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Dans de nombreuses conversions « politiques », le point faible c’est Dieu.
L'analyse d'un grand historien
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Le 18 novembre 2025 -
E.S.M.
- Voici donc une analyse critique originale de ce phénomène, rédigée pour
Settimo Cielo par Roberto Pertici, professeur émérite d'histoire
contemporaine à l'Université de Bergame et auteur de livres importants, dont
le dernier en date est « Il caso Renan. La prima guerra culturale
dell’Italia unita », publié en 2025 chez Mulino.
Le professeur Pertici est un auteur que les lecteurs de Settimo Cielo ont
déjà eu l'occasion d'apprécier à plusieurs reprises, dans la douzaine
d’essais agiles et denses publiés entre 2018 et 2023, consacrés à l'analyse
de la saison actuelle de l'Église.
S.M.
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J.D. Vance avec sa femme
indienne et ses trois enfants -
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Dans de nombreuses conversions « politiques », le point faible c’est
Dieu. L'analyse d'un grand historien
Le 18 novembre 2025 -
E.S.M. -
(s.m.) À contre-courant de l'avancée de la sécularisation, on assiste
aujourd’hui en Occident à une vague de conversions. Nombre d'entre elles
sont étroitement liés à une orientation politique.
Il s’agit de
conversions au christianisme que l'on pourrait qualifier de « culturelles »,
qui sont souvent vécues comme un « choix de civilisation ». Plusieurs
grandes personnalités de la structure de pouvoir actuelle aux États-Unis,
comme le vice-président J.D. Vance (sur la photo de l'AP, avec sa femme
indienne et ses trois enfants), le ministre des Affaires étrangères Marco
Rubio, le technocrate et humaniste Peter Thiel, l'activiste et victime de la
haine Charlie Kirk appartiennent à ce mouvement. Cette tendance ne bénéficie
en Europe au ailleurs de noms aussi prestigieux, quoique cela ait été le cas
entre le XIXe et le XXe siècle, et il suscite encore un sentiment répandu
dans la droite politique et culturelle, que l’on peut résumer par la
triade : « Dieu, patrie, famille ».
Voici donc une analyse critique originale de ce phénomène, rédigée pour
Settimo Cielo par Roberto Pertici, professeur émérite d'histoire
contemporaine à l'Université de Bergame et auteur de livres importants, dont
le dernier en date est « Il caso Renan. La prima guerra culturale
dell’Italia unita », publié en 2025 chez Mulino.
Le professeur Pertici est un auteur que les lecteurs de Settimo Cielo ont
déjà eu l'occasion d'apprécier à plusieurs reprises, dans la douzaine
d’essais agiles et denses publiés entre 2018 et 2023, consacrés à l'analyse
de la saison actuelle de l'Église.
Nous nous bornerons à mentionner ici quelques-uns de ses essais, dont les
titres donnent une petite idée du contenu, à défaut de l'irrésistible
originalité interprétative dont l'auteur fait preuve :
►Est-ce la fin du « catholicisme romain » ? (13 avril
2018)
►Historiciser Vatican II (31 août 2020)
►L'après-Concile et les « grands bonds en avant » de la modernité
(14 septembre 2020)
►Une « renaissance religieuse » est-elle possible ? I – Du Concile
de Trente au début du dix-neuvième siècle (22 avril 2022)
►Une « renaissance religieuse » est-elle possible ? II – De la
moitié du dix-neuvième siècle à nos jours (28 avril 2022)
Nous lui cédons une fois de plus la parole.
*
Dieu, la patrie, la famille. Une triade à corriger
par Roberto Pertici
1. Si l’on considère la foi religieuse comme un phénomène historique et
humain (en mettant de côté les sempiternelles discussions théologiques sur
son fondement surnaturel), on peut en identifier les différentes
« modalités » : la foi par tradition familiale, par origine
environnementale, par influence d'une personnalité charismatique, par esprit
de groupe ou de secte et par réaction à une douleur insupportable. Au cours
de ces deux derniers siècles, une foi étroitement liée à une orientation
politique a également joué un rôle essentiel, avec un tel niveau
d’imbrication qu'il a souvent été difficile de déterminer lequel de ces deux
éléments avait la priorité sur l’autre, autrement dit si une certaine
orientation politique découlait d'une option religieuse si c’était
l’inverse.
