillir ses collègues dans l'épiscopat qui
demandaient l'hospitalité. Parmi eux se trouvait également Possidius,
autrefois son disciple, qui put ainsi nous laisser le témoignage direct de
ces derniers jours dramatiques. "Au troisième mois de ce siège –
raconte–t–il – il se mit au lit avec la fièvre: c'était sa dernière maladie"
(Vie, 29, 3). Le saint Vieillard profita de ce
temps désormais libre pour se consacrer avec plus d'intensité à la prière.
Il avait l'habitude d'affirmer que personne, Evêque, religieux ou laïcs,
aussi irrépréhensible que puisse sembler sa conduite, ne peut affronter la
mort sans une pénitence adaptée. C'est pourquoi il continuait sans cesse à
répéter, en pleurant, les psaumes pénitentiels qu'il avait si souvent
récités avec le peuple (cf. ibid., 31, 2).
Plus le mal s'aggravait, plus l'Evêque mourant ressentait le besoin de
solitude et de prière: "Pour n'être dérangé par personne dans son
recueillement, environ dix jours avant de sortir de son corps, il nous pria,
nous tous présents, de ne laisser entrer personne dans sa chambre, en dehors
des heures où les médecins venaient l'examiner ou lorsqu'on lui apportait
les repas. Sa volonté fut exactement accomplie et, pendant tout ce temps, il
se consacra à la prière" (ibid., 31, 3). Il
cessa de vivre le 28 août 430: son grand cœur s'était finalement apaisé en
Dieu.
"Pour la déposition de son corps – nous informe Possidius – le sacrifice,
auquel nous assistâmes, fut offert à Dieu, puis il fut enseveli"
(Vie, 31, 5). Son corps, à une date incertaine,
fut transféré en Sardaigne, puis, vers 725, à Pavie, dans la Basilique "San
Pietro in Ciel d'oro", où il repose encore aujourd'hui. Son premier
biographe a exprimé ce jugement conclusif sur lui: "Il laissa à l'Eglise un
clergé très nombreux, ainsi que des monastères d'hommes et de femmes pleins
de personnes consacrées à la chasteté sous l'obéissance de leurs supérieurs,
ainsi que des bibliothèques contenant ses livres et ses discours et ceux
d'autres saints, grâce auxquels on sait quels ont été, par la grâce de Dieu,
son mérite et sa grandeur dans l'Eglise, où les fidèles le retrouvent
toujours vivant" (Possidius, Vie, 31, 8). C'est
un jugement auquel nous pouvons nous associer: dans ses écrits nous aussi
nous le "retrouvons vivant". Lorsque je lis les écrits
de saint Augustin, je n'ai pas l'impression qu'il s'agisse d'un homme mort
il y a plus ou moins 1600 ans, mais je le perçois comme un homme
d'aujourd'hui: un ami, un contemporain qui me parle, qui nous parle avec sa
foi fraîche et actuelle. Chez saint Augustin qui nous parle, qui me parle
dans ses écrits, nous voyons l'actualité permanente de sa foi; de la foi qui
vient du Christ, Verbe éternel incarné, Fils de Dieu et Fils de l'homme. Et
nous pouvons voir que cette foi n'est pas d'hier, même si elle a été prêchée
hier; elle est toujours d'aujourd'hui, car le Christ est réellement hier,
aujourd'hui et à jamais. Il est le chemin, la Vérité et la Vie. Ainsi, saint
Augustin nous encourage à nous confier à ce Christ toujours vivant et à
trouver de cette manière le chemin de la vie.
3. "Scruter la vérité pour pouvoir trouver Dieu et
croire..."
Mercredi 30 janvier 2008
Chers amis, après la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens, nous
revenons aujourd'hui sur la grande figure de saint Augustin. Mon bien–aimé
prédécesseur Jean–Paul II lui a consacré en 1986, c'est–à–dire pour le
seizième centenaire de sa conversion, un long document très dense, la Lettre
apostolique "Augustinum Hipponensem". Le Pape lui–même souhaita qualifier ce
texte d'"action de grâce à Dieu pour le don fait à l'Eglise, et pour elle à
l'humanité tout entière, avec cette admirable conversion".
Je voudrais revenir sur le thème de la conversion lors
d'une prochaine Audience. C'est un thème fondamental non seulement pour sa
vie personnelle, mais aussi pour la nôtre. Dans l'Evangile de dimanche
dernier, le Seigneur a résumé sa prédication par la parole:
"Convertissez–vous". En suivant le chemin de saint Augustin, nous pourrions
méditer sur ce qu'est cette conversion: c'est une chose définitive,
décisive, mais la décision fondamentale doit se développer, doit se réaliser
dans toute notre vie.
