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Dilexi te : la première exhortation apostolique de Léon XIV place les
pauvres au cœur de l'Évangile
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Le 09 octobre 2025 -
E.S.M.
- Le Vatican a publié ce 9 octobre
la première exhortation apostolique du pape Léon XIV,
intitulée Dilexi te.
Il s'agit d'un texte que le Souverain Pontife présente comme la
suite d'un projet lancé par son prédécesseur François et qu'il
reprend désormais sous sa propre signature. L'exhortation, diffusée
en plusieurs langues et présentée officiellement par la Salle de
presse du Saint-Siège, est centrée sur un thème fondamental de
l'Évangile : l'amour des pauvres comme expression concrète du
commandement du Christ.
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Léon XIV -
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Dilexi te : la première exhortation apostolique de Léon XIV place les
pauvres au cœur de l'Évangile
Le
09 octobre 2025 -
E.S.M. - Le Vatican a publié ce 9 octobre la première
exhortation apostolique du pape Léon XIV, intitulée Dilexi te.
Il s'agit d'un texte que le Souverain Pontife présente comme la
suite d'un projet lancé par son prédécesseur François et qu'il
reprend désormais sous sa propre signature. L'exhortation, diffusée
en plusieurs langues et présentée officiellement par la Salle de
presse du Saint-Siège, est centrée sur un thème fondamental de
l'Évangile : l'amour des pauvres comme expression concrète du
commandement du Christ.
Dès les premières pages, Léon XIV souligne que l'attention portée
aux pauvres ne peut se réduire à des gestes philanthropiques, mais
qu'elle constitue un véritable sacrement de la présence du Seigneur.
Il ne s'agit pas d'un ajout facultatif au cheminement chrétien, mais
d'un axe essentiel de la mission de l'Église. Le pape affirme que la
rencontre avec ceux qui souffrent, quelle que soit la forme de leur
pauvreté — matérielle, culturelle, spirituelle ou sociale —,
transforme le croyant et l'appelle à un mode de vie cohérent avec la
foi.
La centralité de l'amour et la dénonciation
de l'injustice
Le texte retrace les racines bibliques et patristiques de cette
tradition, rappelant comment les Pères de l'Église et les saints, de
saint
Augustin à
saint Jean Chrysostome, ont insisté sur le fait que les pauvres
sont le trésor de l'Église et la présence vivante du Christ. Le pape
souligne également que les structures injustes et les idéologies qui
perpétuent les inégalités sont des obstacles à la mise en pratique
du commandement de l'amour. En ce sens, l'exhortation ne se limite
pas à un plan spirituel intimiste, mais lance un appel à la
transformation sociale, rappelant que la foi chrétienne ne peut être
dissociée de la justice.
Le style du document est exhortatif et pastoral. Léon XIV invite
l'Église à revenir constamment à la source de l'Évangile, où l'amour
des pauvres et l'expérience de la grâce sont indissociablement liés.
Le Souverain Pontife prévient qu'il ne s'agit pas de choisir entre
la charité spirituelle et l'action sociale, mais de reconnaître que
ces deux dimensions s'éclairent mutuellement.
Le langage et les sources
Une analyse du texte permet d'identifier les accents mis par le
nouveau pape. Le mot « pauvres » est le plus répété, suivi de «
amour », « charité » et « Christ ». Ces termes reflètent l'intention
d'ancrer l'ensemble du document dans une théologie qui lie la suite
de Jésus au service concret de ceux qui souffrent. Des verbes
d'action tels que « accueillir », « écouter » et « servir »
apparaissent également fréquemment, renforçant le ton exhortatif du
texte.
En ce qui concerne les sources, les Écritures saintes et les Pères
de l'Église prédominent clairement. Léon XIV cite l'Ancien
Testament, les Évangiles et les lettres pauliniennes, tout en
reprenant l'enseignement de saints tels qu'Ambroise, Cyprien ou
Laurent. Contrairement à d'autres documents récents qui s'appuyaient
généralement sur des analyses sociales ou des données techniques,
cette exhortation repose presque exclusivement sur des fondements
théologiques et patristiques, ce qui lui confère un caractère plus
classique.
Un style qui marque un pontificat
Dilexi te apparaît comme le premier texte programmatique de
Léon XIV et donne des indications sur l'orientation de son
pontificat. S'il reprend l'héritage de François, l'accent mis sur la
continuité avec la tradition biblique et patristique suggère une
tentative d'ancrer le discours social dans un cadre doctrinal
solide. Le pape propose, en définitive, que l'amour des pauvres ne
soit pas une question conjoncturelle ou de sensibilité sociologique,
mais un critère d'authenticité chrétienne indissociable de
l'Évangile.
Infovaticana Traduction E.S.M
EXHORTATION APOSTOLIQUE
DILEXI TE
DU SAINT-PÈRE LÉON XIV
SUR L’AMOUR ENVERS LES PAUVRES
1. « Je t’ai aimé » (Ap 3, 9), a dit le Seigneur à une communauté
chrétienne qui n’avait ni importance ni ressources, contrairement à d’autres, et
qui était exposée à la violence et au mépris : « Disposant pourtant de peu de
puissance […] je les forcerai à venir se prosterner devant tes pieds » (Ap
3, 8-9). Ce texte rappelle les paroles du Cantique de Marie : « Il a renversé
les puissants de leurs trônes et élevé les humbles. Il a comblé de biens les
affamés, renvoyé les riches les mains vides » (Lc 1, 52-53).
2. La déclaration d’amour de l’Apocalypse renvoie au mystère inépuisable que le
Pape François a approfondi dans l’encyclique
Dilexit nos sur l’amour divin et humain du Cœur du Christ. Nous y
admirons la manière dont Jésus s’est identifié “avec les plus petits de la
société” et comment, par son amour donné jusqu’à la fin, il a révélé la dignité
de tous les êtres humains, surtout lorsqu’« ils sont plus faibles, plus
misérables et plus souffrants ».[ [1]] Contempler l’amour du Christ « nous aide
à être plus attentifs aux souffrances et aux besoins des autres, nous rend assez
forts pour participer à son œuvre de libération en tant qu’instruments de
diffusion de son amour ». [2]
3. C’est pourquoi dans les derniers mois de
sa vie le Pape François prépara, en continuité avec l’encyclique
Dilexit nos, une Exhortation apostolique sur l’attention de l’Église
envers les pauvres et avec les pauvres, intitulée Dilexi te, imaginant
que le Christ s’adresse à chacun d’eux en leur disant : tu as peu de force, peu
de pouvoir, mais « moi, je t’ai aimé » ( Ap 3, 9). Ayant reçu en héritage
ce projet, je suis heureux de le faire mien – ajoutant quelques réflexions – et
de le proposer au début de mon Pontificat, partageant ainsi le désir de mon
bien-aimé Prédécesseur que tous les chrétiens puissent percevoir le lien fort
qui existe entre l’amour du Christ et son appel à nous faire proches des
pauvres. En effet, je pense moi aussi qu’il est nécessaire d’insister sur ce
chemin de sanctification, parce que dans « cet appel à le reconnaître dans les
pauvres et les souffrants, se révèle le cœur même du Christ, ses sentiments et
ses choix les plus profonds, auxquels tout saint essaie de se conformer ». [3]
PREMIER CHAPITRE
QUELQUES PAROLES INDISPENSABLES
4. Les disciples de Jésus critiquèrent la femme qui avait versé sur sa tête une
huile parfumée très précieuse : « À quoi bon ce gaspillage ? – disaient-ils –
Cela pouvait être vendu bien cher et donné à des pauvres ! ». Mais le Seigneur
leur dit : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » (Mt 26,
8-9.11). Cette femme avait compris que Jésus était le Messie humble et souffrant
sur lequel déverser son amour : quelle consolation ce baume sur sa tête qui,
quelques jours plus tard, serait tourmentée par les épines ! C’était un petit
geste, certes, mais ceux qui souffrent savent combien même un petit geste
d’affection peut être grand, et quel soulagement il peut apporter. Jésus le
comprend et en atteste la pérennité : « Partout où sera proclamé cet Évangile,
dans le monde entier, on redira à sa mémoire ce qu’elle vient de faire » (Mt
26, 13). La simplicité de ce geste révèle quelque chose de grand. Aucun geste
d’affection, même le plus petit, ne sera oublié, surtout s’il est adressé à ceux
qui sont dans la souffrance, dans la solitude, dans le besoin, comme l’était le
Seigneur à cette heure.
5. C’est précisément dans cette perspective que l’affection envers le Seigneur
s’unit à celle envers les pauvres. Ce Jésus qui dit : « Les pauvres, vous les
aurez toujours avec vous » exprime la même chose lorsqu’il promet aux
disciples : « Je suis avec vous pour toujours » (Mt 28, 20). Et en même temps,
ces paroles du Seigneur nous reviennent à l’esprit : « Dans la mesure où vous
l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez
fait » (Mt 25, 40). Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais
dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni
grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire. À
travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous dire.
Saint François
6. Le Pape François, à propos du choix de son nom, a raconté qu’après son
élection un Cardinal ami l’avait embrassé et lui avait dit : « N’oublie pas les
pauvres ! ». [4] Il s’agit de la même recommandation faite à saint Paul par les
autorités de l’Église lorsqu’il se rendit à Jérusalem pour rendre compte de sa
mission (cf. Ga 2, 1-10). Des années plus tard, l’Apôtre pourra
affirmer : c’est « ce que précisément j’ai eu à cœur de faire » ( Ga 2,
10). Cela a été aussi le choix de saint François d’Assise : dans le lépreux,
c’est le Christ Lui-même qui l’a embrassé, en changeant sa vie. La figure
lumineuse du Poverello ne cessera jamais de nous inspirer.
7. C’est lui qui, il y a huit siècles, provoqua une renaissance évangélique chez
les chrétiens et dans la société de son temps. D’abord riche et arrogant, le
jeune François renaît après avoir été confronté à la réalité de ceux qui sont
exclus de la société. L’élan qu’il a donné ne cesse d’animer les cœurs des
croyants et de nombreux non-croyants, et « il a changé l’histoire ». [5] Le
Concile Vatican II lui-même, selon les paroles de saint Paul VI, est sur cette
voie : « L’antique histoire du bon Samaritain a été le paradigme de la
spiritualité du Concile ». [6] Je suis convaincu que le choix prioritaire en
faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que
dans la société, lorsque nous sommes capables de nous libérer de
l’autoréférentialité et que nous parvenons à écouter leur cri.
Le cri des pauvres
8. À ce sujet, il y a un texte de l’Écriture Sainte d’où il faut toujours
repartir. Il s’agit de la révélation de Dieu à Moïse dans le buisson ardent :
« J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant
ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le
délivrer […]. Maintenant va, je t’envoie » ( Ex 3, 7-8.10). [7] Dieu se
montre attentif aux besoins des pauvres : « Ils crièrent vers le Seigneur et le
Seigneur leur suscita un sauveur » ( Jg 3, 15). C’est pourquoi, en écoutant le
cri du pauvre, nous sommes appelés à nous identifier au cœur de Dieu qui est
attentif aux besoins de ses enfants, en particulier les plus démunis. Le pauvre
crierait vers le Seigneur contre nous si nous restions indifférents à ce cri, et
un péché serait sur nous (cf. Dt 15, 9), et nous nous éloignerions du
cœur même de Dieu.
9. La condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité,
interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et
économiques et, enfin et surtout, l’Église. Sur le visage meurtri des pauvres,
nous voyons imprimée la souffrance des innocents et, par conséquent, la
souffrance même du Christ. En même temps, il serait peut-être plus correct de
parler des nombreux visages des pauvres et de la pauvreté, car il s’agit d’un
phénomène diversifié. Il existe en effet de nombreuses formes de pauvreté :
celle de ceux qui n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins matériels, la
pauvreté de ceux qui sont socialement marginalisés et n’ont pas les moyens
d’exprimer leur dignité et leurs potentialités, la pauvreté morale et
spirituelle, la pauvreté culturelle, celle de ceux qui se trouvent dans une
situation de faiblesse ou de fragilité personnelle ou sociale, la pauvreté de
ceux qui n’ont pas de droits, pas de place, pas de liberté.
10. En ce sens, on peut dire que l’engagement en faveur des pauvres et pour
l’élimination des causes sociales et structurelles de la pauvreté, bien qu’il
ait pris de l’importance au cours des dernières décennies, reste toujours
insuffisant. Cela est aussi dû au fait que les sociétés dans lesquelles nous
vivons privilégient souvent des critères d’orientation de l’existence et de la
politique marqués par de nombreuses inégalités. Par conséquent, aux vieilles
pauvretés dont nous avons pris conscience et que nous essayons de combattre,
s’ajoutent de nouvelles, parfois plus subtiles et plus dangereuses. De ce point
de vue, il faut se féliciter que les Nations Unies aient fait de la lutte contre
la pauvreté l’un des objectifs du Millénaire.
11. L’engagement concret en faveur des pauvres doit également s’accompagner d’un
changement de mentalité susceptible de se répercuter au niveau culturel. En
effet, l’illusion d’un bonheur qui découlerait d’une vie aisée pousse nombre de
personnes à avoir une vision de l’existence axée sur l’accumulation de richesses
et la réussite sociale à tout prix, y compris au détriment des autres et en
profitant d’idéaux sociaux et de systèmes politico-économiques injustes qui
favorisent les plus forts. Ainsi, dans un monde où les pauvres sont de plus en
plus nombreux, nous assistons paradoxalement à la croissance de certaines élites
riches qui vivent dans une bulle de conditions très confortables et luxueuses,
presque dans un autre monde par rapport aux gens ordinaires. Cela signifie que
persiste encore - parfois bien masquée - une culture qui rejette les autres sans
même s’en rendre compte et qui tolère avec indifférence que des millions de
personnes meurent de faim ou survivent dans des conditions indignes de l’être
humain. Il y a quelques années, la photo d’un enfant gisant sans vie sur une
plage de la Méditerranée avait fait grand bruit. Malheureusement, à part une
émotion momentanée, de tels événements deviennent de plus en plus insignifiants,
relégués au rang d’informations marginales.
12. Nous ne devons pas baisser la garde face à la pauvreté. Nous sommes
particulièrement préoccupés par les conditions difficiles dans lesquelles vivent
nombre de personnes en raison d’un manque de nourriture et d’eau. Chaque jour,
plusieurs milliers de personnes meurent de causes liées à la malnutrition. Dans
les pays riches également, les chiffres relatifs à la pauvreté ne sont pas moins
préoccupants. En Europe, de plus en plus de familles ont du mal à joindre les
deux bouts. On constate de manière générale une augmentation des différentes
manifestations de la pauvreté. Celle-ci ne se présente plus comme une condition
unique et homogène, mais se décline sous de multiples formes d’appauvrissement
économique et social, reflétant un phénomène d’inégalités croissantes, même dans
des contextes généralement prospères. Rappelons que « doublement pauvres sont
les femmes qui souffrent de situations d’exclusion, de maltraitance et de
violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles
possibilités de défendre leurs droits. Cependant, nous trouvons tout le temps
chez elles les plus admirables gestes d’héroïsme quotidien dans la protection et
dans le soin de la fragilité de leurs familles ». [8] Bien que des changements
importants soient observés dans certains pays, « l’organisation des sociétés
dans le monde entier est loin de refléter clairement le fait que les femmes ont
exactement la même dignité et les mêmes droits que les hommes. On affirme une
chose par la parole, mais les décisions et la réalité livrent à cor et à cri un
autre message », [9] surtout si nous pensons en particulier aux femmes les plus
pauvres.
Préjugés idéologiques
13. Au-delà des données – qui sont parfois “interprétées” de manière à
convaincre que la situation des pauvres n’est pas si grave –, la réalité
générale est assez claire : « Des règles économiques se sont révélées efficaces
pour la croissance, mais pas pour le développement humain intégral. La richesse
a augmenté, mais avec des inégalités ; et ainsi, il se fait que de nouvelles
pauvretés apparaissent. Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la
pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont
pas comparables avec la réalité actuelle. En effet, par exemple, ne pas avoir
accès à l’énergie électrique n’était pas autrefois considéré comme un signe de
pauvreté ni comme un motif d’anxiété. La pauvreté est toujours analysée et
comprise dans le contexte des possibilités réelles d’un moment historique
concret ». [10] Cependant, au-delà des situations spécifiques et contextuelles,
dans un document de la Communauté européenne de 1984, « on entend par personnes
pauvres les individus, les familles et les groupes de personnes dont les
ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont si faibles qu’ils sont
exclus des modes de vie minimaux acceptables dans l’État membre dans lequel ils
vivent ». [11] Mais si nous reconnaissons que tous les êtres humains ont la même
dignité indépendamment du lieu de naissance, il ne faut pas ignorer les grandes
différences qui existent entre les pays et les régions.
14. Les pauvres ne sont pas là par hasard ni en raison d’un destin aveugle et
amer. La pauvreté n’est pas non plus, pour la plupart d’entre eux, un choix.
