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Staline revit aujourd'hui au Kremlin. Une raison de plus pour une
relecture théologique du chef‑d'œuvre de Vassili Grossman
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Le 30 juillet 2026 -
E.S.M.
- Anne-Marie Pelletier, l'auteur de la suggestive
relecture de “Vie et destin” que nous reproduisons
ci-dessous, enseigne l'Écriture sainte et
l'herméneutique biblique à la Faculté Notre-Dame du
Collège des Bernardins à Paris. Elle a été la première
femme à recevoir le prix Ratzinger de théologie, en
2014.
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Staline revit aujourd'hui au Kremlin. Une raison de plus pour une
relecture théologique du chef‑d'œuvre de Vassili Grossman
Le 30 juillet 2026 -
E.S.M. - (s.m.) L'été est le temps des lectures. Et c'est à un grand livre de
littérature que Settimo Cielo consacre son dernier billet avant la trêve
estivale : “Vie et destin” de Vassili Grossman, dans la savante relecture qu'en
fait Anne-Marie Pelletier dans le dernier cahier de
Vita e Pensiero, la revue de l'Université Catholique de
Milan.
Vassili Grossman (1905 – 1964) était un Juif né à Berditchev, la ville
ukrainienne qui a reçu ces derniers jours la
visite de l'envoyé du pape Léon, l'archevêque et ministre des
Affaires étrangères du Vatican Richard Gallagher, fervent soutien de la
résistance de l'Ukraine face à l'agression russe.
La similitude est troublante — et Pelletier le fait remarquer — entre la
Russie de Vladimir Poutine et l'Union soviétique de Staline. Et Grossman, qui
fut dans sa jeunesse un partisan de la révolution communiste et correspondant de
guerre sur les fronts allant de Stalingrad à Berlin (voir la photo sous
copyright Alamy Stock Photo), avait finit par devenir très critique du régime de
Staline, ce qui lui valut d'être rapidement marginalisé, constamment menacé
d'une arrestation et empêché de publier les livres auxquels il s'était consacré.
En 1961, le KGB a saisi les copies manuscrites et dactylographiées des près
de mille pages de "Vie et destin". Grossman est mort trois ans plus tard, mais
une copie a miraculeusement réchappé à la destruction et est parvenue à Andreï
Sakharov, le grand physicien et héros de la dissidence, prix Nobel de la paix en
1975, arrêté à plusieurs reprises, qui parvint à la faire acheminer en Occident
et à en permettre la publication en 1980.
Anne-Marie Pelletier, l'auteur de la suggestive relecture de “Vie et destin”
que nous reproduisons ci-dessous, enseigne l'Écriture sainte et l'herméneutique
biblique à la Faculté Notre-Dame du Collège des Bernardins à Paris. Elle a été
la première femme à recevoir le
prix Ratzinger de théologie, en 2014.
*
Lire Vassili Grossman pour conforter l'espérance
par Anne-Marie Pelletier
Quelle nécessité peut-il y avoir à lire aujourd'hui Vassili Grossman ? Un
écrivain russe du siècle dernier, mort en 1964, dont une bonne partie de la vie
peut être qualifiée de « soviétique », dont l’inspiration plonge dans l’histoire
de deux totalitarismes, que l'on voudrait croire derrière nous. Et pourtant, la
grande surprise est que cette œuvre résonne immédiatement avec notre actualité.
Elle semblerait même avoir été écrite pour nous, tant l’ordre qui règne
aujourd’hui à Moscou reproduit trait pour trait celui de la Russie soviétique.
A ce titre, et pour commencer, Grossman nous aide à déchiffrer la logique de
la violence destructrice, qui s’est abattue depuis quatre années sur l’Ukraine
et qui menace désormais toute l’Europe. Mais, il y a plus à recevoir de lui, et
que l’on évoquera dans un second temps : il apporte ses appuis à la résistance
qu’il nous faut opposer au chantage du mal, qui tire de plus en plus nos
sociétés vers la désespérance et le nihilisme.
Soixante années de l’histoire soviétique
Pour mesurer cette actualité de Grossman, il faut rappeler brièvement
l’arrière-plan historique de son œuvre. Il est né en 1905, à Berditchev, dans
cette partie de l'Ukraine qui fut, jusqu'à la politique d'extermination nazie,
celle des shtetels, foyers villageois du judaïsme hassidique, aussi fervent que
son quotidien était misérable. Lui, appartient à une famille juive assimilée de
lettrés et de notables. Il commencera par un assentiment à la révolution
d'Octobre, plaçant en elle des attentes confiantes. Après des études de chimie
qui l'amènent à travailler un temps dans le Donbass, il finit par se consacrer
définitivement à la littérature.