La catéchèse d'aujourd'hui est en revanche consacrée
au thème foi et raison, qui est un thème déterminant, ou mieux, le thème
déterminant dans la biographie de saint Augustin. Enfant, il avait appris de
sa mère Monique la foi catholique. Mais adolescent il avait abandonné cette
foi parce qu'il ne parvenait plus à en voir la caractère raisonnable et il
ne voulait pas d'une religion qui ne fût pas aussi pour lui expression de la
raison, c'est–à–dire de la vérité. Sa soif de vérité était radicale et elle
l'a conduit à s'éloigner de la foi catholique. Mais sa radicalité était
telle qu'il ne pouvait pas se contenter de philosophies qui ne seraient pas
parvenues à la vérité elle–même, qui ne seraient pas arrivées jusqu'à Dieu.
Et à un Dieu qui ne soit pas uniquement une ultime hypothèse cosmologique,
mais qui soit le vrai Dieu, le Dieu qui donne la vie et qui entre dans notre
vie personnelle. Ainsi, tout l'itinéraire spirituel de saint Augustin
constitue un modèle valable encore aujourd'hui dans le rapport entre foi et
raison, thème non seulement pour les hommes croyants mais pour tout homme
qui recherche la vérité, thème central pour l'équilibre et le destin de tout
être humain. Ces deux dimensions, foi et raison, ne doivent pas être
séparées ni opposées, mais doivent plutôt toujours aller de pair. Comme l'a
écrit Augustin lui–même peu après sa conversion, foi et raison sont "les
deux forces qui nous conduisent à la connaissance" (Contra
Academicos, III, 20, 43). A cet égard demeurent célèbres à juste
titre les deux formules augustiniennes (Sermones, 43, 9)
qui expriment cette synthèse cohérente entre foi et raison: crede ut
intelligas ("crois pour comprendre") – croire ouvre la
route pour franchir la porte de la vérité – mais aussi, et de manière
inséparable, intellige ut credas ("comprends pour croire"),
scrute la vérité pour pouvoir trouver Dieu et croire.
Les deux affirmations d'Augustin expriment de manière immédiate et concrète
ainsi qu'avec une grande profondeur, la synthèse de ce problème,
dans
lequel l'Eglise catholique voit exprimé son propre chemin. D'un point de
vue historique, cette synthèse se forme avant même la venue du Christ, dans
la rencontre entre la foi juive et la pensée grecque dans le judaïsme
hellénistique. Ensuite au cours de l'histoire, cette synthèse a été reprise
et développée par un grand nombre de penseurs chrétiens. L'harmonie entre
foi et raison signifie surtout que Dieu n'est pas éloigné:
il n'est pas éloigné de notre raison et de notre vie;
il est proche de tout être humain, proche de notre cœur et proche de notre
raison, si nous nous mettons réellement en chemin.
C'est précisément cette proximité de Dieu avec l'homme qui fut perçue avec
une extraordinaire intensité par Augustin. La présence de Dieu en l'homme
est profonde et dans le même temps mystérieuse, mais elle peut être reconnue
et découverte dans notre propre intimité: ne sors pas – affirme le converti
– mais "rentre en toi–même; c'est dans l'homme intérieur qu'habite la
vérité; et si tu trouves que la nature est muable, transcende–toi toi–même.
Mais rappelle–toi, lorsque tu te transcendes toi–même, que tu transcendes
une âme qui raisonne. Tends donc là où s'allume la lumière de la raison"
(De vera religione, 39, 72). Précisément comme il
le souligne, dans une affirmation très célèbre, au début des "Confessiones",
son autobiographie spirituelle écrite en louange à Dieu: "Tu nous as faits
pour toi et notre cœur est sans repos, tant qu'il ne repose pas en toi"
(I, 1, 1).
Etre éloigné de Dieu équivaut alors à être éloigné de soi–même: "En effet –
reconnaît Augustin (Confessiones, III, 6, 11)
en s'adressant directement à Dieu – tu étais à l'intérieur de moi dans ce
que j'ai de plus intime et plus au–dessus de ce que j'ai de plus haut",
interior intimo meo et superior summo meo; si bien que – ajoute–t–il dans un
autre passage lorsqu'il rappelle l'époque antérieure à sa conversion – "tu
étais devant moi; et quant à moi en revanche, je m'étais éloigné de
moi–même, et je ne me retrouvais plus; et moins encore te retrouvais–je"
(Confessiones, V, 2, 2). C'est précisément parce
qu'Augustin a vécu personnellement cet itinéraire intellectuel et spirituel,
qu'il a su le rendre dans ses œuvres de manière immédiate et avec tant de
profondeur et de sagesse, reconnaissant dans deux autres passages célèbres
des "Confessiones" (IV, 4, 9 et 14, 22) que
l'homme est "une grande énigme" (magna quaestio) et "un grand abîme" (grande
profundum), une énigme et un abîme que seul le Christ illumine et sauve.
