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Par sa croix, le Christ a rétabli le centre du
cercle du monde
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Le 02 janvier 2026 -
E.S.M.
- Par sa
croix, le Christ a rétabli le centre du cercle du monde, qui
était perdu, et donné ainsi leurs vraies dimensions et
leur véritable signification aussi bien au mouvement de
la vie individuelle qu'à celui de l'histoire de
l'humanité en sa totalité. |
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Saint Bonaventure
cardinal et théologien -
Pour agrandir
l'image ►
Cliquer
JOSEPH RATZINGER ouvre son étude sur
le franciscain saint Bonaventure, cardinal et théologien, en remarquant que
c'est plutôt pendant les périodes de grande crise que l'on trouve des
gens intéressés par la théologie et la philosophie de l'histoire. Le
De civitate Dei de saint Augustin (nous l'avons vu) était déjà
une conséquence de l'amère remise en question qui s'abattit sur l'État
impérial romain après le sac de Rome par Alaric. J. Ratzinger en trouve
un second exemple éminent dans le commentaire qu'a donné saint
Bonaventure de l'histoire biblique de la Création, les
Collationes in hexaemeron. (conférence sur les six
jours de la création. Ndlr) «
Les six
illumination » (cliquer
ensuite sur l'onglet LES SIX ILLUMINATIONS)
Qu'est-ce donc qui a conduit Ratzinger à délaisser
l'ecclésiologie, son centre d'intérêt privilégié dans Volk und Haus
Gottes,( Peuple et Maison de Dieu dans l'ecclésiologie de
saint Augustin) pour s'attacher à ce nouveau sujet
? L'avant-propos de
l'édition américaine de La théologie de l'histoire de saint Bonaventure
nous aide à répondre à cette question. Lorsqu'il commença à travailler
sur ce sujet dans les années 50, la théologie catholique, dans le monde
germanophone, s'interrogeait sur la relation entre histoire du salut et
métaphysique. L'idée d'histoire du salut - c'est-à-dire l'examen de la
nature de Dieu en référence à ses actions dans une histoire toute
particulière, parce que surnaturelle, entrelacée avec l'histoire en général -
était
considérée de plus en plus comme la principale clef d'interprétation
théologique de la révélation chrétienne. Mais quelle relation cette
histoire pouvait-elle avoir avec la métaphysique, cette tentative de
rendre compte de l'être divin sur la base de l'expérience commune,
partie jusqu'alors vitale de la théologie catholique, à laquelle elle a
traditionnellement apporté sa contribution par l'élaboration du réalisme
philosophique ? La relation de l'histoire du salut à la métaphysique
commença à se révéler problématique lorsque la théologie catholique fut
confrontée à la théologie protestante. Cette dernière, depuis Luther
même, a toujours eu tendance à voir dans la pensée métaphysique une
déviation de la rationalité spécifique de la foi chrétienne, basée sur
la Bible. Cette foi oriente l'homme vers un Dieu qui agit dans le temps,
dans l'histoire, et non pas vers le seul Éternel tout court. Les
héritiers de la tradition luthérienne interrogeaient ainsi les
catholiques : «L' "hellénisation" du christianisme qui a tenté de
surmonter le scandale de sa singularité en mêlant foi et métaphysique
n'a-t-elle pas conduit à un développement dans une fausse direction ? »
Et les catholiques demandaient à leur tour aux protestants : « Mais
comment montrerez-vous qu'un événement unique, qui a eu lieu une fois
pour toutes, a une signification universelle ? » Pour Joseph Ratzinger,
pénétré du grand héritage de la théologie de l'histoire du catholicisme
allemand des XIXe et XXe siècles, le projet de
répondre à nouveau à ces questions ne pouvait pas négliger les
tentatives précédentes. La recherche d'une relation entre l'histoire du
salut et la métaphysique qui lui correspond devait être menée « en
dialogue avec la tradition théologique qui était précisément mise en
question. » Et quelle meilleure manière d'y procéder que d'interroger un
théologien scolastique du moyen âge qui se trouverait être un tenant de
l'approche historico-salvifique ? Le nom de
saint Bonaventure s'imposait
de lui-même.