Les cas de conscience et les choix divergents qui ont émergé entre
catholiques français à l'époque de la condamnation de l'Action française par
Pie XI démontrent bien cette ambiguïté fondamentale. Et dans le « Renouveau
catholique » du début du XXe siècle, au sein de ce groupe d'écrivains et de
philosophes souvent célèbres (comme un Carl Schmitt), dans quelle mesure
leur choix religieux était-il déterminé par la critique plus générale de la
modernité et de la nécessité de l'autorité, dont l'Église catholique leur
semblait représenter le dernier bastion ?
Je voudrais esquisser ici une typologie, que l'on pourrait qualifier de
« culturelle », d'une certaine manière contigüe à celle dont je viens de
parler. Elle se vérifie lorsqu'un intellectuel ayant reçu une éducation
laïque et qui est étranger à la dimension religieuse en arrive à la
conclusion plus ou moins consciente que (selon les mots de Martin Heidegger
en 1976) « seul un Dieu peut nous sauver » (salut politique, culturel,
civilisationnel) et qu’il décide donc de franchir le pas et de vivre une
expérience de « conversion ». Autrement, la religion comme option culturelle
et comme « choix de civilisation ».
Ces observations n'ont nullement pour but de remettre en cause la
sincérité de telles conversions, et elles ne prétendent pas pénétrer un fors
interne insondable. La foi se traduit souvent par une série d'habitudes plus
ou moins communément acceptées et ordonnées avec sagesse : les fondateurs
des ordres religieux, qui accordent une importance centrale à la « règle »,
le savent bien.
Il n'est pas non plus utile de souligner le décalage entre les préceptes
religieux et le style de vie de beaucoup de ces intellectuels convertis, qui
cohabitent de manière plus ou moins ostentatoire avec leurs « péchés », au
fur et à mesure que s’effiloche que l'espoir que leur choix religieux les
rendra plus forts contre les « tentations » s’effiloche rapidement, pour
autant qu’ils l’aient eu bien entendu. Il est donc inutile de s'interroger
sur la foi d’un Chateaubriand au regard de ses nombreuses frasques
amoureuses tout au long de sa vie. D’autant que l’on retrouve des situations
similaires dans toutes les autres formes de conscience religieuse, pour
lesquelles l'éternel « que celui qui est sans péché jette la première
pierre », ou le plus moderne « qui suis-je pour juger ? » sont
d’application.
2. Essayons de comprendre schématiquement la phénoménologie de la
conversion « culturelle ». On l'a déjà dit : on retrouve en arrière-plan le
sentiment d'un échec personnel ou civilisationnel, de se trouver dans une
impasse sans issue, au beau milieu d'une tempête historique qui a gommé tous
les points de référence habituels. Les grands cataclysmes historiques des
derniers siècles ont bien souvent entraîné un renouveau de la vie
religieuse : la Restauration après la Révolution française et les guerres
napoléoniennes, la défaite française de 1870, les deux guerres mondiales. Ou
encore les grandes crises culturelles : celle du positivisme à la fin du
XIXe siècle, et même (chez certains) celle du marxisme à la fin du XXe
siècle. D’autres fois, il peut s'agir de situations personnelles : après
« l'homme fini » de 1913, on avait déjà prévu à l’époque que Giovanni Papini
puisse choisir entre le suicide ou la conversion. En raison notamment des
tragédies de la Première Guerre mondiale, c’est la deuxième option qu’il
a choisie.