Certains osent pourtant encore l’affirmer, faisant preuve d’aveuglement et de
cruauté. Bien sûr, parmi les pauvres, il y a ceux qui ne veulent pas travailler
peut-être parce que leurs ancêtres, qui ont travaillé toute leur vie, sont morts
pauvres. Mais il y en a beaucoup – hommes et femmes – qui travaillent du matin
au soir, en ramassant des cartons ou en faisant des activités de ce genre, même
s’ils savent que leurs efforts ne serviront qu’à les faire survivre et jamais à
améliorer véritablement leur vie. Nous ne pouvons pas dire que la majorité des
pauvres le sont parce qu’ils n’auraient pas acquis de “mérites”, selon cette
fausse vision de la méritocratie où seuls ceux qui ont réussi dans la vie
semblent avoir des mérites.
15. Même les chrétiens, en de nombreuses occasions, se laissent contaminer par
des attitudes marquées par des idéologies mondaines ou par des orientations
politiques et économiques qui conduisent à des généralisations injustes et à des
conclusions trompeuses. Le fait que l’exercice de la charité soit méprisé ou
ridiculisé, comme s’il s’agissait d’une obsession de quelques-uns et non du cœur
brûlant de la mission ecclésiale me fait penser qu’il faut toujours relire
l’Évangile pour ne pas risquer de le remplacer par la mentalité mondaine. Il
n’est pas possible d’oublier les pauvres si nous ne voulons pas sortir du
courant vivant de l’Église qui jaillit de l’Évangile et féconde chaque moment de
l’histoire.
DEUXIÈME CHAPITRE
DIEU CHOISIT LES PAUVRES
Le choix des pauvres
16. Dieu est amour miséricordieux et son projet d’amour, qui s’étend et se
réalise dans l’histoire, consiste avant tout à descendre parmi nous afin de nous
libérer de l’esclavage, des peurs, du péché et du pouvoir de la mort. Le regard
miséricordieux et le cœur rempli d’amour, il s’est tourné vers ses créatures,
prenant soin de leur condition humaine, et donc de leur pauvreté. C’est
précisément pour partager les limites et les fragilités de notre nature humaine
qu’Il s’est fait Lui-même pauvre, qu’Il est né dans la chair comme nous, que
nous l’avons connu dans la petitesse d’un enfant couché dans une mangeoire et
dans l’humiliation extrême de la croix, là où Il a partagé notre pauvreté
radicale qui est la mort. On comprend bien pourquoi on peut aussi parler
théologiquement d’une option préférentielle de Dieu pour les pauvres, expression
née dans le contexte du continent latino-américain, et en particulier lors de
l’Assemblée de Puebla, mais qui a été bien intégrée dans le magistère ultérieur
. [12] Cette “préférence” n’indique pas une exclusion ou une discrimination
envers d’autres groupes, qui seraient impossibles en Dieu. Elle entend souligner
l’action de Dieu qui est pris de compassion pour la pauvreté et la faiblesse de
l’humanité tout entière et qui, voulant relever et inaugurer un Règne de
justice, de fraternité et de solidarité, a particulièrement à cœur ceux qui sont
discriminés et opprimés, demandant à nous aussi, son Église, un choix décisif et
radical en faveur des plus faibles.
17. Dans cette perspective, on comprend les nombreuses pages de l’Ancien
Testament où Dieu est présenté comme l’ami et le libérateur des pauvres, Celui
qui écoute le cri du pauvre et intervient pour le libérer (cf. Ps 34, 7).
Dieu, refuge du pauvre, dénonce à travers les prophètes – rappelons en
particulier Amos et Isaïe – les injustices commises envers les plus faibles et
exhorte Israël à renouveler, également de l’intérieur, le culte, car on ne peut
prier et offrir des sacrifices tout en opprimant les plus faibles et les plus
pauvres. Dès le début, l’Écriture manifeste avec une telle intensité l’amour de
Dieu à travers la protection des faibles et des moins fortunés, que l’on
pourrait parler d’une sorte de “faiblesse” de Dieu à leur égard. « Les pauvres
ont une place de choix dans le cœur de Dieu […]. Tout le chemin de notre
rédemption est marqué par les pauvres ». [13]
Jésus, Messie pauvre
18. L’histoire vétérotestamentaire de la prédilection de Dieu pour les pauvres
et du désir divin d’écouter leur cri – que j’ai brièvement rappelée – trouve en
Jésus de Nazareth sa pleine réalisation. [14] Dans son incarnation, Il « s’est
dépouillé prenant la condition d’esclave ; devenant semblable aux hommes et
reconnu à son aspect comme un homme » ( Ph 2, 7), Il nous a apporté le
salut sous cette forme. Il s’agit d’une pauvreté radicale, fondée sur sa mission
de révéler le vrai visage de l’amour divin (cf. Jn 1, 18 ; 1 Jn 4,
9). C’est pourquoi, dans l’une de ses admirables synthèses, saint Paul peut
affirmer : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus
Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’Il était, afin de vous
enrichir par sa pauvreté » ( 2 Co 8, 9).
19. L’Évangile montre en effet que cette pauvreté touchait tous les aspects de
la vie du Christ. Dès son entrée dans le monde, Jésus fait l’expérience des
difficultés liées au rejet. L’évangéliste Luc, racontant l’arrivée à Bethléem de
Joseph et de Marie, alors sur le point d’accoucher, observe avec regret : « Il
n’y avait pas de place pour eux dans le logement » (Lc 2, 7). Jésus naît
dans d’humbles conditions ; dès sa naissance, il est couché dans une mangeoire ;
et très tôt, pour le sauver de la mort, ses parents fuient en Égypte (cf. Mt
2, 13-15). Au début de sa vie publique, il est chassé de Nazareth après avoir,
dans la synagogue, annoncé en Lui l’accomplissement de l’année de grâce dont se
réjouissent les pauvres (cf. Lc 4, 14-30). Il n’y a pas de lieu accueillant,
même pour sa mort : ils le conduisent hors de Jérusalem pour le crucifier (cf.
Mc 15, 22). C’est à cette condition que l’on peut résumer de manière
claire la pauvreté de Jésus. Il s’agit de la même exclusion qui caractérise la
définition des pauvres : ils sont les exclus de la société. Jésus est la
révélation de ce privilegium pauperum. Il se présente au monde non seulement
comme le Messie pauvre, mais aussi comme le Messie des pauvres et pour les
pauvres.
20. Il y a des indices concernant la condition sociale de Jésus. En premier
lieu, il exerce le métier d’artisan ou de charpentier, téktōn (cf. Mc 6,
3). Il s’agit de personnes vivant du travail manuel. N’étant pas propriétaires
de terres, elles sont considérées comme inférieurs aux paysans. Lorsque le petit
Jésus est présenté au Temple par Joseph et Marie, ses parents offrent une paire
de tourterelles ou de colombes (cf. Lc 2, 22-24) qui, selon les
prescriptions du Livre du Lévitique (cf. 12, 8), était l’offrande des pauvres.
Un épisode évangélique assez significatif nous raconte comment Jésus, avec ses
disciples, cueille des épis pour se nourrir en traversant les champs (cf. Mc
2, 23-28), et cela – glaner dans les champs – n’était permis qu’aux pauvres.
Jésus lui-même dit à son sujet : « Les renards ont des tanières et les oiseaux
du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête » (Mt
8, 20 ; Lc 9, 58). Il est en effet un maître itinérant dont la pauvreté et la
précarité sont le signe de son lien avec le Père, et qui sont exigées aussi de
ceux qui veulent le suivre sur le chemin du disciple, précisément pour que le
renoncement aux biens, aux richesses et aux sécurités de ce monde devienne un
signe visible de l’abandon à Dieu et à sa providence.
21. Au début de son ministère public, Jésus se présente dans la synagogue de
Nazareth en lisant le rouleau du prophète Isaïe et en appliquant à lui-même la
parole du prophète : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a
consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres » (Lc
4, 18 ; cf. Is 61, 1). Il se manifeste donc comme Celui qui, aujourd’hui dans
l’histoire, vient réaliser la proximité aimante de Dieu, qui est avant tout une
œuvre de libération pour ceux qui sont prisonniers du mal, pour les faibles et
les pauvres. Les signes qui accompagnent la prédication de Jésus sont en effet
une manifestation de l’amour et de la compassion avec lesquels Dieu regarde les
malades, les pauvres et les pécheurs qui, en raison de leur condition, sont
marginalisés par la société mais également par la religion. Il ouvre les yeux
des aveugles, guérit les lépreux, ressuscite les morts et annonce aux pauvres la
bonne nouvelle : Dieu s’est fait proche, Dieu vous aime (cf. Lc 7, 22). Cela
explique pourquoi Il proclame : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de
Dieu est à vous » (Lc 6, 20). Dieu montre en effet une prédilection pour
les pauvres : c’est d’abord à eux que s’adresse la parole d’espérance et de
libération du Seigneur et, par conséquent, même dans la pauvreté ou la
faiblesse, personne ne doit plus se sentir abandonné. Et l’Église, si elle veut
être celle du Christ, doit être l’Église des Béatitudes, l’Église qui fait place
aux petits et qui marche pauvre avec les pauvres, le lieu où les pauvres ont une
place privilégiée (cf. Jc 2, 2-4).
22. Les indigents et les malades, incapables de se procurer le nécessaire pour
vivre, étaient souvent contraints de mendier. À cela s’ajoutait le poids de la
honte sociale, alimentée par la conviction que la maladie et la pauvreté étaient
liées à quelque péché personnel. Jésus s’est fermement opposé à cette façon de
penser, affirmant que « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les
bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).
Il a même complètement renversé cette conception, comme l’illustre bien la
parabole du riche repu et du pauvre Lazare : « Mon enfant, souviens-toi que tu
as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement ses maux ; maintenant
ici il est consolé, et toi, tu es tourmenté » (Lc 16, 25).
23. Il apparaît alors clairement que « de notre foi au Christ qui s’est fait
pauvre, et toujours proche des pauvres et des exclus, découle la préoccupation
pour le développement intégral des plus abandonnés de la société ». [15] Je me
demande souvent pourquoi, malgré cette clarté des Écritures à propos des
pauvres, beaucoup continuent à penser qu’ils peuvent tranquillement les exclure
de leurs préoccupations. Mais restons dans le domaine biblique et essayons de
réfléchir à notre relation avec les derniers de la société, et à leur place
fondamentale dans le peuple de Dieu.
La miséricorde envers les pauvres dans la Bible
24. L’apôtre Jean écrit : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne
saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20). De même, dans sa
réponse au docteur de la loi, Jésus reprend les deux anciens commandements :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute
ta force » (Dt 6, 5) et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv
19, 18), en les fusionnant en un seul commandement. L’évangéliste Marc rapporte
la réponse de Jésus en ces termes : « Le premier c’est : Écoute, Israël, le
Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de
tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici
le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement
plus grand que ceux-là » (Mc 12, 29-31).
25. Le passage tiré du Lévitique exhorte à honorer son compatriote, alors que
dans d’autres textes on trouve un enseignement qui appelle au respect – sinon à
l’amour – même de l’ennemi : « Si tu rencontres le bœuf ou l’âne de ton ennemi
qui vague, tu dois le lui ramener. Si tu vois l’âne de celui qui te déteste
tomber sous sa charge, cesse de te tenir à l’écart ; tu lui viendras en aide » (Ex
23, 4-5). Cela montre la valeur intrinsèque du respect de la personne :
quiconque se trouve en difficulté, même un ennemi, mérite toujours notre aide.
26. Il est indéniable que la primauté de Dieu dans l’enseignement de Jésus
s’accompagne d’un autre point ferme : que l’on ne peut aimer Dieu sans étendre
son amour aux pauvres. L’amour du prochain est la preuve tangible de
l’authenticité de l’amour pour Dieu, comme l’atteste l’apôtre Jean : « Dieu,
personne ne l’a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu
demeure en nous, en nous son amour est accompli. [...] Dieu est Amour : celui
qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn
4, 12.16). Il s’agit de deux amours distincts, mais non séparables. Même dans
les cas où la relation avec Dieu n’est pas explicite, le Seigneur lui-même nous
enseigne que tout acte d’amour envers le prochain est en quelque sorte un reflet
de la charité divine : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez
fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »
(Mt 25, 40).
27. C’est pourquoi les œuvres de miséricorde sont recommandées comme signes de
l’authenticité du culte qui, tout en rendant gloire à Dieu, a pour tâche de nous
ouvrir à la transformation que l’Esprit peut opérer en nous, afin que nous
devenions tous des images du Christ et de sa miséricorde envers les plus
faibles. En ce sens, la relation avec le Seigneur, qui s’exprime dans le culte,
vise également à nous libérer du risque de vivre nos relations dans une logique
de calcul et d’intérêt, pour nous ouvrir à la gratuité qui existe entre ceux qui
s’aiment et qui, par conséquent, mettent tout en commun. À ce sujet, Jésus
conseille : « Lorsque tu donnes un déjeuner ou un diner, ne convie ni tes amis,
ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, de peur qu’eux aussi ne
t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes
un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ;
heureux seras-tu alors de ce qu’ils n’ont pas de quoi te le rendre » (Lc 14,
12-14).
28. L’appel du Seigneur à la miséricorde envers les pauvres trouve sa pleine
expression dans la grande parabole du jugement dernier (cf. Mt 25,
31-46), qui est aussi une illustration réaliste de la béatitude des
miséricordieux. Le Seigneur nous y offre la clé pour atteindre notre plénitude,
car « si nous recherchons cette sainteté qui plaît aux yeux de Dieu, nous
trouvons précisément dans ce texte un critère sur la base duquel nous serons
jugés ». [16] Les paroles fortes et claires de l’Évangile doivent être vécues
« sans commentaire, sans élucubrations et sans des excuses qui les privent de
leur force.
Le Seigneur nous a précisé que la sainteté ne peut pas
être comprise ni être vécue en dehors de ces exigences ». [17]
29. Dans la première communauté chrétienne, le programme de charité ne découlait
pas d’analyses ou de projets, mais directement de l’exemple de Jésus, des
paroles mêmes de l’Évangile. La Lettre de Jacques consacre beaucoup de place au
problème des relations entre riches et pauvres, mais elle lance aussi aux
croyants deux appels très forts qui mettent en question leur foi : « À quoi cela
sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : “J’ai la foi”, s’il n’a pas les
œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils
manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise :
“Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous”, sans leur donner ce qui est
nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si
elle n’a pas les œuvres, elle est tout à fait morte » (Jc 2, 14-17).
30 « Votre or et votre argent sont rouillés, et leur rouille témoignera contre
vous : elle dévorera vos chairs ; c’est un feu que vous avez thésaurisé dans les
derniers jours ! Voyez : le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont
fauché vos champs crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux
oreilles du Seigneur des Armées. Vous avez vécu sur terre dans la mollesse et le
luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage » (Jc 5, 3-5). Quelle force ont
ces paroles, même si nous préférons faire la sourde oreille ! Dans la Première
Lettre de Jean, nous trouvons un appel similaire : « Si quelqu’un, jouissant des
biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles,
comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3, 17).
31. La Parole révélée « est un message si clair, si direct, si simple et
éloquent qu’aucune herméneutique ecclésiale n’a le droit de le relativiser. La
réflexion de l’Église sur ces textes ne devrait pas obscurcir ni affaiblir leur
sens exhortatif, mais plutôt aider à les assumer avec courage et ferveur.
Pourquoi compliquer ce qui est si simple ? Les appareils conceptuels sont faits
pour favoriser le contact avec la réalité que l’on veut expliquer, et non pour
nous en éloigner ». [18]
32. D’autre part, nous trouvons un exemple ecclésial clair de partage des biens
et d’attention à la pauvreté dans la vie quotidienne et le style de la première
communauté chrétienne. Nous pouvons notamment rappeler la manière dont fut
résolue la question de la distribution quotidienne des aides aux veuves (cf.
Ac 6, 1-6). Il s’agissait d’un problème difficile, notamment parce que
certaines de ces veuves, originaires d’autres pays, étaient parfois négligées en
tant qu’étrangères. L’épisode rapporté dans les Actes des Apôtres met en
évidence un certain mécontentement de la part des hellénistes, les juifs de
culture grecque. Les apôtres ne répondent pas par un discours abstrait mais, en
remettant au centre la charité envers tous, ils réorganisent l’aide aux veuves
en demandant à la Communauté de rechercher des personnes sages et estimées à qui
confier la gestion des tables, tandis qu’eux-mêmes s’occuperont de la
prédication de la Parole.
33. Lorsque Paul se rend à Jérusalem pour consulter les apôtres « de peur de
courir ou d’avoir couru pour rien » (Ga 2, 2), on lui demande de ne pas
oublier les pauvres (cf. Ga 2, 10). Il organisera donc plusieurs
collectes pour aider les communautés pauvres. Parmi les motivations qu’il
invoque pour justifier ce geste, il convient de souligner celle-ci : « Dieu aime
celui qui donne avec joie » (2 Co 9, 7). À ceux d’entre nous qui sont peu
enclins aux gestes gratuits et n’y portent aucun intérêt, la Parole de Dieu
indique que la générosité envers les pauvres est un véritable bien pour ceux qui
l’exercent : en agissant ainsi, nous sommes aimés de Dieu d’une manière
particulière. Mais les promesses bibliques adressées à ceux qui donnent
généreusement sont nombreuses : « Qui fait la charité au pauvre prête au
Seigneur qui paiera le bienfait de retour » (Pr 19, 17). « Donnez et l’on
vous donnera [...] car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en
retour » (Lc 6, 38). « Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, ta
blessure se guérira rapidement » (Is 58, 8). Les premiers chrétiens en
étaient convaincus.
