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Rire de Dieu ? Ce que le Pape n’a pas dit sur sa rencontre avec les
comiques
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Le 02 juillet.2024 -
E.S.M.
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L’inconnue sur la raison de
cette rencontre entre le Pape François et les comiques
n’est rien par rapport à une autre inconnue bien plus
sérieuse et profonde, celle sur le pourquoi « on peut
rire aussi de Dieu ». Parole au professeur Lugaresi.
S.M.
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Rire de Dieu ? Ce que le Pape n’a pas dit sur sa rencontre avec les comiques
Le 02 juillet 2024 -
E.S.M. -
Contribution externe. L’auteur de la lettre, Leonardo Lugaresi, est
un expert reconnu des Pères de l’Église.
L’événement auquel il fait référence, c’est la rencontre du 14 juin
dernier entre le Pape François et une centaine d’acteurs comiques issus de
quinze pays du monde, dont plusieurs célébrités.
L’invitation à cette rencontre a été une surprise pour tous les invités,
et le
discours lu par le Pape pour l’occasion n’a pas apporté de réponse,
comme en témoigne le
compte-rendu ironique publié le 24 juin dans le quotidien « Il Foglio »
par l’un des invités, Saverio Raimondo.
Mais l’inconnue sur la raison de cette rencontre entre le Pape François
et les comiques n’est rien par rapport à une autre inconnue bien plus
sérieuse et profonde, celle sur le pourquoi « on peut rire aussi de Dieu ».
Le Pape a répondu à cette question par une boutade, alors qu’au contraire
– écrit le professeur Lugaresi – il s’agit d’une question « théodramatique »
au plus haut degré qui a culminé dans le spectacle de Jésus sur la croix,
que « le peuple restait là à observer » (Luc 23, 36), qui en croyant au Fils
de Dieu, qui en le tournant en dérision.
La parole au professeur Lugaresi.
*
Cher M. Magister,
Votre dernier article, « Le
Pape François, superstar sur la scène mondiale », m’a donné l’envie
d’avancer une considération certes marginale mais peut-être utile pour
approfondir le problème que vous avez mis en évidence. Elle m’est suggérée
par la coïncidence dans la même journée de la double représentation de
François, d’abord avec les comiques réunis au Vatican et ensuite avec les
chefs d’État et de gouvernement du G7 dans les Pouilles le 14 juin dernier.
Le Pape a déclaré aux comiques : « Peut-on aussi rire de Dieu ? Certes,
et ce n’est pas un blasphème, on peut rire, comme on taquine et on plaisante
avec les personnes que nous aimons. […] On peut le faire mais sans blesser
les sentiments des croyants, et surtout des plus pauvres ». Que penser d’une
telle affirmation, certes bien intentionnée, et qui n’aura pas manqué de
susciter l’approbation enthousiaste du public qui l’écoutait ? Je dirais
qu’elle est vraie : le monde peut rire de Dieu, mais dans un sens beaucoup
plus profond, engageant et dramatique que ce que ne laisse entendre la
boutade aguichante de François.
L’ « homo religiosus » frémit d’horreur à la seule idée que l’on puisse
rire de Dieu : il sait que depuis toujours, Dieu est avant tout terrible et
que quand il se manifeste dans toute sa majesté, la seule alternative à la
terreur pour l’homme est la crainte révérencielle, un sentiment auquel fait
notamment écho l’auteur de la Lettre aux Hébreux quand il écrit : « Il est
redoutable de tomber entre les mains du Dieu vivant ! » (10, 31). Ce n’est
donc pas de Dieu que l’homme peut rire, mais plutôt de lui-même ; c’est Dieu
qui, au contraire, pourrait rire de l’homme et de sa misère ridicule.
C’est ce que faisaient, par exemple, les dieux de la Grèce antique pour
lesquels l’homme, comme le disait Platon dans « Les Lois », n’était qu’un « paignion »,
un jouet. Dans la bouche de Platon, il s’agit là d’une métaphore
valorisante, qui peut être déclinée sous des formes bien plus triviales et
moqueuses : je me rappelle, par exemple, le récit mythologique, rapporté par
Clément d’Alexandrie, qui rapporte comment la vieille Baubô avait arraché,
par une moquerie obscène, un sourire à Déméter qui portait le deuil de sa
fille Perséphone. Nous sommes les bouffons des dieux, et les païens
religieux ne pouvaient pas imaginer que nous fussions davantage, et c’est
cela que cet apologiste chrétien mettait en avance pour critiquer les
fondements même de ce culte.
