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Le pape Benoît XVI croyait-il que la fin des temps était proche ?
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Le 15 juillet 2026 -
E.S.M.
- Peter Thiel, célèbre entrepreneur américain,
milliardaire du secteur des technologies et protestant
pratiquant, a publié à ce sujet un essai passionnant
dans « First Things ». Hans Küng était-il l'Antéchrist ?
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belgicatho
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Le pape Benoît XVI croyait-il que la fin des temps était proche ?
De Peter Thiel
sur First Things :
Le 07 juin 2026 -
E.S.M. - Peter Thiel, célèbre entrepreneur américain,
milliardaire du secteur des technologies et protestant pratiquant, a
publié à ce sujet un essai passionnant dans « First Things ». Hans
Küng était-il l'Antéchrist ?
J’ai récemment donné une conférence à Rome sur le thème de
l’Antéchrist. L’Antéchrist m’intéresse pour plusieurs raisons,
principalement parce que personne d’autre n’en parle — ce qui,
pendant la majeure partie de l’histoire du christianisme, aurait
semblé être un signe évident de son arrivée imminente (2 Pierre 3,
3-4). Je m’attendais à ce que l’Église ignore mes conférences. Je ne
suis pas catholique, je ne m’exprimais pas en public, et le sujet me
semblait se situer bien, bien en dehors de la « fenêtre d’Overton ».
Mes attentes n’ont pas été comblées. La foule de paparazzi postée
devant le lieu de la conférence (censé être secret) laissait penser
que mes interventions ne seraient peut-être pas aussi
confidentielles que je l’avais espéré. Après la première d’entre
elles, mon équipe m’a informé que la presse italienne s’y
intéressait de très près. Un prêtre qui n’avait pas assisté à la
conférence s’est demandé publiquement si je ne devrais pas être
brûlé sur le bûcher pour hérésie (même s’il s’agissait d’une «
hérésie politique contre le consensus libéral »).
Je ne dis pas cela pour me mettre en avant ou m’apitoyer sur mon
sort, mais parce que cela m’a amené à éprouver davantage de
sympathie pour le pape Benoît XVI. Permettez-moi de m’expliquer. Je
ne suis pas venu à Rome pour essayer d’être plus catholique que le
pape, mais j’espérais, même en tant que protestant, être plus
catholique que le catholique moyen. Pour franchir cette barre, comme
je l’ai expliqué dans mes conférences, il suffit d’écouter le pape
Benoît XVI non seulement lorsqu’il s’exprimait ex cathedra, mais
aussi lorsqu’il parlait sotto voce. On l’entend alors murmurer, puis
crier : « C’est la fin du monde. »
Benoît XVI croyait vivre la fin des temps. Cette affirmation nous
choque, car il a choisi de ne pas s’exprimer ouvertement sur ce
sujet avant les dernières années de sa vie, moment où il avait déjà
démissionné de la papauté, où ses alliés avaient été écartés de la
direction du Vatican, et où presque personne ne l’écoutait plus.
Nous ne saurons jamais pourquoi il a attendu. Il craignait peut-être
de compromettre son autorité, qui reposait sur son génie académique,
et rien ne semble moins respectable sur le plan académique que de
prêcher la fin du monde. Plus généreusement, Benoît XVI a peut-être
cru que ses prédictions apocalyptiques seraient des prophéties
auto-réalisatrices, déstabilisant son troupeau et l’éloignant de
l’Église.
Ironiquement, une discussion honnête sur notre époque apocalyptique
aurait trouvé un écho particulièrement fort auprès des jeunes. Ils
comprennent et redoutent les dangers existentiels du changement
climatique, de l’intelligence artificielle, de l’effondrement
démographique et des armes nucléaires. Benoît XVI aurait pu
enseigner aux jeunes les particularités de l’apocalypse biblique, y
compris la paix et la sécurité totalitaires qui la précèdent. Une
telle discussion aurait révélé des raisons d’espérer, alors que nous
cherchons le courage de « ne pas nous troubler » (Mt 24, 6). On ne
peut imaginer personne de plus qualifié que Benoît XVI pour mener
une telle conversation. Nous devons désormais nous en passer.
