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Benoît XVI : quelques joyaux du parlé
araméen de Jésus
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Le 09 mars 2023 -
(E.S.M.)
- Les paroles, rapportées par le Nouveau Testament grec en
araméen, langue maternelle de Jésus, sont particulièrement
importantes pour retrouver la manière de s'exprimer originelle de
Jésus. Elles surprenaient tellement les auditeurs par leur nouveauté
et définissaient si bien l'originalité et la singularité du Maître,
qu'elles furent retenues telles quelles ; grâce à elles, c'est comme
si nous entendions toujours encore le Maître parler avec sa propre
voix.
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Abba Père -
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2) « Le Fils ».
Du concept de « Fils de Dieu » ainsi défini, il faut
distinguer absolument le titre que Jésus se donne en se désignant comme «
le Fils ». Ce dernier mot a une autre histoire et appartient à un
autre vocabulaire ; il appartient au langage énigmatique des paraboles, dont
Jésus se servait à la suite des prophètes et des Maîtres de sagesse
d'Israël. D'autre part, ce mot n'est pas destiné à la proclamation à
l'extérieur, il est réservé au cercle très intime des disciples de Jésus.
Son véritable lieu d'origine est à chercher probablement dans la vie de
prière de Jésus; il correspond au mot « Abba »
par lequel Jésus s'adresse de façon toute nouvelle à Dieu20.
Joachim Jeremias a montré par des analyses rigoureuses que les paroles,
rapportées par le Nouveau Testament grec en araméen,
langue maternelle de Jésus, sont particulièrement importantes
pour retrouver la manière de s'exprimer originelle de Jésus. Elles
surprenaient tellement les auditeurs par leur nouveauté et définissaient si
bien l'originalité et la singularité du Maître, qu'elles furent retenues
telles quelles ; grâce à elles, c'est comme si nous
entendions toujours encore le Maître parler avec sa propre voix.
Parmi ces quelques joyaux, où la
communauté primitive nous a conservé, sans le traduire, le parler araméen de
Jésus, y percevant de façon particulièrement frappante Jésus lui-même,
figure l'apostrophe Abba (Père). Ce mot se distingue de
l'appellation « Père » déjà possible dans l'Ancien Testament, par le fait
qu'il représente une formule de relations intimes (on peut le comparer au
mot « papa », bien que Abba soit un terme plus relevé)
21
; le caractère d'intimité, qui lui était propre, empêchait le Judaïsme de
l'appliquer à Dieu ; l'homme ne pouvait prétendre
approcher Dieu d'aussi près. Que Jésus ait
prié ainsi, qu'il se soit servi de ce mot pour traduire ses rapports avec
Dieu, qu'il ait exprimé par là une nouvelle forme d'intimité avec Dieu, qui
ne convenait qu'à lui seul, voilà ce que la chrétienté primitive a voulu
retenir en conservant le mot dans sa sonorité originelle.
Or, comme nous l'avons déjà indiqué, cette formule de prière
trouve son correspondant approprié dans la désignation de «
Fils » que Jésus s'est
donnée à lui-même. Les deux ensemble expriment la nature particulière
de la prière de Jésus, la conscience qu'il avait de Dieu, et dans laquelle,
de façon fort discrète sans doute, il permettait à ses amis les plus intimes
de plonger leur regard. Si, comme nous l'avons constaté, le titre de « fils
de Dieu » est emprunté au messianisme juif, et constitue une expression
abondamment chargée d'histoire et de théologie, nous avons ici quelque chose
de tout à fait différent, d'infiniment plus simple et en même temps
d'infiniment plus personnel et plus profond.
Nous percevons ici l'expérience de la prière de Jésus,
la proximité de Dieu, qui distingue sa relation à Dieu de celle de tous les
autres hommes ; cependant elle ne se veut pas exclusive, mais
vise à accueillir tous les autres dans cette relation privilégiée. Jésus
veut en quelque sorte les introduire dans sa propre attitude à l'égard de
Dieu, de telle sorte qu'en Lui et avec Lui ils puissent, comme Lui, dire à
Dieu Abba :
aucune distance ne doit plus les séparer désormais, ils doivent être inclus
dans cette intimité, qui est réalité en Jésus.