34. La vie des premières communautés ecclésiales, racontée dans le canon
biblique et parvenu jusqu’à nous comme Parole révélée, nous est offerte comme un
exemple à imiter et comme un témoignage de la foi qui agit par la charité. Elle
demeure comme une leçon permanente pour les générations à venir. Au cours des
siècles, ces pages ont incité le cœur des chrétiens à aimer et à produire des
œuvres de charité, comme des semences fertiles qui ne cessent de porter des
fruits.
TROISIÈME CHAPITRE
UNE ÉGLISE POUR LES PAUVRES
35. Trois jours après son élection, mon Prédécesseur avait exprimé aux
représentants des médias son souhait que le soin et l’attention aux pauvres
soient plus clairement présents dans l’Église : « Ah, comme je voudrais une
Église pauvre et pour les pauvres ! ». [19]
36. Ce désir reflète la conscience que l’Église « reconnaît l’image de son
fondateur pauvre et souffrant, elle s’efforce de soulager leur misère et en eux
c’est le Christ qu’elle veut servir ». [20] Ayant en effet été appelée à se
configurer aux derniers, en son sein « aucun doute ni aucune explication, qui
affaiblissent ce message si clair, ne doivent subsister […]. Il faut affirmer
sans détour qu’il existe un lien inséparable entre notre foi et les pauvres ».
[21] Nous en trouvons de nombreux témoignages tout au long de l’histoire
bimillénaire des disciples de Jésus. [22]
La vraie richesse de l’Église
37. Saint Paul rapporte que parmi les fidèles de la communauté chrétienne
naissante, il n’y a « pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de
puissants, pas beaucoup de gens bien nés » (1 Co 1, 26). Cependant, malgré leur
pauvreté, les premiers chrétiens sont clairement conscients de la nécessité de
prendre soin de ceux qui se trouvent davantage dans le besoin. Dès les débuts du
christianisme, les Apôtres imposent les mains à sept hommes choisis par la
communauté et, dans une certaine mesure, les intègrent à leur ministère en les
instituant pour le service – diakonía en grec – des plus pauvres (cf. Ac 6,
1-5). Il est significatif que le premier disciple à avoir témoigné de sa foi
dans le Christ jusqu’à l’effusion de son sang ait été Étienne qui faisait partie
de ce groupe. En lui s’unissent le témoignage de vie dans le soin des pauvres et
dans le martyre.
38. Un peu plus de deux siècles plus tard, un autre diacre manifestera son
adhésion à Jésus-Christ de manière similaire, en unissant dans sa vie le service
des pauvres et le martyre : saint Laurent. [23] D'après le récit de saint
Ambroise, Laurent, diacre à Rome sous le pontificat du Pape Sixte II, contraint
par les autorités romaines à livrer les trésors de l’Église, « amena des pauvres
le lendemain. Interrogé sur l’endroit où se trouvaient les trésors promis, il
les désigna en disant : “Ce sont eux les trésors de l’Église”». [24] En
racontant cet épisode, Ambroise se demande : « Quels trésors plus précieux Jésus
possède-t-il que ceux en qui il aime se montrer ? ». [25] Et, rappelant que les
ministres de l’Église ne doivent jamais négliger le soin des pauvres et encore
moins accumuler des biens pour leur propre profit, il dit : « Cette tâche doit
être accomplie avec une foi sincère et une sage prévoyance. Certes, si quelqu'un
en tire un avantage personnel, il commet un crime ; mais s'il distribue le
produit aux pauvres ou rachète un prisonnier, il accomplit une œuvre de
miséricorde ». [26]
Les Pères de l’Église et les Pauvres
39. Dès les premiers siècles, les Pères de l’Église ont reconnu dans les pauvres
un moyen privilégié d’accéder à Dieu, une manière particulière de le rencontrer.
La charité envers les nécessiteux était comprise non seulement comme une vertu
morale, mais aussi comme une expression concrète de la foi dans le Verbe
incarné. La communauté des fidèles, soutenue par la force de l’Esprit Saint,
était enracinée dans la proximité avec les pauvres qu’elle considérait, non pas
comme un appendice, mais comme une partie essentielle de son Corps vivant. Saint
Ignace d’Antioche, par exemple, alors qu’il allait au martyre, exhortait les
fidèles de la communauté de Smyrne à ne pas négliger le devoir de charité envers
les plus démunis, les avertissant de ne pas se comporter comme ceux qui
s’opposent à Dieu : « Considérez ceux qui
ont une autre opinion sur la grâce de Jésus-Christ qui est venu sur nous : comme
ils sont opposés à la pensée de Dieu ! De la charité ils n’ont aucun souci, ni
de la veuve, ni de l’orphelin, ni de l’opprimé, ni des prisonniers ou des
libérés, ni de l’affamé ou de l’assoiffé ». [27] L’évêque de Smyrne, Polycarpe,
recommandait expressément aux ministres de l’Église de prendre soin des pauvres
: « Les presbytes eux aussi doivent être compatissants, miséricordieux envers
tous ; qu’ils ramènent les égarés, qu’ils visitent tous les malades, sans
négliger la veuve, l’orphelin, le pauvre ; mais qu’ils pensent toujours à faire
le bien devant Dieu et devant les hommes ». [28] À partir de ces deux
témoignages, nous voyons que l’Église apparaît comme la mère des pauvres, un
lieu d’accueil et de justice.
40. Saint Justin, quant à lui, dans sa première Apologie adressée à l’empereur
Hadrien, au Sénat et au peuple romain, expliquait que les chrétiens apportaient
tout ce qu’ils pouvaient aux nécessiteux car ils voyaient en eux des frères et
des sœurs dans le Christ. Écrivant à propos de l’assemblée en prière le premier
jour de la semaine, il soulignait qu’au cœur de la liturgie chrétienne on ne
peut séparer le culte de Dieu de l’attention aux pauvres. C’est pourquoi, à un
certain moment de la célébration, « ceux qui ont du bien et qui le veulent
donnent librement ce qu’ils veulent, chacun selon son gré ; ce qui est recueilli
est mis en réserve auprès du président. C’est lui qui assure les secours aux
orphelins, aux veuves, à ceux qui sont dans l’indigence du fait de la maladie ou
de quelque autre cause, ainsi qu’aux prisonniers, aux hôtes étrangers ; en un
mot il prend soin de tous ceux qui sont dans le besoin ». [29] Cela montre que
l’Église naissante ne séparait pas le fait de croire de l’action sociale : la
foi qui n’était pas accompagnée du témoignage des œuvres, comme l’enseigne saint
Jacques, était considérée comme morte (cf. Jc 2, 17).
Saint Jean Chrysostome
41. Parmi les Pères orientaux, le prédicateur le plus ardent de la justice
sociale fut peut-être saint Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople entre
le IV ème et le V ème siècle. Dans ses homélies, il exhortait les fidèles à
reconnaître le Christ dans les nécessiteux : « Veux-tu honorer le corps du
Christ ? Ne le méprise pas lorsqu’il est nu et, pendant qu’ici tu l’honores par
des étoffes de soie, ne le méprise pas à l’extérieur en le laissant souffrir le
froid et la nudité […]. En effet, [le corps de Jésus-Christ qui est sur l’autel]
n’a pas besoin de vêtements, mais d’une âme pure, au lieu que cet autre a besoin
de beaucoup de soin. Apprenons donc à être sages et à honorer le Christ comme Il
le veut lui-même. L’honneur le plus agréable à celui que nous voulons honorer,
c’est l’honneur qu’il désire lui-même, non celui auquel nous pensons […].
Honore-le donc aussi de la manière qu’Il a établie, c’est-à-dire en donnant ses
richesses à des pauvres. Dieu n’a pas besoin d’objets en or, mais d’âmes en or
». [30] Affirmant avec une clarté cristalline que si les fidèles ne rencontrent
pas le Christ dans les pauvres qui se trouvent à la porte, ils ne pourront pas
non plus l’adorer sur l’autel, il poursuit : « À quoi lui sert une table pleine
de coupes en or, tandis qu’il meurt de faim ? Commence par combler sa faim et,
de ce qu’il restera, orne ensuite sa table ». [31] Il comprenait donc
l’Eucharistie également comme l’expression sacramentelle de la charité et de la
justice qui la précédent, qui l’accompagnent et qui doivent la prolonger, dans
l’amour et l’attention aux pauvres.
42. Par conséquent, la charité n’est pas une voie facultative, mais le critère
du vrai culte. Chrysostome dénonçait avec véhémence le luxe excessif coexistant
avec l’indifférence envers les pauvres. L’attention qui leur est due, plus
qu’une simple exigence sociale, est une condition du salut, ce qui confère à la
richesse injuste un poids condamnable : « Il fait un grand froid, et le pauvre
en haillons est jeté au sol, mourant de froid, claquant des dents, capable
d’interpeller simplement par sa vue et son aspect. Et toi, bien au chaud et dans
l’ivresse, tu passes à côté ; comment mériteras-tu que Dieu te tire du malheur,
quand tu y seras ? […] Souvent tu jettes mille manteaux variés brodés d’or
autour d’un corps mort et insensible, désormais incapable de percevoir le sens
des honneurs, tandis que tu dédaignes un corps souffrant, roué de coups, éprouvé
et écartelé par la faim et le froid : tu fais plus de cas de la vaine gloire que
de la crainte de Dieu ». [32] Ce sens profond de la justice sociale l’amène à
affirmer que « ne pas donner à la pauvreté ce qui vient de nos propres biens,
c’est voler les pauvres et les priver de leur vie : ce ne sont pas nos biens,
mais les leurs, que nous gardons pour nous ». [33]
Saint Augustin
43. Augustin a eu pour maître spirituel saint Ambroise qui insistait sur
l’exigence éthique du partage des biens : « Tu ne donnes pas à un pauvre en
prenant sur ce qui t’appartient, mais tu lui rends en prenant sur ce qui lui
appartient. En effet, ce qui a été donné pour l’usage commun, toi seul te
l’appropries ». [34] Pour l’évêque de Milan, l’aumône est le rétablissement de
la justice, et non un geste paternaliste. Dans sa prédication, la miséricorde
prend un caractère prophétique : elle dénonce les structures d’accumulation et
réaffirme la communion comme vocation ecclésiale.
44. Formé dans cette tradition, le saint évêque d’Hippone enseigna à son tour
l’amour préférentiel pour les pauvres. Pasteur vigilant et théologien d’une rare
clairvoyance, il se rend compte que la véritable communion ecclésiale s’exprime
aussi dans la communion des biens. Dans ses Commentaires sur les Psaumes, il
rappelle que les vrais chrétiens ne négligent pas l’amour pour les plus démunis
: « Vous faites attention à vos frères, pour savoir s’ils ont besoin de quelque
chose, mais si le Christ habite en vous, vous donnez aussi aux étrangers ». [35]
Ce partage des biens naît donc de la charité théologale et a pour fin ultime
l’amour du Christ. Pour Augustin, le pauvre n’est pas seulement une personne à
aider, mais la présence sacramentelle du Seigneur.
45. Le Docteur de la Grâce voyait dans le soin apporté aux pauvres une preuve
concrète de la sincérité de la foi. Celui qui dit aimer Dieu et n’a pas
compassion des nécessiteux est un menteur (cf. 1 Jn 4, 20). Commentant la
rencontre de Jésus avec le jeune homme riche et le “trésor dans le ciel” réservé
à ceux qui donnent leurs biens aux pauvres (cf. Mt 19, 21), Augustin met dans la
bouche du Seigneur les paroles suivantes : « J’ai reçu la terre, je donnerai le
ciel ; j’ai reçu des biens temporels, je rendrai des biens éternels ; j’ai reçu
du pain, je donnerai la vie. […] J’ai reçu l’hospitalité, mais je donnerai une
maison ; on m’a visité quand j’étais malade, mais je donnerai la santé ; on est
venu me voir en prison, mais je donnerai la liberté. Le pain que vous avez donné
à mes pauvres a été consommé ; le pain que je donnerai vous rassasiera, sans
jamais s’épuiser ». [36] Le Très-Haut ne se laisse pas vaincre en générosité
envers ceux qui le servent dans les plus démunis : plus grand est l’amour pour
les pauvres, plus grande est la récompense de Dieu.
46. Cette perspective christocentrique et profondément ecclésiale conduit à
affirmer que les offrandes, lorsqu’elles naissent de l’amour, non seulement
soulagent les besoins du frère, mais purifient également le cœur de celui qui
donne, s’il est disposé à changer : « Les aumônes peuvent te servir à détruire
les péchés du passé, si tu changes de comportement ». [37] C’est, pour ainsi
dire, la voie ordinaire de la conversion pour ceux qui veulent suivre le Christ
d’un cœur sans partage.
47. Dans une Église qui reconnaît dans les pauvres le visage du Christ et dans
les biens l’instrument de la charité, la pensée augustinienne reste une lumière
sûre. Aujourd’hui, la fidélité aux enseignements d’Augustin exige non seulement
l’étude de ses œuvres, mais aussi la disponibilité à vivre radicalement son
invitation à la conversion, qui inclut nécessairement le service de la charité.
48. De nombreux autres Pères de l’Église, d’Orient et d’Occident, se sont
prononcés sur la primauté de l’attention aux pauvres dans la vie et la mission
de tout fidèle chrétien. Dans cette perspective, on peut dire en résumé que la
théologie patristique est pratique, elle vise une Église pauvre et pour les
pauvres, rappelant que l’Évangile n’est annoncé correctement que lorsqu’il
pousse à toucher la chair des derniers et avertissant que la rigueur doctrinale
sans miséricorde est un discours vide.
Le soin des malades
49. La compassion chrétienne se manifeste de manière particulière dans le soin
des malades et des souffrants. Sur la base des signes présents dans le ministère
public de Jésus – la guérison des aveugles, des lépreux et des paralytiques –,
l’Église comprend que le soin des malades, dans lesquels elle reconnaît
immédiatement le Seigneur crucifié, est une partie importante de sa mission.
Lors d’une épidémie dans la ville de Carthage où il était évêque, saint Cyprien
rappela aux chrétiens l’importance du soin des malades : « Cette épidémie, qui
semble si horrible et fatale, met à l’épreuve la justice de chaque individu et
jauge l’esprit des hommes, vérifiant si les bien-portants se mettent au service
des infirmes, si les parents s’aiment sincèrement, si les maîtres ont pitié de
la souffrance de leurs serviteurs, si les médecins n’abandonnent pas les malades
qui les supplient ». [38] La tradition chrétienne de visiter les malades, de
laver leurs blessures et de réconforter les affligés ne se réduit pas simplement
à une œuvre philanthropique, mais elle est une action ecclésiale à travers
laquelle, chez les malades, les membres de l’Église « touchent la chair
souffrante du Christ ». [39]
50. Au XVI ème siècle, Saint Jean de Dieu, en fondant l’Ordre hospitalier qui
porte son nom, créa des hôpitaux modèles qui accueillaient tout le monde,
indépendamment de la condition sociale ou économique. Sa célèbre expression
“Faites le bien, mes frères !” devint une devise pour la charité active envers
les malades. À la même époque, Saint Camille de Lellis fonda l’Ordre des Clercs
Réguliers Ministres des Infirmes – les Camilliens – dont la mission était de
servir les malades avec un dévouement total. Sa règle commande : « Que chacun
demande au Seigneur de lui donner un amour maternel envers son prochain afin que
nous puissions le servir avec toute la charité de notre âme et de notre corps,
car nous désirons, avec la grâce de Dieu, servir tous les malades avec l’amour
qu’une mère aimante porte à son fils unique malade ». [40] Dans les hôpitaux,
sur les champs de bataille, dans les prisons et dans les rues, les Camilliens
ont incarné la miséricorde du Christ Médecin.
51. En prenant soin des malades avec une affection maternelle, comme une mère
prend soin de son enfant, de nombreuses femmes consacrées ont joué un rôle
encore plus répandu dans les soins de santé aux pauvres. Les Filles de la
Charité de Saint Vincent de Paul, les Sœurs Hospitalières, les Petites Sœurs de
la Divine Providence et de nombreuses autres congrégations féminines, ont été
une présence maternelle et discrète dans les hôpitaux, les maisons de santé et
les maisons de retraite. Elles ont apporté réconfort, écoute, présence et,
surtout, tendresse. Elles ont construit, souvent de leurs propres mains, des
structures sanitaires dans des lieux dépourvus d’assistance médicale. Elles ont
enseigné l’hygiène, assisté aux accouchements et administré des médicaments avec
une sagesse naturelle et une foi profonde. Leurs maisons sont devenues des oasis
de dignité dont personne n’était exclu. Le toucher de la compassion était le
premier remède. Sainte Louise de Marillac écrivait à ses sœurs, les Filles de la
Charité, leur rappelant qu’elles avaient reçu « une bénédiction de Dieu toute
particulière pour le service des pauvres malades de hôpitaux ». [41]
52. Aujourd’hui, cet héritage se perpétue dans les hôpitaux catholiques, dans
les centres de soins ouverts dans des régions reculées, dans les missions
sanitaires opérant dans les forêts, dans les centres d’accueil pour toxicomanes
et dans les hôpitaux de campagne en zones de guerre. La présence chrétienne
auprès des malades révèle que le salut n’est pas une idée abstraite, mais une
action concrète. En soignant une blessure, l’Église annonce que le Royaume de
Dieu commence chez les plus vulnérables. Ce faisant, elle reste fidèle à Celui
qui a dit : « J’étais [...] malade et vous m’avez visité » (Mt 25, 35.36).