Voilà ce qui est important: un homme qui est éloigné
de Dieu est aussi éloigné de lui–même, et il ne peut se retrouver lui–même
qu'en rencontrant Dieu. Ainsi il arrive également à lui–même, à son vrai
moi, à sa vraie identité.
L'être humain – souligne ensuite Augustin dans "De civitate Dei"
(XII, 27) – est social par nature mais antisocial
par vice, et il est sauvé par le Christ, unique médiateur entre Dieu et
l'humanité et "voie universelle de la liberté et du salut", comme l'a répété
mon prédécesseur Jean–Paul II (Augustinum Hipponensem, 21):
hors de cette voie, qui n'a jamais fait défaut au genre humain – affirme
encore Augustin dans cette même œuvre – "personne n'a jamais trouvé la
liberté, personne ne la trouve, personne ne la trouvera"
(De civitate Dei, X, 32, 2). En tant qu'unique médiateur du
salut, le Christ est la tête de l'Eglise et il est uni à elle de façon
mystique au point qu'Augustin peut affirmer: "Nous sommes devenus le Christ.
En effet, s'il est la tête et nous les membres, l'homme total est lui et
nous" (In Iohannis evangelium tractatus, 21, 8).
Peuple de Dieu et maison de Dieu, l'Eglise, dans la vision augustinienne est
donc liée étroitement au concept de Corps du Christ, fondée sur la relecture
christologique de l'Ancien Testament et sur la vie sacramentelle centrée sur
l'Eucharistie, dans laquelle le Seigneur nous donne
son Corps et nous transforme en son Corps. Il est alors fondamental
que l'Eglise, Peuple de Dieu au sens christologique et non au sens
sociologique, soit véritablement inscrite dans le Christ, qui – affirme
Augustin dans une très belle page – "prie pour nous, prie en nous, est prié
par nous; prie pour nous comme notre prêtre, prie en nous comme notre chef,
est prié par nous comme notre Dieu: nous reconnaissons donc en lui notre
voix et en nous la sienne" (Enarrationes in Psalmos, 85,
1).
Dans la conclusion de la Lettre apostolique "Agustinum Hipponensem"
Jean–Paul II a voulu demander au saint lui–même ce qu'il avait à dire aux
hommes d'aujourd'hui et il répond tout d'abord avec les paroles qu'Augustin
confia dans une lettre dictée peu après sa conversion: "Il me semble que
l'on doive reconduire les hommes à l'espérance de trouver la vérité"
(Epistulae, 1, 1); cette vérité qui est le Christ
lui–même, le Dieu véritable, auquel est adressée l'une des plus belles et
des plus célèbres prières des "Confessiones" (X, 27, 38):
"Je t'ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je t'ai aimée
tard. Mais quoi! Tu étais au dedans, moi au dehors de moi–même; et c'est au
dehors que je te cherchais; et je poursuivais de ma laideur la beauté de tes
créatures. Tu étais avec moi, et je n'étais pas avec toi; retenu loin de toi
par tout ce qui, sans toi, ne serait que néant. Tu m'appelles, et voilà que
ton cri force la surdité de mon oreille; ta splendeur rayonne, elle chasse
mon aveuglement; ton parfum, je le respire, et voilà que je soupire pour
toi; je t'ai goûté, et me voilà dévoré de faim et de soif; tu m'as touché,
et je brûle du désir de ta paix".
Voilà, Augustin a rencontré Dieu et tout au long de sa vie, il en a fait
l'expérience au point que cette réalité – qui est avant tout la rencontre
avec une Personne, Jésus – a changé sa vie, comme elle change celle de tous
ceux, femmes et hommes, qui de tous temps ont la grâce de le rencontrer.
Prions afin que le Seigneur nous donne cette grâce et
nous permette de trouver sa paix.
4. "L’histoire, c’est la lutte entre deux amours…"
Mercredi 20 février 2008
Chers frères et sœurs, après la pause des exercices spirituels de la semaine
dernière nous revenons aujourd'hui à la grande figure de saint Augustin,
duquel j'ai déjà parlé à plusieurs reprises dans les catéchèses du mercredi.