Ce titre de « Fils » que Jésus se donne à lui-même, et
que nous ne trouvons que rarement dans les Synoptiques (dans le cadre de
l'enseignement donné aux disciples), l'évangile de
Jean en fait le centre de la figure de Jésus qu'il nous présente.
Cela correspond tout à fait à la ligne générale de cet évangile qui met
l'accent beaucoup plus sur la réalité intérieure des choses. Le titre de «
Fils » devient le fil conducteur de la présentation qui est faite du
Seigneur; en même temps, grâce à la ligne générale de l'évangile, le sens du
mot est explicité selon toute sa portée. Comme nous avons déjà noté
l'essentiel à ce sujet dans le cadre de nos réflexions sur la doctrine
trinitaire, il suffira ici d'une brève indication, qui nous remettra en
mémoire les considérations faites plus haut.
Pour Jean, le nom de « Fils » donné à Jésus n'est pas
l'expression d'un pouvoir personnel que Jésus s'attribuerait, mais
l'expression de la relativité totale de son existence. Si Jésus est placé
entièrement dans cette catégorie, cela veut dire que son existence est
définie comme entièrement relative : elle n'est pas autre chose qu'un «
être-à-partir-de » et un «
être-pour », coïncidant précisément, dans cette
totale relativité, avec l'Absolu. Ainsi, le titre de « Fils » recouvre les
appellations qui désignent Jésus comme « la Parole
» et « l'Envoyé ». Si Jean décrit le
Seigneur avec la formule employée par Dieu dans Isaïe : «
C'est Moi », cela veut dire encore la même
chose, à savoir cette unité totale avec le « Je suis
», qui résulte du don total. Le cœur de cette christologie johannique du
Fils, dont nous avons montré plus haut les fondements dans les Synoptiques
et, à travers eux, dans le Christ historique (Abba),
est donc constitué exactement par ce qui nous était apparu dès le début
comme le point de départ de toute christologie : l'identité de l'œuvre et de
l'être, de l'action et de la personne, l'absorption totale de la personne
dans son œuvre, la coïncidence du faire avec la personne elle-même, qui ne
se réserve absolument rien mais qui se livre entièrement dans son œuvre.
De ce point de vue, l'on peut dire en fait que chez Jean, il
y a une « ontologisation », un retour à l'être au-delà de la phénoménalité
des simples faits. Il n'est plus simplement question de l'agir, du faire, de
la parole et de l'enseignement de Jésus; on constate plutôt maintenant que
sa doctrine, c'est, au fond, lui-même. Il est tout
entier Fils, parole, mission ; son agir atteint jusqu'au fond de son être,
est un avec Lui.
C'est justement cette unité de l'être et de l'agir qui fait son
originalité. Cette radicalisation de l'énoncé christologique, ce recours à
l'ontologie, ne signifient nullement, pour qui sait voir les choses dans
leurs rapports et leurs implications, un abandon des données antérieures; il
n'est pas question surtout de substituer à la christologie de service une
christologie triomphaliste, qui ne saurait plus que faire de l'homme
crucifié et du serviteur, pour inventer à nouveau, à la place, un mythe de
Dieu ontologique. Bien au contraire, celui qui a vraiment saisi le processus
doit reconnaître que les données antérieures ne sont comprises dans leur
profondeur que maintenant. Le fait d'être serviteur n'est plus présenté
comme une action, derrière laquelle la personne de Jésus resterait confinée
en elle-même; il pénètre toute l'existence de Jésus, de telle sorte que son
être lui-même est service. Et parce que précisément
cet être tout entier n'est que service, il est
être filial. En ce sens, c'est ici seulement que le changement des
valeurs, opéré par le christianisme, est arrivé à son terme ;
ici seulement devient pleinement clair que celui qui se met entièrement au
service des autres, qui s'engage dans le désintéressement total et la
dépossession de soi, qui devient
formellement désintéressement et dépossession, celui-là est l'homme
véritable, l'homme de l'avenir, où homme et Dieu se rejoignent.