Ce n’est pas à moi de dire à l’Église quelle heure il est. Benoît
XVI l’a déjà fait, comme tente de le montrer cet essai que j’ai
rédigé avec mon ami Sam Wolfe. Mon humble espoir est que d’autres
puissent réussir là où Benoît XVI a échoué, en répondant à la
question suivante : face à l’heure des ténèbres, comment retrouver
la foi en l’avenir ?
L’eschatologie fascinait le jeune Joseph Ratzinger. Parfois,
l’autobiographie se déguise en biographie ; c’est une règle qu’il
faut garder à l’esprit lorsqu’on lit l’ouvrage de Ratzinger publié
en 1957, *La théologie de l’histoire chez saint Bonaventure* (sa
thèse d’habilitation, qui lui a permis d’accéder à un poste de
professeur dans le système universitaire allemand). Il y écrivait
que « la théologie de l’histoire de Bonaventure témoigne d’une lutte
pour parvenir à une compréhension adéquate de l’eschatologie. […] La
théologie de l’histoire ne constitue pas un domaine isolé de la
pensée de Bonaventure. Au contraire, elle est liée aux choix
philosophiques et théologiques fondamentaux qui ont constitué le
fondement de sa participation aux âpres controverses des années 1260
et 1270. » Ratzinger a mis au jour ces « controverses » car il
estimait qu’« il ne serait pas difficile d’en tirer des applications
pour le présent », même sept siècles plus tard. « C’est précisément
en ce moment même », a-t-il ajouté, « que la théologie a toutes les
raisons de rester en contact avec sa propre histoire ». Il a choisi
de ne pas préciser ces applications ni ces raisons, car « la tâche
de l’historien est de présenter ses conclusions et rien d’autre que
ses conclusions… Cette limite m’a parfois troublé. »
Quelles que soient ses limites, l’exposé de Ratzinger sur
Bonaventure a confirmé son génie. Il traduit la densité médiévale de
Bonaventure pour l’esprit moderne. Au fil de son propos, Ratzinger
semble sur le point de trancher des questions que l’Église a
négligées pendant des siècles, des questions qui touchent au cœur
mystérieux du christianisme. Au cœur de ce mystère se trouve le
problème auquel Ratzinger a consacré la dernière partie de son
traité : comment et quand le monde prendra-t-il fin ?
Les prophéties apocalyptiques de l’abbé Joachim de Flore, au XIIe
siècle, ont divisé l’Église. Joachim affirmait que l’histoire était
le miroir du Dieu trinitaire, et que l’Antéchrist — le dernier tyran
du monde — allait bientôt inaugurer le troisième âge. (Ses disciples
avaient fixé la date à l’année 1260.) Il prédisait que cet
Antéchrist deviendrait pape. En réfutant les joachimites,
Bonaventure s’opposa à leur certitude quant au jour et à l’heure de
l’arrivée de l’Antéchrist. Mais Bonaventure résista également à la
tentation opposée : l’humilité épistémique de son rival
aristotélicien Thomas d’Aquin, pour qui « aucune période, longue ou
courte, ne peut être déterminée, au cours de laquelle il faille
s’attendre à la fin du monde », et dans l’enseignement duquel, selon
Ratzinger, « la conscience eschatologique passe au second plan ».
Bonaventure alla plus loin en dénonçant l’aristotélisme averroïste,
source majeure de la redécouverte d’Aristote en Occident, qui
prônait l’éternité du monde, la nécessité du destin et l’unité de
l’intellect. Bonaventure qualifia ces trois doctrines de « 666 » de
l’Apocalypse 13, 18, et Ratzinger observe que c’est la première de
ces doctrines, à savoir l’idée que le temps s’étend à l’infini et
que l’histoire n’a pas de fin, que Bonaventure considérait « comme
l’hérésie primordiale et l’essence même du monstre apocalyptique ».
