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Jeux olympiques d'hiver : Lettre de Léon XIV sur la valeur du sport
intitulée "La vie en abondance"
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Le 06 février 2026 -
E.S.M.
- Dans le cadre des Jeux olympiques
d'hiver qui se déroulent actuellement à Milan et à Cortina d'Ampezzo, le pape Léon XIV a
publié une longue lettre sur la valeur du sport intitulée « La vie
en abondance ».
Au début de la lettre, le Saint-Père décrit le sport comme une
activité courante et ouverte à tous, « salutaire pour le corps et
l'esprit, au point de constituer une expression universelle de
l'humanité ».
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Léon XIV -
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Jeux olympiques d'hiver : Lettre de Léon XIV sur la valeur du sport
intitulée "La vie en abondance"
Le 06 février 2026 -
E.S.M. -
Dans le cadre des Jeux olympiques d'hiver qui se déroulent
actuellement à Milan et à Cortina d'Ampezzo, le pape Léon XIV a
publié une longue lettre sur la valeur du sport intitulée « La vie
en abondance ».
Au début de la lettre, le Saint-Père décrit le sport comme une
activité courante et ouverte à tous, « salutaire pour le corps et
l'esprit, au point de constituer une expression universelle de
l'humanité ».
Il présente ensuite le sport comme un moyen d'atteindre la paix et
évoque la trêve olympique de la Grèce antique, « un accord visant à
suspendre les hostilités avant, pendant et après les Jeux olympiques
».
Contrairement aux valeurs promues par le sport, telles que la
cohésion communautaire et le bien commun, le pape Léon XIV avertit
que la guerre « naît de la radicalisation du désaccord et du refus
de coopérer les uns avec les autres ». « L'adversaire est alors
considéré comme un ennemi mortel, qu'il faut isoler et, si possible,
éliminer », déplore le souverain pontife.
Dans ce contexte, il propose qu'une trêve olympique soit observée
pendant les prochains Jeux olympiques et paralympiques d'hiver,
exhortant toutes les nations à redécouvrir et à respecter « cet
instrument d'espoir ».
Union entre le corps et l'esprit
Le Saint-Père met en avant la valeur formatrice du sport, soulignant
que la personne « doit toujours rester au centre ». Il retrace
également l'histoire, mettant en avant la tradition paulinienne,
grâce à laquelle de nombreux auteurs chrétiens ont utilisé des
images athlétiques comme métaphores pour décrire les dynamiques de
la vie spirituelle.
« Aujourd'hui encore, cela nous fait réfléchir à la profonde unité
entre les différentes dimensions de l'être humain », souligne-t-il.
Il mentionne également le développement d'une culture dans laquelle
le corps, uni à l'esprit, est pleinement impliqué dans les pratiques
religieuses, telles que les pèlerinages et les processions.
Il souligne également la valeur formatrice du sport, grâce à la
contribution de personnalités telles que Hugo de San Víctor et Saint
Thomas d'Aquin.
La conscience ecclésiale de l'importance du sport
En ce qui concerne le sport comme « école de vie », il cite
également de grands éducateurs tels que saint Philippe Néri et saint
Jean Bosco, ainsi que l'encyclique Rerum novarum de Léon XIII, « qui
a stimulé la création de nombreuses associations sportives
catholiques, répondant ainsi, sur le plan pastoral, aux exigences
changeantes de la vie moderne ».
Pour sa part, le Souverain Pontife souligne que les premiers Jeux
Olympiques de 1896 « ont proposé une vision du sport centrée sur la
dignité de la personne humaine, sur son développement intégral, sur
son éducation et sur ses relations avec les autres, mettant en
évidence sa valeur universelle en tant qu'instrument de promotion de
valeurs telles que la fraternité, la solidarité et la paix ».
Le Concile Vatican II, poursuit-il, « a exprimé son appréciation
positive du sport dans le domaine plus large de la culture ». Il
rappelle également les Jubilés du sport promus par saint Jean-Paul
II.
« Grâce à la lecture des signes des temps, ajoute-t-il, la
conscience ecclésiale de l'importance de la pratique sportive s'est
donc accrue ».
Le pape Léon XIV, passionné de tennis, mentionne également ce sport
dans sa lettre. Il précise que le tennis consiste en « un échange
prolongé », dans lequel chaque joueur « pousse l'autre jusqu'à la
limite de son propre niveau de compétence. L'expérience est
stimulante et les deux joueurs s'encouragent mutuellement à
s'améliorer ».
Une « formidable opportunité éducative »
Il précise également que le sportif concentre souvent toute son
attention sur ce qu'il fait et affirme que, dans les sports d'équipe
qui ne sont pas contaminés par le culte du profit, les jeunes «
s'investissent » dans quelque chose qui est beaucoup plus important
pour eux, ce qu'il considère comme « une formidable opportunité
éducative ».
Pour le Saint-Père, les entraîneurs jouent un rôle fondamental dans
la création d'environnements où ces dynamiques peuvent être vécues.
Lorsqu'un entraîneur « est animé par des valeurs spirituelles et
humaines, et qu'un jeune fait partie d'une telle équipe, il apprend
quelque chose d'essentiel sur ce que signifie être humain et grandir
».
Il souligne en outre que le sport devrait être accessible à toutes
les personnes qui souhaitent le pratiquer, et regrette que, dans
certaines sociétés, les jeunes filles et les femmes ne soient
toujours pas autorisées à pratiquer des sports.
Les risques qui le mettent en danger
Le Saint-Père s'attarde ensuite sur les risques qui mettent en
danger les valeurs sportives, liés notamment à différentes formes de
corruption liées à l'économie et à la finance.
C'est pourquoi le pape avertit que les problèmes apparaissent
lorsque le commerce devient la motivation principale ou exclusive :
« Lorsque l'on cherche à maximiser les profits, on surévalue ce qui
peut être mesuré ou quantifié, au détriment des dimensions humaines
d'une importance incalculable ».
Lorsque l'intérêt économique, en particulier chez les athlètes
professionnels, devient l'objectif principal, « ils courent le
risque de se concentrer sur eux-mêmes et sur leurs performances,
affaiblissant ainsi la dimension communautaire du jeu et trahissant
sa dimension sociale et civique », souligne-t-il.