C'est le Père de l'Eglise qui a laissé le plus grand nombre d'œuvres, et
c'est de celles-ci que j'entends aujourd'hui brièvement parler. Certains des
écrits d'Augustin sont d'une importance capitale, et pas seulement pour
l'histoire du christianisme, mais pour la formation de
toute la culture occidentale: l'exemple le plus clair sont les "Confessiones",
sans aucun doute l'un des livres de l'antiquité chrétienne le plus lu
aujourd'hui encore. Comme différents Pères de l'Eglise des premiers siècles,
mais dans une mesure incomparablement plus vaste, l'Evêque d'Hippone a en
effet lui aussi exercé une influence étendue et persistante, comme il
ressort déjà de la surabondante traduction manuscrite de ses œuvres, qui
sont vraiment très nombreuses.
Il les passa lui-même en revue quelques années avant de mourir dans les "Retractationes"
et, peu après sa mort, celles-ci furent soigneusement enregistrées dans l'"Indiculus",
la liste ajouté par son fidèle ami Possidius à la biographie de saint
Augustin, "Vita Augustini". La liste des œuvres d'Augustin fut réalisée avec
l'intention explicite d'en conserver la mémoire alors que l'invasion vandale
se répandait dans toute l'Afrique romaine et elle compte plus de mille trois
cents écrits, numérotés par leur auteur, ainsi que d'autres "que l'on ne
peut pas numéroter, car il n'y a placé aucun numéro". Evêque d'une ville
voisine, Possidius dictait ces paroles précisément à Hippone – où il s'était
réfugié et où il avait assisté à la mort de son ami – et il se basait
presque certainement sur le catalogue de la bibliothèque personnelle
d'Augustin. Aujourd'hui, plus de trois cents lettres ont survécu à l'Evêque
d'Hippone et presque six cents homélies, mais à l'origine ces dernières
étaient beaucoup plus nombreuses, peut-être même entre trois mille et quatre
mille, fruit de quarante années de prédication de l'antique rhéteur qui
avait décidé de suivre Jésus et de parler non plus aux
grandes cours impériales, mais à la simple population d'Hippone.
Et encore ces dernières années, la découverte d'un groupe de lettres et de
plusieurs homélies a enrichi notre connaissance de ce grand Père de
l'Eglise. "De nombreux livres – écrit Possidius – furent composés par lui et
publiés, de nombreuses prédications furent tenues à l'église, transcrites et
corrigées, aussi bien pour réfuter les divers hérétiques que pour
interpréter les Saintes Ecritures, en vue de l'édification de saints fils de
l'Eglise. Ces œuvres – souligne son ami Evêque – sont si nombreuses que
difficilement un érudit a la possibilité de les lire et d'apprendre à les
connaître" (Vita Augustini, 18, 9).
Parmi la production d'Augustin – plus de mille publications subdivisées en
écrits philosophiques, apologétiques, doctrinaux, moraux, monastiques,
exégétiques, anti-hérétiques, en plus des lettres et des homélies –
ressortent plusieurs oeuvres exceptionnelles de grande envergure théologique
et philosophique. Il faut tout d'abord rappeler les "Confessiones"
susmentionnées, écrites en treize livres entre 397 et 400 pour louer Dieu.
Elles sont une sorte d'autobiographie sous forme d'un
dialogue avec Dieu. Ce genre littéraire reflète précisément la vie de saint
Augustin, qui était une vie qui n'était pas refermée sur elle, dispersée en
tant de choses, mais vécue substantiellement comme un dialogue avec Dieu, et
ainsi une vie avec les autres. Le titre "Confessiones" indique déjà la
spécificité de cette autobiographie. Ce mot "confessiones", dans le latin
chrétien développé par la tradition des Psaumes, possède deux
significations, qui toutefois se recoupent. "Confessiones" indique, en
premier lieu, la confession des propres faiblesses, de la misère des péchés;
mais, dans le même temps, confessiones signifie louange de Dieu,
reconnaissance à Dieu. Voir sa propre misère à la lumière de Dieu devient
louange à Dieu et action de grâce, car Dieu nous aime et nous accepte, nous
transforme et nous élève vers lui-même. Sur ces "Confessiones" qui
eurent un grand succès déjà pendant la vie de saint Augustin, il a lui-même
écrit: "Elles ont exercé sur moi une profonde action alors que je les
écrivais et elles l'exercent encore quand je les relis. Il y a de nombreux
frères à qui ces œuvres plaisent" (Retractationes, II, 6):
et je dois dire que je suis moi aussi l'un de ces
"frères". Et grâce aux Confessiones nous pouvons suivre pas à pas le
chemin intérieur de cet homme extraordinaire et passionné de Dieu. Moins
connues, mais tout aussi importantes et originales sont les "Retractationes",
composées en deux livres autour de 427, dans lesquelles saint Augustin,
désormais âgé, accomplit une œuvre de "révision" (retractatio) de toute son
œuvre écrite, laissant ainsi un document littéraire original et précieux,
mais également un enseignement de sincérité et d'humilité intellectuelle.