Dans ce grand débat, Ratzinger s’est rangé du côté de Bonaventure :
l’ignorance du jour et de l’heure précis du retour du Seigneur n’est
pas une excuse pour ne pas s’interroger. Mais quant aux implications
pour le XXe siècle et au-delà, Ratzinger est resté silencieux. Il en
explique la raison dans une note de bas de page qui cite son
directeur de thèse, Gottlieb Söhngen : « Dans le cas de Bonaventure,
on voit à quel point il est difficile de parvenir à fixer les
limites appropriées aux images [apocalyptiques]. Les images
apocalyptiques sont comme un torrent d’eau qui déborde de son lit et
qu’il est difficile de contenir. Et malgré tous les efforts pour
adoucir ces images, le ton apocalyptique prédomine. Même un Mozart
ne peut pas faire oublier à une trompette qu’elle sonne comme une
trompette ! »
En d’autres termes, il faut se garder de répandre des rumeurs
apocalyptiques. Si Ratzinger devait un jour passer de l’eschatologie
académique à la politique terrestre et à son rôle dans la fin du
monde, il le ferait avec prudence — une telle prudence que, même
pour aborder le sujet, il citait son directeur de thèse, qui
lui-même faisait référence à un autre théologien.
La philosophie peut sembler désespérément éloignée des connaissances
politiques et scientifiques. Ratzinger pensait le contraire. Il
considérait la philosophie et la théologie comme des moyens
complémentaires de comprendre Dieu et le tout, y compris la
politique et la science. Fort de cette compréhension, Ratzinger
énuméra en 1969 à la radio plusieurs « crises » qui assaillaient
l’Église. L’érosion positiviste de « la question de l’existence de
Dieu » a catalysé la « crise du présent », « la crise de notre
conception de la réalité », la « crise générale de la pensée » et «
la crise du modernisme ». Ces crises de l’esprit et de l’âme
allaient bientôt, prédisait-il, décimer l’Église :
De la crise d’aujourd’hui émergera l’Église de demain — une Église
qui aura beaucoup perdu. Elle deviendra petite et devra repartir
plus ou moins à zéro… L’Église sera une Église plus spirituelle, ne
prétendant pas à un mandat politique.
Un retour à l’Église primitive, contemplative et politiquement
abstinente, signifierait-il un retour aux attentes millénaristes,
voire leur accomplissement ? Joachim et Bonaventure le pensaient
tous deux et avaient prophétisé le repli de l’Église vers la
contemplation dans ses derniers jours. Toutefois, tout comme il
l’avait fait dans sa thèse d’habilitation, Ratzinger a laissé à
d’autres le soin de juger dans quelle mesure il prenait cette
possibilité au sérieux. Son ouvrage de 1977, *Eschatologie*, s’ouvre
sur le constat d’une autre « crise » (la « crise émergente de la
civilisation européenne ») et réaffirme l’eschatologie orthodoxe
traditionnelle, y compris l’arrivée éventuelle d’un Antéchrist
définitif annoncé par des signes identifiables. Mais *Eschatologie*
n’aborde guère plus les affaires terrestres que ne le faisait *La
théologie de l’histoire* de saint Bonaventure. Il fustige
l’optimisme de la théologie de la libération, mais s’abstient par
ailleurs de tout commentaire politique.
Onze ans plus tard, un public de Manhattan découvrait un Ratzinger
moins réservé. Invité à New York par Richard John Neuhaus, rédacteur
en chef fondateur de *First Things*, pour prononcer la conférence
Erasmus de 1988, il entama son discours, intitulé « L’interprétation
biblique en crise », en annonçant haut et fort : « Dans l’Histoire
de l’Antéchrist de Vladimir Soloviev, l’ennemi eschatologique du
Rédempteur se recommandait aux croyants […] par le fait qu’il avait
obtenu son doctorat en théologie à Tübingen et rédigé un ouvrage
exégétique reconnu comme pionnier dans ce domaine. » Ratzinger
enchaîna ensuite avec une critique des exégètes Martin Dibelius et
Rudolf Bultmann. Si Ratzinger espérait que l’auditoire ferait le
lien entre la crise de l’interprétation biblique et une crise
apocalyptique d’envergure historique mondiale qui se profilait à
l’horizon, et qu’il en viendrait ainsi à considérer Dibelius et
Bultmann comme des agents de l’Antéchrist, il lui faudrait accomplir
lui-même ce travail difficile. Ratzinger a laissé un dernier indice
: dans la vision réductrice et purement historique de Jésus proposée
par Dibelius et Bultmann, « tous les éléments apocalyptiques,
sacramentels et mystiques doivent être éliminés ».