Lorsque l’Église s’agenouille auprès d’un lépreux, d’un enfant sous-alimenté ou
d’un mourant anonyme, elle réalise sa vocation la plus profonde : aimer le
Seigneur là où il est le plus défiguré.
Le soin des pauvres dans la vie monastique
53. La vie monastique, née dans le silence des déserts, a rendu dès ses débuts
un témoignage de solidarité. Les moines abandonnaient tout – richesse, prestige,
famille – non seulement parce qu’ils méprisaient les biens du monde – contemptus
mundi – mais aussi pour rencontrer dans ce détachement radical le Christ pauvre.
Saint Basile le Grand, dans sa Règle, ne voyait aucune contradiction entre la
vie de prière et de recueillement des moines et leur travail en faveur des
pauvres. Pour lui, l’hospitalité et le soin des nécessiteux faisaient partie
intégrante de la spiritualité monastique et les moines, même après avoir tout
quitté pour embrasser la pauvreté, devaient aider les plus pauvres par leur
travail, car « pour pouvoir partager avec qui en a besoin, nous devons bien
évidemment travailler avec ardeur [...]. Une telle manière de vivre nous est
profitable non seulement parce qu’elle mortifie le corps, mais aussi parce
qu’elle favorise la charité pour le prochain : par notre intermédiaire, Dieu
offre l’indépendance matérielle à nos frères les plus faibles ». [42]
54. À Césarée, où il était évêque, il construisit un lieu connu sous le nom de
Basiliade, qui comprenait des logements, des hôpitaux et des écoles pour les
pauvres et les malades. Le moine n’était donc pas seulement un ascète, mais
aussi un serviteur. Basile démontra ainsi que pour être proche de Dieu, il faut
être proche des pauvres. L’amour concret est le critère de la sainteté. Prier et
soigner, contempler et guérir, écrire et accueillir : tout est expression du
même amour pour le Christ.
55. En Occident, saint Benoît de Nursie rédigea une règle qui allait devenir la
colonne vertébrale de la spiritualité monastique européenne. L’accueil des
pauvres et des pèlerins y occupe une place prépondérante : « On accordera le
maximum de soin et de sollicitude à la réception des pauvres et des étrangers,
puisque l’on reçoit le Christ davantage en leur personne ». [43] Ce ne sont pas
que des mots : pendant des siècles, les monastères bénédictins ont été des lieux
de refuge pour les veuves, les enfants abandonnés, les pèlerins et les
mendiants. Pour Benoît, la vie communautaire est une école de charité. Le
travail manuel n’a pas seulement une fonction pratique, mais forme également le
cœur au service. Le partage entre les moines, l’attention aux malades et
l’écoute des plus vulnérables préparent à accueillir le Christ qui vient dans la
personne du pauvre et de l’étranger. L’hospitalité monastique bénédictine reste
encore aujourd’hui le signe d’une Église qui ouvre ses portes, qui accueille
sans demander, qui guérit sans rien exiger en retour.
56. Au fil du temps, les monastères bénédictins sont devenus des lieux
s’opposant à la culture de l’exclusion. Les moines cultivaient la terre,
produisaient de la nourriture, préparaient des médicaments et les offraient avec
simplicité aux plus démunis. Leur travail silencieux était le levain d’une
nouvelle civilisation où les pauvres n’étaient pas un problème à résoudre, mais
des frères et sœurs à accueillir. La règle du partage, le travail commun et
l’assistance aux plus vulnérables structuraient une économie solidaire, en
contraste avec la logique de l’accumulation. Le témoignage des moines montrait
que la pauvreté volontaire, loin d’être une misère, est un chemin de liberté et
de communion. Ils ne se limitaient pas à aider les pauvres : ils se faisaient
leurs proches, leurs frères dans le même Seigneur. Dans les cellules et les
cloîtres se forma une mystique de la présence de Dieu dans les petits.
57. Outre l’aide matérielle, les monastères jouaient un rôle fondamental dans la
formation culturelle et spirituelle des plus humbles. En temps de peste, de
guerre et de famine, ils étaient des lieux où les nécessiteux trouvaient du pain
et des médicaments, mais également dignité et parole. C’est là que les orphelins
étaient éduqués, que les apprentis recevaient une formation et que les paysans
étaient initiés aux techniques agricoles et à la lecture. Le savoir était
partagé comme un don et une responsabilité. L’Abbé était à la fois maître et
père, et l’école monastique était un lieu de libération par la vérité. En effet,
comme l’écrit Jean Cassien, le moine doit se caractériser par « l’humilité du
cœur […], qui conduit, non pas à la science qui enfle, mais à celle qui éclaire
par une charité parfaite ». [44] En formant les consciences et en transmettant
la sagesse, les moines contribuèrent à une pédagogie chrétienne de l’inclusion.
La culture, marquée par la foi, était partagée avec simplicité. La connaissance,
éclairée par la charité, devenait service. Ainsi, la vie monastique se révèle
comme un style de sainteté et un moyen concret de transformer la société.
58. La tradition monastique enseigne ainsi que la prière et la charité, le
silence et le service, les cellules et les hôpitaux forment un unique tissu
spirituel. Le monastère est un lieu d’écoute et d’action, de culte et de
partage. Saint Bernard de Clairvaux, le grand réformateur cistercien, « rappela
avec fermeté la nécessité d’une vie sobre et mesurée, à table comme dans
l’habillement et dans les édifices monastiques, recommandant de soutenir et de
prendre soin des pauvres ». [45] Pour lui, la compassion n’est pas un choix
accessoire, mais le véritable chemin de la suite du Christ. La vie monastique,
si elle est fidèle à sa vocation originelle, montre que l’Église n’est
pleinement épouse du Seigneur que lorsqu’elle est également sœur des pauvres. Le
cloître n’est pas seulement un refuge du monde, mais une école où l’on apprend à
mieux le servir. Là où les moines ont ouvert leurs portes aux pauvres, l’Église
a révélé avec humilité et fermeté que la contemplation n’exclut pas la
miséricorde mais l’exige comme son fruit le plus pur.
Libérer les captifs
59. Dès les temps apostoliques l’Église a vu dans la libération des opprimés un
signe du Royaume de Dieu. Jésus lui-même, au début de sa mission publique, a
proclamé : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par
l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la
délivrance » (Lc 4, 18). Les premiers chrétiens, même dans des conditions
précaires, priaient et assistaient leurs frères et sœurs prisonniers, comme en
témoignent les Actes des Apôtres (cf. 12, 5 ; 24, 23) et divers écrits des
Pères. Cette mission de libération s’est poursuivie au cours des siècles à
travers des actions concrètes, surtout lorsque le drame de l’esclavage et de la
captivité marqua des sociétés entières.
60. Entre la fin du XII ème siècle et le début du XIII ème siècle, alors que
nombre de chrétiens sont capturés en Méditerranée ou réduits en esclavage dans
les guerres, deux ordres religieux voient le jour : l’Ordre de la Très Sainte
Trinité et de la Rédemption des Captifs (Trinitaires), fondé par saint Jean de
Matha et saint Félix de Valois, et l’Ordre de Notre Dame de la Merci
(Mercédaires), fondé par saint Pierre Nolasque avec le soutien de saint Raymond
de Peñafort, dominicain. Ces communautés de consacrés ont le charisme spécifique
de libérer les chrétiens réduits en esclavage, en mettant à leur disposition
leurs propres biens [46] et, souvent, en offrant leur vie en échange. Les
Trinitaires, avec leur devise Gloria Tibi Trinitas et captivis libertas (Gloire
à toi, Trinité, et liberté aux captifs), et les Mercédaires, qui ajoutèrent un
quatrième vœu [47] aux vœux religieux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté,
ont témoigné que la charité peut être héroïque. La libération des prisonniers
est une expression de l’amour trinitaire : un Dieu qui libère non seulement de
l’esclavage spirituel, mais aussi de l’oppression concrète. Le geste de racheter
de l’esclavage et de la captivité est considéré comme une extension du sacrifice
rédempteur du Christ dont le sang est le prix de notre rachat (cf. 1 Co
6, 20).
61. La spiritualité originale de ces Ordres était profondément enracinée dans la
contemplation de la Croix. Le Christ est par excellence le Rédempteur des
prisonniers et l’Église, son Corps, prolonge ce mystère dans le temps. [48] Les
religieux ne considèrent pas la rançon comme une action politique ou économique,
mais comme un acte quasi liturgique, l’offrande sacramentelle de soi-même.
Beaucoup donnaient leur propre corps pour remplacer les prisonniers,
accomplissant à la lettre le commandement : « Nul n’a plus grand amour que
celui-ci : déposer sa vie pour ses amis » ( Jn 15, 13). La tradition de ces
Ordres n’est pas terminée. Elle a au contraire inspiré de nouvelles formes
d’action face aux esclavages modernes : la traite des êtres humains, le travail
forcé, l’exploitation sexuelle, les différentes formes de dépendance. [49] La
charité chrétienne, lorsqu’elle s’incarne, devient libératrice. Et la mission de
l’Église, lorsqu’elle est fidèle à son Seigneur, est toujours d’annoncer la
libération. Aujourd’hui encore, lorsque « des millions de personnes – enfants,
hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre
dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage », [50] cet héritage
est perpétué par ces ordres, et par d’autres institutions et congrégations qui
travaillent dans les périphéries urbaines, dans les zones de conflit et sur les
routes migratoires. Lorsque l’Église s’incline pour briser les nouvelles chaînes
qui entravent les pauvres, elle devient un signe pascal.
62. On ne peut conclure cette réflexion sur les personnes privées de liberté
sans mentionner les détenus se trouvant dans des pénitenciers et centres de
détention. À ce sujet, rappelons les paroles que le Pape François adressa à
certains d’entre eux : « Entrer dans une prison est toujours un moment important
pour moi, car la prison est un lieu d’une grande humanité [...]. Une humanité
éprouvée, parfois accablée par les difficultés, la culpabilité, les jugements,
les incompréhensions, les souffrances, mais en même temps chargée de force, de
désir de pardon, de volonté de rédemption ». [51] Cette volonté a d’ailleurs été
reprise par les Ordres dédiés au rachat des prisonniers comme service
préférentiel à l’Église. Comme le proclamait saint Paul : « C’est pour que nous
restions libres que le Christ nous a libérés » ( Ga 5, 1). Et cette
liberté n’est pas seulement intérieure : elle se manifeste dans l’histoire comme
un amour qui prend soin et libère de tout lien d’esclavage.
Témoins de la pauvreté évangélique
63. Au XIIIème siècle, face à la croissance des villes, la concentration des
richesses et l’émergence de nouvelles formes de pauvreté, l’Esprit Saint donna
naissance à un nouveau type de consécration dans l’Église : les Ordres
mendiants. À la différence du modèle monastique stable, les mendiants adoptent
une vie itinérante, sans propriété personnelle ni communautaire, entièrement
livrés à la Providence. Ils ne se limitent pas à servir les pauvres : ils se
font pauvres avec eux. Ils voient la ville comme un nouveau désert et les
marginaux comme de nouveaux maîtres spirituels. Ces Ordres, comme les
Franciscains, les Dominicains, les Augustins et les Carmes, représentent une
révolution évangélique dans laquelle le style de vie simple et pauvre devient un
signe prophétique pour la mission, faisant revivre l’expérience de la première
communauté chrétienne (cf. Ac 4, 32). Le témoignage des mendiants défie à
la fois l’opulence cléricale et la froideur de la société urbaine.
64. Saint François d’Assise est devenu l’icône de ce printemps spirituel. En
épousant la pauvreté, il a voulu imiter le Christ pauvre, nu et crucifié. Dans
sa Règle, il demande que « les frères ne s’approprient rien, ni maison, ni lieu,
ni quoi que ce soit. Et comme des pèlerins et des étrangers en ce siècle,
servant le Seigneur dans la pauvreté et l’humilité, qu’ils aillent à l’aumône
avec confiance ; et il ne faut pas qu’ils en aient honte, car le Seigneur s’est
fait pauvre pour nous en ce monde ». [52] Sa vie a été un dépouillement
permanent : du palais au lépreux, de l’éloquence au silence, de la possession au
don total. François n’a pas fondé une réalité de service social, mais une
fraternité évangélique. Il a vu dans les pauvres des frères et des images
vivantes du Seigneur. Sa mission était d’être avec eux, dans une solidarité qui
dépassait les distances, dans un amour compatissant. Sa pauvreté était
relationnelle : elle le conduisait à se faire proche, égal, voire inférieur. Sa
sainteté germait de la conviction que l’on ne peut vraiment recevoir le Christ
qu’en se donnant généreusement aux frères.
65. Sainte Claire d’Assise, inspirée par François, fonda l’Ordre des Pauvres
Dames, plus tard appelées Clarisses. Son combat spirituel consista à maintenir
fidèlement l’idéal de la pauvreté radicale. Elle refusa les privilèges
pontificaux qui auraient pu garantir la sécurité matérielle de son monastère et
obtint avec fermeté du Pape Grégoire IX le fameux Privilegium Paupertatis qui
garantissait le droit de vivre sans posséder aucun bien matériel. [53] Ce choix
exprimait sa confiance totale en Dieu et sa conscience que la pauvreté
volontaire est une forme de liberté et de prophétie. Claire enseigna à ses sœurs
que le Christ était leur seul héritage et que rien ne devait obscurcir la
communion avec Lui. Sa vie cachée de prière fut un cri contre la mondanité et
une défense silencieuse des pauvres et des oubliés.
66. Saint Dominique de Guzmán, contemporain de François, fonda l’Ordre des
Prêcheurs, avec un autre charisme mais dans la même radicalité. Il voulait
proclamer l’Évangile avec l’autorité qui découle d’une vie pauvre, convaincu que
la Vérité a besoin de témoins cohérents. L’exemple de la pauvreté de vie
accompagnait la Parole prêchée. Libérés du poids des biens terrestres, les
frères dominicains pouvaient mieux se consacrer à leur tâche principale, à
savoir la prédication. Ils se rendaient dans les villes, surtout celles qui
avaient une université, pour enseigner la vérité de Dieu. [54] En dépendant des
autres, ils démontraient que la foi ne s’impose pas, mais s’offre. Et, en vivant
parmi les pauvres, ils apprenaient la vérité de l’Évangile “d'en bas”, comme des
disciples du Christ humilié.
67. Les Ordres mendiants ont donc été une réponse vivante à l’exclusion et à
l’indifférence. Ils n’ont pas expressément proposé des réformes sociales, mais
une conversion, personnelle et communautaire, à la logique du Royaume. Pour eux,
la pauvreté n’est pas une conséquence du manque de biens, mais un libre choix :
se faire petit pour accueillir les petits. Comme le disait François Thomas de
Celano : « Il montrait qu’il aimait intensément les pauvres [...]. Il se
dépouillait souvent pour vêtir les pauvres, auxquels il cherchait à se rendre
semblable ». [55] Les mendiants sont devenus le symbole d’une Église pèlerine,
humble et fraternelle, qui vit parmi les pauvres non par prosélytisme, mais par
identité. Ils enseignent que l’Église est lumière lorsqu’elle se dépouille de
tout et que la sainteté passe à travers un cœur humble et tourné vers les
petits.
L’Église et l’éducation des pauvres
68. S’adressant à des éducateurs, le Pape François rappelait que l’éducation a
toujours été l’une des plus hautes expressions de la charité chrétienne : «
Votre mission est une mission remplie de difficultés mais aussi de joies. […]
Une mission d’amour, car on ne peut enseigner sans aimer ». [56] En ce sens,
depuis les temps les plus reculés, les chrétiens ont compris que la connaissance
libère, donne de la dignité et rapproche de la vérité. Pour l’Église, enseigner
aux pauvres est un acte de justice et de foi. Inspirée par l’exemple du Maître
qui enseignait aux gens les vérités divines et humaines, elle a assumé la
mission de former les enfants et les jeunes, surtout les plus pauvres, à la
vérité et à l’amour. Cette mission a pris forme avec la fondation de
Congrégations consacrées à l’éducation populaire.
69. Au XVI ème siècle, Saint Joseph de Calasanz, frappé par le manque
d’instruction et de formation des jeunes pauvres de la ville de Rome, créa dans
des pièces adjacentes à l’église Santa Dorotea in Trastevere la première école
publique gratuite d’Europe. C’était le germe duquel devait naître et se
développer, non sans difficultés, l’Ordre des Clerc Réguliers Pauvres de la Mère
de Dieu des Écoles Pies, dite des Piaristes, dans le but de transmettre aux
jeunes « outre la science profane, la sagesse de l’Évangile, en leur enseignant
à saisir dans les événements personnels et dans l’histoire l’action aimante de
Dieu Créateur et Rédempteur ». [57] En fait, on peut considérer ce courageux
prêtre comme le « véritable fondateur de l’école catholique moderne, visant à la
formation intégrale de l’homme et ouverte à tous ». [58] Au XVII siècle, animé
par la même sensibilité, saint Jean-Baptiste de La Salle, se rendant compte de
l’injustice causée par l’exclusion des enfants des ouvriers et des paysans du
système éducatif français de son temps, fonda les Frères des Écoles Chrétiennes
avec l’idéal d’offrir une instruction gratuite, une formation solide et un
environnement fraternel. La Salle considérait la classe comme un lieu de
promotion humaine, mais également de conversion. Dans ses collèges, prière,
méthode, discipline et partage étaient réunis. Chaque enfant était considéré
comme un don unique de Dieu et l’acte d’enseigner comme un service rendu au
Royaume de Dieu.