Au cours de ses recherches, la conviction grandit en J.
Ratzinger que la clef pour saisir au plus près la théologie de
l'histoire de saint Bonaventure est
l'eschatologie,
la destinée ultime
du monde telle que la voit la théologie. Si l'idée s'avérait juste, la
théologie de l'histoire de saint Bonaventure non seulement permettait,
mais encore requérait activement l'appui positif d'une métaphysique. De
plus, si l'eschatologie était bien au cœur des préoccupations du
franciscain médiéval, alors son œuvre s'axait sur « la question centrale
qui parcourt tout le Nouveau Testament ». Aucun thème en effet n'est
plus présent dans le Nouveau Testament que celui de l'eschatologie; des
exégètes aussi variés que C. H. Dodd, Oscar Cullmann ou Jean Daniélou
ont plus d'une fois mis ce point en lumière. Quelques années plus tard,
dans son propre livre sur,
les fins dernières, J. Ratzinger continuera à
voir la question de l'eschatologie à cette même lumière, comme la
perspective qui donne accès aux affirmations centrales de l'Évangile
primitif.
La théologie de l'histoire de saint Bonaventure
Dans une large mesure, la théologie de l'histoire de saint
Bonaventure revêt la forme d'un correctif orthodoxe aux spéculations du
brillant mais quelque peu extravagant abbé calabrais Joachim de
Flore.
L'ordre franciscain, dont saint Bonaventure était le ministre général,
se trouvait soumis en son sein même à une forte pression de la part des
sympathisants de Joachim. Ceux-là soutenaient que l'Église, structurée
jusqu'alors par le schéma sacramentel et ministériel institué par Dieu
le Fils, fait homme en Jésus, devait à brève échéance entrer dans une
nouvelle condition charismatique où l'accès à la grâce n'aurait
plus
besoin d'intermédiaire : ce serait le règne de Dieu l'Esprit dont le
héraut, proclamaient-ils, n'était autre que François d'Assise en
personne. Selon Joseph Ratzinger, les Collationes in hexaemeron
(conférence sur les six jours de la création. Ndlr) «
Les six
illumination » (cliquer
ensuite sur l'onglet LES SIX ILLUMINATIONS) sont la
réponse de saint Bonaventure à la question joachimite. (Disciple de
Joachim de Flore Ndlr) Et cette réponse
consiste non pas en un rejet total de l'enseignement de Joachim, comme
c'est le cas de la part de saint Thomas d'Aquin, mais en une
interprétation corrective. Pour ses partisans mêmes, la pensée de
Joachim allait à l'encontre de la tradition; or, saint Bonaventure
l'interpréta à l'intérieur, ou plus exactement la ramena dans le fil de
la tradition. Cette réinterprétation ecclésiale d'un théologien déviant,
en lieu et place d'une condamnation catégorique, est à l'évidence un
point que J. Ratzinger apprécia chez le penseur franciscain.
L'étude de Joseph Ratzinger constitue
un tour de force par la finesse de son exégèse
d'un texte difficile, pour ne pas dire rébarbatif. Lorsqu'en 1273 saint
Bonaventure écrivit ses Collationes in hexaemeron,
(conférence sur les six jours de la création. « Les six illuminations » Ndlr),
il
réexaminait à nouveaux frais ce qui avait provoqué en 1257 la chute de
son prédécesseur à la tête de l'ordre;
Jean de Parme
avait en effet soutenu et les prophéties de l'abbé Joachim, et la vision
de l'ordre franciscain qu'à sa suite y avait propagée le courant «
spiritualiste ». Cette position était de toute façon devenue intenable
après la condamnation par le pape en 1255 de
l'Evangelium aeternum,
dû à
un certain
Gérard de Borgo San Donnino,
qui tentait par cet écrit de
donner une formulation théologique au spiritualisme franciscain. L'œuvre
de Bonaventure est sans doute la synthèse la plus substantielle de la
pensée historique et symbolique qui fleurissait dans la patristique et
le haut moyen âge, reformulée dans le style conceptuel et abstrait de la
scolastique (Philosophie
et théologie enseignées au Moyen Âge par l'Université).