Il fait également référence à la « dictature de la performance »,
qui peut inciter à l'utilisation de substances dopantes et à
d'autres formes de fraude, et « peut amener les joueurs de sports
d'équipe à se concentrer sur leur propre bénéfice économique plutôt
que sur la loyauté envers leur discipline ».
À cet égard, le pape affirme que le rejet du dopage et de toute
forme de corruption « n'est pas seulement une question
disciplinaire, mais touche au cœur même du sport ».
Le danger de transformer la passion en fanatisme
Il pose également son regard sur les spectateurs qui appartiennent à
l'une ou l'autre équipe, et met en garde contre la passion
transformée en fanatisme : « Cela peut devenir problématique lorsque
cela se transforme en une forme de polarisation qui conduit à la
violence verbale et physique ».
« Ici, le sport ne rassemble pas, mais divise ; il n'éduque pas,
mais déséduque, car il réduit l'identité personnelle à une
appartenance aveugle et opposée », souligne-t-il.
Il souligne ensuite la signification éducative du sport, qui « se
révèle de manière particulière dans la relation entre la victoire et
la défaite ». Il indique en outre que perdre « ne coïncide pas avec
l'échec de la personne, mais peut devenir une école de vérité et
d'humilité ».
« Le sport éduque ainsi à une compréhension plus profonde de la vie,
dans laquelle le succès n'est jamais définitif et la chute n'a
jamais le dernier mot », affirme-t-il.
« Il n'est d'ailleurs pas étonnant que le sport revête une fonction
presque religieuse. Les stades sont perçus comme des cathédrales
laïques, les matchs comme des liturgies collectives, les athlètes
comme des figures salvifiques. Cette sacralisation révèle un
authentique besoin de sens et de communion, mais elle risque de
vider tant le sport que la dimension spirituelle de l'existence »,
indique le Souverain Pontife.
Il met également en garde contre le danger du narcissisme et du
culte de l'image de soi, qui « menace de fragmenter la personne, en
séparant le corps de l'esprit et de l'âme ».
Redécouvrir les saints sportifs
Le Saint-Père souligne qu'il est nécessaire de « redécouvrir les
figures qui ont su allier passion sportive, sensibilité sociale et
sainteté ». Dans ce contexte, il cite saint Pier Giorgio Frassati,
un jeune Turinois passionné d'alpinisme « qui alliait parfaitement
foi, prière, engagement social et sport ».
Il demande également d'éviter l'instrumentalisation politique des
compétitions sportives internationales : « Les grands événements
sportifs devraient être des lieux de rencontre et d'admiration
réciproque, et non des scènes pour l'affirmation d'intérêts
politiques ou idéologiques ».
Il souligne également que les technologies appliquées à la
performance « menacent d'introduire une séparation artificielle
entre le corps et l'esprit, transformant l'athlète en un produit
optimisé, contrôlé, poussé au-delà des limites naturelles ».
« Retrouver la valeur authentique du sport signifie donc lui
redonner sa dimension incarnée, éducative et relationnelle, afin
qu'il reste une école d'humanité et non un simple dispositif de
consommation », souligne-t-il.
Une pastorale du sport pour une vie en abondance
Le Saint-Père affirme qu'il est nécessaire que les Églises
particulières « reconnaissent le sport comme un espace de
discernement et d'accompagnement, qui mérite un engagement
d'orientation humaine et spirituelle ».
C'est pourquoi il souligne que « mettre en pratique le sport comme
un outil communautaire ouvert et inclusif est une autre tâche
décisive ».
Il indique également que la vie spirituelle « offre aux sportifs une
vision qui va au-delà de la performance et du résultat. Elle
introduit le sens de l'exercice comme une pratique qui forme
l'intériorité. Elle aide à donner un sens à l'effort, à vivre la
défaite sans désespoir et le succès sans présomption, transformant
l'entraînement en discipline humaine ».
Enfin, il explique qu'« il ne s'agit pas d'une accumulation de
succès ou de réalisations, mais d'une plénitude de vie qui intègre
le corps, les relations et l'intériorité ».
« Ainsi, le sport peut véritablement devenir une école de vie, où
l'on apprend que l'abondance ne naît pas de la victoire à tout prix,
mais du partage, du respect et de la joie de marcher ensemble »,
conclut-il.
Aciprensa -
Traduction
E.S.M
Ci-dessous, texte original de la lettre du pape Léon XIV
LETTRE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIV
LA VIE EN ABONDANCE
SUR LA VALEUR DU SPORT
Chers frères et sœurs!
À l’occasion de la célébration des 25e Jeux Olympiques d’hiver,
qui se dérouleront entre Milan et Cortina d’Ampezzo du 6 au 22 février prochain,
et des 14e Jeux Paralympiques, qui se dérouleront dans les mêmes
localités du 6 au 15 mars, je désire saluer et adresser mes meilleurs vœux à
toutes les personnes directement impliquées et saisir cette occasion pour
proposer une réflexion destinée à tout le monde. La pratique sportive, nous le
savons, peut être de nature professionnelle, hautement spécialisée : sous cette
forme, elle correspond à une vocation réservée à quelques-uns suscitant
l’admiration et l’enthousiasme dans le cœur de beaucoup d’autres, qui vibrent au
rythme des victoires ou des défaites des athlètes. Mais la pratique sportive est
une activité commune, ouverte à tous et salutaire pour le corps et l’esprit, au
point de constituer une expression universelle de l’humain.
Sport et construction de la paix
À l’occasion des Jeux Olympiques passés, mes prédécesseurs ont souligné
combien le sport peut jouer un rôle important pour le bien de l’humanité, en
particulier pour la promotion de la paix. Par exemple, en 1984, saint Jean-Paul
II, s’adressant à de jeunes athlètes venus du monde entier, cita la Charte
olympique[1] qui considère le sport comme un facteur « de meilleure
compréhension mutuelle et d’amitié, afin de construire un monde meilleur et plus
pacifique ». Il encouragea les participants en ces termes : « Faites que vos
rencontres soient un signe emblématique pour toute la société et un prélude à
cette nouvelle ère où « jamais nation contre nation ne lèvera l’épée » (Is
2, 4) ».[2]
C’est dans cette optique que s’inscrit la Trêve olympique qui, dans la Grèce
antique, était un accord visant à suspendre les hostilités avant, pendant et
après les Jeux Olympiques, afin que les athlètes et les spectateurs puissent
voyager librement et que les compétitions se déroulent sans interruption.