Le "De civitate Dei" – une œuvre imposante et décisive pour le développement
de la pensée politique occidentale et pour la théologie chrétienne de
l'histoire – fut écrit entre 413 et 426 en vingt-deux livres. L'occasion
était le sac de Rome accompli par les Goths en 410. De nombreux païens
encore vivants, mais également de nombreux chrétiens, avaient dit: Rome est
tombée, à présent le Dieu chrétien et les apôtres ne peuvent pas protéger la
ville. Pendant la présence des divinités païennes, Rome était "caput mundi",
la grande capitale, et personne ne pouvait penser qu'elle serait tombée
entre les mains des ennemis. A présent, avec le Dieu chrétien, cette grande
ville n'apparaissait plus sûre. Le Dieu des chrétiens ne protégeait donc
pas, il ne pouvait pas être le Dieu auquel se confier. A cette objection,
qui touchait aussi profondément le cœur des chrétiens, saint Augustin répond
par cette œuvre grandiose, le "De civitate Dei", en clarifiant ce que nous
devons attendre ou pas de Dieu, quelle est la relation entre le domaine
politique et le domaine de la foi, de l'Eglise. Aujourd'hui aussi, ce livre
est une source pour bien définir la véritable laïcité et la compétence de
l'Eglise, la grande véritable espérance que nous donne la foi.
Ce grand livre est une présentation de l'histoire de l'humanité gouvernée
par la Providence divine, mais actuellement divisée par deux amours.
Et cela est le dessein fondamental, son interprétation
de l'histoire, qui est la lutte entre deux amours: amour de soi
"jusqu'à l'indifférence pour Dieu", et amour de Dieu "jusqu'à l'indifférence
pour soi" (De civitate Dei, XIV, 28),
à la pleine liberté de soi pour les autres dans la
lumière de Dieu. Cela, donc, est peut-être le plus grand livre de saint
Augustin, d'une importance qui dure jusqu'à aujourd'hui. Tout aussi
important est le "De Trinitate", une œuvre en quinze livres sur le noyau
principal de la foi chrétienne, écrite en deux temps: entre 399 et 412 pour
les douze premiers livres, publiés à l'insu d'Augustin, qui vers 420 les
compléta et revit l'œuvre tout entière. Il réfléchit ici sur le visage de
Dieu et cherche à comprendre ce mystère du Dieu qui est unique, l'unique
créateur du monde, de nous tous, et toutefois, précisément ce Dieu unique
est trinitaire, un cercle d'amour. Il cherche à comprendre le mystère
insondable: précisément l'être trinitaire, en trois Personnes, est la plus
réelle et la plus profonde unité de l'unique Dieu. Le "De doctrina
Christiana" est, en revanche, une véritable introduction culturelle à
l'interprétation de la Bible et en définitive au christianisme lui-même, qui
a eu une importance décisive dans la formation de la culture occidentale.
Malgré toute son humilité, Augustin fut
certainement conscient de son envergure intellectuelle. Mais pour lui, il
était plus important d'apporter le message chrétien
aux simples, plutôt que de faire des œuvres de grande envergure théologique.
Cette profonde intention, qui a guidé toute sa vie, ressort d'une lettre
écrite à son collège Evodius, où il communique la décision de suspendre pour
le moment la dictée des livres du "De Trinitate", "car ils sont trop
difficiles et je pense qu'ils ne pourront être compris que par un petit
nombre; c'est pourquoi il est plus urgent d'avoir des textes qui, nous
l'espérons, seront utiles à un grand nombre" (Epistulae,
169, 1, 1). Il était donc plus utile pour
lui de communiquer la foi de manière compréhensible à tous, plutôt que
d'écrire de grandes œuvres théologiques. La responsabilité perçue
avec acuité à l'égard de la divulgation du message chrétien est ensuite à
l'origine d'écrits tels que le "De catechizandis rudibus", une théorie et
également une pratique de la catéchèse, ou le "Psalmus contra partem Donati".
Les donatistes étaient le grand problème de l'Afrique
de saint Augustin, un schisme volontairement africain. Ils affirmaient: la
véritable chrétienté est africaine. Ils s'opposaient à l'unité de l'Eglise.
Le grand Evêque a lutté contre ce schisme pendant toute sa vie, cherchant à
convaincre les donatistes que ce n'est que dans l'unité que l'africanité
peut également être vraie. Et pour se faire comprendre des gens simples, qui
ne pouvaient pas comprendre le grand latin du rhéteur, il a dit: je dois
aussi écrire avec des fautes de grammaire, dans un latin très simplifié. Et
il l'a fait surtout dans ce "Psalmus", une sorte de poésie simple contre les
donatistes, pour aider tous les gens à comprendre que ce n'est que dans
l'unité de l'Eglise que se réalise réellement pour tous notre relation avec
Dieu et que grandit la paix dans le monde.
