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Martyre et légitime défense : les deux chemins de la paix prônés par Léon
XIV
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Le 12 janvier 2026 -
E.S.M.
- Il n’est pas toujours évident de bien comprendre
le pape Léon XIV lorsqu’il parle de paix. Dès sa
première salutation après son élection, il l’a qualifiée
de « désarmée et désarmante » -une formule à la fois
poétique et exigeante, difficile à traduire en actes
dans les nombreux conflits qui déchirent le monde.
S.M
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Léon XIV -
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Martyre et légitime défense : les deux chemins de la paix prônés par
Léon XIV
Le
12 janvier 2026 -
E.S.M. -
Il n’est pas toujours évident de bien comprendre le pape Léon XIV lorsqu’il
parle de paix. Dès sa
première salutation après son élection, il l’a qualifiée de « désarmée
et désarmante » -une formule à la fois poétique et exigeante, difficile
à traduire en actes dans les nombreux conflits qui déchirent le monde.
Mais il l’a aussi qualifiée de « sauvage », dans son
message solennel « urbi et orbi » de Noël (photo ci-contre), en citant
le poète israélien Yehuda Amichai (1924 – 2000) dans son
anthologie publiée aux États-Unis : « Qu’elle vienne comme les fleurs
sauvages, à l’improviste, car le champ en a besoin : une paix sauvage. »
« Amichai ne croit pas à la paix comme miracle »,
commente Sara Ferrari, spécialiste d’hébreu à l’Université de Milan.
« La vraie paix ne naît pas de l’innocence, mais de la conscience d’être
capable du mal. C’est un message profondément biblique. »
Et Léon n’atténue pas la réalité d’un mal qui envahit la terre. Dans son
homélie de Noël — jour où « le Verbe a établi parmi nous sa fragile
tente » — il a
poursuivi sans détour :
« Et comment ne pas penser aux tentes de Gaza, exposées depuis des
semaines à la pluie, au vent et au froid, et à celles de tant d’autres
réfugiés et déplacés sur chaque continent, ou aux abris de fortune de
milliers de personnes sans-abri dans nos villes ? Fragile est la chair des
populations vulnérables, éprouvées par tant de guerres en cours ou
terminées, laissant derrière elles des ruines et des blessures ouvertes.
Fragiles sont les esprits et les vies des jeunes contraints de prendre les
armes, qui, sur le front, ressentent l’absurdité de ce qui leur est demandé
et le mensonge dont sont imprégnés les discours grandiloquents de ceux qui
les envoient mourir. »
Il n’est guère étonnant que nombre de ses propos - notamment ceux sur les
soldats forcés à se battre sans raison, ou sur la course effrénée aux
armements — soient repris et relayés par des mouvements pacifistes,
catholiques ou non, pour défendre leurs thèses. Le
message du 1er janvier pour la Journée mondiale de la paix,
notamment, a fourni un terrain fertile aux pacifistes, dénonçant un
réarmement démesuré allant « bien au-delà du principe de légitime défense ».
Mais c’est justement ce rappel à la « légitime défense » qui inscrit la
condamnation des armes par Léon au sein du cadre de la doctrine bimillénaire
de l’Église sur la guerre et la paix.
De la même manière, on ne peut imputer aux soldats ukrainiens - qui,
depuis quatre ans, sacrifient héroïquement leur vie pour défendre leur pays
et l’Europe - « le mensonge de ceux qui les envoient mourir ». Ce mensonge
est en revanche imputable à l’agresseur, la Russie.
Dans ses discours, le pape évite de nommer explicitement ses cibles. Mais
quand il dénonce avec force, dans son
homélie des vêpres du 31 décembre, ces « stratégies armées visant
à conquérir marchés, territoires, zones d’influence, dissimulées derrière
des discours hypocrites, des déclarations idéologiques ou de faux motifs
religieux », il ne fait pas référence à l’Ukraine ou à l’Europe mais bien
à la Russie et à Vladimir Poutine, le patriarche Cyrille - ainsi qu’au
maître de la Maison Blanche.
Pour dissiper tout malentendu sur le fond de sa pensée, le pape Léon
a adopté une forme de communication informelle, presque chaque mardi soir,
à son retour à Rome après sa journée de repos à Castel Gandolfo. C’est
l’occasion pour lui se de prêter brièvement au jeu des questions et réponses
avec les journalistes sur des sujets d’actualité avant de monter en voiture.
Il répond en des termes sobres mais clairs, ou parfois par un silence dont
il ne manque pas d’expliquer la raison.