L’institution de la Trêve découle de la conviction que la participation à des
compétitions réglementées (agones) constitue un cheminement individuel et
collectif vers la vertu et l’excellence (aretē). Lorsque le sport est
pratiqué dans cet esprit et dans ces conditions, il favorise l’approfondissement
de la cohésion communautaire et du bien commun.
La guerre, au contraire, naît d’une radicalisation du désaccord et du refus
de coopérer les uns avec les autres. L’adversaire est alors considéré comme un
ennemi mortel, à isoler et si possible à éliminer. Les preuves tragiques de
cette culture de la mort sont sous nos yeux : vies brisées, rêves anéantis,
traumatismes des survivants, villes détruites, comme si la coexistence humaine
était réduite superficiellement au scénario d’un jeu vidéo. Mais cela ne doit
jamais nous faire oublier que l’agressivité, la violence et la guerre sont «
toujours une défaite de l’humanité ».[3]
La Trêve olympique a été récemment proposée opportunément à nouveau par le
Comité International Olympique et l’Assemblée Générale des Nations Unies. Dans
un monde assoiffé de paix, nous avons besoin d’instruments qui mettent « fin à
la prévarication, à l’étalage de la force et à l’indifférence envers le droit ».[4]
J’encourage vivement toutes les nations, à l’occasion des prochains Jeux
Olympiques et Paralympiques d’hiver, à redécouvrir et à respecter cet instrument
d’espérance qu’est la Trêve olympique, symbole et prophétie d’un monde
réconcilié.
La valeur éducative du sport
« Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance » (Jn
10, 10). Ces paroles de Jésus nous aident à comprendre l’intérêt de l’Église
pour le sport et la manière dont le chrétien l’aborde. Jésus a toujours placé
les personnes au centre, il en a pris soin désirant pour chacune d’elles la
plénitude de la vie. C’est pourquoi, comme l’a affirmé Saint Jean-Paul II, la
personne humaine « est la première route que l’Église doit parcourir en
accomplissement de sa mission ».[5] Selon la vision chrétienne, la personne doit
donc toujours rester au centre du sport dans toutes ses expressions, y compris
dans celles de l’excellence compétitive et professionnelle.
À bien y regarder, on trouve une base solide à cette prise de conscience dans
les écrits de saint Paul, connu comme l’Apôtre des gentils. À l’époque où il
écrivait, les Grecs avaient déjà depuis longtemps des traditions athlétiques.
Par exemple, la ville de Corinthe parrainait les jeux isthmiques tous les deux
ans depuis le début du VIe siècle avant J.-C. C’est pourquoi,
écrivant aux Corinthiens, Paul a utilisé des images sportives pour les initier à
la vie chrétienne : « Vous savez bien que, dans le stade, tous les coureurs
participent à la course, mais un seul reçoit le prix. Alors, vous, courez de
manière à l’emporter. Tous les athlètes à l’entraînement s’imposent une
discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se
faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas » (1 Co 9, 24-25).
Suivant la tradition paulinienne, de nombreux auteurs chrétiens ont utilisé
des images athlétiques comme métaphores pour décrire les dynamiques de la vie
spirituelle. Cela nous fait aujourd’hui réfléchir sur l’unité profonde entre les
différentes dimensions de l’être humain. Bien qu’il ne manque pas dans les
époques passées d’écrits chrétiens – influencés par des philosophies dualistes –
ayant une vision plutôt négative du corps, le courant principal de la théologie
chrétienne a souligné la bonté du monde matériel en affirmant que la personne
est une unité de corps, d’âme et d’esprit. En effet, les théologiens de
l’Antiquité et du Moyen Âge ont vigoureusement réfuté les doctrines gnostiques
et manichéennes, précisément parce qu’elles considéraient le monde matériel et
le corps humain comme intrinsèquement mauvais. Selon ces conceptions, le but de
la vie spirituelle consisterait à se libérer du monde et du corps. Au contraire,
les théologiens chrétiens ont fait appel aux convictions fondamentales de la foi
: la bonté du monde créé par Dieu, le fait que le Verbe s’est fait chair et la
résurrection de la personne dans l’harmonie de son corps et de son âme.
Cette compréhension positive de la réalité physique a favorisé le
développement d’une culture dans laquelle le corps, uni à l’esprit, est
pleinement impliqué dans les pratiques religieuses : pèlerinages, processions,
drames sacrés, sacrements et prières faisant appel à des images, des statues et
diverses formes de représentations.
Avec l’affirmation du christianisme dans l’Empire romain, les spectacles
sportifs typiques de la culture romaine, en particulier les combats de
gladiateurs, ont progressivement perdu de leur importance sociale. Cependant, le
Moyen Âge a été marqué par l’émergence de nouvelles formes de pratiques
sportives telles que les tournois chevaleresques sur lesquels l’Église concentra
son attention éthique, contribuant également à leur réinterprétation dans une
perspective chrétienne, comme en témoigne la prédication de l’abbé saint Bernard
de Clairvaux.
À la même époque, l’Église reconnut la valeur éducatrice du sport, grâce
notamment à la contribution de figures telles que Hugues de Saint-Victor et
saint Thomas d’Aquin. Dans son ouvrage Didascalicon, Hugues souligna
l’importance des activités physiques dans le programme des études, contribuant
ainsi à façonner le système éducatif médiéval.[6]
La réflexion de saint Thomas d’Aquin sur le jeu et l’exercice physique met au
premier plan la “modération” comme trait fondamental d’une vie vertueuse. Selon
Thomas, celle-ci ne se limite pas seulement au travail et aux occupations
considérées comme sérieuses, mais nécessite également du temps pour le jeu et le
repos. Thomas d’Aquin écrit : « Comme le dit Augustin : “enfin je veux que tu te
ménages: car il est bon que le sage relâche de temps en temps la vigueur de son
application au devoir.” Or, une certaine détente de l'esprit par rapport au
devoir s'obtient par les paroles et les actions de jeu. Il appartient donc au
sage et au vertueux d'en faire parfois usage ».[7] Thomas reconnaît
que l’on joue parce que le jeu est source de plaisir et qu’il est donc pratiqué
donc pour lui-même. Répondant à une objection selon laquelle un acte vertueux
doit être orienté vers une fin, il observe que « Si ces jeux ne se proposent pas
de fin extrinsèque, ils tendent au bien du sujet, qui y trouve un plaisir ou un
repos ».[8] Cette “éthique du jeu” élaborée par Thomas d’Aquin a
exercé une influence considérable sur la prédication et l’éducation.