Malheureusement, comme Joseph Ratzinger le souligne, le
texte de saint Bonaventure, à cause de sa difficulté, n'a pas connu le
succès
qu'il méritait. La difficulté tient en partie au fait qu'il s'agit de
conférences transcrites par ses auditeurs. Cette méthode n'est jamais
pleinement satisfaisante, et d'autant moins quand une certaine confusion
s'y mêle, ce qui est ici le cas. Et d'autre part, le livre ne fut jamais
achevé, du fait de l'élévation de Bonaventure au cardinalat. Enfin,
certaines parties de l'œuvre, notamment celles qui contiennent les
prédictions, sont présentées en un style opaque que l'auteur considérait
manifestement comme le seul propre à prolonger l'apocalyptique biblique.
Cela ne signifie nullement que le texte de saint Bonaventure
soit erratique, ou dépourvu de structure. Bonaventure vise à faire de
son lecteur un sapiens, un « homme sage », au moyen d'une
méditation sur les six jours de la création « Les six illuminations
» décrits dans le premier
chapitre du livre de la Genèse. L'auteur trouve légitime d'établir un
rapport entre ces six jours, hexaemeron, (Ndlr
:
Le terme Hexaemeron, littéralement « six
jours ») et six périodes de
l'histoire du salut, qui correspondraient de plus à six degrés du
savoir. Ce schéma, bien qu'allégorique, n'est pas entièrement
arbitraire. J. Ratzinger remarque que c'est là « un reflet exact de la
réalité, qui se caractérise par une croissance graduelle de la
connaissance selon des étapes historiques ». Pourtant, comme on peut s'y
attendre, l'approche bonaventurienne du premier récit de la création de
la Genèse diffère passablement de la production typique d'un exégète
formé à la méthode historico-critique contemporaine. J. Ratzinger se
voit donc obligé de prendre en considération l'herméneutique,
c'est-à-dire la théorie de l'interprétation biblique, sur laquelle
s'appuie Bonaventure pour construire une théologie détaillée de
l'histoire avec les matériaux que lui fournissent les récits de
l'Écriture.
Saint Bonaventure considère qu'il y a trois niveaux de
signification dans la Bible. Au premier niveau, l'«
intelligence spirituelle » du croyant passe au crible le sens littéral du texte
biblique, afin d'identifier les autres sens que l'on nomme - selon une
tradition qui remonte au moins au Ve siècle, à l'époque de
saint Jean
Cassien - sens allégorique (ou typologique), sens tropologique (ou moral) et sens anagogique (ou eschatologique) de
l'Écriture. Jusqu'ici, tout est conforme à l'enseignement commun des
théologiens de l'époque. Mais saint Bonaventure se montre original en
proposant un second niveau de signification, habité par ce qu'il appelle
les figuræ sacramentales. Ce sont des
éléments signifiants - figures, types ou images - par lesquels la Bible
tout entière parle du Christ - et de l'Antichrist. Et enfin, reprenant
l'idée stoïcienne et patristique des « graines séminales », et la
faisant adroitement migrer de sa demeure cosmologique d'origine vers le
texte biblique, saint Bonaventure en vient à distinguer un troisième
niveau de signification de la Bible. Tout comme la plante en fleur
dissémine de nouvelles semences, l'Écriture elle aussi donne naissance à
une profusion d'interprétations nouvelles. Ces multiformes théorie sont
des prémonitions de l'Écriture sur les temps à venir. Joseph Ratzinger
récapitule les choses ainsi :
|
L'Écriture annonce l'avenir, mais seul peut
saisir en elle l'annonce du futur celui qui connaît le passé,
parce que toute l'histoire se déploie suivant une ligne
signifiante ininterrompue, dans laquelle ce qui vient à chaque
fois ne peut se révéler au voyant qu'à partir du passé. [...]