Le 9 décembre, après avoir reçu à Castel Gandolfo le président ukrainien
Volodymyr Zelensky, il a déclaré,
à propos des enfants ukrainiens déportés en Russie, que le travail du
Saint-Siège « se déroulait en coulisses » et « malheureusement très
lentement ». Ajoutant : « Je préfère donc ne pas commenter, mais continuer
à travailler pour ramener ces enfants dans leurs maisons, à leurs
familles. »
Quant au plan de paix en 28 points proposé par Donald Trump - en
concertation évidente avec Poutine -, le pape a répondu qu’il ne l’avait pas
lu en entier, mais que : « Malheureusement, je crois que certaines parties
de ce que j’ai vu apportent un changement considérable à ce que beaucoup ont
considéré être pendant de nombreuses années, une véritable alliance entre
l’Europe et les États-Unis. Je pense en effet que le rôle de l’Europe est
très important, surtout dans cette affaire. Il n’est pas réaliste de
chercher un accord de paix sans inclure l’Europe dans les négociations. La
guerre se déroule en Europe, et je pense que l’Europe doit faire partie des
garanties de sécurité que l’on recherche aujourd’hui et demain.
Malheureusement, tout le monde n’a pas l’air de le comprendre. »
Il est évident que les « garanties de sécurité » invoquées par Léon pour
l’Ukraine et l’Europe reposent largement sur les armes et les armées. Mais
le pape rappelle souvent qu’il y a un autre chemin vers la paix - celui
qu’il a par exemple rappelé lors de l’Angélus de la fête de saint
Étienne, le protomartyr : « Ceux qui croient aujourd’hui en la paix et ont
choisi la voie désarmée de Jésus et des martyrs sont souvent ridiculisés,
exclus du débat public, et accusés de favoriser les adversaires et les
ennemis. »
Il y a donc, dans la prédication de Léon, une distinction fondamentale
entre d’un côté, une paix « désarmée » relevant d’un choix strictement
personnel pouvant aller jusqu’au sacrifice de soi, comme l’a fait Jésus sur
la croix, face au mépris du monde ; et d’un autre côté une paix « désarmée
et désarmante », à travailler dans le monde civil, pour le bien de tous,
afin que la force du droit l’emporte sur la force des armes.
Flavio Felice, président du centre d’études Tocqueville-Acton et
professeur d’histoire des doctrines politiques dans plusieurs universités
européennes et américaines - dont l’Université pontificale grégorienne
-,
a mis en lumière cette distinction dans
un article publié dans le journal « Il Foglio » du 2 janvier :
« Le martyre est un acte suprême de la conscience qui engage la personne
qui le choisit et dont les conséquences ne peuvent que retomber que sur
cette dernière. On ne peut donc pas choisir le martyre pour autrui. Si un
frère est attaqué, ne pas le secourir au nom de la paix équivaut simplement
à le condamner à la défaite. Il n’y a aucune noblesse dans une telle
omission qui ne peut résulter en une paix ‘désarmante’, il s’agit au
contraire d’un ordre criminel et funeste, où le bourreau aura triomphé de la
victime. »
En revanche, dans un cadre civil et à la lumière de la doctrine sociale
de l’Église, la paix « désarmée et désarmante » dont parle Léon XIV « peut
naître aussi de la légitime défense et de la dissuasion, afin que le
bourreau ne triomphe pas de la victime, en œuvrant pour un ordre
institutionnel susceptible de rendre improbable le recours à la guerre et de
remplacer la force brute par le droit. »
Ces considérations du professeur Felice rejoignent celles d’un autre
analyste politique renommé, qui, dans
l’éditorial du dernier numéro de la revue catholique progressiste « Il
Regno » -
qu’il dirige depuis 2011 -, parvient à cette conclusion :
« Quand l’annonce chrétienne affirme que la paix est la synthèse de
tous les biens messianiques, elle ne nie pas l’histoire ni la
réalité. Et quand cette réalité est celle du mal, ce mal doit être
combattu par tous les moyens moralement et juridiquement licites. Il
y a un droit à la vie, à commencer par soi-même. Il est
légitime - et c’est le magistère de l’Église qui l’affirme - de
faire respecter ce droit. Et ce droit devient un devoir envers les
autres, surtout pour ceux qui ont des responsabilités publiques,
comme l’enseigne ‘Gaudium
et Spes’. Ainsi, la légitime défense,
en plus d’être un droit, peut également devenir un devoir grave pour celui
qui est institutionnellement responsable de la vie d’autrui. Défendre la vie
de populations entières - en raison de leur faiblesse et de leur
impuissance - exige de mettre l’agresseur hors