Lorsque Benoît XVI est devenu pape, son public, habituellement
composé de cardinaux et de théologiens érudits, s’est élargi pour
englober le monde entier. Benoît XVI a fait faire la une des
journaux à l’Antéchrist lorsqu’il a demandé au cardinal Giacomo
Biffi de présenter les méditations de Carême 2007 aux dirigeants du
Vatican. Biffi avait pour habitude d’évoquer l’Antéchrist lorsqu’il
était archevêque de Bologne, et il s’est exécuté en donnant une
conférence privée sur la conception de l’Antéchrist selon Soloviev.
Les éloges de Benoît XVI sont intrigants : « Vous [Biffi] nous avez
donné un diagnostic très perspicace et précis de notre situation
actuelle, et vous nous avez surtout montré comment, derrière tant de
phénomènes de notre époque qui semblent très éloignés de la religion
et du Christ, se cache une question, une attente, un désir. »
Plus tard dans l’année, Benoît XVI a de nouveau exprimé certaines
réflexions sur l’Antéchrist dans son encyclique
Spe Salvi :(« Sauvés
par l’espérance »). Cette fois-ci, il citait des propos
inhabituellement apocalyptiques d’Emmanuel Kant : « Si le
christianisme venait un jour à ne plus être digne d’amour […] alors
le mode dominant de la pensée humaine serait le rejet et
l’opposition à son égard ; et l’Antéchrist […] entamerait son règne
— bien que de courte durée. » Dans la même encyclique, Benoît XVI
écrivait : « La foi en Christ n’a jamais regardé uniquement vers le
passé ou uniquement vers le ciel, mais toujours aussi vers l’avenir,
vers l’heure de la justice que le Seigneur a proclamée à maintes
reprises. Ce regard tourné vers l’avenir a donné au christianisme
son importance pour le moment présent » (c’est nous qui soulignons).
Ces paroxysmes apocalyptiques font passer Benoît XVI pour un
baptiste du Sud prêchant le feu et le soufre. Bien qu’ils soient
rares, il est étrange qu’ils soient tombés dans l’oubli parmi ses
soixante-six ouvrages et ses nombreux discours. Mais tout le monde
ne les a pas ignorés. Le philosophe Giorgio Agamben a compris Benoît
XVI comme peu d’autres, et il a vu dans la démission de ce dernier
une prédiction de la fin du monde ainsi que l’aboutissement de la
fascination de longue date de Benoît XVI pour le théologien Tyconius.
Dans son ouvrage de 2017, *Le Mystère du mal*, Agamben souligne
l’admiration du jeune Ratzinger pour la théorie de Tyconius d’une «
Église bipartite » renfermant à la fois le Christ et l’Antéchrist («
fusca sum et decora » [Cantique des Cantiques 1, 5]), une
Église qui se scindera en deux à la fin des temps.
Interrogé en 2018 par son
biographe Peter Seewald sur la question de savoir si Agamben avait
raison de dire que la démission de Benoît XVI équivalait à « un
signal d’alarme pour une prise de conscience eschatologique », le
pape émérite ne l’a pas nié.
Dans notre gérontocratie, quatre-vingts ans, c’est le nouveau
dix-huit ans, l’âge où l’on peut enfin se comporter comme un adulte
« irresponsable » et dire ce que l’on pense. Et dans sa vieillesse,
Benoît XVI a commencé à s’exprimer avec une clarté qu’il n’avait
jusqu’alors réservée qu’à ses lecteurs les plus proches. Il a
déclaré à Seewald dans cette même interview de 2018 : « La société
moderne élabore un credo antichrétien et s’y opposer est puni par
l’excommunication sociale. Il est tout à fait naturel de craindre ce
pouvoir spirituel de l’Antéchrist et il faut vraiment l’aide des
prières de tout un diocèse et de l’Église universelle pour y
résister. » Trois ans plus tôt, à l’improviste, l’homme politique
slovaque Vladimír Palko avait reçu une lettre de Benoît XVI louant
son livre *Die Löwen Kommen* (« Les lions arrivent »). La
lettre contenait ces mots : « Nous voyons comment le pouvoir de
l’Antéchrist s’étend, et nous ne pouvons que prier pour que le
Seigneur nous donne des bergers forts qui défendront son Église en
cette heure de détresse contre le pouvoir du mal. »
Quiconque réfléchit suffisamment longtemps à l’Antéchrist finit par
identifier un candidat précis. Benoît a résisté à la tentation
facile de nommer son suspect. Mais il nous a laissé des indices. Une
possibilité, bien sûr, est le pape libéral qui lui a succédé. Selon
Joachim, l’Antéchrist accéderait à la papauté après un pape
vertueux. Plusieurs joachimistes considéraient le pape Célestin V,
qui, comme Benoît, avait abdiqué à l’âge de quatre-vingt-cinq ans,
comme ce bon pape, faisant ainsi de son successeur, Boniface VIII,
l’Antéchrist. Benoît savait tout cela lorsqu’en 2009, il déposa son
pallium papal sur la tombe de Célestin, une semaine après avoir
donné une conférence sur la théorie de Tyconius concernant l’Église
bipartite. Benoît XVI croyait-il que le pape François était
l’Antéchrist ?