Cela nous permet d'avancer d'un pas : le sens des dogmes de
Nicée et de Chalcédoine devient clair ; ils voulaient uniquement affirmer
cette identité du service et de l'être, dans laquelle apparaît au grand jour
tout le contenu de la relation « Abba - Fils ». Ces formulations
dogmatiques, avec leur christologie dite ontologique, ne sont pas dans le
prolongement d'idées mythiques de génération. Celui qui le prétend prouve
qu'il ne comprend rien ni à Chalcédoine, ni à la véritable signification de
l'ontologie,[ndlr :
Qu'est-ce que l'être ?] ni
même aux affirmations mythiques, qui s'y opposent. Ce n'est pas à partir
d'idées mythiques de génération que ces dogmes ont été
élaborés, mais à partir du témoignage johannique, qui lui-même est le simple
prolongement du dialogue de Jésus avec son Père, et de son «
être-pour » les hommes,
jusqu'au sacrifice de la croix.
Si l'on poursuit cette analyse, on n'aura pas de peine à voir
que « l'ontologie » du quatrième Évangile et des confessions de foi
anciennes renferme un actualisme beaucoup plus radical que tout ce que l'on
rencontre aujourd'hui sous l'étiquette d'actualisme. Je me contenterai d'un
seul exemple, d'une affirmation de Bultmann au sujet de la filiation divine
de Jésus : « De même que
εσχατολογική κοινότητα, la communauté
eschatologique, n'est réellement
κοινότητα
que comme événement, de même la seigneurie du
Christ, sa divinité, n'est toujours qu'événement22.
» Dans cette forme d'actualisme, le véritable être de l'homme Jésus
reste statiquement derrière l'événement de l' « être-Dieu » et de l' «
être-Seigneur »; il reste donc l'être d'un homme quelconque ; au fond, il
n'est pas affecté par l'événement, il n'est que le point fortuit où jaillit
l'étincelle, le point où il arrive que, dans l'écoute de la parole, la
rencontre avec Dieu devient chaque fois, de façon actuelle, réalité pour
quelqu'un. Et de même que l'être de Jésus reste statiquement derrière
l'événement, de même l'être de l'homme ne peut être touché par le divin que
dans la zone de l'événementiel, toujours à nouveau. Là aussi la rencontre
avec Dieu ne se réalise à chaque fois que dans l'éclair de l'événement,
l'être n'y a aucune part. Une telle théologie traduit, me semble-t-il, une
sorte de désespoir à l'égard de l'être, qui empêche d'espérer que l'être
lui-même puisse jamais devenir acte.
A l'encontre, la christologie de Jean
et des confessions de foi de l'Église va bien plus loin sans son
radicalisme, en reconnaissant l'être lui-même comme acte, et en disant :
Jésus est son œuvre. Il n'y a pas encore en plus, à l'arrière-plan,
un homme Jésus, qui en fait n'aurait pas été affecté.
L'être de Jésus est pure actualité des relations
« à partir-de
» et « pour ».
Et par le fait même que cet être n'est plus séparable
de son actualité, il coïncide avec Dieu ; il devient en même temps
l'homme exemplaire, l'homme de l'avenir, à travers lequel on peut percevoir
combien l'homme est encore l'être à venir, à réaliser, combien peu l'homme a
commencé d'être lui-même. Quand on a compris cela, on a perçu également
pourquoi la phénoménologie et les analyses existentiales, si utiles
soient-elles, ne sauraient suffire pour la christologie. Elles ne vont pas
assez profond, parce qu'elles ne touchent pas au domaine de l'être
véritable.