Dans cette production, destinée à un plus vaste public, revêt une importance
particulière le grand nombre des homélies souvent prononcées de manière
improvisée, transcrites par les tachygraphes au cours de la prédication et
immédiatement mises en circulation. Parmi celles-ci, ressortent les très
belles "Enarrationes in Psalmos", fréquemment lues au moyen-âge. C'est
précisément la pratique de la publication des milliers d'homélies d'Augustin
– souvent sans le contrôle de l'auteur – qui explique leur diffusion et leur
dispersion successive, mais également leur vitalité. En effet, en raison de
la renommée de leur auteur, les prédications de l'Evêque d'Hippone devinrent
immédiatement des textes très recherchés et servirent de modèles, adaptés à
des contextes toujours nouveaux.
La tradition iconographique, déjà visible dans une fresque du Latran
remontant au VI siècle, représente saint Augustin avec un livre à la main,
certainement pour exprimer sa production littéraire, qui influença tant la
mentalité et la pensée des chrétiens, mais aussi pour exprimer également son
grand amour pour les livres, pour la lecture et la connaissance de la grande
culture précédente. A sa mort il ne laissa rien, raconte Possidius, mais "il
recommandait toujours de conserver diligemment pour la postérité la
bibliothèque de l'église avec tous les codex", en particulier ceux de ses
œuvres. Dans celles-ci, souligne Possidius, Augustin est "toujours vivant"
et ses écrits sont bénéfiques à ceux qui les lisent, même si, conclut-il,
"je crois que ceux qui purent le voir et l'écouter quand il parlait en
personne à l'église, ont pu davantage tirer profit de son contact, et
surtout ceux qui parmi les fidèles partagèrent sa vie quotidienne"
(Vita Augustini, 31). Oui, il aurait été
beau pour nous aussi de pouvoir l'entendre vivant. Mais il est réellement
vivant dans ses écrits, il est présent en nous et ainsi nous voyons aussi la
vitalité permanente de la foi pour laquelle il a donné toute sa vie.
5. "Nous avons besoin de nous convertir
constamment..."
Mercredi 27 février 2008
Chers frères et sœurs, avec la rencontre d'aujourd'hui je voudrais conclure
la présentation de la figure de saint Augustin. Après nous être arrêtés sur
sa vie, sur ses œuvres et plusieurs aspects de sa pensée, je voudrais
revenir aujourd'hui sur son itinéraire intérieur, qui en a fait l'un des
plus grands convertis de l'histoire chrétienne. J'ai consacré une réflexion
à cette expérience particulière au cours du pèlerinage que j'ai accompli à
Pavie l'année dernière pour vénérer la dépouille mortelle de ce Père de
l'Eglise. De cette façon, j'ai voulu lui exprimer l'hommage de toute
l'Eglise catholique, mais également rendre visible ma dévotion personnelle
et ma reconnaissance à l'égard d'une figure à laquelle je me sens
profondément lié, en raison du rôle qu'elle a joué dans ma vie de
théologien, de prêtre et de pasteur.
Aujourd'hui encore, il est possible de reparcourir la vie de saint Augustin
en particulier grâce aux Confessiones, écrites en louange à Dieu, et qui
sont à l'origine de l'une des formes littéraires les plus spécifiques de
l'Occident, l'autobiographie, c'est-à-dire l'expression personnelle de la
conscience de soi. Eh bien, quiconque approche ce livre extraordinaire et
fascinant, beaucoup lu aujourd'hui encore, s'aperçoit facilement que la
conversion d'Augustin n'a pas eu lieu à l'improviste et n'a pas été
pleinement réalisée dès le début, mais que l'on peut plutôt la définir comme
un véritable et propre chemin, qui reste un modèle pour chacun de nous. Cet
itinéraire atteint bien sûr son sommet avec la conversion et ensuite avec le
baptême, mais il ne se conclut pas lors de cette veillée pascale de l'année
387, lorsqu'à Milan le rhéteur africain fut baptisé par l'Evêque Ambroise.
Le chemin de conversion d'Augustin continua en effet humblement jusqu'à la
fin de sa vie, si bien que l'on peut vraiment dire que ses différentes
étapes – on peut facilement en distinguer trois – sont une unique grande
conversion.
