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Par sa croix,  le Christ a rétabli le centre du cercle du monde

Le 02 janvier 2026 - E.S.M. -  Par sa croix, le Christ a rétabli le centre du cercle du monde, qui était perdu, et donné ainsi leurs vraies dimensions et leur véritable signification aussi bien au mouvement de la vie individuelle qu'à celui de l'histoire de l'humanité en sa totalité.

Saint Bonaventure cardinal et théologien - Pour agrandir l'image ► Cliquer   

   
        JOSEPH RATZINGER ouvre son étude sur le franciscain saint Bonaventure, cardinal et théologien, en remarquant que c'est plutôt pendant les périodes de grande crise que l'on trouve des gens intéressés par la théologie et la philosophie de l'histoire. Le De civitate Dei de saint Augustin (nous l'avons vu) était déjà une conséquence de l'amère remise en question qui s'abattit sur l'État impérial romain après le sac de Rome par Alaric. J. Ratzinger en trouve un second exemple éminent dans le commentaire qu'a donné saint Bonaventure de l'histoire biblique de la Création, les Collationes in hexaemeron. (conférence sur les six jours de la création. Ndlr) « Les six illumination » (cliquer ensuite sur l'onglet LES SIX ILLUMINATIONS)
    Qu'est-ce donc qui a conduit Ratzinger à délaisser l'ecclésiologie, son centre d'intérêt privilégié dans Volk und Haus Gottes,( Peuple et Maison de Dieu dans l'ecclésiologie de saint Augustin) pour s'attacher à ce nouveau sujet ? L'avant-propos de l'édition américaine de La théologie de l'histoire de saint Bonaventure nous aide à répondre à cette question. Lorsqu'il commença à travailler sur ce sujet dans les années 50, la théologie catholique, dans le monde germanophone, s'interrogeait sur la relation entre histoire du salut et métaphysique. L'idée d'histoire du salut - c'est-à-dire l'examen de la nature de Dieu en référence à ses actions dans une histoire toute particulière, parce que surnaturelle, entrelacée avec l'histoire en général - était considérée de plus en plus comme la principale clef d'interprétation théologique de la révélation chrétienne. Mais quelle relation cette histoire pouvait-elle avoir avec la métaphysique, cette tentative de rendre compte de l'être divin sur la base de l'expérience commune, partie jusqu'alors vitale de la théologie catholique, à laquelle elle a traditionnellement apporté sa contribution par l'élaboration du réalisme philosophique ? La relation de l'histoire du salut à la métaphysique commença à se révéler problématique lorsque la théologie catholique fut confrontée à la théologie protestante. Cette dernière, depuis Luther même, a toujours eu tendance à voir dans la pensée métaphysique une déviation de la rationalité spécifique de la foi chrétienne, basée sur la Bible. Cette foi oriente l'homme vers un Dieu qui agit dans le temps, dans l'histoire, et non pas vers le seul Éternel tout court. Les héritiers de la tradition luthérienne interrogeaient ainsi les catholiques : «L' "hellénisation" du christianisme qui a tenté de surmonter le scandale de sa singularité en mêlant foi et métaphysique n'a-t-elle pas conduit à un développement dans une fausse direction ? » Et les catholiques demandaient à leur tour aux protestants : « Mais comment montrerez-vous qu'un événement unique, qui a eu lieu une fois pour toutes, a une signification universelle ? » Pour Joseph Ratzinger, pénétré du grand héritage de la théologie de l'histoire du catholicisme allemand des XIXe et XXe siècles, le projet de répondre à nouveau à ces questions ne pouvait pas négliger les tentatives précédentes. La recherche d'une relation entre l'histoire du salut et la métaphysique qui lui correspond devait être menée « en dialogue avec la tradition théologique qui était précisément mise en question. » Et quelle meilleure manière d'y procéder que d'interroger un théologien scolastique du moyen âge qui se trouverait être un tenant de l'approche historico-salvifique ? Le nom de  saint Bonaventure s'imposait de lui-même.
    Au cours de ses recherches, la conviction grandit en J. Ratzinger que la clef pour saisir au plus près la théologie de l'histoire de saint Bonaventure est l'eschatologie, la destinée ultime du monde telle que la voit la théologie. Si l'idée s'avérait juste, la théologie de l'histoire de saint Bonaventure non seulement permettait, mais encore requérait activement l'appui positif d'une métaphysique. De plus, si l'eschatologie était bien au cœur des préoccupations du franciscain médiéval, alors son œuvre s'axait sur « la question centrale qui parcourt tout le Nouveau Testament ». Aucun thème en effet n'est plus présent dans le Nouveau Testament que celui de l'eschatologie; des exégètes aussi variés que C. H. Dodd, Oscar Cullmann ou Jean Daniélou ont plus d'une fois mis ce point en lumière. Quelques années plus tard, dans son propre livre sur, les fins dernières, J. Ratzinger continuera à voir la question de l'eschatologie à cette même lumière, comme la perspective qui donne accès aux affirmations centrales de l'Évangile primitif.