Le sport, école de vie et aréopage contemporain
L’humaniste Michel de Montaigne s’inscrivait dans cette longue tradition
lorsqu’il écrivait, dans un essai sur l’éducation : « Ce n’est pas une âme, ce
n’est pas un corps qu’on dresse ; c’est un homme : il n’en faut pas faire deux
».[9] C’est la raison qu’il invoquait pour justifier l’intégration de
l’éducation physique et du sport dans la journée scolaire. Ces principes furent
appliqués dans les écoles jésuites, selon les écrits de saint Ignace de Loyola,
en particulier les Constitutions de la Compagnie de Jésus et la Ratio
Studiorum.[10]
C’est dans ce contexte que s’inscrit également l’œuvre de grands éducateurs,
de saint Philippe Néri à saint Jean Bosco. Ce dernier, à travers la promotion
des oratoires, établit un pont privilégié entre l’Église et les nouvelles
générations, faisant également du sport un domaine d’évangélisation.[11]
Dans cette ligne, on peut également citer l’encyclique Rerum novarum
(1891) de Léon XIII. Celle-ci stimula la création de nombreuses associations
sportives catholiques, répondant ainsi sur le plan pastoral aux nouvelles
exigences de la vie moderne – on pense aux conditions des ouvriers après la
révolution industrielle – et aux nouvelles habitudes émergentes.[12]
À la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, le sport
est devenu un phénomène de masse. De plus, les Jeux Olympiques de l’ère moderne
virent le jour (1896). Les laïcs et les pasteurs ont alors porté un regard plus
attentif et plus systématique sur cette réalité. À partir du pontificat de saint
Pie X (1903-1914), on constate un intérêt croissant pour le sport, comme en
témoignent de nombreuses déclarations pontificales. Dans celles-ci, l’Église
catholique, par la voix des papes, propose une vision du sport centrée sur la
dignité de la personne humaine, son développement intégral, l’éducation et la
relation avec l’autre, en soulignant sa valeur universelle comme instrument de
promotion de valeurs telles que la fraternité, la solidarité et la paix. La
question posée par le vénérable Pie XII dans un discours adressé aux athlètes
italiens en 1945 est emblématique : « Comment l’Église pourrait-elle ne pas
s’intéresser [au sport] ? ».[13]
Le Concile Vatican II a inscrit son évaluation positive du sport dans le
cadre plus large de la culture, recommandant que « les loisirs soient bien
employés pour se détendre et pour fortifier la santé de l’esprit et du corps ;
[...] également par des exercices physiques et des activités sportives qui
aident à conserver un bon équilibre psychique, individuellement et aussi
collectivement, et à établir des relations fraternelles entre les hommes de
toutes conditions, de toutes nations ou de races différentes ».[14] Grâce à la
lecture des signes des temps, la conscience ecclésiale de l’importance de la
pratique sportive s’est donc accrue. Le Concile a représenté un essor dans ce
domaine : la réflexion sur le sport en relation avec la vie de foi s’est
développée et une multitude d’expériences pastorales dans le domaine sportif ont
révélé leur force génératrice au cours des décennies suivantes. Les dicastères
du Saint-Siège ont également promu des initiatives valables en dialogue avec ce
domaine humain.[15]
Deux Jubilés du Sport célébrés par saint Jean-Paul II ont été très
significatifs : le premier le 12 avril 1984, Année de la Rédemption ; le second,
le 29 octobre 2000, au Stade Olympique de Rome. Le Jubilé de 2025 s’est inscrit
dans cette même ligne, relançant explicitement la valeur culturelle, éducative
et symbolique du sport en tant que langage humain universel de rencontre et
d’espérance. C’est cette orientation qui a motivé le choix d’accueillir le Tour
d’Italie au Vatican : cette grande compétition cycliste est un événement sportif
mais aussi un récit populaire capable de traverser les territoires, les
générations et les différences sociales, et de parler au cœur de la communauté
humaine en marche.
Bien au-delà des lieux de tradition chrétienne la plus ancienne, il semble
évident que le sport soit largement présent dans les cultures dont nous avons
connaissance. Celles qui sont traditionnellement orales ont également laissé des
traces de terrains de jeu, d’équipements sportifs, ainsi que des images ou des
sculptures liées à leurs pratiques sportives. Il y a donc beaucoup à apprendre
des traditions sportives des cultures indigènes, des pays africains et
asiatiques, des Amériques et d’autres régions du monde.
Aujourd’hui encore, le sport continue de jouer un rôle significatif dans la
plupart des cultures. Il offre un espace privilégié de relation et de dialogue
avec nos frères et sœurs appartenant à d’autres traditions religieuses, comme
avec ceux qui ne se reconnaissent dans aucune d’entre elles.
Sport et développement de la personne
Certains chercheurs en sciences sociales peuvent nous aider à mieux
comprendre la signification humaine et culturelle du sport et, par conséquent,
sa signification spirituelle. Les recherches sur ce qu’on appelle l’expérience
optimale (ou “flux”) dans le sport et dans d’autres domaines de la culture
en sont un exemple pertinent.[16] Une telle expérience se produit généralement
chez des personnes engagées dans une activité qui exige de la concentration et
des compétences, lorsque le niveau de difficulté correspond ou est légèrement
supérieur à leur niveau déjà acquis. Nous pensons, par exemple, à un échange
prolongé au tennis : la raison pour laquelle l’un des moments les plus
divertissants d’un match est celui où chaque joueur pousse l’autre à la limite
de son niveau de compétence. L’expérience est exaltante et les deux joueurs se
poussent mutuellement à s’améliorer. Cela vaut autant pour deux enfants de dix
ans que pour deux champions professionnels.