Aussi séduisante que soit cette théorie, Benoît XVI soupçonnait
quelqu’un d’autre. L’Antéchrist de Soloviev est un théologien
libéral nietzschéen qui, comme Benoît XVI l’avait mentionné dans sa
conférence Érasme, séduit ses disciples en partie grâce à son
doctorat honoris causa en théologie de l’université de
Tübingen. Ce dernier détail amusait Benoît XVI — il l’a d’ailleurs
souligné à nouveau dans son ouvrage de 2007,
Jésus de Nazareth— peut-être
parce qu’il avait lui-même enseigné à Tübingen de 1966 à 1969. Mais
si nous nous arrêtons là, nous passerons à côté de l’intention plus
subtile de Benoît XVI.
Hans Küng était un prêtre charismatique et un collègue de Ratzinger
à Tübingen (où Küng a enseigné de 1960 à 1996). À l’âge de
trente-quatre ans, Küng fut l’un des plus jeunes « periti »
(experts) du Concile Vatican II, qui adopta bon nombre de ses
recommandations. « Jamais plus un théologien n’aurait une telle
influence », a observé le vaticaniste Peter Hebblethwaite. Küng
s’est ensuite prononcé en faveur de l’euthanasie, a nié
l’infaillibilité papale, a reçu un accueil chaleureux de la part de
John F. Kennedy à la Maison Blanche, a guidé Tony Blair tout au long
de sa conversion au catholicisme et s’est vu interdire d’enseigner
la théologie catholique par le pape Jean-Paul II. Il a influencé
l’Église davantage que la plupart des papes.
Le « Weltethos » panreligieux de Küng a défini l’ordre du jour de la
réunion de 1993 du Parlement des religions du monde à Chicago.
Robert Spaemann, philosophe catholique qui avait donné des
conférences sur le récit de Soloviev concernant l’Antéchrist et qui
était un ami proche de Benoît XVI, a fustigé le concept de Weltethos
en 1996 (« Weltethos als Projekt »). « Planant au-dessus de tout »,
écrivait Spaemann, « se trouvait le nom d’un professeur de théologie
de Tübingen. »
À l’instar de l’Antéchrist, dont le slogan est « paix et sécurité
»
(1 Thess. 5, 3), le Weltethos de Küng visait la paix mondiale : «
Pas de paix entre les nations sans paix entre les religions. Pas de
paix entre les religions sans dialogue entre les religions. » Une
obsession pour la paix distingue également l’Antéchrist de Soloviev
du Christ : « Le Christ a apporté l’épée », dit l’Antéchrist. «
Moi,
j’apporterai la paix. » Il reproche au Christ de « diviser
l’humanité par la notion de bien et de mal » et de « menacer la
terre du Jour du Jugement ». Comme le fait remarquer Spaemann, de la
même manière, « la version édulcorée du christianisme de Küng »
décourage toute réflexion sur la fin des temps. « Il est certain que
Jésus », écrit Spaemann, « lorsqu’il parlait du Jugement dernier […]
ne s’attendait pas à un sourire serein de la part de ses auditeurs.
» Et Küng va plus loin, écartant non seulement l’apocalypse, mais
aussi l’avertissement du Christ selon lequel « si ces jours
n’étaient abrégés, nul ne serait sauvé » — c’est-à-dire que Küng
nous demande d’oublier l’Antéchrist et la Grande Tribulation. Ce
monde est tout ce que nous avons, et c’est à nous de le sauver : pas
de survie sans Weltethos.