70. Au XIX ème siècle, toujours en France, saint Marcellin Champagnat fonda
l’Institut des Frères Maristes des Écoles. « Sensible aux besoins spirituels et
éducatifs de son époque, spécialement à l’ignorance religieuse et aux situations
d’abandon que connaissait particulièrement la jeunesse », [59] il se consacra de
tout cœur, en des temps où l’accès à l’éducation restait l’apanage de quelques
privilégiés, à la mission d’éduquer et d’évangéliser les enfants et les jeunes,
surtout les plus démunis. Dans le même esprit, en Italie, saint Jean Bosco
initia la grande œuvre salésienne fondée sur les trois principes du “système
préventif” – raison, religion et affection – [60] et le bienheureux Antonio
Rosmini fonda l’Institut de la Charité, où la “charité intellectuelle” – avec la
“charité matérielle” et, au sommet, la “charité spirituelle-pastorale” – était
présentée comme une dimension indispensable de toute action caritative visant le
bien et le développement intégral de la personne. [61]
71. De nombreuses Congrégations féminines ont également été les protagonistes de
cette révolution pédagogique. Les Ursulines, les moniales de la Compagnie de
Marie-Notre-Dame, les Maestre Pie et beaucoup d’autres, fondées principalement
au XVIIIème et XIXème siècles, ont occupé des espaces où l’État était absent.
Elles créèrent des écoles dans les petits villages, les banlieues et les
quartiers populaires. L’instruction des filles, en particulier, devint une
priorité. Les religieuses alphabétisaient, évangélisaient, s’occupaient des
questions pratiques de la vie quotidienne, élevaient l’esprit par la culture des
arts et, surtout, formaient les consciences. Leur pédagogie était simple :
proximité, patience, douceur. Elles enseignaient par leur vie plus que par leurs
paroles. À une époque marquée par l’analphabétisme généralisé et l’exclusion
structurelle, ces femmes consacrées ont été des lumières d’espoir. Leur mission
était de former le cœur, apprendre à penser, promouvoir la dignité. Alliant vie
de piété et dévouement envers le prochain, elles ont combattu l’abandon par la
tendresse de celles qui éduquent au nom du Christ.
72. Pour la foi chrétienne, l’éducation des pauvres n’est pas une faveur, mais
un devoir. Les petits ont droit à la connaissance, condition fondamentale pour
la reconnaissance de la dignité humaine. Les enseigner, c’est affirmer leur
valeur en leur donnant des outils pour transformer leur réalité. La tradition
chrétienne considère le savoir comme un don de Dieu et une responsabilité
communautaire. L’éducation chrétienne ne forme pas seulement des professionnels,
mais des personnes ouvertes au bien, à la beauté et à la vérité. L’école
catholique, par conséquent, lorsqu’elle est fidèle à son nom, constitue un
espace d’inclusion, de formation intégrale et de promotion humaine ; en
conjuguant foi et culture, elle sème l’avenir, honore l’image de Dieu et
construit une société meilleure.
Accompagner les migrants
73. L’expérience de la migration accompagne l’histoire du Peuple de Dieu.
Abraham part sans savoir où il va ; Moïse guide le peuple en pèlerinage à
travers le désert ; Marie et Joseph fuient en Égypte avec l’Enfant. Le Christ
lui-même, qui « est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn
1, 11), a vécu parmi nous comme un étranger. C’est pourquoi l’Église a toujours
reconnu dans les migrants une présence vivante du Seigneur qui, au jour du
jugement, dira à ceux qui seront à sa droite : « J’étais étranger et vous m’avez
accueilli » (Mt 25, 35).
74. Au XIX ème siècle, alors que des millions d’Européens émigraient à la
recherche de meilleures conditions de vie, deux grands saints se distinguèrent
dans la prise en charge pastorale des migrants : saint Jean-Baptiste Scalabrini
et sainte Françoise-Xavière Cabrini. Scalabrini, évêque de Plaisance, fonda les
Missionnaires de Saint-Charles pour accompagner les migrants dans leurs
communautés de destination, leur offrant une assistance spirituelle, juridique
et matérielle. Il voyait dans les migrants les destinataires d’une nouvelle
évangélisation, mettant en garde contre les risques d’exploitation et de perte
de la foi en terre étrangère. Répondant généreusement au charisme que le
Seigneur lui avait donné, « Scalabrini regardait au-delà, il regardait en avant,
vers un monde et une Église sans barrières, sans étrangers ». [62] Sainte
Françoise Cabrini, née en Italie et naturalisée américaine, fut la première
citoyenne américaine à être canonisée. Pour accomplir sa mission d’assistance
aux migrants, elle traversa plusieurs fois l’Atlantique et, « armée d’une
singulière audace, elle créa à partir de rien des écoles, des hôpitaux, des
orphelinats pour les foules de déshérités qui s’étaient aventurés dans le
nouveau monde à la recherche de travail, privés de la connaissance de la
langue et des moyens en mesure de leur permettre une insertion digne dans la
société américaine, et souvent victimes de personnes sans scrupules. Son cœur
maternel, qui ne se mettait jamais au repos, les rejoignait partout : dans les
taudis, dans les prisons, dans les mines ». [63] Au cours de l'Année Sainte
1950, le Pape Pie XII la proclama Patronne de tous les migrants. [64]
75. La tradition de l’activité de l’Église pour et avec les migrants se poursuit
et, aujourd’hui, ce service s’exprime à travers des initiatives telles que les
centres d’accueil pour les réfugiés, les missions frontalières, les efforts de
Caritas Internationalis et d’autres institutions. Le Magistère contemporain
réaffirme clairement cet engagement. Le Pape François a rappelé que la mission
de l’Église envers les migrants et les réfugiés est encore plus large, insistant
sur le fait que « la réponse au défi posé par les migrations contemporaines peut
se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Mais
ces verbes ne valent pas seulement pour les migrants et pour les réfugiés. Ils
expriment la mission de l’Église envers tous les habitants des périphéries
existentielles qui doivent être accueillis, protégés, promus et intégrés ». [65]
Et il disait également : « Tout être humain est enfant de Dieu ! L’image du
Christ est imprimée en lui ! Il s’agit alors de voir, nous d’abord et d’aider
ensuite les autres à voir, dans le migrant et dans le réfugié, non pas seulement
un problème à affronter, mais un frère et une sœur à accueillir, à respecter et
à aimer, une occasion que la Providence nous offre pour contribuer à la
construction d’une société plus juste, une démocratie plus accomplie, un pays
plus solidaire, un monde plus fraternel et une communauté chrétienne plus
ouverte, selon l’Évangile ». [66] L’Église, comme une mère, marche avec ceux qui
marchent. Là où le monde voit des menaces, elle voit des fils; là où l’on
construit des murs, elle construit des ponts. Elle sait que son annonce de
l’Évangile est crédible seulement lorsqu’elle se traduit en gestes de proximité
et d’accueil ; et que dans tout migrant rejeté, le Christ lui-même frappe à la
porte de la communauté.
Auprès des derniers
76. La sainteté chrétienne fleurit souvent dans les lieux les plus oubliés et
les plus blessés de l’humanité. Les plus pauvres parmi les pauvres – ceux qui
manquent non seulement de biens, mais aussi de voix et de reconnaissance de leur
dignité – occupent une place spéciale dans le cœur de Dieu. Ils sont les
préférés de l’Évangile, les héritiers du Royaume (cf. Lc 6, 20). C’est en
eux que le Christ continue de souffrir et de ressusciter. C’est en eux que
l’Église retrouve sa vocation à montrer sa réalité la plus authentique.
77. Sainte Thérèse de Calcutta, canonisée en 2016, est devenue une icône
universelle de la charité vécue jusqu’à l'extrême en faveur des plus indigents,
des exclus de la société. Fondatrice des Missionnaires de la Charité, elle a
consacré sa vie aux mourants abandonnés sur les routes de l’Inde. Elle
recueillait les rejetés, lavait leurs blessures et les accompagnait jusqu’à leur
mort avec une tendresse qui était prière. Son amour des plus pauvres parmi les
pauvres a fait qu’elle ne s’est pas seulement occupée de leurs besoins
matériels, mais elle leur a aussi annoncé la bonne nouvelle de l’Évangile : «
Nous voulons annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres : que Dieu les aime, que
nous les aimons, qu’ils sont quelqu’un pour nous, que, eux aussi, ont été créés
par la même main amoureuse de Dieu pour aimer et pour être aimés. Nos pauvres
gens, nos splendides gens, sont des gens tout à fait dignes d’amour. Ils n’ont
pas besoin de notre pitié ni de notre compassion. Ils ont besoin de notre amour
compréhensif, ils ont besoin de notre respect, ils ont besoin que nous les
traitions avec dignité ». [67] Tout cela venait d’une spiritualité profonde qui
considérait le service des plus pauvres comme le fruit de la prière et de
l’amour, générateur de paix véritable comme le rappela le Pape Jean-Paul II aux
pèlerins venus à Rome pour sa béatification : « Où Mère Teresa a-t-elle trouvé
la force de se mettre tout entière au service des autres? Elle la trouva dans la
prière et dans la contemplation silencieuse de Jésus-Christ, de sa Sainte Face,
de son Sacré Cœur. Elle l’a dit elle-même : “Le fruit du silence c’est la prière
: le fruit de la prière c’est la foi ; le fruit de la foi c’est l’amour ; le
fruit de l’amour c’est le service ; le fruit du service c’est la paix”. […] La
prière emplissait son cœur de la paix du Christ et lui permettait de
faire rayonner cette paix sur les autres ». [68] Teresa ne se considérait pas
comme une philanthrope ou une militante, mais comme une épouse du Christ
crucifié, qui servait avec un amour total les frères souffrants.
78. Au Brésil, Sainte Dulce des Pauvres – connue comme “le bon ange de Bahia” –
a incarné le même esprit évangélique avec des caractéristiques brésiliennes. En
faisant référence à elle et à deux autres religieuses canonisées au cours de la
même célébration, le Pape François rappela leur amour pour les plus marginalisés
de la société et déclara que les nouvelles Saintes « nous montrent que la vie
religieuse est un chemin d’amour dans les périphéries existentielles du monde ».
[69] Sœur Dulce a affronté la précarité avec créativité, les obstacles avec
tendresse, le besoin avec une foi inébranlable. Elle commença par accueillir des
malades dans un poulailler, puis fonda l’une des plus grandes œuvres sociales du
pays. Elle assistait des milliers de personnes chaque jour, sans jamais perdre
sa délicatesse. Elle se fit pauvre avec les pauvres par amour du plus Pauvre.
Elle vivait avec peu, priait avec ferveur et servait avec joie. Sa foi ne
l’éloignait pas du monde, mais l’introduisait encore plus profondément dans la
souffrance des derniers.
79. On pourrait citer aussi saint Benoît Menni et les Sœurs Hospitalières du
Sacré-Cœur de Jésus, aux côtés des personnes handicapées ; saint Charles de
Foucauld dans les communautés du désert ; sainte Catherine Drexel auprès des
groupes les plus défavorisés en Amérique du Nord ; sœur Emmanuelle avec les
ramasseurs d’ordures dans le quartier d’Ezbet El Nakhl, au Caire ; et bien
d’autres encore. Chacun, à sa manière, a découvert que les plus pauvres ne sont
pas seulement objet de notre compassion, mais des maîtres d’Évangile. Il ne
s’agit pas de “leur apporter” Dieu, mais de le rencontrer en eux. Tous ces
exemples nous enseignent que servir les pauvres n’est pas un geste à faire du
haut vers le bas, mais une rencontre entre égaux où le Christ est révélé et
adoré. Saint Jean-Paul II nous rappelait que « dans la personne des pauvres il y
a une présence spéciale du Fils de Dieu qui impose à l’Église une option
préférentielle pour eux ». [70] C’est donc en se penchant pour prendre soin des
pauvres que l’Église assume sa posture la plus élevée.
Les Mouvements populaires
80. Nous devons également reconnaître que, tout au long des siècles de
l’histoire chrétienne, l’aide aux pauvres et la lutte pour leurs droits n’ont
pas seulement concerné des individus, certaines familles, les institutions ou
les communautés religieuses. Il y a eu, et il y a encore, des mouvements
populaires variés, constitués de laïcs et guidés par des leaders populaires,
souvent soupçonnés et même persécutés. Je fais référence à un « ensemble de
personnes qui ne marchent pas comme des individus mais comme le tissu d’une
communauté de tous et pour tous, et qui ne peut pas laisser les plus pauvres et
les plus faibles rester en arrière. [...] Les leaders populaires sont ceux qui
ont la capacité d’intégrer tout le monde. [...] Ils n’ont ni dégoût ni peur des
jeunes blessés et crucifiés ». [71]
81. Ces leaders populaires savent que la solidarité « c’est également lutter
contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de
travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du
travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’empire de l’argent […].
La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire
l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires ». [72] C’est pourquoi
lorsque les institutions réfléchissent aux besoins des pauvres, il est
nécessaire qu’elles « incluent les mouvements populaires et animent les
structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le
torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la
construction d’un avenir commun ». [73] Les mouvements populaires invitent en
effet à dépasser « cette idée des politiques sociales conçues comme une
politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et
encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples ». [74] Si les hommes
politiques et les professionnels ne les écoutent pas, « la démocratie
s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité,
se désincarne en laissant le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la
dignité, dans la construction de son destin ». [75] Il en va de même pour les
institutions de l’Église.
QUATRIÈME CHAPITRE
UNE HISTOIRE QUI CONTINUE
Le siècle de la Doctrine Sociale de l’Église
82. L’accélération des transformations technologiques et sociales des deux
derniers siècles, qui abonde de contradictions tragiques, n’a pas seulement été
subie mais aussi affrontée et pensée par les pauvres. Les mouvements de
travailleurs, de femmes, de jeunes, de même que la lutte contre les
discriminations raciales ont entraîné l’éveil d’une nouvelle conscience de la
dignité de ceux qui sont en marge. La contribution de la Doctrine sociale de
l’Église, depuis la révolution industrielle, a en soi également cette racine
populaire qu’il ne faut pas oublier : sa relecture de la Révélation chrétienne
dans les circonstances sociales modernes, professionnelles, économiques et
culturelles modernes serait inimaginable sans les laïcs chrétiens confrontés aux
défis de leur temps. À leurs côtés, travaillent des religieux et religieuses
témoins d’une Église qui sort des sentiers battus. Le changement d’époque auquel
nous sommes confrontés rend aujourd’hui encore plus nécessaire l’interaction
continue entre les baptisés et le Magistère, entre les citoyens et les experts,
entre le peuple et les institutions. En particulier, il faut reconnaître à
nouveau que la réalité se voit mieux à partir des marges et que les pauvres sont
dotés d’une intelligence particulière, indispensable à l’Église et à l’humanité.
83. Le Magistère des 150 dernières années offre une véritable mine
d’enseignements concernant les pauvres. Les Évêques de Rome se sont ainsi faits
des porte-paroles de nouvelles prises de conscience passées au crible du
discernement ecclésial. Par exemple, dans la Lettre encyclique Rerum novarum (15
mai 1891), Léon XIII aborda la question du travail en dénonçant la situation
intolérable de nombreux ouvriers de l’industrie et proposant l’instauration d’un
ordre social juste. D’autres Pontifes se sont exprimés dans ce sens. Saint Jean
XXIII, dans la Lettre encyclique Mater et Magistra (1961), se fit le promoteur
d’une justice à dimension mondiale : les pays riches ne peuvent rester
indifférents face aux pays opprimés par la faim et la misère ; ils sont appelés
à les secourir généreusement avec tous leurs biens.