d’état de nuire, y compris par la force, si nécessaire. Ne pas intervenir,
alors qu’on pourrait le faire, constitue une complicité par omission - et
donc une faute. Le chrétien ne peut collaborer au mal. C’est ce que nous
avons vécu en Europe à cause d’opportunismes, d’omissions et de peurs dans
les années 1930. L’odeur était âcre, et la couleur était gris-cendre. »
Le pape Léon ne se berce pas d’illusions. Mais il ne capitule pas non
plus. Il a réaffirmé à plusieurs reprises - y compris lors de son entretien
avec les journalistes ce 9 décembre - que « le Saint-Siège est prête
à offrir un lieu et des opportunités pour des négociations ». Et quand cette
offre n’est pas acceptée - comme ça a été le cas - il répète : « Nous sommes
prêts à chercher une solution, une paix durable et juste. »
Car le Saint-Siège a un rôle particulier à jouer en vue d’une paix
« désarmée et désarmante », et Léon n’entend pas y renoncer. « Le
Saint-Siège ne se positionne pas comme un acteur géopolitique parmi
d’autres, mais comme une conscience critique du système international, une
sentinelle dans la nuit qui voit déjà poindre l’aube, qui appelle à la
responsabilité, au droit, à la place centrale de la personne », comme l’a
souligné l’archevêque Paul Richard Gallagher, secrétaire du Vatican pour les
Relations avec les États, dans un
entretien à l’agence SIR de la Conférence épiscopale italienne le 1er
janvier.
Mais c’est surtout la vision grandiose du « De
civitate Dei. » de saint
Augustin qui guide Léon XIV : les deux cités qui coexistent dans l’histoire
et la conscience de chaque homme : la cité de Dieu, « éternelle, marquée par
l’amour inconditionnel de Dieu, auquel est uni l’amour
du prochain », et la cité terrestre, « centrée sur l’amour égoïste de soi,
la soif de pouvoir et la vaine gloire qui conduisent à la destruction ».
Le pape Léon XIV a largement développé cette distinction dans son
discours annuel au corps diplomatique, le 9 janvier. Selon lui, saint
Augustin « souligne que les chrétiens sont appelés par Dieu à séjourner dans la cité
terrestre avec le cœur et l’esprit tournés vers la cité céleste, leur
véritable patrie. Mais le chrétien, vivant dans la cité terrestre, n’est pas
étranger au monde politique et cherche à appliquer l’éthique chrétienne,
inspirée des Écritures, au gouvernement civil. »
Respect du droit humanitaire même en temps de guerre, vérité des paroles
dans les relations entre États, liberté d’expression, liberté de conscience,
liberté religieuse en tant que « premier des droits humains », inviolabilité
de la vie du sein maternel jusqu’à la mort naturelle : tels sont les fruits
de ce regard tourné vers la cité de Dieu, à laquelle « notre époque semble
plutôt encline à nier le droit de citoyenneté », a déclaré le pape aux
diplomates.
Sur chacun de ces points et bien d’autres encore, Léon XIV s’est exprimé
avec la transparence qui le caractérise. Concernant la persécution des
chrétiens - « un sur sept » -, il n’a pas fait preuve de langue de bois
devant « la violence djihadiste ». À propos du « court-circuit des droits
humains », il a dénoncé la « limitation, au nom de prétendus nouveaux
droits », des libertés fondamentales de conscience, de religion « et même de
la vie ». Au sujet de la liberté d’expression, il a mis en garde contre « un
langage nouveau, à l’odeur orwellienne, qui, dans sa volonté d’être toujours
plus inclusif, finit par exclure ceux qui ne se conforment pas aux
idéologies qui l’animent ». Concernant le conflit israélo-palestinien, il
a appelé à la paix et la justice pour les deux peuples sur leurs propres
terres. Et sur l’Ukraine, il a dénoncé « le fardeau de souffrances infligé
à la population civile », avec « la destruction d’hôpitaux,
d’infrastructures énergétiques, de logements », à la suite d’un « acte de
force pour violer les frontières d’autrui ».
Ce discours du 9 janvier du pape Léon mérite d’être lu dans son
intégralité dans la mesure où il s’agit presque d’un manifeste de son
pontificat. Léon XIV y revisite saint Augustin à la lumière du monde actuel,
un monde dans lequel « la guerre est revenue à la mode, et où une ferveur
guerrière est en train de se répandre ».
Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire
L'Espresso.
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Sources
: diakonos.be-
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne
constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.)12.01.2026
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