4) Voies de la christologie
I. THÉOLOGIE DE L'INCARNATION ET THÉOLOGIE DE LA CROIX
A partir de ces vues, nous pouvons maintenant aborder les
autres assertions fondamentales de la christologie qui restent encore à
élucider. Dans l'histoire de la foi chrétienne, la contemplation de Jésus a
été à l'origine de deux lignes de développement divergentes :
la théologie de l'incarnation, issue de la
pensée grecque et qui a dominé dans la tradition catholique de l'Orient et
de l'Occident, et la
théologie de la croix qui, à la suite de Paul
et des formes primitives de la foi chrétienne, s'est affirmée de façon
décisive dans la pensée de la Réforme. La première parle de l'être et
gravite autour du fait qu'un homme est Dieu, et par voie de conséquence, que
Dieu est homme ; ce fait prodigieux devient pour elle le point absolument
décisif. Devant cet événement, qui fait que Dieu et
l'homme sont un, que Dieu devient homme, tous les événements
particuliers qui ont suivi, rentrent dans l'ombre. En comparaison de cela,
ils ne sauraient être que secondaires ; cette
rencontre intime de Dieu et de l'homme apparaît comme l'événement décisif,
rédempteur, comme le véritable avenir de l'homme, vers lequel finalement
toutes les lignes doivent converger.
La théologie de la croix, par
contre, ne veut pas s'engager dans une telle ontologie ; au lieu de cela,
elle parle de l'événement ; elle suit le témoignage des origines, où l'on ne
se préoccupait pas encore de l'être, mais de l'agir de Dieu dans la croix et
la résurrection, qui a vaincu la mort et révélé Jésus comme le Seigneur et
l'Espérance de l'humanité. De ces deux points de départ résultent les
tendances différentes.
La théologie de l'incarnation tend à une vision
statique et optimiste. Le péché de l'homme apparaît facilement comme
un stade transitoire, d'importance assez secondaire. Ce qui est décisif dans
cette optique, ce n'est pas que l'homme soit en état de péché et doive être
guéri ; il s'agit de bien plus que d'une simple réparation du passé ;
l'important, c'est la progression vers l'union intime de l'homme et de Dieu.
La théologie de la croix, par contre, conduit plutôt à une conception
dynamique, actualiste, du christianisme,
avec une attitude critique à l'égard du monde ;
suivant cette conception, le christianisme n'est que la rupture qui se
produit, de façon discontinue et toujours nouvelle, dans la sécurité et la
certitude que l'homme met en lui-même et en ses institutions, y compris
l'Église.
Si l'on a quelque peu devant les yeux ces deux grandes formes
historiques de conception du christianisme, l'on ne sera pas tenté de faire
des synthèses simplistes. Dans ces deux structurations fondamentales du
christianisme en théologie de l'incarnation et en théologie de la croix, se
dessinent des polarités que l'on ne peut intégrer pleinement dans une
synthèse supérieure, sans perdre l'essentiel de chacune des deux ; elles
doivent rester présentes comme des polarités qui se corrigent mutuellement
et qui dans leur complémentarité renvoient au tout. Cependant nos réflexions
pourraient laisser entrevoir quelque chose comme l'unité ultime des deux
points de vue, l'unité qui rend possibles les deux en tant que polarités, et
qui les empêche de se disloquer parce que contradictoires. Nous avons
découvert, en effet, que l'être du Christ
(théologie de l'incarnation) est actualité, dépassement de soi, qu'il est
l'exode de la sortie de soi ; il n'est pas un être figé en lui-même, il est
l'acte d'être envoyé,
d'être Fils et de servir. Inversement,
cet agir n'est pas seulement agir, mais être, il atteint jusqu'aux
profondeurs de l'être, et coïncide avec lui. Cet être est exode,
transformation. Mais alors une christologie de
l'incarnation et de l'être bien comprise devra déboucher ici sur une
théologie de la croix et se confondre avec elle ; à l'inverse, une
théologie de la croix qui veut déployer toutes ses dimensions,
devra devenir christologie du Fils et de l'être.
II. CHRISTOLOGIE ET SOTÉRIOLOGIE
A partir des données ainsi acquises apparaît enfin la
cohésion interne qui existe sous une autre antithèse échafaudée par
l'histoire, une antithèse qui s'apparente d'ailleurs de très près à celle
que nous venons de considérer. Au cours de l'évolution historique de la foi
chrétienne, on a progressivement dissocié ce qu'on a pris l'habitude
d'appeler la « christologie » et la « sotériologie ».