Ainsi l'interprétation de l'Écriture devient-elle théologie de
l'histoire, l'éclairement du passé devient prophétie de ce qui
est à venir. |
C'est là une perspective hautement augustinienne:
rendre
intelligible le présent et le futur de l'Église en les mettant en
relation avec le passé.
À ce troisième niveau, capital, du sens historico-théologique
de l'Écriture, saint Bonaventure brosse un tableau complexe de
l'histoire du monde. Il suit le principe structurel central d'une
correspondance typologique entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Mais
de plus, cette correspondance peut s'articuler selon des schémas divers,
basés sur des rapports numériques de un à sept. C'est le dernier de ses
rapports - ouvrir :
le
settenaire,
cliquer ensuite :
PARTIE V: LA GRACE DU SAINT ESPRIT
et en dernier lieux :
Chapitre 10: La grâce dans notre prière qui est aux yeux de saint Bonaventure le plus
intéressant, comme c'était déjà le cas pour saint Augustin dans le
De civitate Dei. Ce
qui ressort clairement de l'examen nécessairement complexe que conduit
J. Ratzinger, est que saint Bonaventure, tout comme Joachim, espère un
nouvel âge de salut au sein même de l'histoire. Entre l'événement du
Christ Jésus et la consommation finale, il envisage un temps pour une «
transformation de l'Église à l'intérieur de l'histoire ». Avant ce «
septième âge » qui précédera immédiatement le temps eschatologique, doit
se dérouler encore une courte partie de l'actuel sixième âge. C'est sur
elle que saint Bonaventure fixe son regard, sur ce « domaine limite qui
sépare le présent plein de tribulations de l'âge de la paix sabbatique à
venir (en ce monde) ». Par l'établissement de la Nouvelle Alliance, le
sixième âge actuel avance vers sa culmination. Le rôle crucial y est
tenu par saint
François d'Assise, qui,
nous allons le voir, revient dans l'œuvre de Joseph Ratzinger comme
symbole majeur d'inspiration pour la vie chrétienne.
L'importance significative de saint François
Comment saint Bonaventure parvient-il à présenter saint
François comme étant le porteur des clefs qui ouvrent
pour l'Église une ère nouvelle,
qui ne pourra se comparer qu'à la béatitude céleste ? Usant du schéma
des correspondances bibliques, il assigne aux empereurs du
Saint-Empire germanique,
Hohenstaufen,
Henri IV et
Frédéric
Ier une place analogue dans l'économie du Nouveau
Testament à celle du roi anti-yahviste
Manassé
dans l'Ancien. Ils ont
plongé l'Église dans un temps de tribulations, ce qui était prévisible
selon la typologie. À l'intensification de l'activité prophétique dans
le royaume de Juda sous le règne de Manassé, correspond, aux temps de
l'Église, l'apparition de saint François, l'« Ange des Sceaux » annoncé
dans le livre de l'Apocalypse, et l'essor du mouvement prophétique qu'il
initie, le franciscanisme.
Pour Bonaventure, François n'est pas un saint parmi les
autres, mais le signe d'un âge nouveau. Selon la
Legenda maior,
il s'est désigné lui-même comme « le héraut d'un grand Roi ».Ce qui
permettait à Bonaventure de voir en lui non pas seulement un nouveau
saint Jean-Baptiste, héraut du Christ, mais de plus un nouvel
Élie. Car le Nouveau Testament lui-même
présente le propre précurseur de Jésus comme un homme en qui
Élie revient à la vie, le héraut des derniers
temps, envoyé « avant qu'arrivé le grand et terrible Jour ». Saint
Bonaventure fit sienne l'insistance de Joachim sur l'idée que par la
mission des « deux témoins » de l'Apocalypse de Jean se réalisera le
retour d'Élie dans les derniers temps. Il reviendra, accompagné de cette
autre figure de l'Ancien Testament qui ne connaît pas la mort :
Hénoch. Pour Bonaventure, cette prédiction est réalisée. Les deux témoins en ont
rendu témoignage : ce sont saint François, et
saint
Dominique, son
compagnon en esprit. Mais plus encore que cela, saint François est l'angélus
ascendens ab ortu solis, l'« ange montant de l'Orient », marqué du
sceau du Dieu vivant, les stigmata, les marques mêmes du Christ
crucifié. Conformément à la prophétie de
Joachim de
Flore selon laquelle
l'Ange du Sceau recevrait plein pouvoir pour renouveler la religion
chrétienne, saint François apposa son sceau sur les élus, établissant
ainsi la communauté des derniers temps. Ainsi fit-il en amenant des
hommes et des femmes à faire profession, par les vœux de religion, d'une
forme de vie chrétienne contemplative, marquée par l'amour comme la cire
l'est par un sceau. Ceux-là goûteront ici et maintenant la paix du
septième jour, aube de la parousie du Seigneur.