84. Le Concile Vatican II représente une étape fondamentale dans le discernement
ecclésial sur les pauvres à la lumière de la Révélation. Bien que cette
attention ait été marginale dans les documents préparatoires, un mois avant
l’ouverture du Concile, dans le message radiophonique du 11 septembre 1962,
saint Jean XXIII attira l’attention sur ce thème avec des mots inoubliables :
« L’Église se présente telle qu’elle est et telle qu’elle veut être, comme
l’Église de tous et en particulier l’Église des pauvres ». [76]Ce fut ensuite le
grand travail d’évêques, de théologiens et d’experts soucieux du renouveau de
l’Église – avec le soutien du même saint Jean XXIII – que de réorienter le
Concile. La nature christocentrique, donc doctrinale et non seulement sociale,
d’une telle effervescence est fondamentale. De nombreux pères conciliaires ont
en effet favorisé le renforcement de la conscience, bien exprimé par le Cardinal
Lercaro dans son intervention mémorable du 6 décembre 1962, que « le mystère du
Christ dans l’Église a toujours été et est encore aujourd’hui, mais de manière
particulière, le mystère du Christ dans les pauvres » [77] et qu’ « il ne s’agit
pas d’un thème quelconque, mais en un certain sens, du seul thème de tout
Vatican II ». [78] L’archevêque de Bologne notait en préparant le texte de cette
intervention : « C’est l’heure des pauvres, des millions de pauvres qui sont sur
toute la terre, c’est l’heure du mystère de l’Église mère des pauvres, c’est
l’heure du mystère du Christ surtout dans le pauvre ». [79] S’annonçait ainsi la
nécessité d’une nouvelle forme ecclésiale, plus simple et plus sobre, impliquant
tout le peuple de Dieu et sa figure historique. Une Église plus semblable à son
Seigneur qu’aux puissances mondaines, déterminée à stimuler dans toute
l’humanité un engagement concret pour la résolution du grand problème de la
pauvreté dans le monde
85. Saint Paul VI, lors de l’ouverture de la deuxième session du Concile, reprit
le thème voulu par son prédécesseur, c’est-à-dire le fait que l’Église regarde
avec un intérêt particulier « les pauvres, les nécessiteux, les affligés, les
affamés, les souffrants, les prisonniers, c’est-à-dire toute l’humanité qui
souffre et qui pleure : celle-ci lui appartient, de droit évangélique ». [80]
Lors de l’audience générale du 11 novembre 1964, il souligna que « le pauvre est
représentant du Christ » et, rapprochant l’image du Seigneur présente dans les
derniers à celle qui se manifeste chez le Pape, il affirma : « La représentation
du Christ dans le pauvre est universelle, chaque pauvre reflète le Christ. Celle
du Pape est personnelle. […] Le Pauvre et Pierre peuvent coïncider, ils peuvent
être la même personne, revêtue d’une double représentation, celle de la Pauvreté
et celle de l’Autorité ». [81] Le lien intrinsèque entre l’Église et les pauvres
était ainsi exprimé symboliquement avec une clarté inédite.
86. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, actualisant l’héritage des
Pères de l’Église , le Concile réaffirme avec force la destination universelle
des biens de la terre et la fonction sociale de la propriété qui en découle : «
Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes
et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent
équitablement affluer entre les mains de tous [...]. C’est pourquoi l’homme,
dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède
légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme
communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi
aux autres. D’ailleurs, tous les hommes ont le droit d’avoir une part suffisante
de biens pour eux-mêmes et leur famille. [...] Celui qui se trouve dans
l’extrême nécessité a le droit de se procurer l’indispensable à partir des
richesses d’autrui. [...] De par sa nature même, la propriété privée a aussi un
caractère social, fondé dans la loi de commune destination des biens. Là où ce
caractère social n’est pas respecté, la propriété peut devenir une occasion
fréquente de convoitises et de graves désordres ». [82] Cette conviction est
reprise par saint Paul VI dans l’encyclique Populorum progressio, où nous lisons
que « nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin,
quand les autres manquent du nécessaire ». [83] Dans son discours aux Nations
Unies, le Pape Montini se présenta comme l’avocat des peuples pauvres [84]
exhortant la communauté internationale à construire un monde solidaire.
87. Avec saint Jean-Paul II, la relation préférentielle de l’Église pour les
pauvres s’est consolidée, du moins sur le plan doctrinal. Son magistère a en
effet reconnu que l’option pour les pauvres est une « forme spéciale de primauté
dans l’exercice de la charité chrétienne, dont toute la tradition de l’Église
témoigne ». [85] Dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, il écrit
également qu’aujourd’hui, étant donné la dimension mondiale prise par la
question sociale, « cet amour préférentiel, de même que les décisions qu’il nous
inspire, ne peut pas ne pas embrasser les multitudes immenses des affamés, des
mendiants, des sans-abri, des personnes sans assistance médicale et, par-dessus
tout, sans espérance d’un avenir meilleur : on ne peut pas ne pas prendre acte
de l’existence de ces réalités. Les ignorer reviendrait à s’identifier au “riche
bon vivant” qui feignait de ne pas connaître Lazare le mendiant gisant près de
sa porte (cf. Lc 16, 19-31) ». [86] Son enseignement sur le travail prend toute
son importance lorsque nous voulons réfléchir au rôle actif des pauvres dans le
renouveau de l’Église et de la société, en laissant derrière nous le
paternalisme de la simple assistance à leurs besoins immédiats. Dans
l’encyclique Laborem exercens, il affirme que « le travail humain est une clé,
et probablement la clé essentielle, de toute la question sociale ». [87]
88. Face aux multiples crises qui ont marqué le début du troisième millénaire,
la lecture de Benoît XVI devient plus nettement politique. Ainsi, dans la lettre
encyclique Caritas in veritate, il affirme que « l’on aime d’autant plus
efficacement le prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun
qui répond également à ses besoins réels ». [88] Il observe de plus que « la
faim ne dépend pas tant d’une carence de ressources matérielles, que d’une
carence de ressources sociales, la plus importante d’entre elles étant de nature
institutionnelle. Il manque en effet un ensemble d’institutions économiques qui
soit en mesure aussi bien de garantir un accès à la nourriture et à l’eau,
régulier et adapté du point de vue nutritionnel, que de faire face aux
nécessités liées aux besoins primaires et aux urgences des véritables crises
alimentaires, provoquées par des causes naturelles ou par l’irresponsabilité
politique nationale ou internationale ». [89]
89. Le Pape François a reconnu combien, outre le magistère des évêques de Rome
au cours des dernières décennies, les prises de position des Conférences
Épiscopales nationales et régionales se sont multipliées. Il a pu constater
personnellement, par exemple, l’engagement particulier de l’épiscopat
latino-américain dans la réflexion sur la relation de l’Église avec les pauvres.
Après le Concile, dans presque tous les pays d’Amérique latine, on a ressenti
une forte identification de l’Église avec les pauvres ainsi qu’une participation
active à leur rédemption. C’était le cœur même de l’Église qui s’émouvait devant
tant de pauvres frappés par le chômage, le sous-emploi, les salaires de misère,
et contraints de vivre dans des conditions misérables. Le martyre de saint Oscar
Romero, archevêque de San Salvador, a été à la fois un témoignage et une
vigoureuse exhortation pour l’Église. Il ressentait comme sien le drame de la
grande majorité de ses fidèles et les plaça au centre de son choix pastoral. Les
Conférences de l’Épiscopat latino-américain à Medellín, Puebla, Saint-Domingue
et Aparecida constituent également des étapes importantes pour l’Église tout
entière. Moi-même, qui ai été missionnaire au Pérou pendant de longues années,
je dois beaucoup à ce cheminement de discernement ecclésial, que le Pape
François a su habilement relier à celui des autres Églises particulières,
notamment celles du Sud global. Je voudrais maintenant reprendre deux thèmes
spécifiques de ce magistère épiscopal.
Des Structures de péché qui créent pauvreté et inégalités
extrêmes
90. À Medellín, les évêques se sont prononcés en faveur de l’option
préférentielle pour les pauvres : « Le Christ, notre Sauveur, n’a pas seulement
aimé les pauvres. Bien plus, “étant riche, il s’est fait pauvre”, il a vécu dans
la pauvreté, il a centré sa mission sur l’annonce de leur libération et il a
fondé son Église comme signe de cette pauvreté parmi les hommes. [...] La
pauvreté de tant de frères demande justice, solidarité, témoignage, engagement,
effort et dépassement pour que s’accomplisse pleinement la mission salvifique
confiée par le Christ ». [90] Les évêques affirment avec force que l’Église,
pour être pleinement fidèle à sa vocation, doit non seulement partager la
condition des pauvres, mais aussi se mettre à leurs côtés et s’engager
activement pour leur promotion intégrale. Face à l’aggravation de la misère en
Amérique latine, la Conférence de Puebla confirma les décisions de Medellín en
vue d’une option franche et prophétique en faveur des pauvres et qualifia les
structures d’injustice de “péché social”.
91. La charité est une force qui change la réalité, une authentique puissance
historique de changement. C’est à cette source que doit puiser tout engagement
visant à « résoudre les causes structurelles de la pauvreté » [91] et à le
mettre en œuvre de toute urgence. Je souhaite donc « que s’accroisse le nombre
d’hommes politiques capables d’entrer dans un authentique dialogue qui s’oriente
efficacement pour soigner les racines profondes, et non l’apparence, des maux de
notre monde » [92], car « il s’agit d’écouter le cri de peuples entiers, des
peuples les plus pauvres de la terre ». [93]
92. Il est donc nécessaire de continuer à dénoncer la “dictature d’une économie
qui tue” et de reconnaître qu’« alors que les gains d’un petit nombre
s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon
toujours plus éloignée du bien-être de cette minorité heureuse. Ce déséquilibre
procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la
spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États
chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie
invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles de
façon unilatérale et implacable ». [94] Bien qu’il existe différentes théories
qui tentent de justifier l’état actuel des choses ou d’expliquer que la
rationalité économique exige que nous attendions que les forces invisibles du
marché résolvent tout, la dignité de toute personne humaine doit être respectée
maintenant, pas demain, et la situation de misère de tant de personnes à qui
cette dignité est refusée doit être un rappel constant à notre conscience.
93. Dans l’encyclique Dilexit nos, le Pape François a rappelé que le péché
social prend forme comme “structure de péché” dans la société, qui « est souvent
ancrée dans une mentalité dominante qui considère normal ou rationnel ce qui
n’est rien d’autre que de l’égoïsme et de l’indifférence. Ce phénomène peut être
défini comme une aliénation sociale ». [95] Il devient normal d’ignorer les
pauvres et de vivre comme s’ils n’existaient pas. Le choix semble raisonnable
d’organiser l’économie en demandant des sacrifices au peuple pour atteindre
certains objectifs qui concernent les puissants. Pendant ce temps, seules les
“miettes” qui tomberont sont promises aux pauvres jusqu’à ce qu’une nouvelle
crise mondiale les ramène à leur situation antérieure. C’est une véritable
aliénation qui conduit à ne trouver que des excuses théoriques et à ne pas
chercher à résoudre aujourd’hui les problèmes concrets de ceux qui souffrent.
Saint Jean-Paul II le disait déjà : « Une société est aliénée quand, dans les
formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle
rend plus difficile la réalisation de ce don et la constitution de cette
solidarité entre les hommes ». [96]
94. Nous devons nous engager davantage à résoudre les causes structurelles de la
pauvreté. C’est une urgence qui « ne peut attendre, non seulement en raison
d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et de mettre en ordre la
société, mais pour la guérir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et
qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui
font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des
réponses provisoires ». [97] Le manque d’équité « est la racine des maux de la
société ». [98] En effet, « on s’aperçoit bien des fois que, de fait, les droits
humains ne sont pas les mêmes pour tout le monde ». [99]
95. Il arrive que « dans le modèle actuel de “succès” et de “droit privé”, il ne
semble pas que cela ait un sens de s’investir afin que ceux qui restent en
arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la
vie ». [100] La question qui revient est toujours la même : les moins pourvus ne
sont-ils pas des personnes humaines ? Les faibles n’ont-ils pas la même dignité
que nous ? Ceux qui sont nés avec moins de possibilités ont-ils moins de valeur
en tant qu’êtres humains, doivent-ils se contenter de survivre ? La réponse que
nous apportons à ces questions détermine la valeur de nos sociétés et donc notre
avenir. Soit nous reconquérons notre dignité morale et spirituelle, soit nous
tombons dans un puits d’immondices. Si nous ne nous arrêtons pas pour prendre
les choses au sérieux, nous continuerons, de manière explicite ou dissimulée, à
« légitimer le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit
de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce
que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle
consommation ». [101]
96. Parmi les questions structurelles que l’on ne peut imaginer résoudre d’en
haut et qui doivent être prises en compte au plus vite, il y a celle des lieux,
des espaces, des maisons, des villes où vivent et marchent les pauvres. Nous le
savons : « Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine
et intègrent ceux qui sont différents, et qui font de cette intégration un
nouveau facteur de développement ! Comme elles sont belles les villes qui, même
dans leur architecture, sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en
relation et favorisent la reconnaissance de l’autre ». [102] En même temps,
« nous ne pouvons pas ne pas prendre en considération les effets de la
dégradation de l’environnement, du modèle actuel de développement et de la
culture du déchet, sur la vie des personnes ». [103] En effet, « la
détérioration de l’environnement et celle de la société affectent d’une manière
spéciale les plus faibles de la planète ». [104]
97. Il incombe donc à tous les membres du Peuple de Dieu de faire entendre, même
de différentes manières, une voix qui réveille, qui dénonce, qui s’expose même
au risque de passer pour des “idiots”. Les structures d’injustice doivent être
reconnues et détruites par la force du bien, par un changement de mentalités,
mais aussi, avec l’aide des sciences et de la technique, par le développement de
politiques efficaces pour la transformation de la société. Il faut toujours se
rappeler que la proposition de l’Évangile n’est pas seulement celle d’une
relation individuelle et intime avec le Seigneur. La proposition est plus
large : « elle est le Royaume de Dieu (cf. Lc 4, 43) ; il s’agit d’aimer
Dieu qui règne dans le monde. Dans la mesure où il réussira à régner parmi nous,
la vie sociale sera un espace de fraternité, de justice, de paix, de dignité
pour tous. Donc, aussi bien l’annonce que l’expérience chrétienne tendent à
provoquer des conséquences sociales. Cherchons son Royaume ». [105]
98. Enfin, un document qui, au départ, n’a pas été bien accueilli par tous, nous
offre une réflexion toujours d’actualité : « Aux défenseurs de “l’orthodoxie”,
on adresse parfois le reproche de passivité, d’indulgence ou de complicité
coupables à l’égard de situations d’injustice intolérables et de régimes
politiques qui entretiennent ces situations. La conversion spirituelle,
l’intensité de l’amour de Dieu et du prochain, le zèle pour la justice et pour
la paix, le sens évangélique des pauvres et de la pauvreté, sont requis de tous,
et tout spécialement des pasteurs et des responsables. Le souci de la pureté de
la foi ne va pas sans le souci d’apporter, par une vie théologale intégrale, la
réponse d’un témoignage efficace de service du prochain, et tout
particulièrement du pauvre et de l’opprimé ». [106]
Les pauvres comme sujets
99. Un don fondamental pour le cheminement de l’Église universelle est
représenté par le document de la Conférence d’Aparecida, dans lequel les évêques
latino-américains ont expliqué que le choix préférentiel de l’Église pour les
pauvres « est inscrit dans la foi christologique en ce Dieu qui s’est fait
pauvre pour nous, pour nous enrichir de sa pauvreté ». [107] Le document replace
la mission dans le contexte actuel d’un monde globalisé marqué par de nouveaux
déséquilibres dramatiques, [108] et les évêques écrivent dans le message final :
« Les disparités criantes entre riches et pauvres nous invitent à travailler
davantage à être des disciples qui sachent dresser pour tous la table de la vie,
la table de tous les fils et filles du Père, une table ouverte, accueillante, où
il ne manque personne. C’est pourquoi nous réaffirmons notre option
préférentielle et évangélique en faveur des pauvres ». [109]
100. Dans le même temps, le document, approfondissant un thème déjà présent dans
les Conférences précédentes de l’épiscopat latino-américain, insiste sur la
nécessité de considérer les communautés marginalisées comme des sujets capables
de créer leur propre culture, plutôt que comme des objets de bienfaisance. Cela
implique que ces communautés ont le droit de vivre l’Évangile, de célébrer et de
communiquer la foi selon les valeurs présentes dans leurs cultures. L’expérience
de la pauvreté leur donne la capacité de reconnaître des aspects de la réalité
que d’autres ne réussissent pas à voir, et c’est pourquoi la société a besoin de
les écouter. Il en va de même pour l’Église qui doit évaluer positivement leur
manière “populaire” de vivre la foi. Un beau texte du document final d’Aparecida
nous aide à réfléchir sur ce point afin de trouver la bonne attitude : « C’est
seulement la fréquentation des pauvres qui fait que nous devenons leurs amis,
qui nous permet d’apprécier profondément leurs valeurs d’aujourd’hui, leurs
légitimes désirs et leur manière propre de vivre la foi. [...] Jour après jour,
les pauvres seront sujets de l’évangélisation et de la promotion humaine
intégrale : car ils éduquent leurs enfants dans la foi, ils vivent une constante
solidarité entre parents et voisins, ils cherchent Dieu continuellement et
donnent vie à la marche de l’Église. À la lumière de l’Évangile, nous
reconnaissons leur immense dignité et leur valeur sacrée aux yeux du Christ, lui
qui fut pauvre comme eux et exclu comme eux. À partir de cette expérience
croyante, nous partagerons avec eux la défense de leurs droits ». [110]
101. Tout cela implique la présence d’un aspect dans l’option pour les pauvres
que nous devons constamment garder à l’esprit : cette option exige en effet de
nous « une attention à l’autre […]. Cette attention aimante est le début d’une
véritable préoccupation pour sa personne, à partir de laquelle je désire
chercher effectivement son bien. Cela implique de valoriser le pauvre dans sa
bonté propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec sa façon de vivre la
foi. Le véritable amour est toujours contemplatif, il nous permet de servir
l’autre non par nécessité ni par vanité, mais parce qu’il est beau, au-delà de
ses apparences. […] C’est seulement à partir de cette proximité réelle et
cordiale que nous pouvons les accompagner comme il convient sur leur chemin de
libération ». [111] C’est pourquoi j’adresse mes sincères remerciements à tous
ceux qui ont choisi de vivre parmi les pauvres : ceux qui ne se contentent pas
de leur rendre visite de temps en temps, mais qui vivent avec eux et comme eux.
C’est une option qui doit trouver sa place parmi les formes les plus élevées de
la vie évangélique.