    La théologie de l'histoire de saint Bonaventure       

    Dans une large mesure, la théologie de l'histoire de saint Bonaventure revêt la forme d'un correctif orthodoxe aux spéculations du brillant mais quelque peu extravagant abbé calabrais  Joachim de Flore. L'ordre franciscain, dont saint Bonaventure était le ministre général, se trouvait soumis en son sein même à une forte pression de la part des sympathisants de Joachim. Ceux-là soutenaient que l'Église, structurée jusqu'alors par le schéma sacramentel et ministériel institué par Dieu le Fils, fait homme en Jésus, devait à brève échéance entrer dans une nouvelle condition charismatique où l'accès à la grâce n'aurait plus besoin d'intermédiaire : ce serait le règne de Dieu l'Esprit dont le héraut, proclamaient-ils, n'était autre que François d'Assise en personne. Selon Joseph Ratzinger, les Collationes in hexaemeron  (conférence sur les six jours de la création. Ndlr) « Les six illumination »  (cliquer ensuite sur l'onglet LES SIX ILLUMINATIONS) sont la réponse de saint Bonaventure à la question joachimite. (Disciple de Joachim de Flore Ndlr) Et cette réponse consiste non pas en un rejet total de l'enseignement de Joachim, comme c'est le cas de la part de saint Thomas d'Aquin, mais en une interprétation corrective. Pour ses partisans mêmes, la pensée de Joachim allait à l'encontre de la tradition; or, saint Bonaventure l'interpréta à l'intérieur, ou plus exactement la ramena dans le fil de la tradition. Cette réinterprétation ecclésiale d'un théologien déviant, en lieu et place d'une condamnation catégorique, est à l'évidence un point que J. Ratzinger apprécia chez le penseur franciscain.
    L'étude de Joseph Ratzinger constitue un tour de force par la finesse de son exégèse d'un texte difficile, pour ne pas dire rébarbatif. Lorsqu'en 1273 saint Bonaventure écrivit ses Collationes in hexaemeron, (conférence sur les six jours de la création. « Les six illuminations » Ndlr),  il réexaminait à nouveaux frais ce qui avait provoqué en 1257 la chute de son prédécesseur à la tête de l'ordre; Jean de Parme avait en effet soutenu et les prophéties de l'abbé Joachim, et la vision de l'ordre franciscain qu'à sa suite y avait propagée le courant « spiritualiste ». Cette position était de toute façon devenue intenable après la condamnation par le pape en 1255 de l'Evangelium aeternum, dû à un certain Gérard de Borgo San Donnino, qui tentait par cet écrit de donner une formulation théologique au spiritualisme franciscain. L'œuvre de Bonaventure est sans doute la synthèse la plus substantielle de la pensée historique et symbolique qui fleurissait dans la patristique et le haut moyen âge, reformulée dans le style conceptuel et abstrait de la scolastique (Philosophie et théologie enseignées au Moyen Âge par l'Université). Malheureusement, comme Joseph Ratzinger le souligne, le texte de saint Bonaventure, à cause de sa difficulté, n'a pas connu le succès qu'il méritait. La difficulté tient en partie au fait qu'il s'agit de conférences transcrites par ses auditeurs. Cette méthode n'est jamais pleinement satisfaisante, et d'autant moins quand une certaine confusion s'y mêle, ce qui est ici le cas. Et d'autre part, le livre ne fut jamais achevé, du fait de l'élévation de Bonaventure au cardinalat. Enfin, certaines parties de l'œuvre, notamment celles qui contiennent les prédictions, sont présentées en un style opaque que l'auteur considérait manifestement comme le seul propre à prolonger l'apocalyptique biblique.