L’Antéchrist
de Soloviev fait du prosélytisme par le biais d’un
livre à succès, *La voie ouverte vers la paix et la prospérité
universelles*. Cet ouvrage « englobait tout et résolvait tous les
problèmes. Il alliait un noble respect pour les traditions et les
symboles anciens à un radicalisme large et audacieux sur les
questions sociopolitiques. Il joignait une liberté de pensée sans
limites à la plus profonde appréciation de tout ce qui est mystique.
L’individualisme absolu côtoyait un zèle ardent pour le bien commun,
et l’idéalisme le plus élevé dans les principes directeurs s’alliait
harmonieusement à une précision parfaite dans les solutions
pratiques répondant aux nécessités de la vie. » Spaemann décrit le
Weltethos de Küng dans des termes étonnamment similaires : « Il a
anticipé et examiné toutes les objections. Sa voie est la « voie du
juste milieu » : « entre le libertinage et le légalisme », « entre
la soif de possessions et le mépris des possessions », « entre
l’hédonisme et l’ascétisme », « entre le plaisir sensuel et
l’hostilité envers les sens »… « entre la mondanité et le
renoncement au monde », « entre le rationalisme et l’irrationalisme
», » et ainsi de suite.
Quant à Ratzinger, il jugeait ces arguments si convaincants que,
lors d’un
débat en 2004 avec Jürgen Habermas, au lieu de réfuter Küng lui-même, il s’est contenté de renvoyer les lecteurs à l’essai
de Spaemann.
La guerre silencieuse que Benoît XVI mène contre Küng, qui a débuté
dans les années 1960 à Tübingen, marque le front le plus récent
d’une bataille qui fait rage depuis au moins les années 1260. Sur ce
champ de bataille se sont autrefois affrontés Soloviev et Nietzsche,
et avant eux Bonaventure et Thomas d’Aquin, débattant de questions
qui concernaient le destin du monde. Rien n’aurait moins surpris
Ratzinger et Spaemann que d’apprendre que l’Antéchrist s’était
manifesté sous les traits d’un collègue universitaire tel que Küng.
Aujourd’hui, ces trois hommes sont morts, et l’idée que l’Antéchrist
puisse être en train de griffonner dans une université quelque part
semble désuète et ridicule. Personne n’écrit ni ne pense avec la
subtilité et la puissance de ces trois hommes, et si quelqu’un le
faisait, personne ne s’en rendrait compte. L’erreur de Benoît XVI,
qui consistait à supposer que les idées auraient toujours de
l’importance, a peut-être été une erreur de grand maître — mais
c’était néanmoins une erreur. Au cours de ses dernières années, où
il s’était montré moins réservé, Benoît XVI a peut-être pris
conscience que le monde avait dépassé les débats universitaires sur
lesquels reposaient son autorité et sa grandeur, que seul un penseur
de la « génération silencieuse » comme Agamben parvenait à le
comprendre, que le monde universitaire avait depuis longtemps cessé
de produire des alliés comme Spaemann et des adversaires comme Küng,
et que notre monde avait perdu tout intérêt pour son passé et toute
foi en son avenir.
On peut pardonner à Benoît l’universitaire d’avoir cru que son monde
durerait éternellement. Platon, Aristote et les philosophes qui leur ont
succédé ont évoqué entre les lignes les questions éternelles. Ils
n’ont pas écrit uniquement pour leurs brillants contemporains, mais
pour tous ceux qui aiment réfléchir, en tout temps et en tout lieu.
Ils ont affirmé l’éternité du monde et n’ont pas douté que l’avenir
apporterait de nouveaux étudiants dotés de l’intelligence et du
temps nécessaires pour se livrer à ce travail d’interprétation très
long, jamais facile, mais toujours agréable, propre au philosophe.
Mais le chrétien sait que rien ne dure éternellement, car ce monde a
un commencement et une fin. L’apocalypse, la révélation de tous les
secrets et la fin de toutes les interprétations, finit par arriver.
Il y a un temps et un lieu pour l’ésotérisme, dont l’antonyme est la
révélation. Mais pas dans les questions concernant le sort du monde
— et de nos âmes. Car lorsque le temps presse et que l’heure est
tardive, qui peut espérer le salut dans la réticence philosophique ?
►Un
inédit du théologien Ratzinger : Thèse sur st Bonaventure, Benoît
XVI écrit la préface
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Sources
:
-
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne
constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 15.07.2026
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