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En Ukraine, Poutine entend aussi s’emparer de l’Église orthodoxe. Mais
celle-ci lui est presque entièrement hostile
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Le 02 décembre 2025 -
E.S.M.
- Dans le plan de paix en vingt-huit points que Donald Trump a repris à son
compte – un plan très largement favorable à Vladimir Poutine – figure, entre
autres, outre l’introduction du russe en tant que langue officielle en
Ukraine, la reconnaissance officielle de la « section locale de l’Église
orthodoxe russe ».
S. M.
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En Ukraine, Poutine entend aussi s’emparer de l’Église orthodoxe. Mais
celle-ci lui est presque entièrement hostile
Le 02 décembre 2025 -
E.S.M. -
Dans le plan de paix en vingt-huit points que Donald Trump a repris à son
compte – un plan très largement favorable à Vladimir Poutine – figure, entre
autres, outre l’introduction du russe en tant que langue officielle en
Ukraine, la reconnaissance officielle de la « section locale de l’Église
orthodoxe russe ».
Il s’agit d’une exigence que Poutine juge absolument
non négociable. Il l’avait déjà mise sur la table lors des très brèves et
infructueuses rencontres organisées à Istanbul le 2 juin dernier entre
émissaires russes et ukrainiens, avant de la remettre en avant deux jours
plus tard au cours d’un entretien téléphonique avec le pape Léon XIV.
Mais cette revendication touche à un point très sensible de la vie
religieuse ukrainienne. En août 2024, en effet, le Parlement de Kyiv
a adopté la loi n° 3894, immédiatement dénoncée par le patriarche Cyrille de
Moscou comme étant « la pire persécution des chrétiens depuis l’époque de
Néron et de Dioclétien ».
À Rome, le pape François avait lui aussi critiqué cette loi, à l’issue de
l’Angélus du 25 août : « S’il vous plaît, qu’aucune Église chrétienne ne
soit abolie, ni directement ni indirectement. On ne touche pas aux Églises !
»
En substance, cette nouvelle loi interdit sur le territoire ukrainien
toute organisation religieuse dont le « centre » se trouverait en Russie et
qui serait « gouvernée » depuis la Russie. Mettant ainsi en péril
l’existence de la plus importante Église orthodoxe présentes en Ukraine,
celle qui est historiquement rattachée au patriarcat de Moscou – à la
différence de l’autre Église orthodoxe, plus jeune, née en 2018 avec
l’approbation du patriarche œcuménique de Constantinople, ce qui avait
provoqué une rupture définitive et douloureuse entre ce dernier et Cyrille
de Moscou.
La procédure prévue par la loi pour déterminer si cette Église est dans
les faits et de manière durable soumise à Moscou – pour, le cas échéant,
prononcer son interdiction – n’est pas encore arrivée à son terme, mais déjà
elle a déjà mis le feu aux poudres, tant en Ukraine qu’à l’étranger.
Les chefs des autres Églises chrétiennes présentes dans le pays, à commencer
par l’archevêque majeur de l’Église gréco-catholique Mgr Sviatoslav
Chevtchouk, ont expressément donné leur approbation à la loi n° 3894 au nom
du « droit et du devoir de l’État de garantir la sécurité nationale face
à la possible instrumentalisation des organisations religieuses par des
États agresseurs ».
En revanche, nombre d’observateurs et d’analystes indépendants et
compétents estiment que cette loi antilibérale, telle qu’elle est rédigée,
a peu de chances de résister à l’examen des conventions internationales sur
la liberté religieuse auxquelles l’Ukraine a souscrit.
Mais c’est surtout au sein même de l’Église menacée d’interdiction que la
polémique fait rage. D’abord souterraine, la polémique s’étale à présent sur
la place publique à travers des prises de position en sens contraire de
plusieurs hauts dignitaires. Deux personnages se détachent
particulièrement : le métropolite Sylvestre, recteur de l’Académie
théologique de Kiev et archevêque de Bilhorod sur la mer Noire, non loin
d’Odessa, et le métropolite Théodose, archevêque de Tcherkassy, au centre du
pays.
Le métropolite Sylvestre incarne la grande majorité de l’Église orthodoxe
ukrainienne qui a rompu avec l’Église mère moscovite après l’agression russe
de février 2022. Il défend sans réserve les décisions prises par le Synode
de cette Église, présidé par le métropolite Onuphre, le 27 mai 2022 au
monastère de Théophanie à Kiev.
À cette date, toutes les formules de dépendance envers le patriarcat
russe avaient été rayées des statuts ; décision avait été prise de ne plus
recevoir chaque année le saint chrême de Moscou et on avait autorisé, dans
la liturgie, d’omettre le nom du patriarche Cyrille – une omission déjà
spontanément pratiquée par un très grand nombre d’évêques et de prêtres dès
le début de l’invasion.
Mais ce que le Synode ne pouvait décider – malgré ses aspirations –
c’était l’autocéphalie, c’est-à-dire l’autonomie pleine et entière de cette
Église. Dans le monde orthodoxe, en effet, toute autocéphalie, pour être
valide, doit être reconnue par les autres Églises sœurs, un processus qui
peut prendre des années.