    Cela ne signifie nullement que le texte de saint Bonaventure soit erratique, ou dépourvu de structure. Bonaventure vise à faire de son lecteur un sapiens, un « homme sage », au moyen d'une méditation sur les six jours de la création « Les six illuminations » décrits dans le premier chapitre du livre de la Genèse. L'auteur trouve légitime d'établir un rapport entre ces six jours, hexaemeron, (Ndlr : Le terme Hexaemeron, littéralement « six jours ») et six périodes de l'histoire du salut, qui correspondraient de plus à six degrés du savoir. Ce schéma, bien qu'allégorique, n'est pas entièrement arbitraire. J. Ratzinger remarque que c'est là « un reflet exact de la réalité, qui se caractérise par une croissance graduelle de la connaissance selon des étapes historiques ». Pourtant, comme on peut s'y attendre, l'approche bonaventurienne du premier récit de la création de la Genèse diffère passablement de la production typique d'un exégète formé à la méthode historico-critique contemporaine. J. Ratzinger se voit donc obligé de prendre en considération l'herméneutique, c'est-à-dire la théorie de l'interprétation biblique, sur laquelle s'appuie Bonaventure pour construire une théologie détaillée de l'histoire avec les matériaux que lui fournissent les récits de l'Écriture.
    Saint Bonaventure considère qu'il y a trois niveaux de signification dans la Bible. Au premier niveau, l'« intelligence spirituelle » du croyant passe au crible le sens littéral du texte biblique, afin d'identifier les autres sens que l'on nomme - selon une tradition qui remonte au moins au Ve siècle, à l'époque de saint Jean Cassien - sens allégorique (ou typologique), sens tropologique (ou moral) et sens anagogique (ou eschatologique) de l'Écriture. Jusqu'ici, tout est conforme à l'enseignement commun des théologiens de l'époque. Mais saint Bonaventure se montre original en proposant un second niveau de signification, habité par ce qu'il appelle les figuræ sacramentales. Ce sont des éléments signifiants - figures, types ou images - par lesquels la Bible tout entière parle du Christ - et de l'Antichrist. Et enfin, reprenant l'idée stoïcienne et patristique des « graines séminales », et la faisant adroitement migrer de sa demeure cosmologique d'origine vers le texte biblique, saint Bonaventure en vient à distinguer un troisième niveau de signification de la Bible. Tout comme la plante en fleur dissémine de nouvelles semences, l'Écriture elle aussi donne naissance à une profusion d'interprétations nouvelles. Ces multiformes théorie sont des prémonitions de l'Écriture sur les temps à venir. Joseph Ratzinger récapitule les choses ainsi :

L'Écriture annonce l'avenir, mais seul peut saisir en elle l'annonce du futur celui qui connaît le passé, parce que toute l'histoire se déploie suivant une ligne signifiante ininterrompue, dans laquelle ce qui vient à chaque fois ne peut se révéler au voyant qu'à partir du passé. [...] Ainsi l'interprétation de l'Écriture devient-elle théologie de l'histoire, l'éclairement du passé devient prophétie de ce qui est à venir.