Même dans la tradition philosophique, l’homme peut rire de lui, mais pas
de Dieu, apprenant à se regarder avec ironie, surtout quand il prend son
rôle trop au sérieux sur la scène du Théâtre du Monde. C’est pourquoi il rit
des puissants, comme du reste le fait le Dieu de la Bible du haut des
cieux : « Les rois de la terre se dressent, les grands se liguent entre eux
[…] Celui qui règne dans les cieux s’en amuse, le Seigneur les tourne en
dérision » (Psaume 2, 2a.4). Mais il rit également du philosophe lui-même,
qui tombe dans le trou parce qu’il regarde les étoiles, comme l’enseigne
l’antique anecdote de Thalès et la servante de Thrace (c’est encore Platon
qui le raconte). Ou encore de cette femme coquette à la beauté ternie par
les ans qui se farde pour paraître jeune et qui, ce faisant, pour citer un
passage de Luigi Pirandello, devient ridicule et pathétique à la fois.
Pouvoir, savoir et beauté, tels des idoles, ne sont pas à l’abri du rire des
hommes, y compris de l’homme religieux, qui de son côté pourra ironiser sans
fin sur les « professionnels du sacré » et de leurs rapports avec le divin,
un peu comme le faisait Caton, selon Cicéron, quand il disait s’émerveiller
du fait que deux haruspices, en se croisant, n’éclatent pas de rire en
pensant à leur métier.
Mais rire de Dieu, non, on ne plaisante ni avec Lui ni sur Lui. Je n’ose
donc penser à la réaction de nombreuses personnes religieuses de notre
époque s’ils entendaient de la bouche du pape que l’on peut rire de Dieu
« comme on taquine et on plaisante avec les personnes qu’on aime », et
ajouter que la seule limite serait de le faire « mais sans blesser les
sentiments religieux des croyants, et surtout des plus pauvres. » Ce qui, si
l’on y pense, d’un point de vue religieux rend la chose encore pire,
puisqu’elle manifeste une considération pour l’homme qu’elle refuse à Dieu.
Je crains que dans le chef des musulmans surtout, cela ne fasse que
confirmer que notre foi n’en est pas vraiment une et qu’au fond, nous sommes
des mécréants, dignes de leur mépris.
Il est vrai pourtant que tout change avec le Christ. L’incarnation, la
passion et la mort du Fils de Dieu constituent un événement culturellement
renversant que nous n’aurons jamais fini de métaboliser, parce qu’en eux,
Dieu se met en position de pouvoir être tourné en dérision par les hommes.
Donc, depuis ce moment, la question « peut-on rire de Dieu » reçoit en
effet une réponse affirmative sans que cette dernière n’ait cependant en
quoi que ce soit le caractère humoristique et léger de la plaisanterie
amicale ou familière à laquelle le Pape semble faire allusion, mais plutôt
au drame de la kénose divine (Philippiens 2, 7), sous la forme humiliante au
plus haut point de la risibilité de Dieu, c’est-à-dire de son exposition à
la moquerie de la part des hommes.
On peut rire de Dieu, au sens où les hommes ont reçu la possibilité de
faire, et ils l’ont d’ailleurs fait réellement. La première fois dans une
cour de Jérusalem, quand « les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans
la salle du Prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui
enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis, avec des
épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui
mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils
s’agenouillaient devant lui en disant : ‘Salut, roi des Juifs !’. Et, après
avoir craché sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la
tête. » (Matthieu 27, 27-30).
On ne réfléchit jamais assez sur le fait que dans le compte-rendu
chrétien de la passion et de la mort de Jésus, son sacrifice s’accomplit
dans le cadre de deux institutions fondamentales de la culture humaine, le
procès et le spectacle, opérant cependant en eux un renversement des rôles
paradoxal qui en change profondément le sens.