Naturellement, Joseph Ratzinger devait
ici tenir compte de la critique massive selon laquelle tout cela n'est
qu'une grotesque exagération dans l'interprétation de la mission de
saint François, doublée d'une grossière et dangereuse surestimation de
la place des ordres religieux dans la destinée de l'Église en son
ensemble. En premier lieu, il fait remarquer que saint François
se considérait bien lui-même, en un sens, comme une figure
eschatologique. Car si François
|
était bien loin de
toute spéculation historico-théologique sur la nature ou la date
de la fin des temps, il était par contre pénétré, avec une
totale et saisissante authenticité et sans aucun regard
réflexif, de cette atmosphère eschatologique primitive du
christianisme qui s'exprime dans la parole évangélique : « Le
Règne de Dieu s'est approché.»
(JOACHIM de FLORE,
Concordia novie et veteris testamenti, 4,31.) |
En second lieu, si saint Bonaventure envisageait le « nouveau peuple de
Dieu » à venir comme l'accomplissement véritable des desseins de saint
François, il n'était pas présomptueux au point de croire que ce novus
ordo s'identifiait à l'ordre franciscain tel qu'il existait de son
temps. J. Ratzinger souligne que
|
pour l'heure,
les ordres dominicain et franciscain se tiennent ensemble
sur le seuil du temps nouveau qu'ils préparent. Mais ils ne
peuvent par eux-mêmes faire qu'il se réalise. Quand il
viendra, ce sera un temps de contemplation, de totale
compréhension de l'Écriture, et de ce fait, le temps du
Saint-Esprit, qui nous conduit à la plénitude de la vérité
de Jésus-Christ.' |
Il n'en
demeure pas moins que saint Bonaventure a vu en la personne même de
saint François l'anticipation de cette forme de vie eschatologique qui
sera le lot commun dans le futur. Bien que l'ordre religieux qu'il fonda
ne fût que cherubicus, « chérubinique », voué comme celui des
Dominicains à la dévotion et à la spéculation théologique, François
lui-même appartenait plus véritablement à l'ordo seraphicus, l'«
ordre séraphique ». Sa vie n'était plus qu'action de grâces et louange.
Le Christ crucifié ne lui est-il pas apparu sous la forme d'un séraphin
- indication que François avait saisi l'Évangile en sa plus grande
profondeur, cette profondeur d'amour qui est le mode séraphique de
connaissance de Dieu ?
Le dernier âge du monde trouvera en l'Église une ecclesia
contemplativa. En tant que telle, elle jouira d'une plénitude de
révélation inégalée. Cela ne veut pas dire que saint Bonaventure tienne
pour incomplète la réalité objective de la révélation à l'époque du
Christ et des apôtres. Mais il emploie le même mot de revelatio
pour désigner aussi bien le contenu (objectif) de la communication de
lui-même que Dieu a faite dans l'histoire, que la pénétration
(subjective) que permet la grâce de ce contenu. Car « révélation
», et ce n'est pas la moindre de ses acceptions, signifie aussi
dévoilement du sens caché de la Bible.