Saint Augustin a été un chercheur passionné de la vérité: il l'a été dès le
début et ensuite pendant toute sa vie. La première étape de son chemin de
conversion s'est précisément réalisée dans l'approche progressive du
christianisme. En réalité, il avait reçu de sa mère Monique, à laquelle il
resta toujours très lié, une éducation chrétienne et, bien qu'il ait vécu
pendant ses années de jeunesse une vie dissipée, il ressentit toujours une
profonde attraction pour le Christ, ayant bu l'amour pour le nom du Seigneur
avec le lait maternel, comme il le souligne lui-même (cf.
Confessiones, III, 4, 8). Mais la philosophie également, en
particulier d'inspiration platonicienne, avait également contribué à le
rapprocher ultérieurement du Christ en lui manifestant l'existence du Logos,
la raison créatrice. Les livres des philosophes lui
indiquaient qu'il y d'abord la raison, dont vient ensuite tout le monde,
mais ils ne lui disaient pas comment rejoindre ce Logos,
qui semblait si loin. Seule la lecture des
lettres de saint Paul, dans la foi de l'Eglise catholique, lui révéla
pleinement la vérité. Cette expérience fut synthétisée par Augustin dans
l'une des pages les plus célèbres de ses "Confessiones": il raconte que,
dans le tourment de ses réflexions, s'étant retiré dans un jardin, il
entendit à l'improviste une voix d'enfant qui répétait une cantilène, jamais
entendue auparavant: "tolle, lege, tolle, lege", prends, lis, prends, lis
(VII, 12, 29). Il se rappela alors de la
conversion d'Antoine, père du monachisme, et avec attention il revint au
codex de Paul qu'il tenait quelques instants auparavant entre les mains, il
l'ouvrit et son regard tomba sur la lettre aux Romains, où l'Apôtre exhorte
à abandonner les œuvres de la chair et à se revêtir du Christ
(13, 13-14). Il avait
compris que cette parole, à ce moment, lui était personnellement adressée,
provenait de Dieu à travers l'Apôtre et lui indiquait ce qu'il fallait faire
à ce moment. Il sentit ainsi se dissiper les ténèbres du doute et il
se retrouva finalement libre de se donner entièrement au Christ: "Tu avais
converti mon être à toi", commente-t-il (Confessiones,
VIII, 12, 30). Ce fut la première conversion décisive.
Le rhéteur africain arriva à cette étape fondamentale de son long chemin
grâce à sa passion pour l'homme et pour la vérité, passion qui le mena à
chercher Dieu, grand et inaccessible. La foi en Christ lui fit comprendre
que le Dieu, apparemment si lointain, en réalité ne l'était pas. En effet,
il s'était fait proche de nous, devenant l'un de nous. C'est dans ce sens
que la foi en Christ a porté à son accomplissement la longue recherche
d'Augustin sur le chemin de la vérité. Seul un Dieu
qui s'est fait "tangible", l'un de nous, était finalement un Dieu que l'on
pouvait prier, pour lequel et avec lequel on pouvait vivre. Il s'agit
d'une voie à parcourir avec courage et en même temps avec humilité, en étant
ouvert à une purification permanente dont chacun de nous a toujours besoin.
Mais avec cette Veillée pascale de 387, comme nous l'avons dit, le chemin
d'Augustin n'était pas conclu. De retour en Afrique et ayant fondé un petit
monastère, il s'y retira avec quelques amis pour se consacrer à la vie
contemplative et à l'étude. C'était le rêve de sa vie.
A présent, il était appelé à vivre totalement pour la vérité, avec la
vérité, dans l'amitié du Christ qui est la vérité. Un beau rêve qui
dura trois ans, jusqu'à ce qu'il soit, malgré lui, consacré prêtre à Hippone
et destiné à servir les fidèles, en continuant certes à vivre avec le Christ
et pour le Christ, mais au service de tous. Cela lui
était très difficile, mais il comprit dès le début que ce n'est qu'en vivant
pour les autres, et pas seulement pour sa contemplation privée, qu'il
pouvait réellement vivre avec le Christ et pour le Christ. Ainsi,
renonçant à une vie uniquement de méditation, Augustin apprit, souvent avec
difficulté, à mettre à disposition le fruit de son intelligence au bénéfice
des autres. Il apprit à communiquer sa foi aux personnes simples et à vivre
ainsi pour elles, dans ce qui devint sa ville, accomplissant sans se lasser
une activité généreuse et difficile, qu'il décrit ainsi dans l'un de ses
très beaux sermons: "Sans cesse prêcher, discuter, reprendre, édifier, être
à la disposition de tous – c'est une lourde charge, un grand poids, une
immense fatigue" (Serm. 339, 4).
Mais il prit ce poids sur lui, comprenant que
précisément ainsi il pouvait être plus proche du Christ. Comprendre que l'on
arrive aux autres avec simplicité et humilité, telle fut sa véritable
deuxième conversion.