    C'est là une perspective hautement augustinienne: rendre intelligible le présent et le futur de l'Église en les mettant en relation avec le passé.
    À ce troisième niveau, capital, du sens historico-théologique de l'Écriture, saint Bonaventure brosse un tableau complexe de l'histoire du monde. Il suit le principe structurel central d'une correspondance typologique entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Mais de plus, cette correspondance peut s'articuler selon des schémas divers, basés sur des rapports numériques de un à sept. C'est le dernier de ses rapports - ouvrir : le settenaire, cliquer ensuite PARTIE V: LA GRACE DU SAINT ESPRIT et en dernier lieux : Chapitre 10: La grâce dans notre prière  qui est aux yeux de saint Bonaventure le plus intéressant, comme c'était déjà le cas pour saint Augustin dans le  De civitate Dei. Ce qui ressort clairement de l'examen nécessairement complexe que conduit J. Ratzinger, est que saint Bonaventure, tout comme Joachim, espère un nouvel âge de salut au sein même de l'histoire. Entre l'événement du Christ Jésus et la consommation finale, il envisage un temps pour une « transformation de l'Église à l'intérieur de l'histoire ». Avant ce « septième âge » qui précédera immédiatement le temps eschatologique, doit se dérouler encore une courte partie de l'actuel sixième âge. C'est sur elle que saint Bonaventure fixe son regard, sur ce « domaine limite qui sépare le présent plein de tribulations de l'âge de la paix sabbatique à venir (en ce monde) ». Par l'établissement de la Nouvelle Alliance, le sixième âge actuel avance vers sa culmination. Le rôle crucial y est tenu par saint François d'Assise, qui, nous allons le voir, revient dans l'œuvre de Joseph Ratzinger comme symbole majeur d'inspiration pour la vie chrétienne.
 
    L'importance significative de saint François

    Comment saint Bonaventure parvient-il à présenter saint François comme étant le porteur des clefs qui ouvrent pour l'Église une ère nouvelle, qui ne pourra se comparer qu'à la béatitude céleste ? Usant du schéma des correspondances bibliques, il assigne aux empereurs du Saint-Empire germanique, Hohenstaufen, Henri IV et Frédéric Ier  une place analogue dans l'économie du Nouveau Testament à celle du roi anti-yahviste Manassé dans l'Ancien. Ils ont plongé l'Église dans un temps de tribulations, ce qui était prévisible selon la typologie. À l'intensification de l'activité prophétique dans le royaume de Juda sous le règne de Manassé, correspond, aux temps de l'Église, l'apparition de saint François, l'« Ange des Sceaux » annoncé dans le livre de l'Apocalypse, et l'essor du mouvement prophétique qu'il initie, le franciscanisme.
    Pour Bonaventure, François n'est pas un saint parmi les autres, mais le signe d'un âge nouveau. Selon la Legenda maior, il s'est désigné lui-même comme « le héraut d'un grand Roi ».Ce qui permettait à Bonaventure de voir en lui non pas seulement un nouveau saint Jean-Baptiste, héraut du Christ, mais de plus un nouvel Élie. Car le Nouveau Testament lui-même présente le propre précurseur de Jésus comme un homme en qui Élie revient à la vie, le héraut des derniers temps, envoyé « avant qu'arrivé le grand et terrible Jour ». Saint Bonaventure fit sienne l'insistance de Joachim sur l'idée que par la mission des « deux témoins » de l'Apocalypse de Jean se réalisera le retour d'Élie dans les derniers temps. Il reviendra, accompagné de cette autre figure de l'Ancien Testament qui ne connaît pas la mort : Hénoch. Pour Bonaventure, cette prédiction est réalisée. Les deux témoins en ont rendu témoignage : ce sont saint François, et saint Dominique, son compagnon en esprit. Mais plus encore que cela, saint François est l'angélus ascendens ab ortu solis, l'« ange montant de l'Orient », marqué du sceau du Dieu vivant, les stigmata, les marques mêmes du Christ crucifié. Conformément à la prophétie de Joachim de Flore selon laquelle l'Ange du Sceau recevrait plein pouvoir pour renouveler la religion chrétienne, saint François apposa son sceau sur les élus, établissant ainsi la communauté des derniers temps. Ainsi fit-il en amenant des hommes et des femmes à faire profession, par les vœux de religion, d'une forme de vie chrétienne contemplative, marquée par l'amour comme la cire l'est par un sceau. Ceux-là goûteront ici et maintenant la paix du septième jour, aube de la parousie du Seigneur.
    Naturellement, Joseph Ratzinger devait ici tenir compte de la critique massive selon laquelle tout cela n'est qu'une grotesque exagération dans l'interprétation de la mission de saint François, doublée d'une grossière et dangereuse surestimation de la place des ordres religieux dans la destinée de l'Église en son ensemble. En premier lieu, il fait remarquer que saint François se considérait bien lui-même, en un sens, comme une figure eschatologique. Car si François