Comment l'intellectuel en crise peut-il trouver une issue à ce pénible
« cul-de-sac » (en français dans le texte) ? Il se rend bien compte qu'il
n’est pas possible de s’en sortir avec les pirouettes culturelles habituels,
mais en envoyant tout balader : en laissant derrière lui tous les codes et
les « présupposés tacites » de sa caste pour en revenir à une pratique
d'obéissance. Oui, d'obéissance : le mot ne doit pas nous étonner. Ceux qui
suivent un chemin de conversion sont à la recherche d'un cadre de valeurs et
d'un code de comportement à la fois nouveaux et anciens susceptible
d’encadrer définitivement leur existence, un cadre garanti par une
institution millénaire et glorieuse. Nouveau et ancien, ai-je dit : parce
que pour beaucoup, il s’agit aussi d’un retour aux mots de l'enfance, aux
visages d’enseignants bien-aimés, aux prières apprises de leur mère. Quand
le philosophe Benedetto Croce, de manière polémique, voyait dans ces choix
un désir de retour à l'enfance après avoir connu l'âge adulte, il n'avait
pas tout à fait tort.
Cette décision qui tombe au plus fort de la crise est un acte de la
volonté, la « volonté de croire ». C’est à dessein que je cite le titre de
la célèbre conférence de William James (« La volonté de croire », 1896), car
il s'agit en fin de compte d'un cas de pragmatisme religieux. Dès que l'on
en arrive à la conclusion que la religion est indispensable à la société
à un certain moment de l’histoire, on s'efforce de l'assumer et de se
l'approprier avec tout le bagage de croyances et de pratiques qui va avec,
même celles qui sont les plus étrangères à la rationalité dans laquelle on
a grandi. On évite tout examen critique de chacune d’entre elles, on les
assume en bloc, parce qu'ils reposent sur l'autorité à laquelle
l'intellectuel ressent alors le besoin de se soumettre, considérant qu'il
est juste et nécessaire de le faire.
Dans la culture italienne, la critique la plus féroce d'un tel
pragmatisme religieux a été celle du grand historien Adolfo Omodeo dans son
livre de 1939 sur Joseph de Maistre, quand il affirmait qu'on ne pouvait pas
adhérer à une religion ou persuader quelqu'un d'y adhérer « avec l'argument
de l'utile et avec l'apophtegme bien connu selon lequel rien de ce qui est
utile ne peut être faux » en ajoutant de manière polémique : « C’est pour
cette raison qu’il n'est pas possible d’enfoncer arbitrairement un dogme
considéré comme utile, une croyance, comme un pieu dans la conscience des
individus et des peuples. » Bref, la religion peut être jugée indispensable
sur le plan individuel et social, mais on ne peut pas y adhérer au nom de
cette seule utilité, on ne peut pas décider de croire en Dieu sous prétexte
que ce serait utile à notre vie ou à celle de notre temps.
C'est dans ce contexte que nous l’on peut comprendre le tiédissement et
même l’évanouissement de certaines situations religieuses. C'est précisément
leur caractère historiquement déterminé, leur réponse à la couleur d'une
époque, qui perdent inévitablement leur élan intérieur lorsque les temps
changent.
J’ai été frappé, en lisant « La fortune des Rougon » d'Émile Zola, par
cette observation qu'il avait faite : « Jusqu'en 1830, les habitants [de
Plassans] restèrent catholiques pratiquants et fervents royalistes ; le
peuple lui-même ne jurait que par Dieu et que par ses rois légitimes. Puis,
[après la Révolution de Juillet et la fin de la monarchie des Bourbons], un
étrange revirement eut lieu ; la foi s'en alla, la population ouvrière et
bourgeoise, désertant la cause de la légitimité, se donna peu à peu au grand
mouvement démocratique de notre époque ».
Cela m'a frappé, parce que le même phénomène s’est produit chez une série
de grands intellectuels, dont les biographies me fascinent et me font
réfléchir : Lamennais, Victor Hugo, Lamartine, Michelet. Tous furent
catholiques (et légitimistes) jusqu'en 1830, puis d’une manière ou d’une
autre, ils ont abandonné le catholicisme pour passer au cours des vingt
années suivantes à des religions diversement humanitaires et à la
démocratie. C'est à cette transition que l'on doit des ouvrages tels que les
« Paroles d'un croyant », l' « Histoire des girondins », « Le Peuple » ou
encore « Les Misérables ». Le changement dans l'esprit du temps, dans
l'esprit de l'époque, a également marqué leur foi religieuse de manière
irrémédiable.