Mais il y a une dernière étape du chemin d'Augustin, une troisième
conversion: celle qui le mena chaque jour de sa vie à demander pardon à
Dieu. Il avait tout d'abord pensé qu'une fois baptisé,
dans la vie de communion avec le Christ, dans les Sacrements, dans la
célébration de l'Eucharistie, il serait arrivé à la vie proposée par le
Discours sur la montagne: à la perfection donnée dans le baptême et
reconfirmée dans l'Eucharistie. Dans la dernière partie de sa vie, il
comprit que ce qu'il avait dit dans ses premières prédications sur le
Discours de la montagne – c'est-à-dire ce que nous à présent, en tant que
chrétiens, nous vivons constamment cet idéal – était erroné. Seul le Christ
lui-même réalise vraiment et complètement le Discours de la montagne. Nous
avons toujours besoin d'être lavés par le Christ, qu'il nous lave les pieds
et qu'il nous renouvelle. Nous avons besoin d'une conversion permanente.
Jusqu'à la fin nous avons besoin de cette humilité qui reconnaît que nous
sommes des pécheurs en chemin, jusqu'à ce que le Seigneur nous donne la main
définitivement et nous introduise dans la vie éternelle. Augustin est mort
dans cette dernière attitude d'humilité, vécue jour après jour.
Cette attitude de profonde humilité devant l'unique Seigneur Jésus le
conduisit à l'expérience de l'humilité également intellectuelle. En effet,
au cours des dernières années de sa vie, Augustin, qui est l'une des plus
grandes figures de l'histoire de la pensée, voulut soumettre à un examen
critique clairvoyant toutes ses très nombreuses œuvres. C'est ainsi que sont
nées les "Retractationes" (révisions), qui insèrent de cette façon sa pensée
théologique, vraiment grande, dans la foi humble et sainte de celle qu'il
appelle simplement par le nom de Catholica, c'est-à-dire l'Eglise. "J'ai
compris – écrit-il précisément dans ce livre très original
(I, 19, 1-3) – qu'une seule personne est
véritablement parfaite et que les paroles du Discours de la montagne ne se
sont totalement réalisées que dans une seule personne: en Jésus Christ
lui-même. En revanche, toute l'Eglise – nous tous, y compris les apôtres –
doit prier chaque jour: pardonne nous nos offenses, comme nous pardonnons
aussi à ceux qui nous ont offensés".
Converti au Christ, qui est vérité et amour, Augustin l'a suivi pendant
toute sa vie et il est devenu un modèle pour chaque être humain, pour nous
tous, à la recherche de Dieu. C'est pourquoi j'ai voulu conclure mon
pèlerinage à Pavie en remettant idéalement à l'Eglise et au monde, devant la
tombe de ce grand amoureux de Dieu, ma première Encyclique, intitulée "Deus
Caritas est". Celle-ci doit en effet beaucoup à la pensée de
saint Augustin, en particulier dans sa première partie. Aujourd'hui aussi,
comme à son époque, l'humanité a besoin de connaître et surtout de vivre
cette réalité fondamentale: Dieu est amour et la rencontre avec lui est la
seule réponse aux inquiétudes du cœur humain. Un cœur qui est habité par
l'espérance, peut-être encore obscure et inconsciente chez beaucoup de nos
contemporains, mais qui, pour nous chrétiens, nous ouvre déjà à l'avenir, à
tel point que saint Paul a écrit que: "Nous avons été sauvés, mais c'est en
espérance" (Rm 8, 24). J'ai voulu consacrer ma deuxième Encyclique,
"Spe Salvi", à l'espérance; elle doit elle aussi beaucoup à
Augustin et à sa rencontre avec Dieu.
Dans un très beau texte, saint Augustin définit la prière comme l'expression
du désir et il affirme que Dieu répond en élargissant notre cœur vers Lui.
Quant à nous, nous devons purifier nos désirs et nos espérances pour
accueillir la douceur de Dieu (cf. In Ioannis, 4, 6).
En effet, celle-ci est la seule qui nous sauve, en nous ouvrant également
aux autres. Prions donc pour que dans notre vie il nous soit donné chaque
jour de suivre l'exemple de ce grand converti, en rencontrant comme lui à
chaque moment de notre vie le Seigneur Jésus, l'unique
qui nous sauve, qui nous purifie et nous donne la vraie joie, la vraie vie.
Le 7 mars 2007, Benoît XVI a commencé son cycle d’audiences générales du
mercredi consacrées aux Pères de l’Eglise. Pour les consulter ►
Catéchèses 2008
Sources :
La chiesa.it
Ce document est destiné à l'information; il ne constitue pas
un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 11.03.2008 -
T/Eglises |