102. Dans cette perspective, il apparaît clairement qu’ « il est nécessaire que
tous nous nous laissions évangéliser » [112] par les pauvres, et que nous
reconnaissions tous « la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à
travers eux ». [113] Ayant grandi dans une extrême précarité, apprenant à
survivre dans les conditions les plus défavorables, faisant confiance à Dieu
avec la certitude que personne d’autre ne les prend au sérieux, s’aidant
mutuellement dans les moments les plus sombres, les pauvres ont appris beaucoup
de choses qu’ils gardent dans le mystère de leur cœur. Ceux d’entre nous qui
n’ont pas connu les expériences similaires d’une vie vécue à la limite ont
certainement beaucoup à recevoir de cette source de sagesse qu’est l’expérience
des pauvres. Ce n’est qu’en mettant en relation nos plaintes avec leurs
souffrances et leurs privations que nous pouvons recevoir une réprimande qui
nous invite à simplifier notre vie.
CINQUIÈME CHAPITRE
UN DÉFI PERMANENT
103. J’ai voulu rappeler cette histoire bimillénaire d’attention ecclésiale
envers les pauvres et avec les pauvres pour montrer qu’elle fait partie
intégrante du cheminement ininterrompu de l’Église. Le souci des pauvres fait
partie de la grande Tradition de l’Église comme un phare lumineux qui, à partir
de l’Évangile, a éclairé les cœurs et les pas des chrétiens de tous les temps.
C’est pourquoi nous devons sentir l’urgence d’inviter chacun à entrer dans ce
fleuve de lumière et de vie qui jaillit de la reconnaissance du Christ dans le
visage des nécessiteux et des souffrants. L’amour des pauvres est un élément
essentiel de l’histoire de Dieu avec nous et, du cœur même de l’Église, il
jaillit comme un appel continu aux cœurs des croyants, aussi bien des
communautés que des fidèles individuels. En tant que Corps du Christ, l’Église
ressent comme sa “chair” propre la vie des pauvres, lesquels sont une partie
privilégiée du peuple en marche. C’est pourquoi l’amour des pauvres – quelle que
soit la forme sous laquelle se manifeste cette pauvreté – est la garantie
évangélique d’une Église fidèle au cœur de Dieu. En effet, tout renouveau
ecclésial a toujours eu parmi ses priorités cette attention préférentielle
envers les pauvres, une attention qui se distingue, aussi bien dans ses
motivations que dans son style, de l’activité de n’importe quelle autre
organisation humanitaire.
104. Le chrétien ne peut pas considérer les pauvres seulement comme un problème
social : ils sont une “question de famille” ; ils sont “des nôtres”. La relation
avec eux ne peut pas être réduite à une activité ou à une fonction de l’Église.
Comme l’enseigne la Conférence d’Aparecida : « On demande de consacrer du temps
aux pauvres, de leur prêter une aimable attention, de les écouter avec intérêt,
de les accompagner dans les moments plus difficiles ; de les choisir eux, pour
partager des heures, des semaines ou des années de notre vie, en cherchant, à
partir d’eux, à transformer leur situation. Nous ne pouvons oublier que Jésus
lui-même l’a proposé, dans sa manière d’agir et de parler ». [114]
De nouveau le bon Samaritain
105. La culture dominante au début de ce millénaire pousse à abandonner les
pauvres à leur sort, à ne pas les considérer dignes d’attention et encore moins
de reconnaissance. Dans l’encyclique Fratelli tutti, le Pape François nous a
invités à réfléchir sur la parabole du bon Samaritain (cf. Lc 10, 25-37),
précisément pour approfondir ce point. Dans la parabole, en effet, nous voyons
que, face à cet homme blessé et abandonné sur le bord de la route, ceux qui
passent ont des attitudes différentes. Seul le bon Samaritain s’occupe de lui.
Alors revient la question qui interpelle chacun personnellement : « À qui
t’identifies-tu ? Cette question est crue, directe et capitale. Parmi ces
personnes à qui ressembles-tu ? Nous devons reconnaître la tentation qui nous
guette de nous désintéresser des autres, surtout des plus faibles. Disons-le,
nous avons progressé sur plusieurs plans, mais nous sommes analphabètes en ce
qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien aux plus fragiles et
aux plus faibles de nos sociétés développées. Nous sommes habitués à regarder
ailleurs, à passer outre, à ignorer les situations jusqu’à ce qu’elles nous
touchent directement ». [115]
106. Et cela nous fait beaucoup de bien de découvrir que cette scène du bon
Samaritain se répète encore aujourd’hui. Rappelons-nous une situation actuelle :
« Quand je rencontre une personne dormant exposée aux intempéries, dans une nuit
froide, je peux considérer que ce tas est un imprévu qui m’arrête, un délinquant
désœuvré, un obstacle sur mon chemin, un aiguillon gênant pour ma conscience, un
problème que doivent résoudre les hommes politiques, et peut-être même un déchet
qui pollue l’espace public. Ou bien je peux réagir à partir de la foi et de la
charité, et reconnaître en elle un être humain doté de la même dignité que moi,
une créature infiniment aimée par le Père, une image de Dieu, un frère racheté
par Jésus-Christ. C’est cela être chrétien ! Est-il possible de comprendre la
sainteté en dehors de cette reconnaissance vivante de la dignité de tout être
humain ? ». [116] Que fit le bon Samaritain ?
107. La question est urgente car elle nous aide à prendre conscience d’une grave
lacune dans nos sociétés et même dans nos communautés chrétiennes. Le fait est
que de nombreuses formes d’indifférence que nous constatons aujourd’hui sont
« des signes d’un mode de vie répandu qui se manifeste de diverses manières,
peut-être plus subtiles. De plus, comme nous sommes tous obnubilés par nos
propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous dérange, nous perturbe, parce que
nous ne voulons pas perdre notre temps à régler les problèmes d’autrui. Ce sont
les symptômes d’une société qui est malade parce qu’elle cherche à se construire
en tournant le dos à la souffrance. Mieux vaut ne pas tomber dans cette misère.
Regardons le modèle du bon Samaritain ». [117] Les derniers mots de la parabole
évangélique – « va, toi aussi, fais de même » ( Lc 10, 37) – sont un
commandement qu’un chrétien doit entendre résonner chaque jour dans son cœur.
Un défi incontournable pour l’Église d’aujourd’hui
108. À une époque particulièrement difficile pour l’Église de Rome, alors que
les institutions impériales s’effondraient sous la pression des barbares, le
Pape saint Grégoire le Grand avertissait ainsi ses fidèles : « Chaque jour, si
nous cherchons bien, nous trouvons Lazare ; chaque jour nous voyons Lazare, même
sans le chercher. Voici que les pauvres se présentent à nous ; importuns ils
nous prient, eux qui seront un jour nos intercesseurs. […] Ne perdez donc pas le
temps de la miséricorde, ne négligez pas les remèdes que vous avez reçus ».
[118] Il défiait courageusement les préjugés répandus à l’égard des pauvres, qui
les considéraient comme responsables de leur propre misère : « Quand vous voyez
des pauvres accomplir des actes répréhensibles, ne les méprisez pas et ne
désespérez pas, car peut être le feu de la pauvreté purifie-t-il en eux les
traces laissées par une très légère malice ». [119] Il n’est pas rare que le
bien-être nous rende aveugles, au point de penser que notre bonheur ne peut se
réaliser que si nous parvenons à nous passer des autres. En cela, les pauvres
peuvent être pour nous comme des maîtres silencieux, ramenant notre orgueil et
notre arrogance à une juste humilité.
109. S’il est vrai que les pauvres sont soutenus par ceux qui ont des moyens
économiques, on peut également affirmer avec certitude l’inverse. C’est une
expérience surprenante attestée par la tradition chrétienne et qui devient un
véritable tournant dans notre vie personnelle, quand nous nous rendons compte
que ce sont précisément les pauvres qui nous évangélisent. De quelle manière ?
Dans le silence de leur condition, ceux-ci nous confrontent à notre faiblesse.
La personne âgée, par exemple, de par la fragilité de son corps, nous rappelle
notre vulnérabilité, même si nous essayons de la cacher derrière le bien-être ou
les apparences. De plus, les pauvres nous font réfléchir sur l’inconsistance de
cet orgueil agressif avec lequel nous affrontons souvent les difficultés de la
vie. En substance, ils révèlent notre précarité et la vacuité d’une vie en
apparence protégée et sûre. À ce propos, écoutons à nouveau saint Grégoire le
Grand : « Que personne ne s’estime donc en sécurité en disant : “je ne prends
pas le bien d’autrui, je jouis de biens reçus licitement”, puisque ce riche n’a
pas été puni pour avoir pris le bien d’autrui, mais parce qu’ayant reçu des
biens, il s’est oublié lui-même de façon coupable. Ce qui l’a livré à l’enfer
c’est aussi le fait qu’il n’a éprouvé aucune crainte dans son opulence, qu’il a
fait servir les dons reçus à son orgueil, qu’il a ignoré la tendresse et la
compassion ». [120]
110. Pour nous chrétiens, la question des pauvres nous ramène à l’essentiel de
notre foi. L’option préférentielle pour les pauvres, c’est-à-dire l’amour de
l’Église envers eux, comme l’enseignait saint Jean-Paul II, « est capitale et
fait partie de sa tradition constante, la pousse à se tourner vers le monde dans
lequel, malgré le progrès technique et économique, la pauvreté menace de prendre
des proportions gigantesques ». [121] La réalité est que, pour les chrétiens,
les pauvres ne sont pas une catégorie sociologique, mais la chair même du
Christ. En effet, il ne suffit pas d’énoncer de manière générale la doctrine de
l’incarnation de Dieu. Pour entrer véritablement dans ce mystère, il faut
préciser que le Seigneur s’est fait chair, qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il est
malade et emprisonné. « Une Église pauvre pour les pauvres commence par aller
vers la chair du Christ. Si nous allons vers la chair du Christ, nous commençons
à comprendre quelque chose, à comprendre ce qu’est cette pauvreté, la pauvreté
du Seigneur. Et cela n’est pas facile ». [122]
111. Le cœur de l’Église, de par sa nature même, est solidaire avec ceux qui
sont pauvres, exclus et marginalisés, ceux qui sont considérés comme des
“rebuts” de la société. Les pauvres sont au centre même de l’Église, car c’est
de « notre foi au Christ qui s’est fait pauvre, et toujours proche des pauvres
et des exclus, [que] découle la préoccupation pour le développement intégral des
plus abandonnés de la société ». [123] Il y a au cœur de chacun des fidèles
« l’exigence d’écouter ce cri [qui] vient de l’œuvre libératrice de la grâce
elle-même en chacun de nous ; il ne s’agit donc pas d’une mission réservée
seulement à quelques-uns ». [124]
112. On constate parfois dans certains mouvements ou groupes chrétiens un
manque, voire une absence, d’engagement pour le bien commun de la société et, en
particulier, pour la défense et la promotion des plus faibles et des plus
défavorisés. Il convient de rappeler que la religion, en particulier la religion
chrétienne, ne peut se limiter à la sphère privée comme si elle n’avait pas à se
préoccuper des problèmes touchant la société civile et les événements qui
intéressent les citoyens. [125]
113. En réalité, « toute communauté d’Église, dans la mesure où elle prétend
rester tranquille sans se préoccuper de manière créative et sans coopérer avec
efficacité pour que les pauvres vivent avec dignité et pour l’intégration de
tous, court le risque de se désagréger, même si elle s’occupe de thèmes sociaux
ou de critique aux gouvernements. Elle finira par être facilement dominée par la
mondanité spirituelle, dissimulée sous des pratiques religieuses, avec des
réunions infécondes et des discours vides ». [126]
114. Nous ne parlons pas seulement de l’assistance et du nécessaire combat pour
la justice. Les croyants doivent rendre compte d’une autre forme d’incohérence à
l’égard des pauvres. En vérité, « la pire discrimination dont souffrent les
pauvres est le manque d’attention spirituelle [...]. L’option préférentielle
pour les pauvres doit se traduire principalement par une attention religieuse
préférentielle et prioritaire ». [127] Or cette attention spirituelle aux
pauvres est remise en question par certains préjugés, y compris chez les
chrétiens, parce que nous nous sentons plus à l’aise sans les pauvres. Certains
continuent à dire : “Notre tâche est de prier et d’enseigner la vraie doctrine”.
Mais, en dissociant cet aspect religieux de la promotion intégrale, ils ajoutent
que seul le gouvernement devrait s’occuper d’eux, ou qu’il vaudrait mieux les
laisser dans la misère, en leur apprenant plutôt à travailler. Quelques fois, on
adopte des critères pseudo-scientifiques pour affirmer que la liberté du marché
conduira spontanément à la solution du problème de la pauvreté. Ou même on
choisit une pastorale des soi-disant élites, en soutenant qu’au lieu de perdre
son temps avec les pauvres, il vaut mieux prendre soin des riches, des puissants
et des professionnels afin qu’à travers eux l’on puisse parvenir à des solutions
plus efficaces. Il est facile de saisir la mondanité qui se cache derrière ces
opinions : elles nous conduisent à regarder la réalité au moyen de critères
superficiels et dépourvus de toute lumière surnaturelle, en privilégiant des
fréquentations qui nous rassurent et en recherchant des privilèges qui nous
arrangent.
Donner, encore aujourd’hui
115. Il convient de dire un dernier mot sur l’aumône, qui n’a pas bonne
réputation aujourd’hui, souvent même parmi les croyants. Non seulement elle est
rarement pratiquée, mais elle est parfois même méprisée. Je répète d’une part
que l’aide la plus importante à une personne pauvre consiste à l’aider à trouver
un bon travail, afin qu’elle puisse gagner sa vie de manière plus conforme à sa
dignité en développant ses capacités et en offrant ses efforts personnels. Le
fait est que « le manque de travail c’est beaucoup plus que le manque d’une
source de revenus pour vivre. Le travail c’est aussi cela, mais il représente
beaucoup, beaucoup plus. En travaillant, nous devenons davantage des personnes,
notre humanité fleurit, les jeunes ne deviennent adultes qu’en travaillant. La
Doctrine sociale de l’Église a toujours considéré le travail humain comme une
participation à la création qui continue chaque jour, également grâce aux mains,
à l’esprit et au cœur des travailleurs ». [128] D’autre part, si cette
possibilité concrète n’existe pas encore, nous ne devons pas courir le risque de
laisser une personne abandonnée à son sort, sans ce qui est indispensable pour
vivre dignement. Et donc, l’aumône reste, entre-temps, un moment nécessaire de
contact, de rencontre et d’identification à la condition d’autrui.
116. Il est évident, pour ceux qui aiment vraiment, que l’aumône ne dégage pas
les autorités compétentes de leurs responsabilités, ni n’élimine l’engagement
organisationnel des institutions, ni ne remplace la lutte légitime pour la
justice. Mais elle invite au moins à s’arrêter et à regarder la personne pauvre
en face, à la toucher et à partager avec elle quelque chose de soi-même. En tout
état de cause, l’aumône, même modeste, apporte un peu de pietas dans une vie
sociale où chacun court après son intérêt personnel. Le Livre des Proverbes
dit : « L’homme bienveillant sera béni, car il donne de son pain au pauvre »
(Pr 22, 9).
117. Tant l’Ancien que le Nouveau Testament contiennent de véritables hymnes à
l’aumône : « Sois indulgent pour les malheureux, ne leur fais pas attendre tes
aumônes. [...] Serre tes aumônes dans tes greniers, elles te délivreront de tout
malheur » (Sir 29, 8.12). Et Jésus reprend cet enseignement : « Vendez vos biens
et donnez-les en aumône ; faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor
inépuisable dans les cieux » (Lc 12, 33).
118. On attribue à saint Jean Chrysostome l’expression : « L’aumône est l’aile
de la prière. Si donc tu ne donnes pas une aile à ta prière, elle ne vole pas ».
[129] Et saint Grégoire de Nazianze concluait l’un de ses célèbres discours par
ces mots : « Si donc vous m’écoutez, serviteurs du Christ, frères et
cohéritiers, pendant qu’il en est encore temps, visitons le Christ, soignons le
Christ, nourrissons le Christ, habillons le Christ, accueillons le Christ,
honorons le Christ, non seulement avec une table, comme certains, avec des
onguents, comme Marie, avec un tombeau, comme Joseph d’Arimathie, par des rites
funéraires, comme Nicodème, qui n’aimait le Christ qu’à moitié, par l’or,
l’encens et la myrrhe, comme les mages, mais puisque le Maître de tout veut la
miséricorde et non le sacrifice [...], offrons-la-lui dans les pauvres, afin
qu’à notre départ d’ici, ils nous accueillent dans les tentes éternelles ».
[130]
119. L’amour et les convictions les plus profondes doivent être nourris, et cela
se fait par des gestes. Rester dans le monde des idées et des discussions, sans
gestes personnels, fréquents et sincères, sera la ruine de nos rêves les plus
précieux. Pour cette simple raison, en tant que chrétiens, ne renonçons pas à
l’aumône. Un geste qui peut être fait de différentes manières, et que nous
pouvons essayer de faire de la manière la plus efficace possible, mais nous
devons le faire. Et il vaudra toujours mieux faire quelque chose que ne rien
faire. Dans tous les cas, cela touchera notre cœur. Ce ne sera pas la solution à
la pauvreté dans le monde, qui doit être recherchée avec intelligence, lutte et
engagement social. Mais nous avons besoin de nous exercer à l’aumône pour
toucher la chair souffrante des pauvres.