était bien loin de toute spéculation historico-théologique sur la nature ou la date de la fin des temps, il était par contre pénétré, avec une totale et saisissante authenticité et sans aucun regard réflexif, de cette atmosphère eschatologique primitive du christianisme qui s'exprime dans la parole évangélique : « Le Règne de Dieu s'est approché.» (JOACHIM de FLORE, Concordia novie et veteris testamenti, 4,31.)

 


En second lieu, si saint Bonaventure envisageait le « nouveau peuple de Dieu » à venir comme l'accomplissement véritable des desseins de saint François, il n'était pas présomptueux au point de croire que ce novus ordo s'identifiait à l'ordre franciscain tel qu'il existait de son temps. J. Ratzinger souligne que

pour l'heure, les ordres dominicain et franciscain se tiennent ensemble sur le seuil du temps nouveau qu'ils préparent. Mais ils ne peuvent par eux-mêmes faire qu'il se réalise. Quand il viendra, ce sera un temps de contemplation, de totale compréhension de l'Écriture, et de ce fait, le temps du Saint-Esprit, qui nous conduit à la plénitude de la vérité de Jésus-Christ.'

Il n'en demeure pas moins que saint Bonaventure a vu en la personne même de saint François l'anticipation de cette forme de vie eschatologique qui sera le lot commun dans le futur. Bien que l'ordre religieux qu'il fonda ne fût que cherubicus, « chérubinique », voué comme celui des Dominicains à la dévotion et à la spéculation théologique, François lui-même appartenait plus véritablement à l'ordo seraphicus, l'« ordre séraphique ». Sa vie n'était plus qu'action de grâces et louange. Le Christ crucifié ne lui est-il pas apparu sous la forme d'un séraphin - indication que François avait saisi l'Évangile en sa plus grande profondeur, cette profondeur d'amour qui est le mode séraphique de connaissance de Dieu ?
    Le dernier âge du monde trouvera en l'Église une ecclesia contemplativa. En tant que telle, elle jouira d'une plénitude de révélation inégalée. Cela ne veut pas dire que saint Bonaventure tienne pour incomplète la réalité objective de la révélation à l'époque du Christ et des apôtres. Mais il emploie le même mot de revelatio pour désigner aussi bien le contenu (objectif) de la communication de lui-même que Dieu a faite dans l'histoire, que la pénétration (subjective) que permet la grâce de ce contenu. Car « révélation », et ce n'est pas la moindre de ses acceptions, signifie aussi dévoilement du sens caché de la Bible.