|
Les
étapes de la foi sont également les étapes du mysticisme. De ce
point de vue, on peut aussi les considérer tout naturellement
comme des étapes de la revelatio. Revelatio ici ne
se réfère pas à la lettre de l'Écriture, mais à sa
compréhension, qui est susceptible de croître. S'il est possible
de supposer dans le temps une période où la capacité d'une
authentique élévation mystique serait octroyée à tout homme, on
peut alors désigner une telle période comme un temps de
révélation, en un sens
tout à fait nouveau. |
Dans l'époque à laquelle nous
nous intéressons, où grâce à l'activité déployée par les Dominicains et
les Franciscains se manifestait déjà un considérable regain d'intérêt
pour l'exégèse biblique et la prédication, la « révélation » comprise en
ce sens avait commencé à prendre son essor. Mais la révélation à venir,
propre au septième âge, devrait excéder de loin ces modestes avancées.
Elle irait au delà de la sapientia multiformis, la sagesse
multiforme alors en vigueur, dont le modèle est saint Augustin. Elle se
transformerait d'elle-même en une sapientia multiformis, une
sagesse sans forme pour la raison qu'elle se situe au delà de toute
forme. La figure typique de cette connivence avec le mystère du Verbe de
Dieu, non discursive, non scolastique, simple, intérieure, intime, est
Denys
l'Aréopagite. Saint Bonaventure prédit la fin de la théologie rationnelle. Les «
vases d'or et d'argent » disposés pour le service de la Tente de la
rencontre entre Dieu et l'homme perdront leur valeur. Le franciscanisme
scolastique, voire scientifique, que pratique saint Bonaventure, prendra
fin. Dans l'Église du dernier âge triomphera le mode de vivre propre à
saint François, pour l'heure impraticable, si ce n'est en de rares cas
dont nul ne parle, sine glossa. Le Pauvre d'Assise, le
simplex,
l'idiota, se révélera bien
plus avancé dans les voies de Dieu que tous les savants de son temps,
parce qu'il aura davantage aimé Dieu.
Sagesse et métaphysique
Entre la sagesse multiforme d'une spéculation théologique
robuste, incarnée par saint Augustin, et la sagesse au delà de toute
forme, dans l'amour et l'inconnaissance de Dieu, qu'illustre Denys, il
reste malgré tout une troisième sorte de sagesse bonaventurienne dont
Joseph Ratzinger doit traiter pour compléter son tableau. C'est la sapientia omniformis, la sagesse de toutes les formes, par laquelle
les choses créées se révèlent riches de sens et nous parlent de la
gloire de Celui qui les a faites. Très tôt, dans son
Commentaire sur les Sentences
(cliquer ensuite sur l'onglet SENTENCE
dernier lien col. de gauche) saint Bonaventure avait développé
cette idée que, à l'époque contemporaine, la faculté contemplative de
l'homme est à ce point affaiblie qu'il ne peut attendre que de la seule
grâce de Dieu la guérison et l'aide nécessaires pour revivifier sa
compréhension du « livre » de la Création. L'action de la grâce divine est
semblable à une échelle nous permettant de nous élever de la création au
Créateur - image qu'on trouve pleinement développée dans
l'Itinerarium mentis in Deum de Bonaventure.