De nombreuses recherches ont montré que les personnes ne sont pas seulement
motivées par l’argent ou la renommée, mais qu’elles peuvent aussi éprouver de la
joie et des satisfactions intrinsèques aux activités qu’elles accomplissent,
c’est-à-dire en les réalisant et en les appréciant pour leur valeur propre. Il a
en particulier été observé que les personnes éprouvent de la joie lorsqu’elles
se consacrent pleinement à une activité ou à une relation et dépassent le stade
où elles se trouvaient, avec une sorte de mouvement vers l’avant. De telles
dynamiques favorisent la croissance de la personne dans sa globalité.
De plus, lors d’une expérience sportive, la personne concentre souvent
entièrement son attention sur ce qu’elle fait. Il se produit une fusion entre
l’action et la conscience, au point qu’il ne reste plus de place pour une
attention explicite à soi-même. En ce sens, l’expérience interrompt la tendance
à l’égocentrisme. En même temps, les personnes décrivent un sentiment d’union
avec ce qui les entoure. Dans les sports d’équipe, cela est généralement vécu
comme un lien ou une unité avec les coéquipiers : le joueur n’est plus replié
sur lui-même, car il fait partie d’un groupe qui tend vers un objectif commun.
Le Pape François souligna cet aspect à plusieurs reprises lorsqu’il encouragea
les jeunes athlètes à être des joueurs d’équipe. Il a par exemple déclaré : «
Soyez des joueurs d’équipe. Appartenir à un club sportif c’est refuser toute
forme d’égoïsme et d’isolement ; c’est une occasion de rencontrer les autres et
d’être avec les autres, de s’entraider, de se confronter dans le respect mutuel
et de grandir dans la fraternité ».[17]
Lorsque les sports d’équipe ne sont pas pollués par le culte du profit, les
jeunes “s’impliquent” pour une chose qui leur tient à cœur. Il s’agit là d’une
formidable opportunité éducative. Il n’est pas toujours facile de reconnaître
ses propres capacités ou de comprendre en quoi ils peuvent être utiles à
l’équipe. De plus, travailler avec des camarades du même âge implique parfois de
devoir faire face à des conflits, gérer des frustrations et des échecs. Il faut
même apprendre à pardonner (cf. Mt 18, 21-22). C’est ainsi que se forment
des vertus personnelles, chrétiennes et civiques fondamentales.
Les entraîneurs jouent un rôle fondamental dans la création d’un
environnement où ces dynamiques peuvent être vécues, en accompagnant les joueurs
à travers celles-ci. Compte tenu de la complexité humaine mise en jeu, il est
très utile qu’un entraîneur soit animé par des valeurs spirituelles. Il y a de
nombreux entraîneurs de ce type dans les communautés chrétiennes et dans
d’autres réalités éducatives, comme au niveau compétitif et professionnel de
haut niveau. Ils décrivent souvent la culture de l’équipe comme fondée sur
l’amour, qui respecte et soutient chaque personne, l’encourageant à exprimer le
meilleur d’elle-même pour le bien du groupe. Lorsqu’un jeune fait partie d’une
équipe de ce type, il apprend quelque chose d’essentiel sur ce que signifie être
humain et grandir. En effet, « Ce n’est qu’ensemble que nous devenons
authentiquement nous-mêmes. Ce n’est que dans l’amour que notre intériorité
devient profonde et notre identité forte ».[18]
En élargissant encore davantage le regard, il est important de rappeler que
le sport devrait être accessible à toutes les personnes qui souhaitent le
pratiquer précisément parce qu’il est source de joie et favorise le
développement personnel et les relations sociales. Dans certaines sociétés qui
se considèrent comme avancées, où le sport est organisé selon le principe du
“payer pour jouer”, les enfants issus de familles et de communautés plus pauvres
ne peuvent pas se permettre les frais de participation et restent exclus. Dans
d’autres sociétés, les filles et les femmes ne sont pas autorisées à pratiquer
une activité sportive. Parfois, dans la formation à la vie religieuse, en
particulier féminine, la méfiance et la crainte à l’égard de l’activité physique
et sportive persistent. Il convient donc de s’engager pour que le sport soit
rendu accessible à tous. Ceci est très important pour le développement de la
personne. Les témoignages émouvants des membres de l’Équipe Olympique des
Réfugiés ou bien des participants aux Jeux Paralympiques, aux Special
Olympics et à la Homeless World Cup me l’ont confirmé. Comme nous
l’avons vu, les valeurs authentiques du sport s’ouvrent naturellement à la
solidarité et à l’inclusion.
Les risques qui mettent en danger les valeurs sportives
Après avoir examiné comment le sport contribue au développement des personnes
et favorise le bien commun, nous devons maintenant mettre en évidence les
dynamiques qui peuvent compromettre ces résultats. Cela se produit
principalement en raison d’une forme de “corruption” qui se trouve sous les yeux
de tous. Dans de nombreuses sociétés, le sport est étroitement lié à l’économie
et à la finance. Il est évident que l’argent est nécessaire pour soutenir les
activités sportives promues par les institutions publiques, d’autres organismes
civiques ainsi que par les institutions éducatives, et celles privées de niveau
compétitif et professionnel. Les problèmes surviennent lorsque le business
devient la motivation principale ou exclusive. Les choix ne sont plus alors
dictés par la dignité des personnes ni par ce qui favorise le bien-être de
l’athlète, son développement intégral et celui de la communauté.
Lorsque l’on cherche à maximiser les profits, on surévalue ce qui peut être
mesuré ou quantifié au détriment de dimensions humaines d’une importance
incalculable : “seul compte ce qui peut être compté”. Cette mentalité envahit le
sport lorsque l’attention se concentre de manière obsessionnelle sur les
résultats obtenus et sur les sommes d’argent que l’on peut tirer de la victoire.