Les temps sont mauvais. Les diktats du pouvoir contraignent de plus en plus
la vie culturelle. Le réalisme socialiste au service de la dictature du
prolétariat devient la norme qualifiante pour les écrivains dociles. Bon gré,
mal gré, Grossman se plie aux exigences du pouvoir. Jusqu'à la guerre, il
traverse avec prudence, mais sans déchirements de conscience, la vie d'une
société sous le joug de la terreur stalinienne. Durant les années 30, il voit
sans voir, dans les rues de Kiev, les cadavres ambulants des koulaks affamés par
Staline. Il se tire indemne de la Grande terreur des années 1936 – 1938 au prix,
il est vrai, d'une compromission qui hantera définitivement sa conscience. En
1941, il devient correspondant de guerre pour le journal “Krasnaja Zvezda”
(l'Etoile rouge). Il suivra ainsi les troupes russes sur les fronts les plus
sanglants, de Stalingrad à Treblinka, et jusqu’à Berlin.
C’est au terme de ces années d'épouvante, que « l'homme soviétique » va se
changer en lui en dénonciateur intrépide du mal incarné doublement dans les
totalitarismes soviétique et nazi. Dès l’automne de 1941, sa mère a été
assassinée par les troupes nazies entrant à Berditchev. Les mois suivants les
tueries vont se multiplier sur l'ensemble du territoire ukrainien, justifiant le
constat glaçant qu'il fera en 1945 dans “Le Livre noir” : « Désormais, il n'y
a plus de juifs en Ukraine ».
C'est précisément durant ces années que sa judéité oubliée s'impose de
nouveau à Grossman. L'expérience de cette histoire infernale touche sa personne
au plus profond et, naturellement, son œuvre où s'opère une césure fondamentale.
Le passé lui revient avec tout ce qu'il en a ignoré. L'horreur du stalinisme
devient une évidence. Cette clairvoyance va s'inscrire toujours plus
explicitement dans son œuvre, de sorte que la mort de Staline en 1953 survient
juste à temps pour le soustraire à l'arrestation.
C'est son roman “Vie et destin”, qui va incarner le travail de vérité auquel Grossman va se consacrer désormais. Participant de la tradition romanesque de
Guerre et paix, ce roman brasse les mémoires des années de guerre, tantôt en
ouvrant la focale au plus large, tantôt en ramenant au très minuscule de destins
individuels, où se tapit l'humanité en résistance. À partir de ce temps, rien
n'arrête plus l'exigence de vérité qui habite Grossman. C'est ainsi que “Vie et
destin” argumente la gémellité du nazisme et du soviétisme dans une scène
saisissante qui met en présence un chef de camp nazi et un vieux menchevik, son
prisonnier, sur le point d'être assassiné.
Même audace dans les pages de son dernier manuscrit, “Tout passe”, retraçant
l’histoire douloureuse du retour d'un prisonnier politique, un zek, qui vient
troubler le confort de son dénonciateur et de ses proches qui ont su tirer leur
épingle du jeu. Outre la dénonciation de Staline et de son précurseur Lénine, il
s’attaque à la mythologie de « l’âme russe » en complicité troublante avec la
servitude. Tout cela fait de lui un traitre absolu à la Cause. En 1961, les
manuscrits de “Vie et destin” sont saisis par le KGB. L’œuvre disparait dans les
entrailles de la Loubianka, pour deux cents ans, lui dit-on par dérision. Il
mourra trois ans plus tard, en paria, sans voir la publication de cette œuvre
à laquelle il tenait tant.
Temps d'hier et temps d'aujourd'hui
C'est ce temps d'hier, qui est réhabilité, réactualisé aujourd’hui au
Kremlin, et qui est désormais le présent soviétique du 21ème
siècle. Depuis l’an 2000, le passé n’a cessé de faire retour par la volonté d’un
chef formé à l’école du KGB, qui tient la chute de l'URSS pour « la plus grande
catastrophe géopolitique du siècle dernier » (Discours à la nation, avril 2005).
Les institutions d’endoctrinement militaire de la jeunesse, qui forgèrent
« l'homme rouge », sont réactivées et imprègnent de bellicisme les écoliers dès
l'école maternelle. Les statues de Staline, naguère déboulonnées, ont retrouvé
leurs places. L’économie mentale du système totalitaire, mise en œuvre par le
parti bolchevique est recyclée à plein régime. L’Association Mémorial fondée par
Andreï Sakharov en 1989, qui documentait méticuleusement les traces des crimes
des années soviétiques et veillait sur des droits de l'homme toujours fragiles
en post-Union soviétique, a été dissoute en 2021.
Du côté de la religion, le changement n’est que de surface. La défense du
christianisme est lourdement invoquée aujourd’hui par les idéologues du Kremlin
avec l’appui de Kyrill, le patriarche de Moscou. En fait, la persécution
physique des personnes du siècle dernier est perversement relayée par
l’enrôlement de l’Eglise orthodoxe russe au service de la politique criminelle
de l’Etat, qui n’est qu’une inversion grimaçante du christianisme. Terrible
imposture. On conçoit en tout cas que cette conjoncture fasse de l'œuvre de Grossman un puissant analyseur critique des réalités de notre présent.