C’est très clairement l’objectif du métropolite Onuphre et de la grande
majorité de ses évêques, comme cela a été solennellement réaffirmé lors de
la liturgie solennelle célébrée le 27 mai 2025 à l’Académie théologique de
Kiev, pour le troisième anniversaire du Synode de 2022 : Onuphre y a
réaffirmé « la séparation sans équivoque d’avec l’Église de Moscou » et
l’espérance que « la famille des Églises orthodoxes autocéphales toute
entière nous soutienne moralement, approuve notre indépendance et en prenne
acte avec la distinction qui convient ».
Malheureusement, ces velléités répétées et résolues d’indépendance n’ont
pas mis l’Église orthodoxe ukrainienne à l’abri des rigueurs de la loi n°
3894 : aux yeux de celle-ci, il suffit que la dépendance reste inscrite –
comme c’est encore le cas – dans les statuts du patriarcat de Moscou pour
justifier son interdiction.
Il y a pire. Car depuis Moscou, le patriarche Cyrille est passé
à l’action et exerce concrètement la suprématie qu’il revendique.
Sur les cinquante-trois éparchies (diocèses) de l’Église orthodoxe
ukrainienne, dix sont désormais occupés par l’armée russe dans l’est du
pays : Berdiansk, Horlivka, Djankoï, Donetsk, Louhansk, Nova Kakhovka,
Rovenky, Sievierodonetsk, Simferopol et Théodosie. Pour chacune d’entre
elles, ni le Synode ni le métropolite Onuphre ne peuvent plus rien décider ;
ils ont même autorisé les évêques locaux à agir de leur propre initiative en
attendant de pouvoir rétablir le contact.
Mais sur le terrain, ces dix éparchies subissent de plein fouet
l’autorité du patriarcat de Moscou, qui a même commencé à destituer certains
de leurs évêques – à commencer par le métropolite Hilarion de Donetsk et
Marioupol – pour les remplacer par des prélats de nationalité russe. Depuis
Kiev, Onuphre refuse de reconnaître ces changements, mais, pour être
réaliste, ces diocèses sont considérés comme perdus, compte tenu de la
restitution improbable de ces territoires à l’Ukraine.
Quoi qu’il en soit, en Ukraine, cet abus de pouvoir du patriarcat de
Moscou ne fait qu’attiser l’opposition contre la Russie, aussi bien
politique que religieuse. Pour le métropolite Sylvestre, l’agression russe
a constitué un « point de non-retour ». Après la guerre, il ne sera plus
possible, ni même concevable, de rétablir la subordination canonique de
l’Église orthodoxe ukrainienne envers Moscou.
Et c’est pourtant ce rétablissement que réclame la minorité prorusse au
sein des orthodoxes ukrainiens, dont le métropolite Théodose s’est fait le
porte-parole dans le débat public.
Bien plus : selon lui, la subordination à Moscou n’aurait même pas été
affectée par les décisions du Synode du 27 mai 2022, un Synode selon lui
« non libre », organisé sous pression politique et même « sous la menace des
armes ». Des accusations publiquement rejetées par une douzaine d’évêques,
mais relayées avec sarcasme sur les canaux Telegram russophones, tous acquis
à la cause de Théodose.
« Si les choses s’étaient vraiment passées ainsi, a répliqué Sylvestre
à Théodose, ce seraient précisément ceux qui veulent appliquer à l’Église
orthodoxe ukrainienne, toujours formellement soumise à Moscou, les rigueurs
de la loi n° 3894, qui triompheraient. »
Pour bien mesurer ce qui pourrait se passer si cette loi était appliquée,
il faut garder à l’esprit que l’Église orthodoxe ukrainienne, dont l’organe
administratif est la métropolie de Kiev, ne possède pas la personnalité
juridique en tant que telle : elle est reconnue comme l’association
religieuse de plusieurs milliers d’entités juridiques distinctes que sont
ses diocèses, paroisses, monastères, séminaires, écoles, confréries, etc.
Si donc l’organisme chargé de l’application de la loi n° 3894 décidait
que ne serait-ce qu’un petit nombre de ces entités est encore aux ordres du
patriarcat de Moscou, c’est toute la métropolie de Kiev qui les chapeaute
qui perdrait son enregistrement étatique, si elle ne faisait rien pour
éliminer de telles dépendances.
À l’inverse, si l’enquête détermine que la métropolie de Kiev reste
formellement affiliée à Moscou, ce ne serait pas seulement elle qui serait
interdite, mais aussi les milliers de diocèses, paroisses et institutions
qui en dépendent.
Bref, dans la perspective d’une Ukraine d’après-guerre, il faudra aussi
lever cette lourde hypothèque qui pèse sur l’avenir de sa principale Église
orthodoxe. Et certainement pas en cédant aux exigences de Poutine et de
Cyrille.
Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire
L'Espresso.
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Sources
: diakonos.be-
E.S.M.
Ce document est destiné à l'information; il ne
constitue pas un document officiel
Eucharistie sacrement de la miséricorde -
(E.S.M.) 02.12.2025
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