Dans de nombreux cas, même au niveau amateur, les impératifs et les valeurs du
marché finissent par occulter d’autres valeurs humaines du sport qui méritent
pourtant d’être préservées.
Le Pape François a attiré l’attention sur les effets négatifs que ces
dynamiques peuvent avoir sur les athlètes, affirmant : « Lorsque le sport est
considéré uniquement selon des paramètres économiques ou de poursuite de la
victoire à tout prix, on court le risque de réduire les athlètes à une simple
marchandise dont on peut tirer profit. Les athlètes eux-mêmes entrent dans un
mécanisme qui les emporte, ils perdent le sens véritable de leur activité, la
joie de jouer qui les a attirés lorsqu’ils étaient jeunes et qui les a poussés à
de nombreux et véritables sacrifices et à devenir des champions. Le sport est
harmonie, mais si prévaut la recherche effrénée de l’argent et du succès, cette
harmonie se brise ».[19]
Même les athlètes de haut niveau et les professionnels, lorsque l’intérêt
économique devient l’objectif principal ou exclusif, risquent de se concentrer
sur eux-mêmes et sur la performance, affaiblissant ainsi la dimension
communautaire du jeu et trahissant sa valeur sociale et civile. Au contraire, le
sport est une pratique qui possède des valeurs partagées par tous ceux qui y
participent et qui est capable d’humaniser la coexistence, même dans des
situations difficiles. Une attention disproportionnée à l’argent, au contraire,
ramène l’attention de manière explicite et réductrice sur soi-même. Dans ce cas
également, la parole de Jésus s’applique : « Nul ne peut servir deux maîtres
» (Mt
6, 24).
Un risque particulier apparaît lorsque les avantages financiers découlant de
la réussite sportive sont considérés comme plus importants que la valeur
intrinsèque de la participation : la dictature de la performance peut
conduire à l’utilisation de substances dopantes et à d’autres formes de fraude,
et peut amener les joueurs de sports d’équipe à se concentrer sur leur bien-être
économique plutôt que sur la loyauté envers leur discipline. Lorsque les
incitations financières deviennent le seul critère, il peut arriver que des
individus et des équipes subordonnent leurs résultats à la corruption et à
l'ingérence de l’industrie du jeu. Ces différentes formes de fraude corrompent
non seulement les activités sportives elles-mêmes, mais elles contribuent
également à désillusionner le grand public et à miner la contribution positive
du sport à la société en général.
Compétition et culture de la rencontre
Si l’on élargit notre regard au niveau des compétitions sportives, celles-ci
aussi peuvent contribuer à favoriser l’unité entre les personnes. Il est
intéressant de noter que le mot compétition provient de deux racines
latines : cum – “ensemble” – et petere – “demander”. Dans une
compétition, on peut donc dire que deux personnes ou deux équipes recherchent
ensemble l’excellence. Elles ne sont pas des ennemis mortels. Et avant ou après
la compétition, elles ont généralement l’occasion de se rencontrer et de faire
connaissance.
C’est précisément pour cette raison que la compétition sportive, lorsqu’elle
est authentique, suppose un pacte éthique partagé : l’acceptation loyale des
règles et le respect de la vérité de la confrontation. Par exemple, le refus du
dopage et de toute forme de corruption n’est pas seulement une question
disciplinaire, mais touche au cœur même du sport. Altérer artificiellement la
performance ou acheter le résultat c’est briser la dimension du cum-petere,
transformant la recherche commune de l’excellence en une domination individuelle
ou de parties.
Le vrai sport, en revanche, éduque à un rapport serein avec les limites et
les règles. La limite est un seuil à franchir : c’est ce qui rend l’effort
significatif, le progrès intelligible, le mérite reconnaissable. La norme est la
“grammaire” commune qui rend le jeu possible. Sans règles, il n’y a ni
compétition, ni rencontre, mais seulement chaos ou violence. Accepter les
limites de son corps, du temps, de la fatigue, et respecter les règles communes
c’est reconnaître que la réussite naît de la discipline, de la persévérance et
de la loyauté.
En ce sens, le sport offre une leçon décisive qui dépasse le cadre du terrain
de compétition : il enseigne que l’on peut aspirer au maximum sans nier sa
propre fragilité, que l’on peut gagner sans humilier, que l’on peut perdre sans
être vaincu en tant que personne. La compétition équitable conserve ainsi une
dimension profondément humaine et communautaire : elle ne sépare pas, mais met
en relation ; elle ne rend pas le résultat absolu, mais valorise le chemin ;
elle n’idolâtre pas la performance, mais reconnaît la dignité de ceux qui
jouent.
La juste compétition et la culture de la rencontre ne concernent pas
seulement les joueurs, mais aussi les spectateurs et les supporters. Le
sentiment d’appartenance à son équipe peut être un élément très important de
l’identité de nombreux supporters : ils partagent les joies et les déceptions de
leurs héros et trouvent un sentiment de communauté avec les autres supporters.
C’est généralement un facteur positif dans la société, source de rivalités
amicales et de plaisanteries, mais cela peut devenir problématique lorsque cela
se transforme en une forme de polarisation qui conduit à la violence verbale et
physique. Alors, d’expression de soutien et de participation, le soutien des
supporters se transforme en fanatisme ; le stade devient un lieu d’affrontement
plutôt que de rencontre. Alors, le sport ne rassemble pas, mais radicalise, il
n'éduque pas, mais déséduque, car il réduit l’identité personnelle à une
appartenance aveugle et conflictuelle. Cela est particulièrement préoccupant
lorsque le soutien est lié à d’autres formes de discriminations politique,
sociale et religieuse et est utilisé indirectement pour exprimer des formes plus
profondes de ressentiment et de haine.