Lire Grossman contre le nihilisme
Mais c'est autrement encore, et de façon aussi décisive, que cette œuvre doit
attirer notre attention. En effet, elle est un plaidoyer autant qu'une
dénonciation. Elle sert la confiance autant que la lucidité. Finalement, elle
est une défense obstinée des ressources de l'l'humanité, opposées à l'histoire
contemporaine qui a porté à son extrême le règne de l'inhumanité.
C'est là tout l’enjeu du thème de la « petite bonté » qui fixait naguère
l'attention du philosophe Emmanuel Levinas désignant Vie et destin comme un
« livre primordial ». Un personnage étrange du roman, un certain Ikonnikov – en
fait, le porte-parole de Grossman — est le chantre de cette bonté singulière,
facilement moquée par les esprits forts, et qui pourtant est l’ultime appui de
la confiance chez Grossman. Un chapitre entier, qui a pour titre les « Cahiers
d’Ikonnikov », expose les pensées de cet homme au profil de fol en Christ, qui
croupit dans un camp nazi, pour avoir porté secours à des femmes et des enfants
juifs et qui, auparavant, il a été le témoin halluciné des atrocités commises en
cette « terra nera » (T. Snyder) de l’extrême-Est européen.
Ikonnikov a parcouru les cercles de l'enfer, depuis la dékoulakisation,
jusqu'aux épouvantes de l'invasion nazie en Biélorussie. Face au Bien hautain,
et tellement ambigu, il plaide la cause d’une modeste bonté, sans apparat ni
prétention. La visibilité de cette petite bonté est fragile, c'est celle « d'une
vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui
passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la
bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d'un paysan qui
cache dans sa grange un vieillard juif ».
Le point décisif, qui concentre le paradoxe à accueillir, est que cette bonté
quasi invisible, qui se fond avec le quotidien de la vie, qui est si
manifestement vulnérable et impuissante face aux « méchants » pour parler comme
les psaumes, est en réalité la seule force vraie en ce monde. Cette conviction
est énoncée par Ikonnikov, comme un savoir d'expérience : « J'ai vu que ce
n'était pas l'homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j'ai vu
que c'était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l'homme. Le secret
de l'immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible ».
On tremble d'y croire, au vu des abîmes du mal qui s'ouvrent à chaque pas de
l’histoire humaine. Le chantage du mal parle trop fort pour que l'on ne craigne
pas d’adhérer à un rêve. C'est pourtant la vérité pour laquelle Grossman se sera
battu : « L'histoire de l'homme est le combat du mal cherchant à écraser la
minuscule graine d'humanité ». Et il ajoutera : « Mais si même maintenant
l'humain n’a pas été tué en l'homme, alors jamais le mal ne vaincra ». On
remarquera que ce n'est pas tout à fait un hasard si Ikonnikov est campé dans
l'identité d'un fol en Christ. Nous sommes tout proches ici du mystère confessé
par la foi chrétienne proclamant la victoire sur le mal acquise à partir du cœur
des ténèbres. Tout près de la foi en l’impossible, qui fait qu’il ne s’agit pas
d’optimisme, mais de combat spirituel.
Bien sûr, ne christianisons surtout pas Grossman. En revanche, ses racines
juives n'auraient-elles pas à voir avec sa conviction que – plus décisivement
que le mal ne détruit – il y a l'humanité qui ne capitule pas et qui est la
promesse de notre avenir ? En tout état de cause, cette obstination à objecter
aux forces du mal, la toute-puissance d'une « petite bonté » désarmée, voilà qui
fait, pour nous, de la parole de Grossman, un levier incomparable de résistance
à l’actualité qui nourrit tellement le pessimisme et le nihilisme chez nos
contemporains.
Finalement, le legs de Vassili Grossman est celui d'un regard. Celui d'un
homme qui sait accommoder sur les réalités de la vie, là où l'humain ressurgit
invincible, dans sa singularité, aux antipodes du schématisme de « l'homme
totalitaire », et où il est prêt à mourir, en contestation du mensonge et de la
tyrannie. Ainsi son œuvre est-elle jalonnée de touches d'humanité évoquées sans
grandiloquence ni mièvrerie, qui percent la noirceur de la guerre, ébranlent la
chape de la tyrannie. Autant de notations qui, au sein d'une société dressée
à l'indifférence, à la méfiance, à l'hostilité, furent en son temps hautement
transgressives. Et qui le sont aujourd'hui, de nouveau, tandis que s'imposent
des idéologies de la force contre le droit, de l'exaltation d’une toute
puissance prédatrice, qui n'a que faire de la justice.
Certes, la vie personnelle de Grossman est loin d'avoir été exempte de
faiblesses. Mais, à travers ses errances, il a appris la faillibilité, et avec
sa propre faillibilité, une fondamentale bienveillance. Celle dont parlait le
théologien Maurice Bellet quand il énonce cette vérité toute simple : « Que
reste-t-il, quand il ne reste rien ? Que nous soyons humains avec les humains,
qu'entre nous demeure l'entre nous qui nous fait hommes ».
Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire
L'Espresso.
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Sources
: diakonos.be-
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne
constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 30.07.2026
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