3. Peut-on donc tranquillement tirer un corollaire politique et culturel
de ces considérations apparemment générales ? Dans le camp de la droite
culturelle et politique, certains aujourd'hui, avec les meilleures
intentions du monde, invoquent la triade : « Dieu, patrie, famille ». Si je
le pouvais, je leur conseillerais de laisser le premier élément tranquille.
Dieu est comme le courage pour Don Abbondio dans « I Promessi sposi » : si
on ne l’a pas, on ne peut pas se le donner à soi-même.
Que voudraient-ils faire pour faire réémerger une nouvelle conscience
religieuse ? Pour propager des croyances et des pratiques sur lesquelles
souvent l'Église elle-même n'insiste plus ? En revenir au catholicisme comme
religion d'État ? Se contenter d'actes symboliques comme les crucifix dans
les lieux publics ou les écoles ? Ils peuvent essayer, s'ils en ont la
capacité, de restaurer la possibilité d'une pensée religieuse en relation
avec la culture contemporaine : mais il ne suffit pas de se lamenter sur le
relativisme et le nihilisme pour porter des opérations de ce genre, au
risque de retomber dans la tautologie du « seul un Dieu peut nous sauver »
et dans le pragmatisme religieux.
Si par contre c'est par machiavélisme qu’ils mettent Dieu à la tête de
cette fameuse triade, dans le but de nouer une relation privilégiée avec
l'Église et d’obtenir ainsi son soutien politique, je pense que ceux qu’il
font un mauvais calcul : la hiérarchie italienne, ses journaux et ses
« think tanks » semblent aujourd’hui être organiquement englobés dans le
monde progressiste.
Mais même s'il était possible de revenir à l'époque du cardinal Camillo
Ruini (pour ne citer que l'exemple italien le plus récent), il faut garder
à l'esprit que les alliances politiques avec le monde ecclésiastique sont
toujours éphémères : l'Église les conçoit (et à juste titre de son point de
vue) de manière tout à fait instrumentale, pour faire face à un contexte
donné, mais elle les dépasse ensuite si le contexte change (et par contexte
on entend peut-être même un changement de pape). Elle a utilisé Luigi Sturzo
et Alcide De Gasperi pour s’en débarrasser ensuite ; pourquoi
n'utiliserait-elle pas et ne jetterait-elle pas aujourd'hui X. ou Y. ? Eh
bien, ne citons pas de noms. Et ensuite, sommes-nous certains que le jeu en
vaut la chandelle, est-ce que le poids que l'Église a encore aujourd’hui
dans les sociétés occidentales justifie un « ralliement » total à cette
dernière, notamment sur le plan des principes ?
En ce qui me concerne, je laisserais Dieu à la conscience de chacun, sans
l'insérer dans un projet politique. Tout au plus faut-il assurer un contexte
dans lequel la liberté religieuse soit effective (même pour les nouveaux
citoyens venus d’ailleurs) et où la vie sociale ne soit pas dominée, même
dans les communautés non chrétiennes, par les revendications de « prêtres »
de toutes sortes.
Liberté religieuse et laïcité : telles sont les exigences qu'un pouvoir
politique (quelle que soit sa couleur) doit assurer dans la société
contemporaine. La « patrie » et la « famille » sont au contraire des
questions dans lesquels la politique peut, en effet, doit avoir son mot
à dire et chacun est appelé à faire ses propres choix et à choisir ses
combats. Il est préférable d'abandonner tout pragmatisme religieux et de
laisser travailler l'Esprit, pour reprendre un instant le langage de
l'Évangile : un Esprit qui, comme chacun devrait le savoir, « souffle où il
veut » (Jn 3, 8).
Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire
L'Espresso.
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Sources
: diakonos.be-
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne
constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 18.11.2025
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