Les compétitions internationales, en particulier, offrent une occasion
privilégiée de faire l’expérience de notre humanité commune dans toute la
richesse de sa diversité. En effet, il y a quelque chose de profondément
émouvant dans les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques,
lorsque nous voyons les athlètes défiler avec les drapeaux nationaux et les
costumes traditionnels de leurs pays. De telles expériences peuvent nous
inspirer et nous rappeler que nous sommes appelés à former une unique et même
famille humaine. Les valeurs promues par le sport – telles que la loyauté, le
partage, l’accueil, le dialogue et la confiance dans les autres – sont communes
à chaque personne, indépendamment de son origine ethnique, de sa culture et de
sa croyance religieuse.[20]
Sport, relation et discernement
Le sport naît comme une expérience relationnelle : il met en contact les
corps et, à travers les corps, les histoires, les différences, les
appartenances. S’entraîner ensemble, rivaliser loyalement, partager la fatigue
et la joie du jeu favorise les rencontres et crée des liens qui dépassent les
barrières sociales, culturelles et linguistiques. En ce sens, le sport est un
puissant facilitateur de relations sociales : il crée des communautés, éduque au
respect des règles communes, enseigne qu’aucun résultat n’est le fruit d’un
parcours solitaire. Cependant, précisément parce qu’il mobilise des passions
profondes, le sport comporte également des limites.
La dimension éducative du sport se révèle particulièrement dans la relation
entre la victoire et la défaite. Gagner ne signifie pas simplement être le
meilleur, mais reconnaître la valeur du chemin accompli, de la discipline, de
l’engagement partagé. Perdre ne coïncide pas avec l’échec de la personne, mais
peut devenir une école de vérité et d’humilité. Le sport enseigne ainsi une
compréhension plus profonde de la vie, dans laquelle le succès n’est jamais
définitif et l’échec n’est jamais le dernier mot. Accepter la défaite sans
désespoir et la victoire sans arrogance c’est apprendre à être dans la réalité
avec maturité, en reconnaissant ses limites et ses possibilités.
Il n’est pas rare, en outre, que le sport soit investi d’une fonction quasi
religieuse. Les stades sont perçus comme des cathédrales laïques, les matchs
comme des liturgies collectives, les athlètes comme des figures salvifiques.
Cette sacralisation révèle un besoin authentique de sens et de communion, mais
risque de vider à la fois le sport et la dimension spirituelle de l’existence.
Lorsque le sport prétend se substituer à la religion, il perd son caractère
ludique et de service à la vie, devenant absolu, totalisant, incapable de se
relativiser.
Dans ce contexte s’inscrit également le danger du narcissisme qui traverse
aujourd’hui toute la culture sportive. L’athlète peut rester fixé sur le miroir
de son corps performant, de son succès mesuré en termes de visibilité et de
popularité. Le culte de l’image et de la performance, amplifié par les médias et
les plateformes numériques, risque de fragmenter la personne, en séparant le
corps de l’esprit et de l’âme. Il est urgent de réaffirmer une prise en charge
intégrale de la personne humaine dans laquelle le bien-être physique n’est pas
dissocié de l’équilibre intérieur, de la responsabilité éthique et de
l’ouverture aux autres. Il convient de redécouvrir les figures qui ont su allier
passion sportive, sensibilité sociale et sainteté. Parmi les nombreux exemples
que je pourrais citer, je voudrais rappeler saint Pier Giorgio Frassati
(1901-1925), un jeune Turinois qui alliait parfaitement foi, prière, engagement
social et sport. Pier Giorgio était passionné d’alpinisme et organisait souvent
des excursions avec ses amis. Aller à la montagne, s’immerger dans ces paysages
majestueux lui permettait de contempler la grandeur du Créateur.
Une autre distorsion se manifeste dans l’instrumentalisation politique des
compétitions sportives internationales. Lorsque le sport est soumis à des
logiques de pouvoir, de propagande ou de suprématie nationale, sa vocation
universelle est trahie. Les grands événements sportifs devraient être des lieux
de rencontre et d’admiration mutuelle, et non des tribunes pour l’affirmation
d’intérêts politiques ou idéologiques.
Les défis contemporains s’intensifient encore davantage avec l’impact du
transhumanisme et de l’intelligence artificielle sur le monde du sport. Les
technologies appliquées à la performance risquent d’introduire une séparation
artificielle entre le corps et l’esprit, transformant l’athlète en un produit
optimisé, contrôlé, amélioré au-delà des limites naturelles. Lorsque la
technique n’est plus au service de la personne mais prétend la redéfinir, le
sport perd sa dimension humaine et symbolique, devenant un laboratoire
d’expérimentation désincarné.
À l’opposé de ces dérives, le sport conserve une extraordinaire capacité
d’inclusion. Pratiqué de manière adéquate, il ouvre des espaces de participation
à des personnes de tous âges, de toutes conditions sociales et de toutes
capacités, devenant ainsi un instrument d’intégration et de dignité.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’expérience de l’Athletica
Vaticana. Créée en 2018 en tant qu’équipe officielle du Saint-Siège et sous
la direction du Dicastère pour la Culture et l’Éducation, elle témoigne de la
manière dont le sport peut également être vécu comme un service ecclésial, en
particulier envers les plus pauvres et les plus fragiles. Ici, le sport n’est
pas un spectacle, mais une proximité ; il n’est pas une sélection, mais un
accompagnement ; il n’est pas une compétition exacerbée, mais un cheminement
partagé.
Enfin, il convient de s’interroger sur l’assimilation croissante du sport à
la logique des jeux vidéo. La ludification extrême de la pratique
sportive, la réduction de l’expérience à des scores, des niveaux et des
performances reproductibles, risque de dissocier le sport du corps réel et
de la relation concrète. Le jeu, qui est toujours risque, imprévu et présence,
est remplacé par une simulation qui promet un contrôle total et une
gratification immédiate. Restituer la valeur authentique du sport signifie donc
lui redonner sa dimension incarnée, éducative et relationnelle, afin qu’il reste
une école d’humanité et non un simple dispositif de consommation.
Une pastorale du sport pour une vie en abondance
Une bonne pastorale du sport naît de la conscience que le sport est l’un des
lieux où se forment les imaginaires, où se façonnent les modes de vie et où
s’éduquent les jeunes générations. C’est pourquoi il est nécessaire que les
Églises particulières reconnaissent le sport comme un espace de discernement et
d’accompagnement qui mérite un engagement d’orientation humaine et spirituelle.