En effet, la mort du Christ est l’issue d’un procès pénal, dans lequel
c’est l’accusé et non le juge qui proclame la vérité. Le rôle de l’accusé,
et ensuite du condamné bien qu’innocent (ou parce qu’innocent), est pris par
le Fils de Dieu, c’est-à-dire par celui qui est le véritable juge de
l’histoire humaine. En outre, ce procès et cette mort sont également un
spectacle, une représentation théâtrale, tragique en soi, mais comme nous
l’avons vu, prompte à s’abaisser au registre comique d’une farce militaire
du genre de celle à laquelle les soldats de Pilate (ou d’Hérode, selon Luc)
soumettent Jésus.
Là encore, Dieu abandonne la place qui lui revient, c’est-à-dire celle du
spectateur divin qui, du haut des cieux, contemple le « theatrum mundi », et
se relègue au rôle de l’acteur. Acteur d’un drame salvifique dans lequel la
liberté de Dieu et la liberté de l’homme se rencontrent et luttent, dans une
« dramatique divine » (pour emprunter les mots de Hans Urs von Balthasar)
qui est très sérieuse mais aussi sans cesse susceptible de se transformer en
« ludus », c’est-à-dire en divertissement, sous les yeux d’un parterre de
spectateurs distraits, qui le regardent comme à la télévision, en avalant du
pop-corn. Il y a un commentaire fulgurant de Luc dans ce sens à propos de la
crucifixion et qui m’a toujours impressionné : « Le peuple restait là à
observer. » (23, 25).
Le Christ est donc le « véritable agoniste », comme l’appelle Clément
d’Alexandrie, qui vient dans le monde pour offrir aux hommes le seul
spectacle qui puisse les sauver, mais le sérieux terrible de son sacrifice
n’est en rien préservé de la contamination comique. Elle dépend des
spectateurs, elle dépend du monde : comme le dit magnifiquement Augustin,
« si c’est l’impiété qui regarde, c’est une occasion de raillerie ; si c’est
la foi, c’est un grand mystère ». À l’instar d’un acteur raté, le Fils de
Dieu s’expose à la possibilité de la raillerie, il prend également le risque
d’être traité comme le Jésus du tableau de James Ensor « l’entrée du Christ
à Bruxelles » [photo], qui me semble être la plus géniale représentation
picturale du christianisme dans le monde contemporain.
Dans une telle perspective, j’oserais affirmer que la dimension
martyrielle du christianisme, c’est-à-dire l’appel incessant des disciples
de Jésus à être ses témoins au sens pénal du terme, implique également
aujourd’hui de manière particulière le fait d’accepter de devenir la risée
du monde entier, comme le Christ a choisi de l’être, ainsi que le suggérait
l’apologie kierkegaardienne du clown et du village en flammes sur laquelle
s’ouvrait, il y a plus d’un siècle « l’Introduction
au christianisme » de
Joseph Ratzinger. L’homme qui témoigne de sa foi chrétienne au milieu des
hommes d’aujourd’hui « peut réellement avoir l’impression d’être un
bouffon », une relique du passé, mais il doit courir ce risque jusqu’au
bout.
Aujourd’hui, plus que jamais, être chrétien signifie donc accepter
également le « rôle ridicule » que le monde nous impose, tout en le défiant.
Donc, oui, le monde peut « rire de Dieu » et même de nous qui, à Sa suite,
nous exposons aux mêmes moqueries ; mais c’est justement la raison pour
laquelle, d’un point de vue chrétien, cela ne peut se réduire en un
sympathique éloge de l’humour, que tout le monde apprécie en Occident, et
qui ne blesse personne, ou pire en la promotion d’un « pote Christ
» comme
celui de « Catholicism Wow ! » repris par la satire « Dogma », un film qui a
vingt-cinq ans mais qui n’a rien perdu de son actualité.
Sur la grande scène du théâtre du monde, ce n’est pas ce rôle-là que le
chrétien doit endosser, qui qu’il soit, du Pape au dernier des fidèles
laïcs.
Leonardo Lugaresi.
Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l’hebdomadaire
L’Espresso.
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Sources
: diakonos.be-
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne
constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 02.07.2024
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