Les étapes de la foi sont également les étapes du mysticisme. De ce point de vue, on peut aussi les considérer tout naturellement comme des étapes de la revelatio. Revelatio ici ne se réfère pas à la lettre de l'Écriture, mais à sa compréhension, qui est susceptible de croître. S'il est possible de supposer dans le temps une période où la capacité d'une authentique élévation mystique serait octroyée à tout homme, on peut alors désigner une telle période comme un temps de révélation, en un sens tout à fait nouveau.




Dans l'époque à laquelle nous nous intéressons, où grâce à l'activité déployée par les Dominicains et les Franciscains se manifestait déjà un considérable regain d'intérêt pour l'exégèse biblique et la prédication, la « révélation » comprise en ce sens avait commencé à prendre son essor. Mais la révélation à venir, propre au septième âge, devrait excéder de loin ces modestes avancées. Elle irait au delà de la sapientia multiformis, la sagesse multiforme alors en vigueur, dont le modèle est saint Augustin. Elle se transformerait d'elle-même en une sapientia multiformis, une sagesse sans forme pour la raison qu'elle se situe au delà de toute forme. La figure typique de cette connivence avec le mystère du Verbe de Dieu, non discursive, non scolastique, simple, intérieure, intime, est Denys l'Aréopagite. Saint Bonaventure prédit la fin de la théologie rationnelle. Les « vases d'or et d'argent » disposés pour le service de la Tente de la rencontre entre Dieu et l'homme perdront leur valeur. Le franciscanisme scolastique, voire scientifique, que pratique saint Bonaventure, prendra fin. Dans l'Église du dernier âge triomphera le mode de vivre propre à saint François, pour l'heure impraticable, si ce n'est en de rares cas dont nul ne parle, sine glossa. Le Pauvre d'Assise, le simplex, l'idiota, se révélera bien plus avancé dans les voies de Dieu que tous les savants de son temps, parce qu'il aura davantage aimé Dieu.  