Dans cette perspective, il semble opportun qu’au sein des conférences
épiscopales existent des bureaux ou des commissions dédiées au sport, où
élaborer et coordonner la proposition pastorale, en mettant en dialogue les
réalités sportives, éducatives et sociales présentes dans les différents
territoires. En effet, le sport traverse les paroisses, les écoles, les
universités, les patronages, les associations et les quartiers : stimuler une
vision commune permet d’éviter la fragmentation et de valoriser les expériences
déjà existantes.
Au niveau local, la nomination d’un responsable diocésain et la constitution
d’équipes pastorales pour le sport répondent au même besoin de proximité et de
continuité. L’accompagnement pastoral du sport ne se limite pas à des moments de
célébration, mais se réalise dans le temps, en partageant les efforts, les
attentes, les déceptions et les espoirs de ceux qui vivent quotidiennement le
terrain, le gymnase, la rue. Cet accompagnement concerne tant le phénomène
sportif dans son ensemble, avec ses transformations culturelles et économiques,
que les personnes concrètes qui le vivent. L’Église est appelée à se rapprocher
là où le sport est vécu comme une profession, comme une compétition de haut
niveau, comme une occasion de succès ou d’exposition médiatique, tout en ayant
particulièrement à cœur le sport de base, souvent marqué par le manque de
ressources mais très riche en relations.
Une bonne pastorale du sport peut contribuer de manière significative à la
réflexion sur l’éthique sportive. Il ne s’agit pas d’imposer des normes de
l’extérieur, mais d’éclairer de l’intérieur le sens de l’activité sportive en
montrant comment la recherche du résultat peut coexister avec le respect de
l’autre, des règles et de soi-même. En particulier, l’harmonie entre le
développement physique et le développement spirituel doit être considérée comme
une dimension constitutive d’une vision intégrale de la personne humaine. Le
sport devient ainsi un lieu où l’on apprend à prendre soin de son être sans
l’idolâtrer, à se dépasser sans se renier, à rivaliser sans perdre la
fraternité.
Concevoir et mettre en œuvre la pratique sportive comme un outil
communautaire ouvert et inclusif est une autre tâche décisive. Le sport peut et
doit être un espace d’accueil, capable d’impliquer des personnes d’origines
sociales, culturelles et physiques différentes. La joie d’être ensemble qui naît
du jeu partagé, de l’entraînement commun et du soutien mutuel, est l’une des
expressions les plus simples et les plus profondes de l’humanité réconciliée.
Dans cette perspective, les sportifs constituent un modèle qui doit être
reconnu et accompagné. Leur expérience quotidienne parle d’ascèse et de
sobriété, de travail patient sur soi-même, d’équilibre entre discipline et
liberté, de respect des rythmes du corps et de l’esprit. Ces qualités peuvent
éclairer toute la vie sociale. La vie spirituelle, à son tour, offre aux
sportifs un regard qui va au-delà de la performance et du résultat. Elle
introduit le sens de l’exercice comme une pratique qui forme l’intériorité. Elle
aide à donner un sens à l’effort, à vivre la défaite sans désespoir et le succès
sans présomption, transformant l’entraînement en discipline humaine.
Tout cela trouve son horizon ultime dans la promesse biblique qui donne son
titre à cette Lettre : la vie en abondance. Il ne s’agit pas d’une accumulation
de succès ou de performances, mais d’une plénitude de vie qui intègre le corps,
les relations et l’intériorité. D’un point de vue culturel, la vie en abondance
invite à libérer le sport des logiques réductrices qui le transforment en simple
spectacle ou consommation. D’un point de vue pastoral, elle incite l’Église à se
faire présence pour accompagner, discerner et susciter l’espérance. Le sport
peut ainsi devenir véritablement une école de vie, où l’on apprend que
l’abondance ne naît pas de la victoire à tout prix, mais du partage, du respect
et de la joie de cheminer ensemble.
Du Vatican, le 6 février 2026
LÉON PP. XIV
_________________
[1] Comite International Olympique, Olympic Charter 1984 (Lausanne
1983), p. 6.
[2] S. Jean-Paul II, Homélie de la messe pour le Jubilé des sportifs
(Rome, Stade olympique, 12 avril 1984), n. 3.
[3] Id., Discours au Corps Diplomatique (13 janvier 2003), 4.
[4] Rencontre internationale de prière pour la paix. Religions et culture
en dialogue (Rome, 28 octobre 2025).
[5] S. Jean-Paul II, Lett. enc.
Redemptor hominis (4 mars 1979), n.
14.
[6] Cf. HUgues de Saint Victor, Didascalicon, II, XXVII: ed. aux soins
de C.H. Buttimer, Washington 1939, 44.
[7] S. Thomas d’Aquin, Somme Theologique, II-II, q. 168, art. 2.
[8] Ibid., I-II, q. 1, art 6, ad 1.
[9] M. de Montaigne, Essais, Paris 1847, p. 120.
[10] Cf. M. Kelly, I cattolici e lo sport. Una visione storica e teologica,
in La Civiltà Cattolica 2014 IV, 567-568.
[11] Cf. A. Stelitano - A. M. Dieguez - Q. Bortolato, I Papi e lo sport,
Citté du Vatican 2015.
[12] Cf. Léon XIII, Lett. enc. Rerum novarum (15 mai 1891), n. 36.
[13] Pie XII, Discours aux athlètes italiens (20 mai 1945).
[14] Conc. Oecum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 61.
[15] Cf. Dicastère pour les Laics, la Famille et la Vie, Dare il meglio di
sé. Documento sulla prospettiva cristiana dello sport e della persona umana
(1 juin 2018).
[16] Cf. M. Csikszentmihalyi, Beyond Boredom and Anxiety. The
Experience of Play in Work and Games. San Francisco, 1975.
[17] François, Discours aux participants à la rencontre promue par le
Centre Sportif Italien (7 juin 2014).
[18] Rencontre avec les Autorités, les représentants de la société civile
et le Corps diplomatique (Ankara, Turquie, 27 novembre 2025).
[19] François, Discours au Comité Olympique Européen (23 novembre
2013).
[20] Cf. François, Discours aux footballeurs et aux promoteurs du match
interreligieux pour la paix (1er septembre 2014).
[00210-FR.01] [Texte original: Italien]
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:
-
E.S.M.
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constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 06.02.2026
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