(Ndlr: texte intégral en français : Itinéraire de l'esprit vers Dieu
(cliquer ensuite sur l'onglet
ITINERAIRE col. de gauche) Joseph Ratzinger en vient
donc, inévitablement, à aborder la vision métaphysique de saint
Bonaventure, entrant ainsi dans l'arène du débat entre clercs sur le «
néo-augustinisme » du théologien franciscain et son opposition supposée
à l'influence
d'Aristote sur la théologie. À Paris,
l'historien de la philosophie médiévale
Étienne
Gilson a interprété l'œuvre entière de saint Bonaventure en se fondant sur
l'hypothèse de son anti-aristotélisme. S'il concède qu'en ses premières
années en tant que magister, saint Bonaventure a cité Aristote avec
approbation, Gilson pense qu'après 1273 - année de la composition des Collationes in hexaemeron
~ il s'écarta de manière décisive du
naturalisme aristotélicien. Mais à Louvain, un confrère de Gilson,
Fernand
van Steenberghen, a présenté un tout autre point de vue. Pour
lui, saint Bonaventure est demeuré toute sa vie fidèle à l'aristotélisme néoplatonisant
développé par ses maîtres franciscains
Alexandre de Haies
et Jean de
Rupella. L'historien de Louvain définit la position de saint
Bonaventure comme « un aristotélisme éclectique, néoplatonisant, et
surtout augustinisant ». On ne devrait donc pas opposer l'enseignement de
Bonaventure à celui de Thomas d'Aquin comme s'il s'agissait de deux
systèmes concurrents, l'un augustinien et l'autre aristotélicien. Tous
deux sont des formes d'aristotélisme néo platonisant, bien qu'à des
stades différents de développement. Fondamentalement, Joseph Ratzinger est d'accord avec la
perspective de van Steenberghen ; cela veut dire qu'on ne peut pas
interpréter sa sympathie à l'égard de Bonaventure et de l'école
franciscaine comme de l'anti-thomisme. J. Ratzinger a d'ailleurs trouvé
des occasions de s'exprimer sur saint Thomas avec bien plus de chaleur
que les circonstances formelles ne l'exigeaient. Néanmoins, il
n'adopte pas sans réserves le Bonaventure philosophe tel que le recrée
van Steenberghen. Sans en avoir l'intention, saint Bonaventure a bel et
bien contribué
à la formation d'un néo-augustinisme anti-aristotélicien, de par son
opposition à la différenciation croissante, dans la pensée thomiste,
entre philosophie et théologie. Il jugeait important que la sagesse
chrétienne fût une. Selon J. Ratzinger, l'émergence d'un sentiment
anti-aristotélicien dans la pensée de Bonaventure est liée à sa
théologie de l'histoire. La Heilsgeschichte (Histoire du
salut Ndlr) de l'Église trouve
son négatif dans la Unheilsgeschichte (Histoire de calamité
Ndlr) philosophique des
aristotéliciens chrétiens. Ceux-ci, dans leur regrettable refus de la
doctrine platonicienne des Idées, ne voyaient plus dans les créatures la
réalisation de projets divins recelés par la providence qui déploie les
événements du monde selon ce que lui suggère sa magnanimité. Adopter, en
particulier, l'évidente conviction aristotélicienne d'une compatibilité
parfaite entre l'existence du Premier moteur et l'éternité du monde
entraîne, aux yeux de saint Bonaventure, des conséquences désastreuses.
Appliquée au domaine des événements historiques, elle disperse
l'histoire sur le plan d'un infini accidentel, sans lien avec le cosmos
ordonné dont les connexions internes, authentiquement causales, sont
d'une autre nature.
En réalité, le temps est
toujours temps du salut. L'histoire est un mouvement d'egressus
(est sorti Ndlr) hors de Dieu et de regressus (« Sortie » et «
retour » [Ndlr]
en
lui, par Jésus-Christ, « centre qui à la fois sépare et unit ». À
travers l'œuvre de saint Bonaventure, Joseph Ratzinger rencontre, et
adopte, le christocentrisme que redécouvrent les dogmaticiens
catholiques dans les années 50. Saint Bonaventure, en effet, intensifie
le christocentrisme au point de faire du Christ, qui est le centre de
tout, le centre aussi de toutes les sciences. À chaque fois, il nous
presse d'aller au delà du « sens littéral » de toute discipline pour
accéder à sa signification ultime : d'où le
De reductione artium ad
theologiam. (Les
arts ramenés à la théologie
œuvre de saint Bonaventure qui situe la
théologie à la racine des différents savoirs [Ndlr]). Très
précisément, le Christ
est le médium distantiœ, le «
centre » par quoi tout est défini, par sa
crucifixion.
|
Par sa croix, il a rétabli le centre du cercle du monde,
qui était perdu, et donné ainsi leurs vraies dimensions et
leur véritable signification aussi bien au mouvement de la
vie individuelle qu'à celui de l'histoire de l'humanité en
sa totalité. |
>On comprend alors pourquoi saint Bonaventure voit dans la
contre-doctrine du caractère cyclique éternel du monde l'erreur
philosophique suprême. Après 1267, avec l'essor de l'averroïsme latin,
il y verra même le chiffre de la Bête. Cela permet aussi de comprendre
pourquoi Joseph Ratzinger en vint à ressentir autant de sympathie pour
le principal prophète d'un christocentrisme renouvelé dans la théologie
catholique :
Hans Urs von Balthasar.