Sagesse et métaphysique

    Entre la sagesse multiforme d'une spéculation théologique robuste, incarnée par saint Augustin, et la sagesse au delà de toute forme, dans l'amour et l'inconnaissance de Dieu, qu'illustre Denys, il reste malgré tout une troisième sorte de sagesse bonaventurienne dont Joseph Ratzinger doit traiter pour compléter son tableau. C'est la sapientia omniformis, la sagesse de toutes les formes, par laquelle les choses créées se révèlent riches de sens et nous parlent de la gloire de Celui qui les a faites. Très tôt, dans son Commentaire sur les Sentences (cliquer ensuite sur l'onglet SENTENCE dernier lien col. de gauche) saint Bonaventure avait développé cette idée que, à l'époque contemporaine, la faculté contemplative de l'homme est à ce point affaiblie qu'il ne peut attendre que de la seule grâce de Dieu la guérison et l'aide nécessaires pour revivifier sa compréhension du « livre » de la Création. L'action de la grâce divine est semblable à une échelle nous permettant de nous élever de la création au Créateur - image qu'on trouve pleinement développée dans l'Itinerarium mentis in Deum de Bonaventure. (Ndlr: texte intégral en français :  
Itinéraire de l'esprit vers Dieu (cliquer ensuite sur l'onglet ITINERAIRE col.  de gauche)
    Joseph Ratzinger en vient donc, inévitablement, à aborder la vision métaphysique de saint Bonaventure, entrant ainsi dans l'arène du débat entre clercs sur le « néo-augustinisme » du théologien franciscain et son opposition supposée à l'influence d'Aristote sur la théologie. À Paris, l'historien de la philosophie médiévale Étienne Gilson  a interprété l'œuvre entière de saint Bonaventure en se fondant sur l'hypothèse de son anti-aristotélisme. S'il concède qu'en ses premières années en tant que magister, saint Bonaventure a cité Aristote avec approbation, Gilson pense qu'après 1273 - année de la composition des Collationes in hexaemeron ~ il s'écarta de manière décisive du naturalisme aristotélicien. Mais à Louvain, un confrère de Gilson,  Fernand van Steenberghen, a présenté un tout autre point de vue. Pour lui, saint Bonaventure est demeuré toute sa vie fidèle à l'aristotélisme néoplatonisant développé par ses maîtres franciscains Alexandre de Haies et Jean de Rupella. L'historien de Louvain définit la position de saint Bonaventure comme « un aristotélisme éclectique, néoplatonisant, et surtout augustinisant ». On ne devrait donc pas opposer l'enseignement de Bonaventure à celui de Thomas d'Aquin comme s'il s'agissait de deux systèmes concurrents, l'un augustinien et l'autre aristotélicien. Tous deux sont des formes d'aristotélisme néo platonisant, bien qu'à des stades différents de développement.
    Fondamentalement, Joseph Ratzinger est d'accord avec la perspective de van Steenberghen ; cela veut dire qu'on ne peut pas interpréter sa sympathie à l'égard de Bonaventure et de l'école franciscaine comme de l'anti-thomisme. J. Ratzinger a d'ailleurs trouvé des occasions de s'exprimer sur saint Thomas avec bien plus de chaleur que les circonstances formelles ne l'exigeaient.
Néanmoins, il n'adopte pas sans réserves le Bonaventure philosophe tel que le recrée van Steenberghen. Sans en avoir l'intention, saint Bonaventure a bel et bien contribué à la formation d'un néo-augustinisme anti-aristotélicien, de par son opposition à la différenciation croissante, dans la pensée thomiste, entre philosophie et théologie. Il jugeait important que la sagesse chrétienne fût une. Selon J. Ratzinger, l'émergence d'un sentiment anti-aristotélicien dans la pensée de Bonaventure est liée à sa théologie de l'histoire. La Heilsgeschichte (Histoire du salut Ndlr) de l'Église trouve son négatif dans la Unheilsgeschichte (Histoire de calamité Ndlr) philosophique des aristotéliciens chrétiens. Ceux-ci, dans leur regrettable refus de la doctrine platonicienne des Idées, ne voyaient plus dans les créatures la réalisation de projets divins recelés par la providence qui déploie les événements du monde selon ce que lui suggère sa magnanimité. Adopter, en particulier, l'évidente conviction aristotélicienne d'une compatibilité parfaite entre l'existence du Premier moteur et l'éternité du monde entraîne, aux yeux de saint Bonaventure, des conséquences désastreuses. Appliquée au domaine des événements historiques, elle disperse l'histoire sur le plan d'un infini accidentel, sans lien avec le cosmos ordonné dont les connexions internes, authentiquement causales, sont d'une autre nature.    
    En réalité, le temps est toujours temps du salut. L'histoire est un mouvement d'egressus (est sorti Ndlr) hors de Dieu et de regressus (« Sortie » et « retour » [Ndlr] en lui, par Jésus-Christ, « centre qui à la fois sépare et unit ». À travers l'œuvre de saint Bonaventure, Joseph Ratzinger rencontre, et adopte, le christocentrisme que redécouvrent les dogmaticiens catholiques dans les années 50. Saint Bonaventure, en effet, intensifie le christocentrisme au point de faire du Christ, qui est le centre de tout, le centre aussi de toutes les sciences. À chaque fois, il nous presse d'aller au delà du « sens littéral » de toute discipline pour accéder à sa signification ultime : d'où le
De reductione artium ad theologiam. (Les arts ramenés à la théologie œuvre de saint Bonaventure qui situe la théologie à la racine des différents savoirs [Ndlr]). Très précisément, le Christ est le médium distantiœ, le « centre » par quoi tout est défini, par sa crucifixion.

Par sa croix, il a rétabli le centre du cercle du monde, qui était perdu, et donné ainsi leurs vraies dimensions et leur véritable signification aussi bien au mouvement de la vie individuelle qu'à celui de l'histoire de l'humanité en sa totalité.