Par christologie, l'on entendait la doctrine de l'être de Jésus ; cet
être, on l'a de plus en plus enfermé dans sa tour d'ivoire comme une
exception dans l'ordre ontologique ; on en a fait l'objet d'une spéculation
sur un cas extraordinaire, incompréhensible, concernant Jésus seul.
Par sotériologie, l'on
entendait la doctrine de la rédemption : après avoir examiné
séparément l'énigme ontologique de l'unité de l'homme et de Dieu en Jésus,
on s'interrogeait ensuite séparément sur ce que Jésus avait pu faire et sur
la façon dont les effets de son action nous atteignaient. En dissociant les
deux questions, en faisant de la personne et de son œuvre l'objet de
réflexions et de traités séparés, on aboutit à rendre incompréhensibles et
impossibles les deux. Il suffit de jeter un coup d'œil dans les manuels de
dogme, pour constater combien les théories dans les deux cas sont devenues
compliquées, parce qu'on avait oublié qu'il n'est pas possible de les
comprendre séparément. Qu'il me suffise de rappeler la
conception chrétienne courante de la rédemption. Elle repose sur ce
que l'on appelle la théorie de la satisfaction, élaborée par Anselme de
Cantorbéry au seuil du Moyen Age et qui détermina toujours plus
exclusivement la conscience occidentale. Même dans sa forme classique, elle
ne manque pas d'être unilatérale. Mais si on la considère sous la forme
schématisée que la conscience chrétienne commune s'est créée, alors elle
apparaît vraiment comme un mécanisme cruel, que nous avons de plus en plus
de mal à admettre.
Anselme de Cantorbéry (1033-1109 environ) s'était donné pour
but de déduire l'œuvre du Christ avec des raisons nécessaires (rationibus
necessariis), et de démontrer ainsi irréfutablement qu'il fallait que
cette œuvre se réalisât telle qu'elle s'est réalisée en fait.
Voici à grands traits sa pensée : par le péché de
l'homme, qui était dirigé contre Dieu, l'ordre de la justice a été lésé
d'une manière infinie, et Dieu a été offensé d'une manière infinie. Il y a,
derrière cette affirmation, l'idée que l'offense est à la mesure de celui
qui est offensé ; l'offense faite à un mendiant entraîne d'autres
conséquences que celle faite à un chef d'État. Le poids de l'offense dépend
de celui qui la subit. Dieu étant infini, l'offense qui lui est faite de la
part de l'humanité par le péché, a un poids infini. Le droit ainsi lésé doit
être rétabli, parce que Dieu est le Dieu de l'ordre et de la justice, il est
la justice même. Mais, vu la mesure de l'offense, une réparation infinie est
nécessaire. Or l'homme n'en est pas capable. Il peut offenser infiniment,
son pouvoir va jusque-là, mais il est incapable de fournir une réparation
infinie : ce que lui, être fini, donne, ne pourra jamais être que fini. Sa
puissance de destruction va plus loin que sa capacité de construire. Ainsi,
entre toutes les réparations que l'homme pourra tenter et l'étendue de sa
faute, il y aura toujours un abîme infini, qu'il ne pourra jamais surmonter
; tout geste de satisfaction ne peut que lui prouver son impuissance à
combler l'abîme infini qu'il a lui-même creusé.
L'ordre sera-t-il donc détruit pour toujours et l'homme
restera-t-il éternellement enfermé dans l'abîme de sa faute ? C'est ici
qu'Anselme en arrive à la figure du Christ. Sa réponse est la suivante :
Dieu lui-même efface l'injustice, mais non pas (comme
il le pourrait) par une simple amnistie, qui ne pourrait de toute façon
surmonter intrinsèquement ce qui s'est passé; l'infini lui-même se fait
homme et en tant qu'homme, appartenant à la race des offenseurs et possédant
néanmoins le pouvoir de réparation infinie, refusé aux simples hommes, il
fournit la satisfaction exigée. Ainsi la rédemption est œuvre de pure grâce,
en même temps que restauration de la justice. Anselme croyait avoir
apporté par là la réponse péremptoire à la difficile question cur Deus
homo, à la question du pourquoi de l'incarnation et de la croix ; sa
conception a marqué de façon déterminante le deuxième millénaire de la
chrétienté occidentale ; d'après elle, le Christ devait mourir en croix
pour réparer l'offense infinie qui avait été
faite, et restaurer ainsi l'ordre brisé.