L'étude de saint Bonaventure conduira J. Ratzinger à
deux conclusions
qui pour l'avenir auront grande importance. La première est que même si
la théologie scolastique et ses ramifications variées, qu'elles soient
spéculatives, systématiques ou académiques à la manière moderne, ont
leur valeur et méritent notre respect, l'acte de théologiser ne peut
trouver sa direction ultime en elles, mais en la seule paix
eschatologique divine qui passe toute compréhension.
| Par l'enracinement dans la réalité franciscaine, saint Bonaventure voit
autrement et d'une façon nouvelle tout le phénomène de la scolastique,
de la pensée scientifique. Il ne cesse de lui accorder pour le présent
une haute signification, de la pratiquer lui-même, de l'aimer et de
chercher à lui donner une exactitude interne. Mais il voit en
même temps qu'elle n'a en soi rien de définitif. |
Ainsi Joseph Ratzinger présentera-t-il plus tard la théologie comme
étant subordonnée, en dernière analyse, à la contemplation, à la
charité, à la sainteté, et - ce qui n'est pas rien -
à la quête de la
pauvreté en esprit. Comme il l'écrira en 1977, la théologie véritable
est toujours « ordonnée à l'expérience des saints
». Derrière
saint Athanase d'Alexandrie
souligne-t-il, se tient saint
; Antoine
d'Egypte; derrière
saint Grégoire le
Grand,
saint Benoît de
Nursie; et derrière
saint Bonaventure,
il y a saint
François d'Assises.
Cependant, et c'est
la seconde conclusion durable de cette étude de saint Bonaventure, J.
Ratzinger se trouve dans l'impossibilité d'accepter la conviction
franciscaine médiévale qu'un « dernier âge » viendrait, qui précéderait
l'entrée de l'histoire dans l'éternité divine, et qui verrait la
simplicité de l'Église primitive de Jérusalem refleurir en un règne des
pauvres sur cette terre. Avant même qu'on ait entendu prononcer pour la
première fois l'expression de «
théologie de la libération
», J.
Ratzinger avait déjà formé son jugement sur cette étrange anticipation
datant du XIIIe siècle d'une eschatologie libérationniste. Il fait
remarquer que ce genre de pensée ne respecte pas tout à fait la
structure de l'eschatologie néotestamentaire.
|
Car, en un certain sens, cela établit, à côté du Christ, une nouvelle,
une seconde fin. Même si le Christ est le centre, qui supporte et
soutient toute chose, il n'est plus simplement le - telos - (Ndlr
: le terme ultime du sens) vers
lequel tout se dirige et en qui le monde est achevé et
sauvé. |
Néanmoins, c'est sur une note conciliante que Joseph Ratzinger conclut.
Par delà toutes les spéculations sur la chronologie des derniers temps,
saint Bonaventure, avec saint Augustin, réalisa que le royaume de la
paix éternelle « grandit dans le cœur de ceux qui accomplissent la loi
d'amour du Christ dans l'âge même où ils vivent ». L'un et l'autre se
savaient soumis à la parole de l'Apôtre : « La foi, l'espérance et la
charité demeurent donc toutes les trois, mais la plus grande d'entre
elles, c'est la charité.» 1 Co 13,13.
Sur le le même sujet :
Un inédit du théologien Ratzinger : Thèse sur st Bonaventure, Benoît XVI
écrit la préface
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Sources :Extraits des écrits et des pensées de J. Ratzinger saint Père Benoit
XVI -
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(E.S.M.) 02.01.2026
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