>On comprend alors pourquoi saint Bonaventure voit dans la contre-doctrine du caractère cyclique éternel du monde l'erreur philosophique suprême. Après 1267, avec l'essor de l'averroïsme latin, il y verra même le chiffre de la Bête. Cela permet aussi de comprendre pourquoi Joseph Ratzinger en vint à ressentir autant de sympathie pour le principal prophète d'un christocentrisme renouvelé dans la théologie catholique : Hans Urs von Balthasar.
    L'étude de saint Bonaventure conduira J. Ratzinger à deux conclusions qui pour l'avenir auront grande importance. La première est que même si la théologie scolastique et ses ramifications variées, qu'elles soient spéculatives, systématiques ou académiques à la manière moderne, ont leur valeur et méritent notre respect, l'acte de théologiser ne peut trouver sa direction ultime en elles, mais en la seule paix eschatologique divine qui passe toute compréhension.

Par l'enracinement dans la réalité franciscaine, saint Bonaventure voit autrement et d'une façon nouvelle tout le phénomène de la scolastique, de la pensée scientifique. Il ne cesse de lui accorder pour le présent une haute signification, de la pratiquer lui-même, de l'aimer et de chercher à lui donner une exactitude interne. Mais il voit en même temps qu'elle n'a en soi rien de définitif.


 

Ainsi Joseph Ratzinger présentera-t-il plus tard la théologie comme étant subordonnée, en dernière analyse, à la contemplation, à la charité, à la sainteté, et - ce qui n'est pas rien - à la quête de la pauvreté en esprit. Comme il l'écrira en 1977, la théologie véritable est toujours « ordonnée à l'expérience des saints ». Derrière saint Athanase d'Alexandrie souligne-t-il, se tient saint ; Antoine d'Egypte;  derrière saint Grégoire le Grand, saint Benoît de Nursie; et derrière  saint Bonaventure, il y a saint François d'Assises.

Cependant, et c'est la seconde conclusion durable de cette étude de saint Bonaventure, J. Ratzinger se trouve dans l'impossibilité d'accepter la conviction franciscaine médiévale qu'un « dernier âge » viendrait, qui précéderait l'entrée de l'histoire dans l'éternité divine, et qui verrait la simplicité de l'Église primitive de Jérusalem refleurir en un règne des pauvres sur cette terre. Avant même qu'on ait entendu prononcer pour la première fois l'expression de « théologie de la libération », J. Ratzinger avait déjà formé son jugement sur cette étrange anticipation datant du XIIIe siècle d'une eschatologie libérationniste. Il fait remarquer que ce genre de pensée ne respecte pas tout à fait la structure de l'eschatologie néotestamentaire.

Car, en un certain sens, cela établit, à côté du Christ, une nouvelle, une seconde fin. Même si le Christ est le centre, qui supporte et soutient toute chose, il n'est plus simplement le - telos - (Ndlr : le terme ultime du sens) vers lequel tout se dirige et en qui le monde est achevé et sauvé.

Néanmoins, c'est sur une note conciliante que Joseph Ratzinger conclut. Par delà toutes les spéculations sur la chronologie des derniers temps, saint Bonaventure, avec saint Augustin, réalisa que le royaume de la paix éternelle « grandit dans le cœur de ceux qui accomplissent la loi d'amour du Christ dans l'âge même où ils vivent ». L'un et l'autre se savaient soumis à la parole de l'Apôtre : « La foi, l'espérance et la charité demeurent donc toutes les trois, mais la plus grande d'entre elles, c'est la charité.» 1 Co 13,13.

Sur le le même sujet : Un inédit du théologien Ratzinger : Thèse sur st Bonaventure, Benoît XVI écrit la préface
 

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Sources :Extraits des écrits et des pensées de J. Ratzinger saint Père Benoit XVI -  E.S.M.
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Eucharistie sacrement de la miséricorde - (E.S.M.) 02.01.2026