Il ne faudrait pas nier que cette théorie ne contienne des
intuitions décisives, tant du point de vue biblique que du point de vue
humain en général ; si on a la patience d'en suivre quelque peu le
cheminement, on n'aura pas de peine à le constater. Sous ce rapport, elle
sera toujours digne de considération, en tant que tentative pour rassembler
les éléments particuliers de l'énoncé biblique en une vaste et complète
synthèse. Est-il difficile de voir qu'en dépit de toutes les notions
philosophiques et juridiques mises en œuvre ici, la vérité dominante reste
celle que la Bible exprime par le petit mot «
pour », qui signifie que nous autres hommes,
nous ne vivons pas seulement de Dieu, directement,
mais les uns des autres et finalement de Celui qui a vécu pour tous ?
Et qui ne verrait que par là reste nettement perceptible, dans le
schématisme delà théorie de la satisfaction, le souffle du thème biblique de
l'élection, selon lequel l'élection n'est pas un privilège pour celui qui
est élu mais l'appel à être pour les autres ? Elle est appel à ce «
pour », dans lequel l'homme se renie
courageusement, cesse de s'accrocher à lui-même, pour
risquer le saut dans l'infini, qui seul lui permet de se trouver lui-même.
Mais tout en reconnaissant ces aspects positifs, on ne pourra pas nier par
ailleurs que le système juridique humano-divin, si parfaitement logique,
élaboré par Anselme, ne déforme les perspectives et ne risque par sa logique
d'airain, de présenter Dieu sous un jour inquiétant. Il faudra revenir plus
longuement sur ce point, quand il sera question du sens de la croix. Qu'il
nous suffise pour l'instant d'indiquer que les choses se présentent tout
autrement, lorsqu'au lieu de dissocier l'œuvre et la personne de Jésus, on
prend conscience qu'en Jésus-Christ, il n'est pas question d'une œuvre
séparée de lui, ni d'une prestation que Dieu devrait exiger, parce qu'il
serait lui-même tenu de respecter l'ordre ; en Jésus — pour parler comme
Gabriel Marcel — ce qui est en jeu, ce n'est pas « l'avoir » de l'humanité,
mais son « être ». Et quelle différence de perspective aussi d'autre part,
lorsqu'on reprend l'idée paulinienne selon laquelle le Christ est le «
dernier homme » ( 1 Co 15,45),
l'homme définitif, qui introduit l'homme dans l'avenir qui est le sien, un
avenir qui consiste à ne pas être simplement homme, mais à être un avec
Dieu.
A suivre : LE
CHRIST, « LE DERNIER HOMME »
Notes :
20. Cela a été établi de manière convaincante par F. HAHN,
Christologische
Hoheitstitel, Göttingen, 3, 1966, pp. 319-333; - voir aussi l'important exposé
de J. JEREMIAS, Abba. Studien
zur neutestamentlichen Theologie und
Zeltgeschichte, Göttingen, 1966, pp. 15-67.
2l. J. JEREMIAS, op. cit., pp. 58-67. - Jeremias y corrige un peu sa
première opinion, suivant laquelle Abba serait un simple balbutiement
d'enfant : cf. Theologisches Wörterbuch zum NT, V, pp. 984 s; - l'idée
fondamentale demeure : «... Pour la sensibilité juive, il eût été irrévérencieux et donc impensable de s'adresser à Dieu avec ce mot familier.
C'était une chose nouvelle et inouïe que Jésus ait osé faite ce pas...
L'Abba de Jésus adressé a Dieu révèle le cœur de sa relation à Dieu. »
22. Glauben und Verstehen, II, Tübingen. 1952, p. 258.
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Sources :Texte original des écrits du Saint Père Benoit XVI -
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne
constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 09.03.2023
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