120. L’amour chrétien brise toutes les barrières, rapproche ceux qui sont
éloignés, unit les étrangers, rend familiers les ennemis, franchit des abîmes
humainement insurmontables, pénètre dans les replis les plus cachés de la
société. De par sa nature, l’amour chrétien est prophétique, il accomplit même
des miracles, il n’a pas de limites : il est pour l’impossible. L’amour est
avant tout une façon de concevoir la vie, une façon de la vivre. Eh bien, une
Église qui ne met pas de limites à l’amour, qui ne connaît pas d’ennemis à
combattre, mais seulement des hommes et des femmes à aimer, est l’Église dont le
monde a besoin aujourd’hui.
121. Que ce soit par votre travail, votre lutte pour changer les structures
sociales injustes, ou encore par ce geste d’aide simple, très personnel et
proche, il sera possible pour ce pauvre de sentir que les paroles de Jésus
s’adressent à lui : « Je t’ai aimé » (Ap 3, 9).
Fait à Rome, près de Saint-Pierre, le 4 octobre, mémoire de Saint François
d’Assise, de l’année 2025, la première de mon Pontificat.
LÉON PP. XIV
____________________
[1] François, Lett. enc. Dilexit nos (24 octobre
2024), n. 170: AAS 116 (2024), 1422.
[2] Ibid., n. 171: AAS 116 (2024), 1422-1423.
[3] Id., Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), 96: AAS 110 (2018),
1137.
[4] François, Rencontre avec les représentants des media (16 mars 2013): AAS 105
(2013), 381.
[5] J. Bergoglio – A. Skorka, Sobre el cielo y la tierra, Buenos Aires 2013, 214
.
[6] S. Paul VI, Homélie de la Messe de la dernière session publique du Concile
œcuménique Vatican II (7 décembre 1965): AAS 58 (1966), 55-56.
[7] Cf. François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 187: AAS 105
(2013), 1098.
[8] Ibid., 212: AAS 105 (2013), 1108
[9] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 23: AAS 112 (2020), 977.
[10] Ibid., 21: AAS 112 (2020), 976.
[11] Conseil des Communautés Européennes, Décision (85/8/CEE) concernant une
action communautaire spécifique de lutte contre la pauvreté (19 décembre 1984),
art 1, § 2: Journal officiel des Communautés Européennes, N. L 2/24.
[12] Cf. S. Jean-Paul II, Catéchèse (27 octobre 1999): L’Osservatore Romano, 28
octobre 1999, 4.
[13] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 197: AAS 105
(2013), 1102.
[14] Cf. Id., Message pour la 5èmeJournée mondiale des pauvres (13 juin 2021),
3: AAS 113 (2021), 691: « Jésus est non seulement du côté des pauvres, mais
partage avec eux le même sort. C’est aussi un enseignement fort pour ses
disciples de tous les temps ».
[15] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 186: AAS 105 (2013),
1098.
[16] Id., Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), 95: AAS 110 (2018),
1137.
[17] Ibid, 97: AAS 110 (2018), 1137.
[18] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 194: AAS 105 (2013),
1101.
[19] François, Rencontre avec les représentants des médias (16 mars 2013): AAS
105 (2013), 381.
[20] Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen Gentium, 8.
[21] François, Exhort. ap. Evangelii Gaudium (24 novembre 2013), 48: AAS 105
(2013), 1040.
[22] Dans ce chapitre, nous proposons quelques exemples de sainteté qui ne
prétendent pas être exhaustifs mais qui illustrent plutôt cette attention aux
pauvres qui a toujours caractérisé la présence de l'Église dans le monde. Une
réflexion approfondie sur l'histoire de cette attention aux plus démunis se
trouve dans le livre de V. Paglia, Storia della povertà, Milan 2014.
[23] Cf. S. Ambroise, De officiis ministrorum I, chap. 41, 205-206: CCSL 15,
Turnhout 2000, 76-77; II, chap. 28, 140-143: CCSL 15, 148-149.
[24] Ibid., II, chap. 28, 140 : PL 16, 149.
[25] Ibid.
[26] Ibid., II, chap. 28, 142 : PL 16, 150.
[27] S. Ignace d’Antioche, Epistula ad Smyrnaeos, 6, 2: SCh 10bis, Paris 2007,
136-138.
[28] S. Polycarpe, Epistula ad Philippenses, 6, 1: SCh 10bis, 186.
[29] S. Justin, Apologia prima, 67, 6-7: SCh 507, Paris 2006, 310.
[30] S. Jean Chrysostome, Homiliae in Matthaeum, 50, 3: PG 58, Paris 1862, 508.
[31] Ibid., 50, 4 : PG 58, 509.
[32] Id., Homilia in Epistula ad Hebraeos 11, 3: PG 63, Paris 1862, 94.
[33] Id., Homilia II de Lazaro, 6: PG 48, Paris 1862, 992.
[34] S. Ambroise, De Nabuthae, 12, 53: CSEL 32/2, Prague-Vienne-Leipzig 1897,
498.
[35] S. Augustin, Enarrationes in Psalmos, 125, 12: CSEL 95/3, Vienne 2001, 181.
[36] Id., Sermo LXXXVI, 5: CCSL 41Ab, Turnhout 2019, 411-412.
[37] Pseudo-Agostino, Sermo CCCLXXXVIII, 2: PL 39, Paris 1862, 1700.
[38] S. Cyprien, De mortalitate, 16: CCSL 3A, Turnhout 1976, 25.
[39] François, Message pour la 30èmeJournée Mondiale des Malades (10 décembre
2021), 3: AAS 114 (2022), 51.
[40] S. Camille de Lellis, Règle de l’Ordre des Clercs Réguliers Ministres des
Infirmes, n. 27: M. Vanti (ed.), Scritti di San Camillo de Lellis, Milan 1965,
67.
[41] S. Louise de Marillac, Lettre aux sœurs Claude Carré et Marie Gaudoin (28
novembre 1657): E. Charpy (ed.), Sainte Louise de Marillac. Écrits, Paris 1983,
576.
[42] S. Basile le Grand, Regulae fusius tractatae, 37, 1: PG 31, Paris 1857,
1009 C-D.
[43] Regula Benedicti, 53, 15: SCh 182, Paris 1972, 614.
[44] S. Jean Cassien, Collationes, XIV, 10: CSEL 13, Vienne 2004, 410.
[45]
Benoît XVI, Catéchèse (21 octobre 2009): L’Osservatore Romano, 22 ottobre
2009, 1.
[46] Cf. Innocent III, Bulle Operante divinae dispositionis – Règle Primitive
des Trinitaires (17 décembre 1198), 2: J.L. Aurrecoechea – A. Moldón (edd.),
Fuentes históricas de la Orden Trinitaria (s. XII-XV), Cordoue 2003, 6: « Tous
les biens, quelle que soit leur provenance légitime, doivent être divisés en
trois parts égales ; et dans la mesure où deux parts suffisent, ils doivent
servir à accomplir des œuvres de miséricorde, ainsi qu'à assurer une subsistance
modérée à eux-mêmes et aux domestiques qui sont à leur service par nécessité.
Cependant, la troisième part doit être réservée à la rançon des prisonniers en
raison de leur foi en Christ ».
[47] Cf. Constitution de l’Ordre des Mercédaires, n.14: Orden de la Beata Virgen
María de la Merced, Regla y Constituciones, Rome 2014, 53: « Pour accomplir
cette mission, poussés par la charité, nous nous consacrons à Dieu par un vœu
particulier, appelé de Rédemption, en vertu duquel nous promettons de donner
notre vie, si nécessaire, comme le Christ l'a donnée pour nous, afin de sauver
les chrétiens qui se trouvent en danger extrême de perdre leur foi dans les
nouvelles formes d'esclavage ».
[48] Cf. S. Jean-Baptiste de la Conception, La regla de la Orden de la Santísima
Trinidad, XX, 1: BAC Maior 60, Madrid 1999, 90: « En cela, les pauvres et les
prisonniers sont comme le Christ, sur qui reposent les douleurs du monde [...].
Ce saint Ordre de la Très Sainte Trinité les appelle et les invite à venir boire
l'eau du Sauveur, ce qui signifie que, si le Christ suspendu à la croix a été la
rédemption et le salut des hommes, l'Ordre a pris cette rédemption et veut la
distribuer aux pauvres et sauver et libérer les prisonniers ».
[49] Cf. Id ., El recogimiento interior, XL, 4: BAC Maior 48, Madrid 1995, 689:
« Le libre arbitre rend l'homme libre et maître parmi toutes les créatures,
mais, que Dieu me vienne en aide, combien sont ceux qui, par ce biais,
deviennent esclaves et prisonniers du diable, emprisonnés et enchaînés par leurs
passions et leurs convoitises ».
[50] François, Message pour la 48ème Journée Mondiale de la Paix (8 décembre
2014), 3: AAS 107 (2015), 69.
[51] Id., Rencontre avec les agents de police pénitentiaire, les détenus et les
bénévoles (Vérone, 18 mai 2024): AAS 116 (2024), 766.
[52] Honorius III, Bulle Solet annuere - Regula bullata (29 novembre 1223),
chap. VI: SCh 285, Paris 1981, 192.
[53] Cf. Grégoire IX, Bulle Sicut manifestum est (17 septembre 1228), 7: SCh
325, Paris 1985, 200: « Sicut igitur supplicastis, altissimae paupertatis
propositum vestrum favore apostolico roboramus, auctoritate vobis praesentium
indulgentes, ut recipere possessiones a nullo compelli possitis ».
[54] Cf. S. C. Tugwell (ed), Early Dominicans. Selected Writings, Mahwah 1982,
16-19.
[55] Thomas de Celano, Vita Secunda - pars prima, chap. IV, 8: AnalFranc, 10,
Florence 1941, 135.
[56] François, Discours après la visite à la tombe de Don Lorenzo Milani, (Barbiana,
20 juin 2017), 2: AAS 109 (2017), 745.
[57] S. Jean-Paul II, Discours aux participants au Chapitre général des Clercs
Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Écoles Pies (Piaristes) (5 juillet
1997), 2: L’Osservatore Romano, 6 juillet 1997, 5.
[58] Ibid.
[59] Id., Homélie de la messe de canonisation, (18 avril 1999): AAS 91 (1999),
930.
[60] Cf. Id., Lett. Iuvenum Patris (31 janvier 1988), 9: AAS 80 (1988), 976.
[61] Cf. François, Discours aux participants au Chapitre Général de l'Institut
de la Charité (Rosminiens) (1 er octobre 2018): L’Osservatore Romano, 1-2
octobre 2018, 7.
[62] Id., Homélie de la Messe de canonisation (9 octobre 2022): AAS 114 (2022),
1338.
[63] S. Jean-Paul II, Message à la Congrégation des Missionnaires du Sacré-Cœur
(31 mai 2000), 3: L’Osservatore Romano, 16 juillet 2000, 5.
[64] Cf. Pie XII, Breve ap. Superiore Iam Aetate (8 septembre 1950): AAS 43
(1951), 455-456.
[65] François, Message pour la 105èmeJournée Mondiale du Migrant et du Réfugié
(27 mai 2019): AAS 111 (2019), 911.
[66] Id., Message pour la 100ème Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (5
août 2013): AAS 105 (2013), 930.
[67] S. Teresa de Calcutta, Discours à l'occasion de la remise du Prix Nobel de
la Paix (Oslo, 10 décembre 1979): Id., Aimer jusqu’à en avoir mal, Lyon 2017,
19-20.
[68] S. Jean-Paul II, Discours aux pèlerins venus à Rome pour la béatification
de Mère Teresa de Calcutta (20 octobre 2003), 3: L’Osservatore Romano, 20-21
octobre 2003, 10.
[69] François, Homélie de la messe et canonisation (13 octobre 2019): AAS 111
(2019), 1712.
[70] S. Jean-Paul II, Lett. ap. Novo millennio ineunte (6 janvier 2001), 49: AAS
93 (2001), 302.
[71] François, Exhort. ap. Christus vivit (25 mars 2019), 231: AAS 111 (2019),
458
[72] Id., Discours aux participants à la Rencontre mondiale des mouvements
populaires (28 octobre 2014): AAS 106 (2014), 851-852.
[73] Ibid.: AAS 106 (2014), 859.
[74] Id., Discours aux participants à la Rencontre mondiale des mouvements
populaires (5 novembre 2016): L’Osservatore Romano, 7-8 novembre 2016, 5.
[75] Ibid.
[76] S. Jean XXIII, Message radiophonique à tous les fidèles du monde à un mois
de l’ouverture du Concile Œcuménique Vatican II (11 septembre 1962): AAS 54
(1962), 682.
[77] G. Lercaro, Intervention lors de la 35ème Congrégation Générale du Concile
Œcuménique Vatican II (6 décembre 1962): AS I/IV, 329.
[78] Ibid., 4: AS I/IV, 329.
[79] Istituto per le Scienze Religiose (ed.), Per la forza dello Spirito.
Discorsi conciliari del Card. Giacomo Lercaro, Bologne 1984, 115.
[80] S. Paul VI, Allocution lors de l’ouverture solennelle de la 2ème Session du
Conc. Œ cum. Vat. II (29 septembre 1963): AAS 55 (1963), 857.
[81] Id., Catéchèse (11 novembre 1964): Insegnamenti di Paolo VI, II (1964),
984.
[82] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, 69.71: AAS 58 (1966),
1090-1092.
[83] S. Paolo VI , Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), 23: AAS 59
(1967), 269.
[84] Cf. ibid., 4: AAS 59 (1967), 259.
[85] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987),
42: AAS 80 (1988), 572.
[86] Ibid.: AAS 80 (1988), 573.
[87] Id., Lett. enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), 3: AAS 73 (1981),
584.
[88] Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), 7: AAS 101
(2009), 645.
[89] Ibid., 27: AAS 101 (2009), 661.
[90] 2 Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes,
Document de Medellin (24 octobre 1968), 14, n. 7: CELAM, Medellín. Conclusiones,
Lima 2005, 131-132.
[91] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 202: AAS 105
(2013), 1105.
[92] Ibid., 205: AAS 105 (2013), 1106.
[93] Ibid., 190: AAS 105 (2013), 1099.
[94] Ibid., 56: AAS 105 (2013), 1043.
[95] Id., Lett. enc. Dilexit nos (24 octobre 2024), 183: AAS 116 (2024), 1427.
[96] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), 41: AAS 83
(1991), 844-845.
[97] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 202: AAS 105
(2013), 1105.
[98] Ibid.
[99] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 22: AAS 112 (2020), 976.
[100] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 209: AAS 105
(2013), 1107.
[101] Id., Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), 50: AAS 107 (2015), 866.
[102] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 210: AAS 105
(2013), 1107.
[103] Id., Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), 43: AAS 107 (2015), 863.
[104] Ibid., 48: AAS 107 (2015), 865.
[105] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 180: AAS 105
(2013), 1095.
[106] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur certains aspects
de la « Théologie de la libération », 6 août 1984, XI, 18: AAS 76 (1984),
907-908.
[107] 5 Conférence générale de l’épiscopat d'Amérique latine et des Caraïbes,
Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 392, Bogota 2007, pp. 179-180. Cf.
Benoît XVI, Discours lors de la séance inaugurale des travaux de la 5ème
Conférence générale de l'épiscopat d'Amérique latine et des Caraïbes (13 mai
2007), 3: AAS 99 (2007), 450.
[108] Cf. 5 Conférence générale de l’épiscopat d'Amérique latine et des
Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), nn. 43-87, pp. 31-47.
[109] Id ., Message final (29 mai 2007) n. 4, Bogota 2007, p. 275.
[110] Id ., Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 398, p. 182.
[111] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 199: AAS 105
(2013), 1103-1104.
[112] Ibid., 198: AAS 105 (2013), 1103.
[113] Ibid.
[114] 5 Conférence générale de l’épiscopat Latino-américain et des Caraïbes,
Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 397, p. 182.
[115] François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 64: AAS 112 (2020),
992.
[116] Id., Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), 98: AAS 110 (2018),
1137.
[117] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 65-66: AAS 112 (2020),
992.
[118] S. Grégoire le Grand, Homilia 40, 10: SCh 522, Paris 2008, 552-554.
[119] Ibid., 6: SCh 522, 546.
[120] Ibid., 3: SCh 522, 536.
[121] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), 57: AAS 83
(1991), 862-863.
[122] François, Vigile de Pentecôte avec les Mouvements Ecclésiaux (18 mai
2013): L’Osservatore Romano, 20-21 mai 2013, 5.
[123] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 186: AAS 105
(2013), 1098.
[124] Ibid., 188: AAS 105 (2013), 1099.
[125] Cf. ibid., 182-183: AAS 105 (2013), 1096-1097.
[126] Ibid., 207: AAS 105 (2013), 1107.
[127] Ibid., 200: AAS 105 (2013), 1104.
[128] Id., Discours à l’occasion de la rencontre avec le monde du travail à
l’usine ILVA de Gênes (27 mai 2017): AAS 109 (2017), 613.
[129] Pseudo Chrysostome, Homilia de jejunio et eleemosyna: PG 48, 1060.
[130] S. Grégoire de Nazianze, Oratio XIV, 40: PG 35, Paris 1886, 910.
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(E.S.M.) 09.10.2025
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